LA. MÉDECINE SCIENTIFIQUE
La tradition et la science expérimentale. — La contradiction existe le plus souvent entre ces deux termes. La tradition est chose vague et elle n'a chance de s'imposer que sous la garantie de quelque grande autorité médicale. Ainsi Hippocrate et Galien ont été des puissances inattaquées pendant nombre de siècles; et, sous le couvert de leurs noms, la médecine a pieusement conservé la vérité et l'erreur, sans qu'il y ait eu tentative de contrôle. A côté de cette tradition dogmatique il faut placer la tradition populaire , qui , parmi de nombreuses erreurs , contient aussi des vérités très-importantes. Il est sage de n'accepter ce double héritage que sous bénéfice d'inventaire. Le rejeter complètement est imprudent, si l'on se place au point de vue de l'exercice pratique de la médecine. Cependant le seul moyen de progresser dans la connaissance de la vérité, telle que nous la promettent
les méthodes expérimentales, est de tenir pour suspect tout ce qui n'est pas prouvé, de supprimer la foi aveugle, et de tout recommencer patiemment. Broussais, dans son examen des doctrines médicales, crut faire injure à ses adversaires en disant que, pour l'attaquer, ils avaient choisi un jeune homme dont la tête était vierge de toute idée médicale. C'était M. Louis qu'il désignait ainsi. M. Louis a eu cette patience de tout recommencer, et il a bienfait. Ce qu'il a vu, il l'a rendu évident pour ses contemporains, parce que c'était la vérité même, celle qui est contrôlable, non contingente, et elle est restée la vérité. Nul ne doute aujourd'hui que Broussais n'eût mieux fait de regarder attentivement les taches rosées et l'altération des glandes intestinales dans la fièvre typhoïde.
Donc l'autorité, les grands noms, tendent à perdre de leur crédit; la science n'admet que ce qui se démontre. Elle a trouvé sa foi nouvelle et ses nouvelles voies. C'est un scepticisme fécond que celui qui a con- ' duit les sciences naturelles à douter du passé pour mieux s'adonner à la recherche méthodique de la vérité.
Ce n'est pas à dire pour cela qu'il faille, de parti pris, tout oublier et faire tout d'un coup d'immenses lacunes dans l'ensemble de la médecine. Ce qui se prouve est peu de chose comparé à ce qui est de simple tradition empirique. Aussi doit-on commencer par apprendre tout ce qui s'enseigne par tradition et ne désapprendre qu'au fur et à mesure. Commencer par dire qu'on ne sait rien et ne vouloir apprendre que le nouveau serait trop commode et trop dangereux pour les malades. La tradition vaut tant que la science expérimentale ne l'a pas rem-
placée. Aussi est-il juste de placer ])ai'allèlenient aux choses nouvelles les anciennes, et de les comparer entre elles impartialement. C'est ainsi que nous ferons.
On demande en quoi les méthodes nouvelles sont supérieures aux anciennes, et s'il y a réellement progrès en ce moment. On i-efuserait même, semble-t-il, de prononcei' le nom de méthode, qui suppose un ensemble, une sorte de corps de doctrine pourvu de moyens appropriés, tandis que le nom plus humble de procédés serait plus facilement accordé, i^e nom importe peu, et le temps des querelles de mots est passé; la dialectique stérile et oiseuse est reléguée parmi les curiosités de l'histoire; c'est un viipedimentum pour ie progrès. En fait, une transformation s'opère en ce moment même dans l'étude de la médecine; entre les retardataires qui n'y veulent pas croire et les néophytes qui escomptent l'avenir, il y a place |)our un examen calme et impartial. Nous allons essayer de dire où en est précisément la question.
Presque toutes les époques, dans l'histoire connue de l'humanité, ont été plus ou moins marquées par le mépris du plus grand nombre pour les tentatives de réformes. Une fois son siège fait, l'homme assis et pourvu d'une doctrine se défend contre le nouveau.
Les jeunes gens et les ignorants, ce qui est tout un, ont seuls une faculté d'enthousiasme et de confiance qui, n'étant point fixée, peut se porter sur des objets nouveaux et s'éprendre pour des promesses. Le monde sérieux et officiel subit les progrès à son corps défendant. La lutte durera toujours. Cependant on peut dire qu'à aucune époque l'opinion n'a été aussi mobile, aussi
instable, aussi facile à déplacer qu'aujourd'hui. La médecine, plus que toute autre branche des connaissances, offre ce spectacle. La foi dans le corps de doctrine est ébranlée; ce que l'on sait positivement paraît peu de chose auprès de ce que l'on avoue ignorer. Le passé n'est plus défendu ni défendable; l'art médical est remué, soulevé par la science qui pointe. Jamais les dogmes n'ont été si peu, si mal soutenus; le doute rend la défense faible, et la foi rend l'attaque violente et incessante. Quiconque a foi dans la médecine scientifique déserte la tradition classique, et cherche, par des moyens nouveaux et appropriés, à faire une nouvelle médecine qui ne soit plus un art conjectural. Les classiques ne croient pas à ce progrès subit et sans transition; ceux qui défendent les anciens errements sont sceptiques avant tout.
La logique n'est pas de leur côté. En effet, des gens qui concèdent l'influence des moyens de transport rapide des objets matériels, de l'homme, de la pensée même, sur les progrès de la civilisation, qui ne nient pas l'influence des lunettes d'approche sur la science astronomique, marchanderont au microscope sa part dans les progrès de l'histoire naturelle, et se plaindront de l'intrusion de l'outil dans le domaine de l'art. Ils s'indigneront de la substitution d'un appareil mécanique à l'appareil de l'ouïe, de la vue ou du tact. La médecine a été longtemps un métier inconnu et mystérieux, qui ne livrait ses secrets qu'à ses adeptes. S'il faut aujourd'hui compter avec les naturalistes, les physiciens et les chimistes, le mystère n'existe plus, et il n'y a pas d'individualité si habile à faire autour d'elle le prestige qui
ne puisse être justiciable du piemier venu, qui sait de la physique, de l'histoire naturelle et de la chimie, assez pour exercer son contrôle sur la médecine.
Nous devons dire maintenant en quoi les procédés des nouveaux explorateurs diffèrent de ceux des anciens et de ceux des modernes attardés.
Il n'est pas nécessaire, sans doute, pour marquer la différence des procédés, de reuionter bien haut dans l'histoire. Il est inutile, d'ailleurs, de répéter ce qui est si bien connu, à savoir qu'un médecin du xvu'^ siècle n'était guère plus avancé qu'un médecin du temps de Périclès.
Il y a des périodes d'immobilité et de stagnation qui durent pendant des milliers d'années. Il y a des périodes de deux cent cinquante ans qui valent vingt siècles. Il a été moins fait pour la médecine d'Hippocrate à Fagon que de Harvey à Claude Bernard.
Nous sommes certainement dans un de ces mouvements tournants où s'opèrent de rapides et décisives réformes.
Beaucoup d'hommes aujourd'hui vivants ont vu naître deux grands faits absolument nouveaux : L'histologie,
L'auscultation" et la percussion.
Ces deux faits ont à coup sûr produit une immense révolution dans la médecine. Toute conjecture, toute hypothèse , disparaissent devant la certitude d'un signe fourni par l'auscultation et la percussion; toute contestation cesse devant un produit morbide dessiné par l'histologiste.
L'art de bien dire et de pronostiquer habilement.
sans contrôle, va s'effaçant. Les médecins sont tous égaux devant les lois de Laennec,
L'autorité et i'infatuation plient devant cette juridiction nouvelle; l'élève qui ausculte en peut remontrer au maître.
Ce n'est pas tout. Morgagni avait fait une œuvre immense et tracé un plan admirable de médecine exacte par l'anatomie patliologique mise en concordance avec les signes cliniques tels qu'il les connaissait. L'anatomie pathologique se perfectionne, le microscope vient rectifier les erreurs de nos sens et préciser la nature intime des lésions, voie nouvelle et à perte de vue. Dès lors, le contrôle anatomique est la menace pour les mauvais observateurs cliniciens, et la récompense des observateuis soumis aux procédés nouveaux. La chimie anatomique se fonde, Andi-al et Gavarret ont osé tenter d'accorder l'analyse des liquides avec les lésions des solides et avec les troubles dynamiques de l'organisme. Un instant arrêtée, cette science reparaît aujourd'hui et nous promet des révélations précieuses.
On comprend le légitime orgueil et la satisfaction sans mélange des hommes qui ont vu, qui ont réalisé euxmêmes cet immense progrès accompli en l'espace de moins d'un demi-siècle.
Eh bien, cela n'est pas assez encore. Déjh ces progrès ne nous suffisent plus; ils ne sont que les premiers degrés d'un escalier dont les générations nouvelles veulent atteindre les degrés plus élevés. Monter, monter toujours, sans jamais s'arrêter, tel est le progrès. A qui a montré la voie et découvert le premier échelon revient l'honneur. Nous pensons qu'on n'y peut pas plus station-
ner qu'on n'en peut descendre. En cela notre époque est favorisée. Elle est sûre de ne point demeurer au point où l'ont laissée ses anciens, elle sait que l'on peut monter, et elle monte.
Voilà pourquoi , sans ingratitude comme sans timidité , nous nous éloignons déjà de ce qui était hier encore le progrès, cherchant plus loin en avant. Et ainsi il se fait qu'un livre écrit aujourd'hui ne doit plus ressembler à un livre qui date de vingt-cinq ans. Notre livre peut être un médiocre spécimen de la méthode nouvelle, si nous sommes nous-mêmes d'un esprit inférieur à celui de nos aînés; mais, si mauvais qu'il soit, il est conçu dans un sens nouveau et il appartient au mouvement de notre époque : c'est le progrès.
Prenons des exemples pour éclairer le lecteur : La médecine écrite se compose de deux ordres de faits :
Les descriptions dogmatiques, où l'écrivain substitue sa personnalité aux objets en question et donne libre carrière à son imagination. Ce n'est ni un peintre d'après nature ni un greffier, c'est un commentateur de la nature, lequel corrige celle-ci et la traduit à sa façon. Autant que possible, il tâche d'accorder son tableau avec un plan idéal et préconçu, forçant la main aux faits pour les faire rentrer bon gré mal gré dans le moule de sa doctrine. Les plus dangereux parmi ces doctrinaires sont ceux qui s'appuient sur les anciens et sur la tradition, comme on s'appuie sur les dogmes.
Le second ordre de faits se rapporte aux descriptions des cas isolés ou d'une série de cas : ce sent les œuvres des épidémiologues, les seules œuvres utiles et qui ne
vieillissejit pas. Ces descriptions, faites de bonne foi, sans parti pris, naïvement, restent comme des monuments historiques, où rien n'est déguisé. La sincérité des détails permet au lecteur, dans la suite des temps, de corriger après coup les erreurs d'observation ou d'appréciation de l'auteur original. C'est cette sincérité qui sauve les œuvres d'Hippocrate et celles de quelques grands modernes comme Sydenham. On y peut puiser encore aujourd'hui avec toute sécurité, d'autant mieux que la méthode d'observation y est excellente, si les moyens sont faibles.
Les mots méthode naturelle, positivisme, biologie, principe baconien, etc., montrent combien on attache, •à notre époque, d'importance à certains axiomes que l'on croit à tort modernes. H y a une tendance actuelle à une sorte de formalisme étroit et un grand mépris de l'histoire; on se figure trop facilement que la science est chose moderne.
Ce qui est moderne, c'est le perfectionnement des moyens matériels d'observation et la substitution de la certitude à la croyance.
Il y a trente ans, un homme d'un esprit droit et d'un caractère élevé, M. Louis, essayait d'introduire, dans l'étude de la médecine, une méthode d'observation; il n'était préoccupé que de la méthode. Les grands médecins de ce temps étaient occupés à l'auscultation , à la percussion , à l'anatomie pathologique , et faisaient qui une classification, qui une nomenclature d'après ces données. Il en résultait des mémoires excellents, des faits nouveaux bien décrits, et cette organo-pathologie qui a été une des grandes étapes de la médecine. Depuis, les idées de
spécificité, d'infection, d'épidémie, de constitution médicale, un instant négligées, se sont relevées, questions posées seulement, non résolues.
C'est au milieu de ce mouvement que M. Louis affirma une doctrine d'ensemble. Il fallait, disait-il, à l'aide de moyens nouveaux, de notions précises dont l'observation médicale venait d'être subitement pourvue, refaire la grande enquête et comme l'inventaire de la médecine. Pour cela, on devait examiner minutieusement tous les faits particuliers et ne négliger aucun détail. Il fallait tout recommencer et n'accepter le passé que comme renseignement. Ce n'était pas renverser, c'était recommencer un nouvel édifice à côté de l'ancien. Voici quels étaient les moyens proposés : examen du malade fait dans le plus grand détail; tout devait être exploré, quelle que fût la maladie; les coïncidences raênies devaient être observées avec soin. Les antécédents morbides, l'hérédité, la race, le lieu de naissance, la profession, la taille et la constitution du malade, sa conformation, étaient notés et inscrits. Puis un long interrogatoire dans lequel le malade, contrarié à dessein par le médecin, devait défendre et expliquer ses assertions en fournissant des moyens de contrôle, permettait d'obtenir des notions aussi exactes que possible sur les causes et le début de la maladie. Le malade était ensuite soumis à un examen physique complet, c'est-à-dire que tous les organes et toutes les fonctions étaient passés en evue. Le volume, les modifications de forme des organes, la sonorité et toutes les variations du son à la percussion étaient soigneusement inscrits sur un regiske. Il en était de même des signes fournis par l'auscultation. La fré-
quence et quelques autres caractères du pouls étaient également notés. Enfin l'on ne manquait pas d'inscrire la nature du médicament et son action. Cependant il convient de dire, à l'honneur de M. Louis, qu'il pratiquait fréquemment en cette matière l'expectation, c'està-dire que, se méfiant à juste titre des troubles que la médication pouvait apporter à la marche générale des maladies, et donnant l'exemple d'une réserve qui a eu depuis beaucoup d'imitateurs, il observait les maladies en naturaliste et préférait le rôle de savant observateur à celui de médecin empirique.
Ce genre d'observations, en ce qui concerne du moins la maladie actuelle, étant continué pendant toute la durée de l'état aigu, il en résultait une suite non interrompue de faits qui constituaient un ensemble et formaient comme les archives de la médecine. On était sûr, par cette méthode, de Délaisser passer aucune circonstance importante; on recueillait tout, et l'on se réservait de trier ensuite les faits et d'en extraire ce qu'ils avaient de constant.
L'examen des cadavres était fait avec la même rigueur inflexible; rien n'était négligé; tout était noté, même les lésions qui semblaient être tout à fait étrangères à la maladie principale.
Cela fait et les cas particuliers se multipliant, on entassait ces matériaux, on les classait, et l'on essayait de construire une statistique. Etant donnée une maladie dont on possédait cent exemplaires différents, on cherchait quels en étaient les éléments communs, causes, durée, périodes, signes physic[ues, troubles objectifs et subjectifs, terminaison, lésions anatomiques. C'était un
travail long, pénible, que quelques-uns trouvèrent fastidieux; c'était en tout cas une œuvre de patience, qui fut récompensée par l'événement. Vécole d'observation a formé un grand nombre des hommes qui sont aujourd'hui à la tête de la médecine, et M. Louis a eu la satisfaction de voir sa méthode couronnée de succès , c'est-àdire portant des fruits : plusieurs découvertes, plusieurs vérités définitives, sont sorties de l'école d'observation. La fièvre typhoïde, la phthisie pulmonaire notamment, ont été déchiffrées et ont été décrites avec une précision et une certitude remarquables.
Cependant on a contesté à M. Louis le droit de se dire chef d'école, on a nié sa méthode. C'était, disait-on, l'école de tout le monde et de tous les temps : l'observation en histoire naturelle ne consistait après tout que dans un examen minutieux de tous les détails, et la statistique avait toujours été un moyen connu sinon de nom, du moins de fait, l'expérience n'étant que le résultat de l'observation de faits particuliers. D'ailleurs, cette minutie, cette décomposition de la maladie en une foule de faits de détail faisait perdre de vue l'ensemble du malade.
Si cette école, au lieu d'user de moyens anciens et connus, tels que la conversation du médecin avec le malade et l'usage des sens tout seuls, sans aucun moyen physique nouveau , sans instruments de précision , avait apporté une série de moyens nouveaux et plus exacts, elle aurait facilement réfuté ses contradicteurs. Malheureusement elle ne connut ni le microscope , ni les analyses chimiques, ni les instruments de physique appliqués à l'oculistique et à l'examen du larynx, ni les
appareils enregistreurs, ni l'usage du thermomètre, et elle accorda trop aux renseignements subjectifs.
Après avoir donné ses résultats premiers, elle se trouvait arrêtée et ne pouvait aller plus loin. L'idée n'en reste pas moins juste et bonne, à savoir qu'il fapt refaire chaque jour la médecine et examiner tous les cas particuliers avec un égal soin, comme si ces cas étaient nouveaux et inconnus. Mais une réforme dans les procédés d'observation était nécessaire. Il fallait aussi choisir un autre objectif pour l'étude, c'est-à-dire simplifier l'observation, la réduire aux signes indubitables, et n'accepter que les éléments sérieusement contrôlables. Quant au reste, il n'y avait rien à réformer.
Quel est donc cet objectif nouveau, quels sont ces nouveaux procédés d'observation ?
D'abord nous posons en principe qu'il y a chez l'homme malade des éléments mobiles et variables, et que d'autres y sont fixes. Ce sont ces derniers auxquels nous devons nous attacher de préférence. Parmi ceuxci, par exemple, le pouls a toujours occupé le premier rang depuis la plus haute antiquité. Le pouls marque, par sa fréquence principalement, pour ne pas parler de ses autres caractères, la marche, les périodes diverses de la maladie, et donne une idée de l'état du malade, c'est-à-dire de ce qui importe le plus. Ce caractère cependant ne suffit pas; l'abus qu'en ont fait les médecins anciens et même les modernes, les conclusions erronées et exagérées qu'ils en ont tirées, ont entraîné une réaction violente. Devant les moyens d'observation que ce siècle a vus naître , moyens plus exacts et certains , l'examen du pouls s'est effacé et est tombé dans le dis-
crédit même, jusqu'au moment où un outillage nouveau a permis d'en tirer un profit inattendu.
Le plus grand médecin moderne, Laennec, qui nous a donné l'auscultation et a contribué plus que personne à fonder l'anatomie pathologique, avait exprimé son mépris pour l'art de tâter le pouls. Il avait trop fait pour la médecine exacte , pour ne pas s'indigner de cette suffisance médicale qui, sans études sérieuses, sans fournir ses preuves, prétendait à un tact spécial, à des perceptions intimes dont on n'avait pas à rendre compte. Aussi pouvait-il, sans craindre d'être accusé d'exagération, et en vertu de la mission réformatrice qu'il s'était donnée , dire :
On aurait peut-être le droit de s'étonner que l'exploration du pouls ait été si généralement employée par les médecins de tous les âges et de tous les peuples, malgré son incertitude avouée par les plus instruits d'entre eux. La raison d'une pareille faveur est cependant facile à sentir; elle est dans la nature humaine; ce moyen est employé parce qu'il est d'un usage facile; il donne aussi peu de peine et d'embarras au médecin qu'au malade; le plus habile, après l'avoir employé avec toute l'attention dont il est capable, ose à peine en tirer quelques inductions, et hasarder des conjectures qui ne se vérifient pas toujours; et, par conséquent, le plus ignorant s'expose fort peu en en tirant toutes les inductions possibles.
Ce que le tact ne pouvait donner, ce que l'infatuation médicale supposait ou imaginait, les appareils enregistreurs le donnent avec preuves à l'appui. On ne récuse pas un dessin fourni par les organes s'inscrivant euxmêmes. Reste l'analyse des tracés. Les interprétations peuvent varier, mais ou opère sur un terrain solide, on
fournit une jDreuve sur laquelle la critique peut s'exercer. Ce n'est plus un art que l'on invoque, art personnel, intransmissible; c'est une science qui se fonde. D'ailleurs la reproduction artificielle ou schématique des différentes figures du pouls, faite dans les laboratoires, permet de contrôler et d'expliquer les variations des figures graphiques fournies par l'appareil enregistreur. Nous n'avons plus à défendre cette méthode acceptée de tout le monde savant.
Mais, avant d'entrer dans le détail de la méthode, exposons-en les principes d'ensemble :
La doctrine nouvelle, la voici : supprimer ou amender tout ce qui est de simple tradition et de mauvaise physiologie, ne rien interpréter sans y être autorisé par des notions de physique exacte , renoncer à la médecine indépendante, qui prétend exister par elle-même et avoir ses lois propres. Ramener tout à des phénomènes physiques et non vitaux, et, si l'on veut conserver une illusion sur les propriétés spéciales du microcosme, convenir, du moins, que le seul uioyen de contrôler les phénomènes morbides est de recourir aux méthodes physiques. On peut réserver, si l'on veut, les questions relatives à la spécificité de l'instrument humain, aux réactions de l'organisme contre le monde extérieur; toute latitude est accordée , sous ce rapport, aux opinions et au sentiment, mais on n'a plus le droit de se soustraire au contrôle de la physique. Tout ce qui est subjectif doit ou être soumis au contrôle des instruments de précision, ou, du moins, n'être accepté qu'à titre de renseignement.
Ainsi les sensations éprouvées par le malade occupent,
dans les descriptions anciennes, une place considérable, moindre, niais trop grande encore dans les modernes. Il n'en faut prendre que le nécessaire, l'indispensable, il faut les accorder autant que possible avec les signes physiques visibles et tangibles. Les mots signes rationnels doivent être employés avec ménagement et n'être appliqués qu'à bon escient. Il faut tout mettre en œuvre pour faire la preuve du fait ressenti par le malade et traduit par lui souvent d'une façon erronée. Il faut surprendre la fonction troublée et l'attaquer par le point oii elle se découvre à nous. Par exemple, la diplopie ou vision double doit être ramenée à un contrôle optique soit par l'exercice auquel l'observateur soumet l'œil du malade, le faisant passer par des épreuves où le fait éclate et se prouve, soit par l'examen direct de l'œil fait avec l'instrument optique. La paralysie doit être explorée par les instruments appropriés , électricité, chaleur, froid, esthésiomètre, dynamomètre. On voit comment ici le récit du malade, ses sensations, ont un contrôle direct et matériel saisissable, chiffrable. C'est l'objectif substitué au subjectif. Les sensations de froid et de chaud, qui occupent une si grande place dans les signes subjectifs, doivent être contrôlées par le thermomètre. Et ce n'est pas seulement la sensation propre du malade qui est erronée et qu'il faut corriger, c'est aussi la sensation du médecin, qui, procédant de son tact, le conduit à des renseignements vagues et peu scientifiques. Que penser de ces mots: chaleur acre, mordicante, brûlante, halitueuse, qui pendant si longtemps ont été inscrits dans les livres de médecine ? le thermomètre seul donne la vérité et permet d'apprécier exactement
le fait de la chaleur dans ses variations. Le médecin qui se contente de sa sensation ressemble à l'astronome qui refuserait d'examiner les astres autrement qu'à l'œil nu. L'examen du pouls fait avec la main offre de pareilles imperfections et demandait une réforme. Nous avons montré ailleurs comment, ici encore, il faut avant tout chiffrer la fréquence, puis apprécier les autres caractères à l'aide d'un appareil enregistreur. Les changements survenant dans le volume et le poids du corps ne peuvent pas davantage être appréciés à la vue; le médecin peut commettre, à cet égard, des erreurs considérables, et son appréciation peut être tout à fait ou partiellement erronée. La balance seule nous donne la vérité, et ce signe prend dès lors la valeur d'un fait important. Le frisson , les crampes , les convulsions , n'offrent à la vue qu'une image confuse et mal définie; leurs variétés innombrables échappent à nos sens insuffisants. Là encore le thermomètre et les appareils enregistreurs nous donnent la faculté d'analyser, de dessiner, de distinguer les formes, les variétés, avec une netteté inconnue jusqu'ici. Or aucun de ces renseignements n'est inutile.
D'autre part, l'examen des excréta par la physique et la chimie nous ouvre un vaste champ d'exploration.
L'histoire naturelle des maladies, grâce au microscope, a pris une place prédominante et qu'on ne saurait lui disputer. Les maladies parasitaires sont connues et classées, fait nouveau et d'une importance considérable. L'examen des urines donne les plus précieux renseignements en permettant d'apprécier par les cendres le travail morbide accompli par l'organisme, et de le
graduer presque. Les produits morbides de cet excrétum sont isolés, et à eux seuls permettent souvent de donner à la maladie sa véritable signification, son diagnostic et son pronostic. Ce genre d'examen a un avenir considérable. De l'histologie appliquée à l'anatomie pathologique, on peut dire qu'elle a transformé presque la médecine et changé en notions positives quantité de notions confuses et préconçues.
Mais nous voulons parler plus spécialement des moyens d'observation clinique qui tendent à prévaloir, et montrer la supériorité de ces procédés nouveaux sur les anciens.
La multiplicité des catégories produites par les progrès des sciences a divisé les médecins en plusieurs classes. Les uns sont physiologistes, lesquels se subdivisent en histologistes, en vivisecteurs ou médecins expérimentateurs, physiciens ou mécaniciens, chimistes; les autres sont anatomistes, naturalistes; d'autres sont adonnés plus particulièrement à l'anatomie pathologicjue et à f histologie. Enfin la médecine, dans le sens usuel et traditionnel du mot, c'est la médecine clinique, c'est-à-dire l'examen et le traitement de l'homme malade
' H ne faut pas conclure que la médecine clinique soit exclue du cercle des sciences positives; elle prend, au contraire, part à l'expérimentation; elle indique les desiderata , fournit au physiologiste la matière de son travail , lui indique où il doit chercher, et le physiologiste revient encore au clinicien pour faire consacrer par lui ses découvertes. Aussi M. Cl. Bernard inti-
tule-t-il ses recherches « médecine expérimentale. 5)
La clinique ne suffit pas au progrès; il faut l'alliance du médecin traitant et du physiologiste.
A notre époque deux grands faits ont montré ce que pouvait la physiologie pour les progrès de la médecine.
M. Cl. Bernard a attaqué dans son laboratoire la question de l'inflammation.
C'est de la médecine clinique que nous parlons ici. Elle n'est pas demeurée inactive, et les progrès réalisés autour de son domaine propre ne l'ont pas trouvée immobile. Elle prend à toutes les spécialités qui l'environnent ce qui lui est nécessaire et quitte volontiers la chambre du malade pour le laboratoire, soit qu'elle examine par elle-même, soit qu'elle demande les examens physiques, chimiques, histologiques, aux savants spéciaux. Puis, sans quitter le lit du malade, elle dispose ses appareils et use de ses procédés personnels.
Etant données les préoccupations d'exactitude que nous avons indiquées, il fallait ajouter et corriger quelque chose aux anciens procédés, non par désir de nouveauté, mais par nécessité.
C'est folie de vouloir mesurer la vie. La complexité de la vie est telle, que c'est, à proprement parler, chercher l'absolu que vouloir la réduire à un caractère unique, saisissable et mesurable. La vie est une abstraction et non une réalité soumise à l'analyse. Mais, sans rabaisser le sujet, ne peut-on pas dire que l'existence même des corps inorganiques échappe à l'analyse unique et qu'un seul caractère ne suffit pas pour décrire et mesurer un de ces corps. Aussi tâclie-t-on de réduire tous les caractères en un caractère unique, plus constant que les autres et applicable à tous les corps. La chaleur est un de ces caractères, le poids en est un autre. Aussi voit-on les
et ses liavaux sur les nerfs vaso-moteurs l'œil, créé rophlhalmoscopc, et du même
ont renouvelé tout l'étlifice tle Tirrila- coup l'oculislique a été cngeiulrée. lion, du molimen, de la fluxion, de la Ces deux faits suffisent à notre dé-
plilegmasie. monslralion.
Heltnliolz a étudié Toplique, décrit
savants ramener tout à des questions de chaleur, de densité, de pression, de poids. Ainsi pour l'homme.
Voyez ce que dit M. Henri Sainte-Glaire Deville de la méthode ^ :
rrLes sciences mathématiques sont le développement, suivant la logique humaine, de quelques hypothèses ou axiomes, qui sont la création de notre esprit et dont les relations avec la nature qui nous entoure n'ont rien de nécessaire, Cjuoique ces relations et l'observation du monde extérieur aient dû inspirer les premiers inventeurs de la géométrie. Dans les sciences physiques, au contraire, notre esprit ne peut rien créer de ce qui fait le sujet de nos études, et l'hypothèse y est remplacée par le fait matériel qui est en dehors de nous. De là une différence profonde dans les méthodes que nous devons appliquer à la recherche de la vérité dans ces deux grandes branches du savoir humain.
«Dans les sciences physiques, toute hypothèse doit être rigoureusement exclue. L'hypothèse a été d'abord une abstraction, c'est-à-dire une création de notre esprit, que, par habitude, nous avons transformée en réalité; elle a été une fiction à laquelle on a donné un corps : elle a toujours été inutile, elle a été souvent nuisible. Ces hypothèses, ou les forces (car c'est tout un) qu'on appelle l'affinité, et son antagoniste obligé, la force répulsive de la chaleur, la cohésion et tous ces agents particuhers, la force cataly tique, la force endosraotique, les fluides impondérables, etc., toutes ces hypothèses n'ont servi qu'à éloigner de notre attention les
1 H. Sainte-Claire Deville, Communication à l'Institut, le 28 mai 1870.
véritables problèmes de la science. On les croit résolus, parce qu'on a donné le nom d'une force à leur cause inconnue. La méthode dans les sciences physiques, méthode qui est toujours la même quand il s'agit de la matière, qu'elle soit inerte ou organisée, qu'il s'agisse du feu, des pierres ou des animaux, c'est la détermination précise et numérique, autant que possible, des ressemblances et des dissemblances, c'est enfin l'établissement des analogies d'oii naissent les classifications,
Ces principes sont applicables aux sciences médicales.
Les maladies sont constituées par un ensemble trèscomplexe de faits parmi lesquels il faut choisir les éléments mesurables, c'est-à-dire ceux qui se prêtent à une analyse exacte et que l'on peut chiffrer. On ne saurait en effet tout embrasser sans renoncer à la précision dans les descriptions. L'impression d'ensemble que ressent un observateur bien doué et expérimenté , ne peut pas se traduire nettement. 11 faut se méfier, dans une analyse scientifique, des conceptions subjectives, et se borner à la détermination des phénomènes qui tombent sous les sens et peuvent être isolés de l'ensemble. Les méthodes d'analyse actuellement usitées dans la plupart des branches des sciences naturelles sont applicables à l'étude de l'homme malade. Par ces moyens, on échappera aux descriptions longues et obscures et à l'impropriété des termes, qui sont justement reprochées à la nosographie traditionnelle.
Substituer autant que possible l'objectif au subjectif et réprimer la prolixité du langage, tel est le but que doivent poursuivre aujourd'hui les hommes adonnés à
l'étude des sciences d'observation. L'exposé d'un fait doit être court et démonstratif.
Plus on parle longuement, plus on risque de se tromper, et l'erreur se multiplie, pour ainsi dire, par le nombre des mots. 11 faut, autant que possible, se borner à la description d'un phénomène isolé, le suivre dans son évolution complète, en marquer les phases diverses par des points de repère, et recourir aux chiffres et aux figures. Le texte écrit n'est plus que le commentaire de la représentation graphique.
Or, parmi les manifestations multiples et confuses des états morbides, il est possible d'isoler des phénomènes qui soient moins trompeurs que les autres, qui puissent être soumis au mode d'investigation usité dans l'étude des sciences physiques, qui soient mesurables. Ces éléments, qui nous fournissent la base d'une plus grande certitude et que nous pouvons traduire en courbes ou en figures, sont : la chaleur, le poids, les mouvements organiques.
Nous avons, pour les contrôler, le thermomètre, les appareils enregistreurs et la balance.
Le premier progrès, progrès immense, nous est arrivé par la thermométrie. Donnez-moi un thermomètre et je vous décrirai la marche d'une maladie sans autre aide. C'est qu'en effet la chaleur est la fonction la plus constante, la plus sûre, dans les maladies. Elle est plus sûre que le pouls, à plus forte raison l'emporte-t-elle en certitude sur tous les signes subjectifs, sur tous les modes d'exploration, ayant pour but de nous éclairer sur l'état général du malade. Elle seule est constante et ne fait pas défaut; les signes physiques locaux sont va-
riables et peuvent nous tromper; ils peuvent échapper à notre attention. Nous pouvons nous méprendre sur leur intensité; ils sont fondés après tout sur une perception de nos sens. Le thermomètre ne nous trompe pas.
D'autres raisons nous ont décide depuis plusieurs années à prendre la chaleur du corps pour sujet de nos études; c'est une actualité, cela est vrai, mais, s'il n'est pas absolument bon de suivre la mode, il est pire de la méconnaître. Le plus souvent ses engouements peuvent se justifier par un progrès apparent ou réel. Nous passons aujourd'hui par une période oii le thermomètre est en honneur, naus pensons que c'est à juste titre et qu'il nous fait accomplir en ce moment de grands progrès qui resteront, dût plus tard le thermomètre aller rejoindre tous les vieux instruments de Sanctorius, de Borelli, de Harvey, de Galilée, etc.
Ces témoins des travaux de nos ancêtres ont eu leur raison d'être, ce n'est qu'en épuisant ce qu'ils pouvaient donner qu'on a trouvé mieux.
La chaleur est aujourd'hui la grande préoccupation des savants, c'est pour eux le phénomène qui les résume tous, mouvement, changement d'état, développement des corps, tout aboutit à prendre ou à céder de la chaleur.
Pour le prouver, rappelons seulement la transformation des forces , entrevue par d'Holbach , au xvni^ siècle, démontrée dans celui-ci. L'étude des mouvements dans les corps inorganiques ou organiques ne peut plus se faire sans connaître la puissance mécanique de la chaleur: aussi, si vous pénétrez dans les laboratoires, vous
verrez que les chimistes, les physiciens, les mécaniciens, ont toujours un tliermomètre à la main.
Or, de la dynamique des corps, nous ne surprenons que les changements de place, de forme, d'état, et la chaleur est ce que nous saisissons le mieux de ces transformations rapides et passagères. Et cela parce que nous avons Voiiiil, et, il faut l'avouer, l'outil fait un peu la science. Il n'y a pas d'astronomie sans télescope, d'histologie sans microscope, d'étude possible des changements d'état des corps inertes ou vivants sans thermomètre.
L'introduction du thermomètre dans les recherches cliniques ne se fait pas sans provoquer des critiques et des railleries. Broussais se moquait du tube de Laennec, chacun de nous n'a guère épargné les anciens. Depuis les études thermométriques, le pouls est mort, nous diton. Nullement, mais, dans les maladies, c'est un signe variable, trop dépendant de mille causes pour qu'il réponde à ce que nous cherchons : la plus grande certitude possible. La chaleur est l'expression même du mouvement dans les maladies fébriles; elle est le principal signe, elle donne la mesure du danger, elle commande le pronostic. C'est vers elle que le médecin peut fixer les yeux comme sur une boussole.
Je ne voudrais pas que l'amour de mon sujet pût me pousser à un panégyrique excessif, mais il serait justifié par la tradition, où l'on trouve la trace plus ou moins consciente du rôle attribué à la chaleur dans les maladies. Ainsi le peuple, de toute antiquité, a nommé la fièvre pyrexie : -Suvp, feu. Hippocrate tenait le mot de la
tradition. Bien avant lui, comme de nos jours, lorsque les malades ont essayé de rendre en un langage imagé les sensations de la fièvre, ils ont dit : j'ai chaud, j'étouffe, je brûle.
Les mères n'ont-elles pas toutes perçu et exprimé que leur enfant a l'haleine chaude, qu'il a la tète ou les mains brûlantes. Elles n'ont pas besoin de tâter le pouls pour savoir que leur enfant a la fièvre. Les gens du peuple disent que les malades onl la peau fumante, la chaleur et la sueur sont pour eux les vrais signes des maladies aiguës; ils pensent que suer fait tomber la chaleur du corps, et ils s'efforcent de se faire suer quand ils se sentent malades.
Nous sommes donc conduits à reconnaître, même avant toute science, que le signe le plus spécifique des maladies aiguës, c'est l'augmentation de la chaleur. Connue de toute antiquité, comment se fait-il que l'on ait attendu jusqu'à ce jour pour donner à ce signe toute sa valeur? C'est que l'outil manquait. Les physiciens n'avaient pas inventé le thermomètre. Dans les sciences d'application comme la médecine , la pratique est tributaire des naturalistes, des physiciens et des mécaniciens. Cela n'est point contestable.
Or comment s'exprimaient les médecins de l'antiquité et des temps modernes avant l'usage régulier du thermomètre? Ils faisaientpis encore que pour le pouls, où les appréciations étaient du moins vraies, quant au nombre des pulsations, surtout depuis l'invention des clepsydres, des pulsilogium et surtout de la montre à secondes, mais où les indications tirées des autres caractères du pouls étaient erronées le plus souvent. Ces expressions médicales des anciens temps, en ce qui con-
cerne la chaleur, vous les entendez encore aujourd'hui, si vous y faites attention.
Je ne fais appel qu'à votre mémoire. N'avez-vous jamais entendu des médecins dire :
Ce malade a Lien chaud; il a la peau brûlante; il a une chaleur sèche; une chaleur humide; halitueuse; acre. Avant nous on disait : chaleur niordicante, etc.
Pourquoi d'ailleurs faire l'énumération de ces termes vagues et peu scientifiques? .Je ne suis pas sûr pourtant que quelques-uns ne préfèrent pas encore la paume de la main, comme faisaient nos pères. Les arguments de ces médecins nous sont connus : ce Je n'ai pas besoin de vos instruments pour savoir si un malade a chaud ou n'a pas chaud, je le sais bien avec ma main. D'ailleurs j'ai la ressource du pouls. Et puis, quand un malade aurait plus ou moins chaud, qu'est-ce que cela prouve, dès l'instant qu'il a la chaleur de la fièvre? ^5 A ces arguments, répondez de deux manières :
1° En prouvant cjue le pouls ne suffit pas au diagnostic ;
2° Que la chaleur de la fièvre est un vain mot, attendu qu'il n'y a pas de chaleur fébrile, mais des chaleurs fébriles très-variables, et dont la variation importe beaucoup;
3° Enfin faites ce que j'ai fait tant de fois : proposez à tous les assistants de percevoir avec la main la température d'un malade et notez le chiffre de chacun, vous verrez quelles grossières erreurs sont commises : l'un dira ko degrés, l'autre 38, l'autre 37, un autre Sg. Seul, le thermomètre aura raison.
Ce n'est pas que je veuille faire le procès à nos organes
des sens, à notre toucher. La main est un admirable organe de tact, et elle nous donne des notions sur l'état dill'érentiel des corps, mais elle ne nous permet pas de chiffrer. La main, dans la comparaison de deux températures différentes , reconnaîtra un écart d'un vingtième de degré, puissance énorme d'analyse, seulement elle ne saura s'il s'agit d'un dixième, d'un quart, d'un quinzième, ni même quel est le degré.
Il faut exercer la main en s'aidant du thermomètre; on fait l'éducation de ses sens en les corrigeant par les instruments de précision. C'est ainsi qu'un bon micrographe sait mieux voir les lésions même les plus fines des tissus avec son œil nu, et qu'un médecin exercé au maniement du sphygmographe sait mieux sentir et interpréter les nuances du pouls tâté avec le doigt. De même un clinicien qui a souvent surpjis en faute le tact de sa main, et l'a corrigé par le thermomètre, arrivera à une plus grande sécurité de tact lorsqu'il cherchera à apprécier la température des malades avec la main.
Mais c'est trop s'occuper de démontrer l'évidence.
Cependant il reste un point à éclaircir, à savoir si le tact ne donne pas, mieux que le thermomètre, idée d'un ensemble de caractères de la peau où la chaleur n'entre C[ue comme un des éléments.
Les mots chaleur âcre, aride, mordicante, ont-ils un sens? Pour moi, je ne leur en crois qu'un, à savoir que la peau est sèche ou humide, et ce n'était pas la peine d'inventer cette nomenclature pour si peu de chose. Il était plus simple de dire : sécheresse, humidité, ou sueur.
S'il fallait encore nous justifier d'avoir fait de la cha-
leur le sujet de ce travail, nous n'aurions qu'à tracer en quelques lignes ce que les anciens eussent appelé ï Eloge de la chaleur.
La principale fonction des êtres vivants est la chaleur. La vie, c'est le feu. Cette image grecque reste vraie. Pour Liebermeister, rrLa vie est la faculté qu'ont les animaux d'entretenir leur température à un degré constant. Ils ne sont occupés qu'à faire et à défaire de la chaleur. 11
Bien plus, -la matière inanimée elle-même ne peut changer de place ni d'état sans livrer ou prendre de la chaleur, car la chaleur c'est le mouvement , la mécanique de la chaleur, ou équivalent mécanique, est l'essence de tout changement d'état. La chaleur est le moteur universel.
Donc l'homme est un foyer, un fourneau, et ainsi il se meut et s'entretient et accomplit ces mille actions d'ensemble et de détail qui sont la vie. Entendez l'usine : jour et nuit sa cheminée fume, et la machine à vapeur fait entendre son mouvement rhythmé et monotone. Ainsi est le tic-tac du cœur primum saliens, ullimum moriens. . . Il foule, il fait marcher sa pompe. . . Le réservoir, c[ui est l'estomac , reçoit le combustible,. . . et parfois, s'il se vide, la machine emprunte à sa réserve, et il lui faut donner à brûler les parois mêmes de son logement. Ainsi les steamers brûlent leurs planchers pour continuer à marcher quand le charbon manqu.e et qu'il y a une avarie.
Il faut dès lors que l'homme cherche du combustible, car il lui en faut non -seulement pour végéter, mais pour se mouvoir, pour se reproduire, pour parler, pour penser... On peut trouver dans les déchets de
l'urine le coefficient de dénuirition de chacune de nos actions. Tout nous coûte de la chaleur; on ne fait rien avec rien; on fait des mouvements et de la pensée avec de la chaleur, le mouvement nous en restitue, et le monde extérieur est là, mine inépuisable C[ui nous répare, mais non sans peine. . . Il n'y a que deux choses qui ne coûtent rien ... et qui ne payent pas de droit. . . l'oxygène partout et... le soleil dans le midi... Mais, sitôt qu'on s'éloigne de l'équateur, le soleil coûte cher, et l'homme n'est plus occupé qu'à se procurer le feu au dehors et le combustible pour le dedans. . . Aussi estil glouton. Voyez les peuples du Nord... mangeurs de graisse, d'huile, de jambon, de grosses viandes, de pâtes épaisses qu'ils délayent dans du thé ou de la bière, et buveurs d'alcool, qui excite leur lourde circulation. Manger estleur objectif. . . Les hommes du Nord sont grands, gras, lourds, massifs, épais. Les peuples près du soleil n'ont pas besoin de manger ou à peine. Mettez en parallèle l'Espagnol fer qui vit d'un oignon et d'une cigarette; l'Arabe qui vit de couscousse; l'Indien qui ne remue que les yeux et paraît vivre sans manger; le Lazzarone paresseux , . ,
Pour le Nord, vivre, c'est manger; pour le Midi, vivre, c'est se chauffer au soleil.
Donc, quand cette machine à feu a dérangé son foyer et aJtéré son régulateur, c'est la maladie aiguë.
Etudier les lois de ces dérangements, leurs effets, leur durée, leur courbe, c'est faire de la bonne médecine scientifique.
Or, de toutes les fonctions, la chaleur est la plus facile à mesurer et celle qui les résume toutes (synthèse).
Voiià donc une fonction nouvelle, et la plus importante de toutes, qui prend désormais sa valeur. Dès lors nous cherchons ce signe et nous en tenons compte sans négliger les autres signes que nous devons à nos devanciers.
L'expérience, en nous dévoilant les oscillations diverses de la chaleur, nous a montré la nécessité d'examiner nos malades matin et soir, et nous a enseigné à ne nous méprendre ni sur l'exacerbation vespérine, ni sur la rémission matutinale.
Nous pointons donc exactement la chaleur, matin et soir; puis, nous adressant à cet acte fonctionnel de tout temps exploré, le pouls, nous en pointons également les variations (fréquence), et nous apprenons comment le pouls se comporte par rapport à la température. En le contrôlant ainsi nous avons vu qu'il suivait presque constamment la température, et nous lui avons dès lors restitué la valeur cju'on lui avait en partie contestée.
Ce n'est pas tout : l'expérience apprend c[ue la répartition de la chaleur aux différents points du corps n'est pas toujours identique, et l'exploration de différents points spéciaux nous permet d'établir où et comment ont lieu ces actes de répartition, de concentration, de diffusion, et d'interpréter ces variations.
Et ici nous devons nous expliquer sur les courbes et sur les figures graphiques des maladies. Nous parlerons ensuite des figures données directement par les appareils enregistreurs.
Est-ce une méthode nouvelle que celle des courbes et figures graphiques des maladies? Non, si l'on entend par là que la médecine aurait imaginé d'emblée et pour
son propre compte cette méthode; oui, si l'on veut admettre que la médecine s'approprie en ce moment cette méthode, qui était dans le domaine public et était appliquée surtout par les mécaniciens et les statisticiens pour apprécier la marche de certaines fonctions, et les varialions suivant le temps de certains phénomènes. En fait, la reproduction des maladies sous cette forme est une chose nouvelle et importante. La fastidieuse description en un langage obscur et plein de vague de la marche d'une maladie idéale vue à travers les doctrines du moment ne saurait entrer en parallèle avec la figure nette, précise, mesurable, formant ensemble, que donne une courbe. D'ailleurs les éléments de cette courbe ne prêtent à aucune contestation et ne sont point matière à dispute. C'est le fait lui-même, sans commentaire, qui se développe sous les yeux. Ce sont les variations d'une fonction dont un instrument de précision indique le degré. Et, lorsque ces courbes diverses, obéissant à une même loi, marchent ensemble, parallèlement, montent, descendent, varient dé façon à donner toutes une même figure, cette identité d'action ne fournit-elle pas une plus grande certitude, par le double, triple, quadruple contrôle qui y est contenu?
Or l'expérience montre que les maladies, dans leur marche, affectent une figure à peu près constante, et que les espèces morbides s'accusent nettement par leur forme, si bien qu'en prenant au hasard un grand nombre de courbes et en les comparant, on voit da'bord qu'elles peuvent être classées en gi-oupes naturels; ces groupes, ce sont précisément les collections d'observations particulières se rapportant à la même maladie. Et
dans ces observations particulières domine une forme générale; puis il y a des variations individuelles, qui peuvent encore être classées. Enfin le type se dégage. Quelle description peut entrer en parallèle avec ce procès-verbal de la maladie contenu en une figure? Sans doute on ne saurait aujourd'hui réduire ces figures à un type analogue aux figures géométriques. Mais déjà la différence des espèces s'accuse assez nettement pour qu'un homme, même peu exercé, puisse dire du premier coup : voici une fièvre typhoïde; cette autre figure montre une pneumonie; cette troisième, une variole, etc., et pour qu'il sache si la maladie est normale ou anomale, pour qu'il en distingue les périodes, la terminaison. Le traitement s'y trouve inscrit aussi par les perturbations mêmes de la courbe.
Wi la mémoire la plus fidèle ni les notes les plus détaillées ne pourraient permettre de reproduire les traits et la marche d'une maladie ou d'un symptôme avec la perfection que l'on trouve dans les tableaux graphiques. C'est, à proprement parler, une méthode d'analyse.
On peut surveiller les moindres déviations des fonctions les plus importantes, et voir si ces déviations arrivent à l'époque voulue et dans la mesure ordinaire, durent un temps suffisant ou dépassent la limite habituelle; on peut surveiller, par ces déviations accrues ou corrigées, l'action des remèdes. On peut même doser cette action. Ainsi il nous est arrivé souvent de faire descendre à volonté la température par l'action de la digitale, de reculer et de diminuer un accès de fièvre intermittente par une faible dose de quinine, de le sup-
primer enfin et de couper définitivement la fièvre par une dose plus forte.
Ce n'est pas seulement un moyen d'analyse que nous employons, c'est aussi un moyen défigurer toute la maladie et de réduire cette figure à une courbe connue, toujours identique avec elle-même pour tous les exemples réguliers de la même maladie. Il faut que tous les cas normaux d'une même maladie donnent une figure toujours superposable à la figure type. Et cela est en effet, sauf de légères variations. Encore pouvons-nous reconnaître plusieurs variétés dans l'espèce. Ces variétés sont en nombre liniité; l'expérience apprend à les connaître, et, cjuand nous posséderons des collections où seront classés tous les types, nous pourrons, étant donné un cas particulier, lui trouver son homologue dans l'un de nos types. On arrivera ainsi à déterminer les formes des maladies, et à donner une base solide au fragile édifice du pivnoslic et de la thérapeutique.
Nous ne prétendons pas que l'on puisse se borner à l'étude d'un seul de ces éléments mesurables, c|ue le thermomètre, par exemple, puisse toujours remplacer l'examen du pouls.
Cette erreur aurait des conséquences très-fâcheuses dans la pratique. La température donne des résultats positifs et à peu près constamment exacts au point de vue de la marche de la maladie et de son pronostic, mais il n'en est pas toujours ainsi.
Les objections que l'on peut faire à la thermométrie cessent d'avoir leur raison d'être, si l'on s'astreint en même temps à recueillir les observations relatives au pouls. C'est de ces deux éléments conjoints que dé-
pendent surtout le diagnostic et le pronostic. Si on les sépare, l'incertitude renaît.
De nombreux exemples quotidiens démontrent la vérité de notre assertion, et nos courbes en fournissent plus d'une preuve. Entre autres cas, nous citerons les suivants :
Il arrive c|ue, dans une maladie grave, comme, par exemple, la fièvre puerpérale, la température atteint lio degi'és et s'y maintient à peu près invariable. Or, si le pouls, à un moment, prend une plus grande accélération, c'est-à-dire passe de 120 à i36 sans que la température change, cela suffit à donner une indication très- grave pour le pronostic. C'est souvent signe de mort prochaine. Si l'on n'avait consulté que le thermomètre, on n'aurait pas été averti de cette menace.
Ailleurs, le pouls lent avec une haute température marque i'ataxie propre aux méningites.
La fréquence exagérée du pouls avec une basse température marque certains états nerveux, l'anémie, etc.
Enfin comment ne pas tenir compte non-seulement de la fréquence, mais encore du rhythme, de la régularité, de la largeur ou de la faiblesse, et de tous les autres caractères physiques du pouls ?
Il serait donc erroné d'accréditer l'opinion que le thermomètre serait suffisant par lui-même et sans la palpation du pouls.
Maintenant il faut parler des appareils enregistreurs. Ils peuvent être multipliés extrêmement. Dans l'état actuel, voici quel est, à cet égard . notre actif , et quelles sont nos espérances. Le premier de tous ces appareils,
3i INTRODUCTION.
en date et en importance pratique actuelle, estle sphijg mographe, qui nous donne un tracé du pouls. Nous voyons ainsi apparaître sous nos yeux des dessins fournis par l'appareil circulatoire lui-même. Ce que valent ces dessins, ce qu'ils ajoutent à nos connaissances, on ne l'ignore plus dans les écoles; on peut varier d'opinion sur le degré de l'utilité, sur le degré de la certitude, sur l'erreur possible de l'interprétation de ces dessins autographes; mais, en principe, l'utilité est admise. J'ai consacré trop de temps à ce genre de recherches pour n'avoir pas une opinion à cet égard. Je pense que cet instrument, dès à présent, rend de sérieux services, et que l'avenir justifiera en partie les promesses que nous faisons en son nom. La méthode en tout cas est nouvelle, elle est scientifique, elle peut et doit s'étendre à d'autres objets. Le cardiographe, quoique d'un usage plus didicile et moins usuel, a déjà fourni des renseignements utiles, et il ne dépend que des cliniciens de donner plus de développement à ce procédé d'exploration. J'en dirai autant des appareils propres à enregistrer les pulsations des grosses artères et à explorer les tumeurs anévrismales.
L'appareil enregistreur des mouvements musculaires, le myographe de Marey, a fourni à son auteur Foccasion d'attirer l'attention sur un ordre de faits auxquels on n'avait pas songé jusqu'ici. Marey a montré, en elïet, que l'empoisonnement par ditTérentes substances donnait lieu à des modifications nettes dans le mode do contraction des muscles, soit qu'ils se contractassent spontanément, soit qu'on les excitât par l'action d'une pile électrique. Ainsi l'on obtenait, sur le cylindre enre-
gistreur du myographe, des figures d'une netteté saisissante et sur lesquelles on pouvait reconnaître ici l'action du curare, là celle de la strychnine, des poisons stupéfiants, etc. Celte vue nouvelle et inattendue a excité encore plus de surprise que d'émulation. Cependant un appareil semblable peut être utilisé en médecine et servir au diagnostic. Déjà nous l'avons utilisé pour l'analyse des mouvements convulsifs de la chorée, du tétanos, pour l'analyse des phénomènes connus sous les noms de crampes, tremblements, etc. La poursuite de cette sorte d'études ne peut manquer de donner plus de facilité au médecin pour l'analyse et l'interprétation d'une foule de phénomènes traduits par la forme de la contraction musculaire.
Il en sera de même pour les appareils encore imparfaits qui marquent et inscrivent le mouvement de la respiration. Enfin nous ne désespérons pas de parvenir à posséder des instruments enregistreurs à indications continues qui, placés à demeure, permettront d'apprécier à un moment donné certains phénomènes qui se sont déroulés en l'absence de l'observateur.
Peu à peu on arrivera ainsi à reconnaître que l'homme malade mérite d'être traité avec le même soin et le même scrupule que les appareils industriels ou scientifiques construits par nos mains, dont on surveille la marche à l'aide de compteurs, et dans lesquels on mesure le travail accompli.
Ce qui précède montre à quel point la méthode graphique est utilisable en médecine.
Le poids des malades a aussi une importance grande ou petite. Déjà cette notion ne rencontre plus de contra-
dicteurs en ce qui concerne les enfants, dont l'état de nutrition n'a pas cle meilleur contrôle que la balance. C'est donc un chapitre nouveau à ajouter à la médecine.
Dans le cours des maladies aiguës de l'adulte, la balance joue aussi un rôle important pour le pronostic. Nous pouvons juger par là de certains états connus sous le nom de crises, et pénétrer plus intimement dans le secret des modifications que certaines périodes des maladies amènent, soit peu à peu, soit soudainement, dans le mouvement de dénutrition des malades.
Si nous ajoutons à ces procédés la pesée des excréta , notamment du liquide urinaire (sans parler de l'analyse physique ou chimique) , nous obtenons un certain nombre de pointages bi-quotidiens ou même plus souvent répétés, à l'aide desquels nous aurons amassé les éléments de plusieurs courbes.
Le présent volume traite de la température du corps