INTRODUCTION ET QUELQUES MOTS D’HISTORIQUE
L’étude que nous embrassons constitue l’un des points les plus importants de l’histoire des obstructions vasculaires ; elle est une partie intéressante et peu connue de la pathologie cérébrale.
Nous rappelons, bien que cela soit à peine nécessaire, ce que nous entendons par thrombose et embolie.
Sous le nom de thrombose, on comprend l’obstruction des canaux vasculaires par le fait d’un travail morbide développé sur le lieu même du point oblitéré. Le coagulum , ordinairement fibrineux en pareil cas , est connu sous le nom de coillot auloclit'ione ou thrombus.
La dénomination d'embolie s’applique aux obstructions vasculaires par tout corps détaché de la surface interne du cœur ou des vaisseaux eux-mêmes. Le corps migratoire a reçu le nom A'embolus.
Suivant qu’elles ont pour siège les artères ou les capillaires, organes dont la structure et les fonctions sont différentes, les obstrue-
lions vasculaires de l’encéphale peuvent avoir des manifestations diverses et variées. Nous étudierons donc successivement, en premier lieu, la thrombose et l’ embolie des artères ; en second lieu, la thrombose et l 'embolie des capillaires.
Nous avons cru devoir, en dernier lieu, afin de réunir dans un même travail toutes les obstructions des vaisseaux de l’encéphale et les affections qui en sont la conséquence , traiter de la thombrose des sinus de la dure-mère.
Les expériences pratiquées sur les animaux, les opérations (1) faites sur l’homme, ont depuis longtemps démontré que des accidents plus ou moins graves peuvent résulter de la ligature des troncs destinés à charrier le sang nécessaire à l’excitation et à la nutrition des centres nerveux. Ces accidents, ordinairementconsécutifsà la ligature des carotides, se rencontrent encore, mais plus rarement, lorsque ces vaisseaux deviennent le siège d’une obturation pathologique. Si dans quelques cas, à la vérité, on a pu trouver l’occlusion d’une seule (2; et même des deux carotides (3) du tronc innominé (4) sans
(1) Un grand nombre d’observateurs, depuis Avieenne, ont reconnu que l’interruption de la circulation artérielle dans les deux carotides ne produit généralement, chez les cbiens et les lapins, que des troubles cérébraux peu graves. A. Cooper lia même une fois les carotides et les vertébrales chez un chien , et l’animal survécut. La ligature simultanée des deux carotides chez le cheval est constamment mortelle, ainsi que l’a indiqué M. .lobert de Lamballe, et comme l’ont vu depuis Normann et Chevers. Chez l’homme, où cette opération a été pratiquée une fois par Mott, à quinze minutes d’intervalle, le malade tomba dans le coma et ne survécut que quelques heures. Dans plusieurs autres cas où on laissa entre les deux ligatures un temps suffisant pour l’établissement de la circulation collatérale, ou ne vit survenir aucun accident. (Voir, pour plus de détails, ËHrmann, des Effets produits sur l’encéphale par l’oblitération des vaisseaux artériels qui s’y distribuent ; Paris, 1860.)
(2; Baillie, Dict. de S. Cooper, l. I, p. 155; Cruveilhier, Gazette médicale , 1833, p. 76.
3 Jadelot, cité par S. Cooper, toc. cit.
^4) Darrach, cité par Velpeau, Médecine opératoire , t. Il, p. 246.
que des accidents eussent été notés durant la vie, il n’en est plus ainsi lorsque l’oblitération porte sur l’une des branches qui partent du cercle de Willis; et nous verrons bientôt que des désordres sérieux en sont ordinairement la conséquence inévitable.
M. Rostan (1), le premier, signala l’influence fâcheuse de l’ossification des artères sur la structure et les fonctions de l’encéphale. « Le ramollissement cérébral , a-t-il écrit , nous parait être souvent une destruction sénile, offrant la plus grande analogie avec la gangrène de la vieillesse. »
Plus tard, Abercombie (2), Carswell (3), Copland (4), reconnaissent l’obstruction artérielle et sa liaison avec le ramollissement du cerveau, dont ils admettent deux espèces, l’une inflammatoire, l’autre, comme la gangrène sénile, consécutive à l’oblitération des artères nourricières.
Brighl (5), Crisp (6), MM. Piorry (7), Gely (8), Gueneau de Mussv (9), ont publié des cas de paralysie avec ramollissement de l’encéphale et occlusion des artères correspondantes. Dans un mémoire présenté à la Société des hôpitaux, M. Bouchut (10) considère, avec MM. Gendrin, Cruveilhier, et plusieurs des observateurs cités, le ramollissement du cerveau des vieillards comme une gangrène sénile causée par la présence d’obstacles mécaniques situés dans les artères du cerveau.
(1) Recherches sur le ramollis sèment du cerveau, 1823, 2e édit., p. 169.
(2) Maladies de l’encéphale, trad. Gendrin, 1835, 2e édit., p. 34.
(3) The Cyclopcdia of pract. med., vol. IV, and Palh. anat., article Softening.
(4) Dict. of pract. med.
(5) Guy' s hospital reports , n° 1.
(6) The Lancet., 1840; Cases of cérébral diseuse.
(7) Bulletin clinique, 1835.
(8) Gazette médicale, 1838.
(9) Archives générales de médecine, lre série, t. XXVI, p. 559.
(10'' Actes de la Société des hôpitaux, 1850, t. I, p. 43.
Jusqu’ici l’oblitération esl le résultat d’un travail tout local, dans lequel le caillot est formé sur place; il n’est question que de la thrombose. C’est à Virchow et à ses élèves qu’on doit d’avoir fait connaître l’obturation embolique (1) et d’avoir signalé le ramollissement qui accompagne l’embolie des artères cérébrales. Cependant, dès 1837, Lenoir (2) rapportait, dans sa thèse inaugurale, trois observations dans lesquelles le ramollissement du cerveau coïncidait avec une gangrène des extrémités. Un cas (3) du même genre se trouve consigné dans les bulletins de la Société anatomique, où on trouve encore le fait (4) très-ren^arquable d’un homme qui succomba dans le service de M. le professeur Laugier, et chez lequel la source de la gangrène et du ramollissement tout à la lois, parut à plusieurs membres provenir des caillots formés autour d’une aiguille implantée dans le cœur. En 1850, M. le Dr Charcot (5) communiquait à la Société de biologie l’observation curieuse et intéressante d’un homme de 29 ans qui succomba à une endocardite rhumatismale, et chez lequel il existait en même temps un ramollissement du cerveau , des infarctus des reins, de la rate, et des intestins. Dans tous ces faits, les uns antérieurs , les autres postérieurs aux travaux de l’analo-
(1) William Gould ( Philos . Iransact., 1684), Vau Swieten ( Comm in Aphor.. S 1010, 2). Legroux, maître vénéré dont nous déplorons la perte (thèse de doctorat, 1827\ avaient déjà fait observer que des fragments détachés de concrétions cardiaques pouvaient quelquefois être propulsés dans l’arbre artériel. Dans le passage suivant, Van Swieten indique à la fois les embolies du système à sang noir et du système à sang rouge : «Pluribus observalionibus constilit , po- «lypos illos quandoque adnasci cordis columnis carneis , forte ut postea inde «separari, et uua cura sanguine arteriam pulmonalem aut aortam, ejusque ra- «mos majores propelli illosque vel angustare multum, vel intégré prope occlu- « dere. »
(2) Thèses de Paris, 1837.
(3) Bullet. delà Soc. anal., 1846, t. XXI, p. 123.
(4) bullet. delà Soc. anal . , 1849, t. XXIV, p. 334.
(5) Comptes rendus et mém. delà Soc. de biol., 1851.
miste allemand, mais publiés à une époque où ces derniers n’étaient pas encore connus en France, si la plupart tles auteurs n’ont pas usé de l’interprétation qui paraît la plus probable et que nous sommes tenté de leur appliquer aujourd’hui , il faut néanmoins reconnaître qu’il leur restait peu à faire pour arriver à la connaissance de la théorie de l’embolie en général et de l’embolie cérébrale en particulier.
L’attention éveillée par les observations de Virchow (1) ne s’arrêta pas; des faits nouveaux parurent et se multiplièrent, et des recueils anatomo-pathologiques, où ils étaient tout d’abord consignés comme des cas curieux et remarquables, ils passèrent bientôt dans le champ de la clinique et de la pratique médicales. C’est à ce point de vue que les ont envisagés MM. Senhouse Kirkes (2), Schutzeuberger (3), Oppolzer (4) et Colin (5), dans leurs intéressants travaux.
C’est à l’aide des observations rapportées par ces auteurs, d’un grand nombre d’autres, éparses et isolées, principalement dans les journaux , et dont nous donnons plus bas les indications (6) , de
(IJ Archiv für pathol . Anat. uiul Phys toi., 1847. Voici le titre des deux observations de Virchow relatives à l’obturation des artères cérébrales :
Obs. IV. — Hypertrophie du cœur, sclérose avec crétificatious ramollies des valvules aortiques et mitrale; oblitération de plusieurs branches de l’artère sylvienue; foyer de ramollissement cérébral ancien et récent, foyers fibrineux dans la rate; maladie de Bright ancienne.
Obs. V. — Oblitération des deux branches de l’artère sylvienne; foyer circonscrit de ramollissement dans le cerveau ; hydropéricarde, hypertrophie du cœur; concrétions fibrineuses anciennes de l’oreillette droite , oblitération de l’artère pulmonaire; infarctus des poumous, des reins et de la rate.
(2) Medico-chir. iransaci., t. XXXV, p. 281.
(3) Gazette médicale de Strasbourg, 1857, p. 50 et seq.
(4) fp'i en. meil. PVehnschr , 1859, p. 50, 51, 53 ; 1860, p. I, 2, 5, 7, 9, 25, 26.
(5) KliniJc der Embolisch. gefasskranheitl ; Berlin, 1860.
(6) Index bibliographique :
Hasse, de Zurich, in Henle und Pfcujfcr Zeitschrift für rat. Med., t. III; Gai. des hôp., 1847, p. 369, et Bierck, thèse de Strasbourg, 1853.
quelques-unes enfin qui nous sont personnelles, que nous avons rédigé la première partie de ce travail.
Rühle, de Breslau , in Virchow’ s Arch'w , t. V ; Medical times and gaz., 1853 , t. I , p. 299, et Bierck, foc. cit.
S.-W. Sibley, Med. times and gazette, new sériés, 1852, vol. V,fp. 412.’’
G. Burrows, ibid., 1853, t. I, p. 135.
Todd, Med.-chir. transact., t. XXVII.
SimpsoD, Obstetric works, vol. II, p. 35 et suiv.
Strohl, de Strasbourg, in Bierck et Schutzenberger,®/oc. cit.
S. Gibbon, Transact. of the pathol. Soc. of London, 18Javril 1854, p. 1 1.
Von Duben, Hygiea, p. 621, sept. 1855 , et The Dublin quart, journ. of med. science, august 1856.
Peacock et Bristowe, The Lancet, 12 avril 1856, p. 405.
Brunnicke, The Dublin hosp. gaz., 1856, vol. III, n°* 16 et 17.
Van der Byl, The Lancet, 8 raarch 1856, p. 261 , et^Med. limes and gazelle, jan.
Haldane, Edinburgh med. journ., mai 1858, 2e partie, p. 1046.
Esmarck, de Kiel, Virchow’ s Arch'w, t. XI, p. 5, et Union méd., 1858, p. 406. Walmann, ibid.. Bd. XIII , 1858.
Hughes Bennett, Clin. lect. on the princip. and pract. of the med., 2e édit., 1858. p. 345.
J.-M. Charcot, Comptes rendus et mém. de la Soc. de biol., 1851, t. III, et 2e série. 1855, t. II.
Trousseau, Sée, Gubler, discussion à la Société méd. des hôp.;jé/>n'on méd., 1858, p. 35.
O. Walther, de Hemiplegia ex cmbolia orra, dissertât, inaugur. med.; Leipz.,
Addison et Rees, Lancet, mai 1860, 1. 1, p. 466 et 467.
Jenner, Lancet , 2 juillet 1860, t. II, et Med. times and gaz., l'r sept. 1860.
Farre, Lancet, 1860, t. II.
Tungël, Virchow' s Arch'w, t. XVI, p. 356.
Oppolzer, fVien. med. LVehnschr., 1859, p. 50, 51, 53; 1860, p. I, 2, 5, 7, 9, 25, 26.
Bristowe, Transact. of the path. Soc. of London, t. X, p. 44.
Lebert, Gazette méd. de Paris, 1860, p. 6.
Elle repose ainsi sur Cl observations, dont le résumé se trouve dans un tableau placé à la fin de notre thèse.
Trousseau et Dumonî-Pallier, liullet. de la Soc. anal., 1860, [et thèse de Fonleneau, Paris, 1861.
On trouve en outre des articles intéressants sur le même {sujet et la réunion de plusieurs des faits que nous indiquons dans plusieurs journaux, et plusfparticulièrement :
Cannst. Jaresb 1856, 1. 111, p. 211.
Gazelle hebdom. de méd. et de ehir., 1856 et 1857, art. Embolie et ramollissement cérébral.
Schmidl’s Jaresb., 1860, p. 189,