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MÉLANGE DE COULEURS SUGGESTIVES

Rose de le fixer deux minutes. Puis on l’enlève brusquement et on lui demande quelle couleur elle voit. Elle n’accuse que du blanc; après quelques instants, elle croit voir réapparaître le rouge; mais elle ne voit pas la couleur complémentaire verte, telle qu’on la verrait après avoir fixé un disque rouge réel.

Une troisième série d’expériences analogues est faite avec Mmo G..., âgée de quaranle-sept ans, affectée d'arthropalhie du genou droit, consécutive à une ataxie locomotrice. Femme très intelligente et suggestible comme les deux précédentes à tous les degrés :

1° Un disque blanc apparaît par suggestion rouge et jaune. Si nous Je tournons dans un autre sens, elle localise au hasard les deux couleurs. Sur un disque rotatif, elle voit les deux couleurs à la fois.

2° Môme résultat avec le même disque suggéré rouge et vert ou jaune et violet.

3® Un disque blanc est suggéré moitié rouge, moitié blanc; à son réveil, elle dit voir très nettement la moitié rouge ; on lui di L de la fixer quelque temps; puis on lui demande quelle couleur a l’autre moitié : elle accuse toujours du blanc (et non la couleur verte, complémentaire du rouge).

4® On lui fait voir à l’état de veille un disque réellement rouge dans une moitié, vert dans l'autre; puis on le fait tourner sur le disque rotatif : elle reconnaît très bien la couleur jaune résultant du mélange des deux couleurs rouge et verte.

Alors nous 1 endormons et nous lui suggérons qu'à son réveil elle verra ce même disque rouge et vert. Nous la réveillons et nous lui présentons un disque blanc: elle le voit rouge et vert. Nous Je faisons tourner sur un disque rotatif : elle voit d’abord du blanc, puis du rouge et vert ensemble.

Nous la rendormons une seconde fois et lui suggérons qu’à son réveil elle verra toujours le même disque rouge et vert; mais que lorsque nous le ferons tourner sur le disque rotatif, les deux couleurs se fusionneront en une seule qu'elle nous indiquera.

Réveillée, elle revoit le disque rouge et vert; sur le disque rotatif, il lui apparaît jaune, comme elle l'avait vu avant d être endormie dans l'expérience que nous avions faite.

5° On lui montre avant de l’endormir un disque bleu et

orangé; on lui suggère pendant le sommeil qu’elle verra ce même disque et qu’en le faisant tourner rapidement elle ne verra plus qu'une couleur.

Au réveil, elle voit (sur un disque réellement blanc) les deux couleurs dont la réunion sur un disque rotatif lui fait voir une couleur de feu, qu’elle compare au coucher du soleil : la réunion des deux couleurs réelles ferait du gris.

6° On lui présente avant de l’endormir un disque dont les deux tiers sont rouges et l’autre tiers jaune. Au réveil, elle voit par suggestion ces mêmes couleurs sur un disque réellement bleu. Nous les faisons tourner sur un disque rotatif ; elle voit une couleur gris sale ou gris bleu ; la vraie couleur résultant du mélange réel des deux couleurs est orangée.

Toutes ces expériences sont concordantes : l’image suggérée ne se comporte pas comme une image réelle; le mélange des couleurs suggérées ne se produit pas, comme il se ferait avec des rayons diversement colorés traversant la rétine; s’il se produit, c’est contrairement aux lois de l’optique, au gré de l’imagination des sujets.

Pour confirmer et contrôler cette conclusion, nous avons fait les expériences suivantes :

Nous suggérons à nos sujets endormis qu’ils verront à leur réveil un objet, par exemple une lumière placée à 1 ou 2 mètres devant eux.

Réveillés, ils voient la lumière. Nous plaçons alors devant leurs yeux un cylindre contenant un prisme biréfringent qui doit dédoubler les objets; or, la plupart ne voient pas que la lumière est dédoublée.

Si alors on les fait regarder à travers le prisme une lumière réelle , ils la voient double. Une fois qu’ils savent que le prisme a la propriété de dédoubler les objets, ils voient aussi ce même dédoublement se produire pour l’image suggérée. Nous avons dit la plupart, car une de nos somnambules, Rose (surquatre soumisesd’abord à celle expérience), reconnut d’emblée le dédoublement de l’image, sans paraître avoir connu préalablement la propriété du prisme. Nous n'avons pas tardé à découvrir, et la suite de ces expériences l’établira, que

certains sujets reconnaissent le dédoublement de l’image en le déduisant psychiquement du dédoublement des objets réels qui traversent le champ du prisme.

Continuons le récit de nos expériences.

Suivant qu’on tourne le cylindre contenant le prisme dans un sens ou dans un autre, les deux objets réels dédoublés sont vus l'un à côté de l'autre sur une même ligne horizontale ou, au contraire, l'un au-dessus de l’autre sur une même ligne verticale. Nous marquons par des points de repère la situation du cylindre correspondant à la juxtaposition horizontale ou verticale des deux images.

Cela posé, nous plaçons devant le sujet, à une certaine distance, un objet quelconque, par exemple un flacon, que nous le faisons regardera travers le prisme; il le voit double : nous le prions de tourner le cvlindre de façon que les deux flacons soient l’un à côté de l'autre, puis de façon qu’ils soient superposés : ses indications sont conformes aux points de repère; il connaît maintenant le maniement du prisme et se rend bien compte de ce qu’il voit.

Alors nous l’endormons, et pendant son sommeil, nous enlevons le flacon, en lui suggérant qu’à son réveil, il le verra toujours à la même place. Réveillé, il voit en effet le flacon fictif; à travers le prisme, il le voit double. Nous lui disons de tourner le prisme de façon à les juxtaposer horizontalement, puis verticalement : ses indications sont alors purement imaginaires et ne correspondent plus aux points de repère.

Chaque fois que, à son insu, nous remplaçons le flacon fictif par un flacon réel, le sujet, qui croit toujours voir le même flacon, donne des indications exactes, conformes aux points de repère; chaque fois qu’on remplace la réalité par l’image suggérée, ces indications redeviennent imaginaires.

Cependant il arrive que quelques sujets finissent, après un certain temps d’expérience, par donner des renseignements exacts qu’ils déduisent du dédouble-

ment dans le sens vertical ou horizontal des objets réels vus à travers le prisme.

Pour éviter cette cause d'erreur, nous avons suggéré sur un mur totalement blanc, sans objet intermédiaire, la vue d’une lettreou d’un numéro ; le sujet le voit simple avec ses yeux, double à travers le prisme, s’il sait que le prisme dédouble ; les deux images sont juxtaposées ou superposées, mais jamais les indications, sur quatre sujets soumis d’abord à cette expérimentation, n’ont été conformes à celles que fournirait un objet réel : le dédoublement se fait au hasard, contrairement à toutes les règles, dans le seul sens suggéré par l’imagination.

Toutefois, cette manière d’opérer ne suffît pas encore pour exclure toute erreur. Afin d’acquérir une conviction parfaite, il faut répéter et varier les expériences; il faut se mettre en garde contre tout.

Nous avons pris deux cylindres d’apparence semblable : l’un contenant un prisme bi-réfringent, l’autre un verre simple. Après avoir suggéré à une de nos somnambules placée devant un mur blanc qu elle y verrait à son réveil le n° 6, nous la réveillâmes; elle vit ce numéro ; nous lui fîmes regarder ce numéro alternativement a travers les deux cylindres, sans qu elle sût 1 effet de chacun de ces cylindres; or, elle reconnut chaque fois celui qui dédoublait et devina môme assez souvent la direction horizontale ou verticale du dédoublement.

Qnatre autres somnambules donnèrent des indications imaginaires. La première, soumise à la même épreuve à un autre moment de la journée, ne vit plus rien de conforme aux lois de l’optique.

On pouvait se demander, d’après cela, s'il n’y aurait pas là deux choses différentes : tantôt le dédoublement de l’objet se ferait dans l’imagination seule de la personne variant suivant ses caprices ; l’effet du prisme seraitcouvert pourainsidire parles yeux de l’imagination; d’aulresfois, au contraire, elle verrait réellement l’image suggérée, simple ou double, telle que la lunette ferait d un véritable objet, l’effet du prisme dominant et ne

laissant pas l’imagination s’égarer dans une suggestion trompeuse.

Le fait suivant pouvait aussi donner quelque appoint à celte hypothèse : nous avons emboîté l un dans l’autre deux cylindres contenant chacun un prisme biréfringent; en faisant tourner les deux cylindres lun autour de l'autre, on juxtapose les prismes de telle façon que l’objet est vu double, ou de ntelle façon qu il est vu quadruple, sans que rien, dans l’aspect extérieur de l’instrument puisse faire reconnaître si 1 image est doublée ou quadruplée. Or, la première somnambule à laquelle nous avons fait regarder ainsi le chiffre 6 suggéré sur un mur blanc à travers cette lunette 'disposée de façon à quadrupler, sans qu elle sût d avance que la lunette put quadrupler), reconnut d'emblée quatre images; puis la lunette étant disposée pour le dédoublement, elle reconnut qu’il y avait seulement deux images.

Cette indication pourrait frapper un observateur superficiel; il nous a paru cependant évident que les images n’étaient pas réelles, mais suggérées par quelque point de repère, car la somnambule plaçait toujours les quatre images horizontalement en droite ligne l’une à côté de l’autre, tandis qu elles devaient être superposées par deux.

Pour exclure tout point de repère, nous avons placé cette somnambule en plein air, et, 1 ayant endormie, nous lui avons suggéré qu’elle verrait très élevé dans Pair un ballon à son réveil. Le ciel était bleu, sans nuages; elle vit le ballon. Nous lui fîmes regarder alternativement à travers les deux lunettes dont 1 une seule dédoublait. Une autre somnambule a été soumise à la même expérience; nous avons pu nous convaincre que, chaque fois qu’elles dirigeaient d emblée le prisme sur le ballon, elles donnaient des indications fausses; celles-ci ne devenaient exactes que lorsqu elles trouvaient une cheminée, un toit, un objet quelconque pouvant servir de point de repère.

Car, il importe de le savoir, les somnambules déploient

quelquefois (pas toujours!) une sagacité étonnante pour élucider le problème qui leur est posé; ils ont la volonté de le résoudre, ils s’évertuent à le faire, et, toute leur attention concentrée sur la question, consciemment ou inconsciemment, ils trouvent dans le moindre indice, dans une crevasse au mur, dans une raie imperceptible, un point de repère qui, subissant l'effet du prisme, leur suggère le même effet pour l’image subjective. Une fois qu’ils ont trouvé ce point de repère, ou qu’ilsont reconnu entre la lunette à verre simple et la lunette à prisme une différence de poids, de dimension ou d’éclat, ils ne se trompent plus; ils trompent de bonne foi.

Pour déjouer toute surprise des sens et exclure absolument tout point de repère pouvant guider l’imagination, nous avons procédé de la façon suivante : nous avons introduit deux sujets dans une chambre noire, et, les ayant endormis, nous leur avons suggéré qu'ils verraient à leur réveil une bougie allumée sur la cheminée. Ils la virent en effet très nettement. Nous les invitâmes alors à regarder celte bougie fictive à travers la lunette aux deux prismes que nous mîmes alternativement dans la position du dédoublement ou du quadruplement. L’expérience fut répétée au moins une vingtaine de fois sur chaque sujet ; nous avons vérifié préalablement avec une bougie réelle que les choses étaient nettes et qu’il n’y avait pas moyen de s’y tromper. Dans ces conditions," leurs indications étaient erronées, et il fut de toute évidence que là où leurs yeux ne pouvaient se fixer sur aucun point de repère, ils voyaient 1 image simple, double, triple ou quadruple, au seul gré de leur auto-suggestion.

Relatons encore comme concluantes les expériences suivantes :

A Mm0 G..., nous suggérons pendant son sommeil qu’elle verra sur. son drap de lit blanc (qui ne contient aucun objet), un pain à cacheter rouge, et en même temps suspendue au pied de son lit une orange. A son réveil, elle voit les deux objets. Si elle regarde le pain à cacheter à travers la lunette aux deux prismes, elle

110 action du prisme sur les images suggérées

le voit au hasard simple, double, triple ou quadruple, jamais conformément à ce que ferait pour un objet réel’ la situation des prismes. Regarde t-elle au contraire 1 orange imaginaire suspendue au lit à travers la lunette, elle ne se trompe plus; ses indications concordent avecla disposition optique de la lunette! Pourquoi cette différence? Parce que, dans le premier cas, elle ne voit sur son drap de lit blanc aucun point de repère, tandis que, regardant l'orange, son imagination est éclairée par les objets environnants réels que la lunette dédouble ou quadruple, et alors limage fictive suit logiquement et à 1 insu du sujet 1 exemple de l image réelle.

Si nous faisons voir d abord 1 orange quadruplée à travers le prisme (conformément à la disposition' de la lunette) et qu'ensuite nous fassions diriger celle-ci sur le pain à cacheter, elle quadruple aussi ce dernier, mais sans jamais donner à ces quatre images la situation respective commandée parles prismes. Si, au contraire, nous l’invitons à regarder d’abord à travers la lunette le pain à cacheter, elle se trompe; elle le voit double, par exemple, au lieu de le voir quadruple: qu'ensuite elle dirige la lunette du pain à cacheter sur l orange fictive celle-ci, grâce aux points de repère contenus dans 1 espace, paraîtra quadruple, et cela au ffrand elonnement de G..., qui est une femme intelligente et se rend très bien compte de ce fait qu’un prisme qui quadruple un objet doit quadrupler tous les autres.

A M“° X..., une autre de nos somnamoules, nous avons fait voir, avant de 1 endormir, un morceau de pelure d'orange qu’une personne, M. L..„ tenait.dans«a main au pied de son lit. Puis, l'ayant endormie, nous lui suggérons qu’elle verrait toujours à son réveil le même morceau. Et réveillée, bien que M. L... ne tint plus rien dans sa main, elle vit toujours la pelure fictive Alors nous la prions de la regarder à travers la lunette (disposée pour le quadruplement) et nous lui demandons si la lunette(dont elle ne soupçonne pas la propriété) procluit un changement. Elle affirme qu’elle voit uneorange entière, une seule. Son imagination lui avait évidemment

suggéré ce changement. Alors, à soninsu,M. L... remet dan.* sa main la tranche réelle; M110 X... la voit très bien, sans lunette, croyant que c’est toujours la même que celle (fictive) vue auparavant. On la fait de nouveau regarder à travers la lunette, et, celte fois-ci, elle voit nettement quatre tranches de pelure. Cette expérience, répétée plusieurs fois avec elle, réussit toujours; la tranche de pelure fictive est transformée à travers le prisme, par l’imagination, en orange entière ; la tranche réelle est transformée réellement par le prisme en quatre tranches, conformément aux propriétés du prisme.

Tels sont les faits auxquels nous pourrions en ajouter d’autres; nous les avons longuement contrôlés. Us ne nous ont pas laissé le moindre doute dans l’esprit; ils nous imposent celte conviction, facile d’ailleurs à préjuger, que l'imagesuggérée est une image fictive, qu’elle ne répond àancune représentation matérielle dans l’espace. Un prisme ne peut dédoubler que des rayons réels placés devant lui et qui le traversent ; il ne peut dédoubler une image vue derrière lui dans le centre sensoriel cérébral. L’image hallucinatoire peut être pour le sujet aussi nette, aussi éclatante, aussi vivante que la réalité même. Mais, née tout entière dans l’imagination du sujet, celui-ci la voit comme il la conçoit, comme il l'interprète, comme le souvenir conscient ou inconscient la fait renaître dans le sensorium. C’est une image cérébrale psychique et non physique, qui ne passe pas par l’appareil visuel périphérique, qui n’a pas de réalité objective, qui n’obéit pas aux lois de l’optique, mais aux seuls caprices de l’imagination.

Et, maintenant, me sera-t il permis de redire à MM. Féré et Binet et à tour- ceux qui voudraient répéter leurs expériences :

1° Prenez des sujets neufs qui n’aient pas servi à ce genre d'expérimentation, qui n’aient pas assisté à celles faites sur d'autres, qui n’en aient pas entendu parler;

2° Faites l’expérience sans dire un seul mot, même à voix basse, devant le sujet, car, à tous les degrés de

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