HALLUCINATIONS COMPLEXES POST HYPNOTIQUES H
provoque à son réveil les hallucinations les plus complexes, intéressant tous les organes sensoriels. Je lui fais entendre de la musique militaire dans la cour de l’hôpital : des soldats montent, entrent dans la salle; elle voit un tambour-major faire des pirouettes devant son lit; un musicien s’approche d’elle, lui parle; il est ivre; il lui tient des propos inconvenants ; il veut l’embrasser; elle lui applique une paire de soufflets, et appelle la sœur et l’intirmière, celles-ci accourent et mettent l’ivrogne à la porte. Toute cette scène, suggérée pendant le sommeil, se déroule devant elle, spectatrice et actrice, avec autant de lumière que la réalité. Elle a beau avoir subi nombre de fois des hallucinations analogues; elle ne peut s'y dérober. Elle regarde autour d’elle et demande aux autres malades si elles n’ont pas vu et entendu. Elle ne peut distinguer l’illusion de la réalité; quand tout est terminé et que je lui dis : « C’est une vision que je vous ai donné », elle comprend bien que c’est une vision, mais elle affirme que c’est plus qu’un rêve, que c’est aussi net que la réalité même.
A une jeune fille hystérique dont j’ai parlé, je fais voir à son réveil une bague à son doigt, un bracelet au bras, ou bien je lui donne un bel éventail orné des portraits des personnes qu’elle connaît. Elle est tout heureuse du cadeau, mais au bout de trois à quatre minutes, chez elle, l’objet a disparu, et, depuis que l’expérience lui a appris la volatilité de ces cadeaux, elle me supplie chaque fois de les lui laisser, de ne plus les lui enlever.
Chez d'autres, ces hallucinations durent plus longtemos. A une dame hystérique, Mme C..., je lais voir au réveil le portrait de son mari ; elle le voit et continue à le voir encore le lendemain, au bout de vingt-quatre heures, sachant fort bien que le portrait n’existe pas. Un autre jour, je lui dis : «A votre réveil, vous verrez assise sur cette chaise Mmo E... » (C’était Mmc R... qui occupait cette chaise.) Réveillée, elle voit Mm° E... et parle à la personne supposée. Après dix minutes de conversation, je lui dis : « Mais vous vous trompez, ce n’est pas ,V|m0 E... c’est Mme R... qui est devant vous. »
Elle est convaincue alors que c'est Mmc R... elle sait que c’est une illusion sensorielle et cependant ne peut s’v dérober. Comme l’illusion persiste et lui est désagréable, au bout d’une demi-heure je la rendors, sur sa demande, pour rendre à Mme R... sa véritable physionomie.
Ces suggestions d’hallucinations, dont je pourrais multiplier les exemples, ne réussissent pas chez tous les somnambules.
A D. .. j’affirme qu’à son réveil il verrait un chien dans son lit et le caresserait. Réveillé, il chercha sous l’édredon sans rien trouver, disant qu'il croyait avoir rêvé qu’un chien était dans son lit.
A un autre, je dis : « A votre réveil, vous me verrez saigner abondamment du nez. » Réveillé, il me regarde et dit : «Vous avez dû saigner du nez abondamment ». Il ne voyait pas de sang; l’idée seule de mon épistaxis existait dans son cerveau.
Ainsi, parmi les somnambules, les uns n’obéissent qu’aux suggestions d’actes, d’autres sont susceptibles en même temps d’illusions sensitivo-sensorielles plus ou moins complètes; tel peut être affecte de démangeaisons, de douleur, c'est-à-dire d’illusions de la sensibilité tactile mais non d’illusions sensorielles. On ne réussit point, par exemple, à lui faire sucer du sel pendant son sommeil, lui disant que c’est du sucre, et à lui faire conserver le goût sucré dans la bouche; à son réveil, il perçoit le goût du sel et non du sucre; on ne peut lui faire voiries objets en rouge ou en jaune : l’illusion sensorielle ne réussit pas, pas plus que l’hallucination.
Chez d’autres, suggestions d’actes, d’illusions sensitivosensorielles, d’hallucinations, tout réussit. Le même sujet d’ailleurs qui, dans les premières séances, restait rebelle aux illusions sensorielles et aux hallucinations, peut se perfectionner par l’habitude et arriver, au bout de séances multipliées, à réaliser toutes les conceptions hall ucinatoires commandées à son cerveau hypnotisé.
Chez certains, on peut suggérer pendant le sommeil une hallucinal ion négative; ceci ne réussit que sur les
somnambules profonds. Un jour, je me trouvais chez le Dr Liébeault : il suggéra à une femme endormie — ce n’était pas une hystérique — qu'à son réveil elle ne me verrait plus, je serais parti, ayant oublié mon chapeau. Avant de partir, elle prendrait mon chapeau, le mettrait sur sa tète et me l’apporterait à mon domicile.
Quand elle se réveilla, je me plaçai en face d’elle. On lui demanda : « Où est le docteur Bernheim ? » Elle répondit : « Il est parti; voici son chapeau. » Je lui dis : « Me voici, marine, je ne suis pas parti, vous me reconnaissez bien. «Lille ne répondit rien. Au bout de cinq minutes, après avoir laissé la première impression s’effacer, je m’assis à côté d’elle et lui demandai : « Y a-t-il longtemps que vous venez chez M. Liébeault? » Elle ne me répondit rien, comme si elle ne m’avait ni vu ni entendu. Une autre personne lui fit la même question. Elle répondit immédiatement : « Depuis quinze jours. » Làdessus, je continuai : « Et vous allez mieux, madame, n’est-ce pas, depuis ce traitement? » Même silence. Réponse à la personne voisine. Je mis mes mains devant ses yeux pendant deux minutes; elle ne sourcilla pas, je n’existais pas pour elle. Enfin, quand elle partit, elle prit mon chapeau, le mit sur sa tète et sortit. M. Liébeault la suivit dans la rue et lui redemanda le chapeau, disant qu’il se chargeait lui-mème de me l’envoyer.
J’ai répété cette expérience d'hallucination négative avec succès sur plusieurs de mes somnambules.
Je cite un de ces faits : A la dame G..., de mon service, je suggère, en présence de deux dames de la ville qui étaient venues visiter l'hôpital, qu’à son réveil elle ne me verrait plus, elle ne m'entendrait plus; je ne serais plus là. Réveillée, elle me cherche; j’ai beau me montrer, lui corner à l’oreille que je suis là, lui pincer la main qu’elle retire brusquement sans découvrir l’origine de cette sensation; les dames présentes lui disent que je suis là, que je lui parle; elle ne me voit pas et croit que ces dames veulent se moquer d'elle. Cette illusion négaLive, que j’avais déjà produite chez elle dans d’autres séances, mais qui n’avait persisté que cinq à dix minutes, persiste
celte fois-ci pendant tout le temps — pins de vingt minutes — que je continue à rester auprès d’elle.
L’une des deux dames présentes était une hystérique que je traitais par l’hypnotisme pour une aphonie nerveuse, et qqi était susceptible aussi d'hallucinations hypnotiques et post-hypnotiques. Or, le lendemain de cette scène à laquelle je l'avais faita-sister, je la mis en somnambulisme et je lui dis : « Vous savez, à votre réveil, vous ne me verrez pjlus ». Elle se mit à sourire. « Vous riez, lui dis-je, parce que vous vous rappelez la femme d'hier qui ne m’a plus vu à son réveil. Eh bien ! ce sera la même chose pour vous. Seulement, vous ne me verrez plus, parce que je serai réellement parti. Au moment de vous réveiller, je partirai et je resterai absent pendant dix minutes. Vous me verrez rentrer par la porte en face. » Quand je l’eus réveillée, elle me chercha inulement et parut fort contrariée de ne pas me voir. « Je suis là, lui dis-je. Vous me voyez bien, je vous touche, je vous chatouille le front. » Elle ne bougea pas. « Vous voulez vous moquer de moi, ajoutai-je: vous jouez la comédie. Vous ne pouvez vous empêcher de rire; vous allez partir d’un immense éclat. » Elle ne sourcilla pas. Comme elle témoigna son mécontement, je dis aux personnes présentes de lui affirmer qu'on m’avait mandé en toute hâte pour un client qui venait d’avoir une attaque dans le voisinage. Elle continua à être de mauvaise humeur et se rendormit spontanément; au boni de dix minutes précises, elle rouvrit les yeux, regarda du côté de la porte, comme si elle me voyait rentrer, me salua, se montra contenie de me revoir, et attribua son mécontement à la crainte qu'elle avait eue d’une crise nerveuse produite par le réveil, sans mon influence. Je lui avouai alors que j’étais présent, mais que je lui avais donné une suggestion négative semblable à celle qu’elle avait vu réaliser la veille sur une autre personne; elle affirma ne m’avoir ni vu ni entendu ; l’escamotage de ma personne était parfait.
L expression hallucination négative par laquelle nous désignons à Nancy ce phénomène a été critiquée par
MM. Binet etFeré. « Ce nom est singulièrement mal choisi, disent ces auteurs, car il ne s’agit pas d'hallucinations du tout. On ne peut bien comprendre la nature de ce trouble sensitif qu’en le comparant aux paralysies systématiques du mouvement... Il s’agit pour l’œil comme pour le bras d’un phénomène d’inhibition qui produit une paralysie systématique». ( Revue philosophique, janvier 1885.)
Mes honorables contradicteurs me paraissent mériter le reproche qu’ils me font d’avoir mal saisi la nature et la signification du phénomène.
Quand je'fais voir par suggestion hypnotique ou par suggestion à l’état de veille à un sujet hypnotisable, une personne ou une chose qui n’est pas devant ses yeux, j’ai créé une image évoquée par son cerveau, j’ai fait naître une hallucination visuelle.
Si, chez le même sujet et par le même procédé, j’ai rendu invisible une personne ou une chose qui est devant ses yeux, je n’ai pas produit une paralysie de l’œil; le sujet voit tous les objets, à l’exclusion de celui qui a été suggéré invisible pour lui ; j’ai effacé dans son cerveau une image sensorielle, j’ai neutralisé ou rendu négative la perception de cette image : j’appelle cela une hallucination négative.
Dans les deux cas, le phénomène psychique ou psychosensoriel est de même ordre; dans les deux cas, j’ai fait un halluciné.
D’ailleurs, dans toutes les hallucinations complexes, telles que nous les réalisonsartificiellement, telles qu’elles se développent spontanément, les deux phénomènes coexistent. Un aliéné se croit en prison; il voit son cachot, le geôlier, la chaîne qui l’attache : voilà des perceptions sensorielles créées dans son cerveau. D’autre part, il ne voit pas les objets réels qui sont devant lui, il ne voit pas, il n’entend pas les personnes qui l’entourent : voilà des perceptions sensorielles réelles ell’acées.
Dira-t-on que de ces deux ordres de phénomènes le premier constitue seul une hallucination, que lesecond n’en est pas une? Le mot hallucination négative me semble, par un abus de mot autorisé dans notre langue(exemples :
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pression négative, valeur négative, quantité négative, etc.) parfaitement choisi pour affirmer le mécanisme psychique du phénomène connexe de celui qui fait l'hallucination positive.
Dans le chapitre IX, je parlerai d’une autre variété d’hallucinations que j’appellerai hallucinations rétroactives.
Les illusions sensorielles et hallucinatoires, comme les suggestions d’actes, peuvent être commandées à longue échéance. A la dame G..., dont j'ai parlé, je suggère dans cinq jours, à l’heure de la visite, une céphalalgie qui se réalise. Un autre jour, je lui dis : « Dans la nuit de jeudi à vendredi prochain, dans six jours, vous verrez l'infirmière s’approcher de votre lit et elle vous versera un seau d’eau sur les jambes ». Le vendredi suivant, à la visite, elle se plaint vivement que l'infirmière lui a, dans la nuit, versé de l’eau sur les jambes. J'appelle l’infirmière qui nie naturellement; la sœur ne sait rien. Je dis à la malade : « C’est un rêve; Marie ne vous a rien fait; vous savez bien que je vous donne des rêves ». Elle affirme que ce p.’est pas un rêve, mais qu’elle a vu. de ses yeux vu, qu’elle a senti l’eau, qu’elle a été mouillée.
Chez quelques-uns, on obtient Jes phénomènes suggérés au bout d’un temps beaucoup plus long encore.
Voici deux exemples :
Samedi, le 22 décembre 1883, je dis à la dame G..., dont il a été question à plusieurs reprises, après l'avoir hypnotisée : « Mardi prochain, en trois semaines, c’està-dire dans 23 jours, quand je passerai devant votre lit à la visite du matin, vous verrez avec moi mon collègue. M. V. P... Il vous demandera de vos nouvelles, vous lui raconterez les détails de votre maladie et vous lui causerez de choses qui vous intéressent ». A son réveil, elle ne se souvient de rien; jamais je ne fais la moindre allusion devant elle à cette suggestion à laquelle je n'ai initié aucun rie mes élèves. Dans l’intervalle, elle est hypnotisée à diverses reprises, d’autres suggestions lui
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sont faites, on prend ses photographies en diverses attitudes hypnotiques. Le mardi 15 janvier, à la visite, je m’arrête sans affectation, comme d’habitude, à son lit, elle regarde à sa gauche et salue respectueusement : « Ah ! M. Y. P... ! » Après quelques instants, elle répond à une question fictive : « Je vais beaucoup mieux ; je n'ai plus de douleurs. Malheureusement mon genou reste luxé et je ne puis marcher qu’avec un appareil.» Elle écoute un nouveau propos de son interlocuteur fictif, puis répond : « Je vous remercie beaucoup. Vous savez que j’ai nourri les enfants de M. B..., adjoint au maire, votre collègue. Si vous pouviez me recommander à lui, il aiderait peut-être à mon placement dans un hospice d’infirmes! » Elle écoute encore, puis remercie, s’incline, et suit de l’œil l’image de mon collègue jusqu’à la porte, a Saviez-vous, lui dis-je, que M. V. P. viendrait vous voir aujourd’hui? — Nullement, me dit-elle. » Elle m’affirma n’avoir eu aucune idée, aucun pressentiment de cette visite. Voilà donc une hallucination complexe éclose après 25 jours de suggestion.
Au mois d’août 1883, je dis, pendant son sommeil, au somnambule S..., ancien sergent, dont je relaterai l’observation : « Quel jour serez-vous libre dans la première semaine du mois d’octobre? » Il me dit: — « Le mercredi. — « Eh bien ! alors, écoutez bien le premier mercredi d’octobre, vous irez chez le Dr Liébeault (qui m’avait adressé ce sujet), et vous trouverez chez lui le président de la République qui vous remettra une médaille et une pension. » — « J’irai », me dit-il. — Je ne lui en parle plus. A son réveil, il ne se souvient de rien. Je le vois plusieurs fois dans l’intervalle, je détermine chez lui d’autres suggestions et ne lui rappelle jamais la précédente. Le 3 octobre (63 jours après la suggestion), je reçois de M. le Ur Liébeault la lettre suivante : « Le somnambule S... vient d'arriver aujourd'hui chez moi à onze heures moins dix minutes. Après avoir salué en entrant M. F... qui se trouvait sur son chemin, il s’est dirigé vers la gauche de ma bibliothèque sans faire attention à persoune et je l’ai vu saluer resspectueuse-
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