FAUX TEMOIGNAGE D’UN ENFANT HALLUCINÉ
son père avait attiré la jeune fille chez lui, puis l’avait envoyée à la synagogue. — Morilz — c’était le nom de l'enfant — avait entendu un cri, était sorti, avait collé son œil à la serruredu temple, avait vu Esther étendue à terre; trois hommes la tenaient; le boucher la saignait à la gorge et recueillait son sang dans deux assiettes!
Séquestré pendant trois mois, confié à un gardien qui ne le quitte pas, l’enfant, arrivé à l’audience, persiste dans ses aveux : la vue de son malheureux père et de ses douze coreligionnaires que la potence menace, les supplications les plus ardentes pour rengagera dire la vérité, les pleurs elles malédictions, rien ne l’émeut; il répète sans se lasser les mêmes choses dans les mêmes termes : il a vu. On sait que la justice finit par triompher; tous les amis de la Hongrie et de la civilisation s’en sont réjouis.
Comment expliquer les aveux de l’enfant? Deux hypothèses sont possibles. La terreur, la violence, les menaces ont pu arracher une déposition mensongère; et l’on sait combien chez les enfants et même chez les adultes l'entêtement dans le mensonge devient opiniâtre, par cela seul qu'on a vécu pendant des semaines avec l’habitude de ce mensonge; ajoutez la flatterie suivant la violence, la promesse d’une existence semée de roses pour récompenser la persévérance dans le mensonge imposé. Cela est possible! Et cependant je ne conçois pas une perversion morale, aussi monstrueuse, aussi rapidement développée chez un enfant qui, jusque-là, n’avait pas témoigné de mauvais instincts.
Que la terreur arrache un témoignage mensonger à une àme faiblement trempée, c’est dans la nature des choses ! Mais placé en présence d’un père qui souffre et
HALLUCINATION RÉTROACTIVE SU GOURÉE
implore, que l’enfant, sourd à toutes les supplications, maintienne consciemment sa déposition, sachant qu'elle entraînera la peine capitale, qu il continue nonobstant à débiter envers et contre tous sa petite histoire qu’il sait inventée de toutes pièces, c’est une persévérance rare de monstruosité morale.
\ oici 1 autre hypothèse : I. 'enfant est amené devant le juge d instruction : humble, déprimé dans le milieu pauvre où il est élevé, il tremble devant le personnage qui représente la Force et la Justice. Seul, éperdu, face à face avec le commissaire de sûreté auquel on l'a livré,
Iil est terrorisé. L’autre lui persuade avec conviction que les Juifs sont une race maudite pour qui verser le sang chrétien est une œuvre pie; ils ont l’habitude d’arroser de ce sang le pain sans levain de leurs Pâques ; ce n est pas le premier procès de ce genre. Dans un langage coloré, plein d assurance, il lui raconte les détails circonstanciés et réalistes de scènes analogues. I. imagination du pauvre enfant nerveux, fasciné par la terreur, est vivement frappee : il est tout yeux, tout oreilles; ses lacultésde raison sont paralysées par l'émotion. Les paroles du personnage font impression sur son faible esprit ; et peu a peu I impression profonde et persistante devient image; sous l’influence de cette suggestion \igouieuse, le cerveau hypnotisé construit de toutes pièces la scène que le commissaire évoque : tout est là:
1 enfant voit la victime couchée, tenue par trois personnes, le sacrificateur plongeant son couteau dans la g'irge. le sang s écoulant : l’enfant a vu : l’hallucination rétroactive est créée, connue on la crée expérimentalement dans le sommeil profond, et lesouvenirde la vision fictive est si vivant que l’enfant ne peut s'y