HONNEUR AUX AMÉRICAINS
brutalité, de barbarie pédantesque. La France sent cependant que les temps modernes exigent d'elle mieux que l'existence atténuée d'un rentier muni d'un portefeuille à y p. ioo, et c'est en ceci que l'Amérique, habituée aux vastes pensées, peut nous révéler à nous-mêmes, nous redonner plus de confiance, bref, nous restituer ce qui fut souvent la joyeuse audace créatrice des Français. — L'Amérique, de son côté, aisément gaspilleuse de ses efforts, souvent incohérente et peu concentrée, gagnerait à comprendre que l'action ne s'affermit qu'au contact de la réflexion, du calcul et d'un certain respect des expériences antérieures. Nous sommes saturés d'histoire et notre désir d'expansion hésite, mais les Américains s'épandent dans une géographie presque illimitée, et le repli sur soi-même ne leur est pas si familier qu'il serait parfois souhaitable.
Nous pratiquerons à. leur exemple la paix religieuse, chacun pouvant chercher en paix la lumière dans sa foi ; — ils apprendront de nous à rendre à la vie spirituelle une valeur mystique, dont leurs religions, si volontiers pragmatiques et sociales, risquent de se dépouiller.
Nous goûterons dans le courant de la vie cet entrain et cet optimisme dont toutes leurs entreprises portent le témoignage ; — nos natures trop cérébrales les aideront à tempérer et à refréner une fraîcheur d'impression et une exubérance d'attitudes qui parfois les trahit.
La stabilité où nous nous complaisons trop volontiers apprendra à s'évertuer quelque peu au contact de leur mobilité. — Leur manie de mouvement (en Lorraine, on dirait leur bougeotte) se modérera au voisinage du séculaire enracinement de nos classes rurales.
L'indigence d'installation de certains de nos services publics, gares désuètes, téléphones languissants, matériel suranné, bureaux exigus, cédera, sans beaucoup de retard sous l'afflux d'un, courant plus fort d'affaires et d'hommes. — De leur côté, les Américains comprendront que notre mérite était de parer à des tâches complexes avec un personnel débrouillard,
qui suppléait à force d'adresse et de bonne humeur à bien des insuffisances matérielles.
Aujourd'hui que la guerre a permis au génie industriel de notre race de révéler toute sa souplesse, nous serons décidément moins indifférents à l'aide que la machine peut apporter au travail humain, — et les Américains connaîtront mieux, grâce à nous, la valeur du fini, l'importance du goût individuel chez l'ouvrier, toutes choses que la grande production en série risque d'abolir chez eux, comme en Allemagne et dans tous les pays d'industrie exubérante.
L'argent, si fluide chez eux que le chèque a remplacé toutes les accumulations monétaires, perdra peut-être chez nous un peu de sa timidité, — et déjà, en Amérique, les emprunts d'État commencent à enseigner aux classes moyennes la nécessité de l'économie et l'importance du bien familial.
Cette race plus jeune et qui se pique d'abolir le prolétariat, en permettant à tous d'accéder aux salaires élevés et aux satisfactions du confort, peut très bien aider nos classes ouvrières à s'acheminer vers cette société nouvelle que tous les vœux réclament pour les lendemains de la guerre ; — et les compensations d'une sociabilité qui n'est pas absente de nos classes ouvrières peuvent, d'autre part, faire comprendre à nos amis d'Amérique que l'ouvrier français se libérait par sa souplesse d'esprit et par une sorte de gentilhommerie familière, des apparentes entraves de la caste et de la classe.
Les braves gens de chez nous apprendront peut-être, dans le voisinage des soldats américains, qu'on ne déroge pas à mettre de l'eau dans son vin ; — les boys des stricts Etats tempérants verront qu'à mettre du vin dans son eau, l'on n'est pas nécessairement en danger de perdition.
Nos journaux, de si peu de corps, mais si ordonnés dans la substance qu'ils présentent, apprendront peut-être à organiser plus librement leur contact avec la vie économique du temps ; — le riche fouillis des quotidiens américains s'ordonnera peut-être selon des normes qui nous paraissent plus rationnelles que la présentation pêle-mêle des nouvelles du jour.