De la tradition et de l'indépendance
Conférence faite par Jean Dominique au Salon de la Libre Esthétique le 17 mars iço3.
https://archive.org/details/delatraditionetdOOdomi
Jean DOMINIQUE
et
de l'Indépendance
Edition de la « Libre Esthétique »
A M. Léon Guinotte.
Mesdames, Messieurs,
Je veux parler ici d'Indépendance, j'y veux parler de Tradition, et ces mots seuls semblent avoir engagé ma pensée en deux courants distincts, contrastants et contradictoires.
Il n'en est rien : A les écouter bien, à les entendre avec clarté, on y distingue tout à coup l'accord parfait qui décèle et affirme la présence admirable de la Vie en sa plénitude.
Le langage actuel de la philosophie des arts — (qu'il faut nommer ainsi si l'on peut croire encore qu'une sage déesse préside aux destinées des chroniques et des revues) — ce langage a sans doute détourné de leurs fins des mots vastes comme ceux-là. Qui prononce aujourd'hui le mot d'indépendance prétend avoir marqué du sceau de la valeur telle œuvre ou tel esprit. Il serait
donc ingénieux et sûr, tout d'abord de se rendre compte de l'importance exacte et de la signification dont la critique investit cet emblème. Je ne le pourrais pas...; on ne définit guère le vague des passions. — Mais l'auxiliaire de cet indéfini est là, tout à portée ; et vous découvrirez sans peine, comme moi, que l'art indépendant n'est autre que celui qui rompit avec la tradition. L'expression est classique : Je m'y arrête parce qu'elle est d'autant plus significative qu'il n'y a plus, en dehors d'elle, croirait-on, aucune raison d'exister pour le vocable tradition. Qui parle de la tradition, parmi ceux qu'intéresse d'une ferveur insigne la littérature et les arts, n'en parle qu'animé d'une indignation bizarre et comme s'il s'agissait tout à l'heure d'en exterminer jusqu'au souvenir.
Si l'on descend au fond de tout cela, et qu'on cherche un motif à cette émotion soudaine, l'on verra bien que les croisés nouveaux de cette étonnante croisade portent sur leur bannière ce cri de ralliement : « La Vie ! » C'est au nom de la Vie qu'ils vont, d'un bras vengeur et d'une plume alerte, assassiner la Tradition. Et chacune de leurs victoires, chaque place prise d'assaut s'intitulera liberté, beauté, indépendance!... Cependant l'erreur est flagrante. Les philosophes qui ont dit : La vie est une création perpétuelle, sont les mêmes qui ont admis : La vie est issue de morts successives.
La durée, après tout, est le seul témoignage que nous ayons de la réalité des choses ; et, de quoi serait fait, en nous, le sentiment de l'existence, sinon de cette certitude et de ce souvenir implacable et sublime : Avant nous tout a vécu — et avant nous tout est mort.
L'Art, s'il existe, n'est pas soumis à des lois différentes. L'Art, s'il existe, se souvient; et l'art d'écrire plus qu'aucun autre, car
il tient au passé, au plus lointain passé par toute sa matière, je veux dire la langue, qui, qu'on le veuille ou non, n'a d'autre vertu de beauté que la merveilleuse sagesse accumulée en elle par les siècles.
Dans l'art, comme dans la nature, rien ne se perd, rien ne se crée ; il faut entendre ici que tout devient. Mais, bien que notre raison raisonneuse et les démonstrations scientifiques, dont le goût se propage jusque dans les domaines de l'art pur, aient banalisé cet axiome, on ne voit pas que le sens en ait pénétré notre éducation littéraire, notre culture générale. C'est qu'en effet, si l'idée de la Tradition étiquetée et convenablement pesée circule honnêtement et comme il sied aux marchandises franches, le sentiment de la Tradition s'est perdu ; il s'est évanoui, tels, dans la fièvre, la mémoire et le sens de ce que nous portons en nous de plus profond et de meilleur.
Aies yeux sont tombés, par hasard, sur cette phrase de la Cité antique, i'un des plus beaux ouvrages de Fustei de Coulanges : « Quand un Romain voulait dire qu'une chose lui était chère, il disait : Gela est antique pour moi. Les Grecs avaient une expression semblable. » On ne pourrait honorer ni traduire d'une manière plus robuste, plus saine et plus simple a la lois, ce sentiment exquis et fort où semble battre tout à coup le cœur même de ces patries.
Et, malgré soi, une autre image immédiatement se place sous l'œil intérieur et vient vous forcer au sourire : Une alïiche coloriée, avec, sur une mer légère, une galère plus légère, fleurie, bariolée, un peu rouge, un peu verte, un peu trop tout cela — et, par dessous, ces mots écrits, avec la date du jour même et l'heure à la seconde près : « Ceci est le dernier bateau. »
Il y a loin de quelques jeunes poètes d'aujourd'hui à ceux
qui autrefois, étudiant sous un maître, apprenaient tout d'abord à lire. Le goût, la mode et la manœuvre enfin de cette galère fleurie, qu'il faut conduire avec dextérité, a depuis peu mené nos mariniers sans peur dans une île joyeuse et dépourvue de livres. Là, nouveaux Robinsons, ils écrivent d'abord, et se liront et reliront ensuite, s'ils ont pu s'interrompre. Cela est merveilleux! Vous les entendez proclamer qu'ils n'ont voulu connaître rien d'écrit afin de conserver intactes l'originalité et la saveur de leur art propre et suffisant : je veux dire qui leur suffit ! — L'on est saisi d'un effroi douloureux à songer qu'en effet cet art, cet artifice, au moindre attouchement tomberait en poussière. D'autres arguments suivent... D'ailleurs, je n'y crois pas, et songe qu'ils ont lu, et fait, cela étant, meilleure besogne que d'écrire; et puis, qu'il est bien sot de mentir tout d'abord si l'on veut s'exercer à la poésie ingénue.
Ce qu'on flétrit du non de préjuge dans l'éducation littéraire mériterait pourtant quelque examen. Et même il se pourrait qu'un préjugé en soi possède un tel mérite que, pour l'apercevoir, il y faut un esprit d'une clarté très chaude, et rayonnante, et vaste. Voici :
« L'on peut dire avec certitude que si dans une société les principaux préjugés disparaissaient tout d'un coup, l'homme privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l'état sauvage et redeviendrait ce qu'il fut d'abord, je veux dire un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. »
Ces paroles sont de Taine, de Taine le philosophe, de Taine l'historien, de Taine le poète qu'on méprise et n'écoute plus depuis qu'il est d'usage d'inaugurer le culte des héros avec Mallarmé ou Rimbaud pour le clore à Gide ou Laforgue. Car, en
effet, l'appréhension d'être pris sur le fait de traditionnalisme induit un peuple de lecteurs — il y en a encore, Dieu merci ! — à se borner au point qu'ils en sont emmurés, incapables de distinguer plus d'un plan sur un horizon, ni de s'émouvoir au tournant des routes, pour avoir reconnu des lointains déroulés en arrière comme en avant.
Je ne parle ici et ne veux parler ni des vrais poètes, ni des vrais artistes : Ceux-là toujours trouvent des maîtres, les aiment et les suivent; et quand un jour ils s'en séparent et vont plus loin, plus haut, ailleurs, c'est comme s'ils saluaient jusqu'à terre une patrie et des ancêtres, et pour eux et pour elle et pour leur juste gloire, s'en allaient batailler.
Il ne faut point donner d'exemples; l'histoire littéraire en est pleine à ce point qu'il est puéril d'en enregistrer l'anecdote. Et puis, ceci n'est que l'apparence fragile d'un seniiment profond dont on a bien médit dans cette galère fleurie qu'une brise bavarde entraîne nulle parti Car l'idée de la Tradition correspond dans le cœur de l'homme au sentiment du respect; et toute éducation artistique, toute culture morale ou littéraire devrait s'élever comme un temple sur les assises noblement établies de ce grand sentiment.
Or, c'est ici que se rejoignent sans effort ces deux fleuves courbés qui, venus des montagnes où la source a bu le nuage, retournent à la mer pour qu'un soleil nouveau les aspire en vapeurs d'aurore : la Tradition. l'Indépendance — De l'une tout autant que de l'autre, c'est le respect qui crée cet émouvant prodige d'une palpitation réelle transposée de la vie dans l'œuvre. L'indépemiance, qu'est-ce, après tout, que le respect de soi-même et de l'art? Qu'est-ce, que le souci de la sincérité et d'une loyauté totale dans l'effort?... Une âme indépendante est une âme forte
et sereine'et sonrlabeur est noble, actif et généreux. Une âme indépendante ne s'attarde pasà détruire, mais avec une grâce juvénile et inconsciente, comme un palmier qui croît et monte, elle dépouille ses gaines une à une et porte ses palmes plus haut. Cependant son stipe flexible oppose aux vents du large une résistance admirable que le tronçon brisé des palmes anciennes grandit et multiplie.
Il y a dans l'Indépendance réelle de l'esprit un principe agissant par excellence qui fait que l'irrespect des règles établies et l'extermination du préjugé n'ont avec elle qu'une parenté illusoire et bonne à tromper seulement les critiqueurs superficiels. La désobéissance n'est pas l'indépendance. Les exercices d'acrimonie ou d'irrespect, les coups de poing au travers de la charte sont une forme négative du goût qui n'a pas, à vrai dire, une grande valeur.
Nier est la plus pauvre occupation du monde, et la règle, dans tous les cas, prend immédiatement en face d'elle ce caractère de supériorité d'être, au contraire, par excellence, la forme affirmative du choix, du libre arbitre.
Par cette obéissance nécessaire qui est en nous, sur nous, autour de nous d'une présence aussi constante que la fatalité de subir sous le ciel les saisons, les nuits et les jours, nous découvrons cette beauté profonde de la loi naturelle et lente et de l'évolution définitive dont chaque règle est une étape. — C'est pourquoi, s'il n'y a peut-être pas de règle qui, au point de vue absolu, vaille la peine qu'on l'écrive, presque toutes pourtant sont importantes. Car la quantité de lumière qu'elles ont autrefois absorbée comme des miroirs, les font pleines et riches d'une vie très intense dont ces miroirs miraculeux baignent encore les âmes attentives. Un mystère est en elles, aussi troublant, aussi vibrant, d'harmonies
incroyables que celui de ces astres éteints depuis des siècles et dont notre œil mortel continue à s'illuminer !
De quel droit et par quelle erreur apparaîtrait ici le nom terrible de la mort? Ce qui rayonne n'est pas mort. Le souvenir n'est pas de la matière morte ; la tradition n'est pas une cendre inféconde : elle est la terre maternelle qui, des générations passées qu'elle a nourries puis moissonnées, refait d'autres générations; elle est celle qui sait que le présent est infime et petit comparé au passé si long et si secret ; elle est l'histoire et la durée, elle est la mémoire du monde, c'est-à-dire sa conscience, c'est-à-dire le foyer même de tout amour, de tout projet, de toute foi, de tout effort. Sans elle, aucune puissance affermie, sans elle, nulle indépendance !
Dans l'art, il faut le reconnaître, la volonté n'est rien qu'un auxiliaire. Son domaine est ailleurs : dans la science, dans l'abstraction mathématique, dans l'analyse patiente de toute apparence tangible, dans la mesure des surfaces et le classement méthodique des phénomènes enchaînés.
Mais l'art n'a rien en soi qui réponde et qui corresponde à cette implacable et courte logique. L'art pur est la résultante idéale de tant d'efforts et de calculs, l'art pur triomphe par un charme inconnu fait d'une harmonie sans formule. Il est, dès que ce charme existe; il disparaît dès que, sous un attouchement profane, le charme tout à coup rompu, laisse, au lieu même où se mouvait et respirait la vie, les éléments distincts et séparés — défunts — de cette vie.
Un équilibre qui les tenait présents l'un devant l'autre n'a pu cesser sans qu'aussitôt toute puissance, même en chacun de ces éléments, fût détruite. Ainsi se décompose, dans le laboratoire du chimiste, le végétal dont les couleurs, les parfums, les grâces
nombreuses chantaient dans le soleil en participant de sa joie, de sa généreuse beauté. Ce n'est plus, sous l'œil du savant, qu'un certain nombre de tissus, un certain nombre de liquides, des gaz, des cellules fort bien collectionnés mais qu'il ne rétablira pas en vie, en équilibre.
L'art naît, vit, se prolonge de la même manière. Sa vie aussi est purement végétative. Car l'art jaillit de l'homme comme la plante jaillit de la terre; il est divers, il est innombrable comme elle ; comme elle, il subit l'atmosphère, se transforme et s'érige suivant l'inconscience et l'obéissance éternelles.
Mais la plante sortie du sol, tient fermement au sol, et l'art sorti de l'homme, tient à l'homme aussi fortement. Tous deux ont leurs racines : et, la merveille, c'est qu'on ne les voit point, qu'elles sont souterraines, cachées en un lieu de ténèbres où tout paraît plus indestructible et plus fort.
Les botanistes vous diront la variété, la ténacité, la vigueur, la voracité, l'endurance de ces sombres et sérieux pivots, de ces leviers aveugles qui projettent au-dessus d'eux l'éblouissant prestige des forêts et des herbes, 'des palmes, des fleurs et des mousses. Il y en a qui sont profondes et solides comme des colonnes de temple, et d'autres sont ramifiées, longues, légères, insinuantes, enchevêtrées comme des chevelures. Leurs rameaux affleurants se nouent quelquefois pour s'épanouir en tige aérienne, mais aussitôt elles reprennent la route obscure de leur persévérant labeur.
Ainsi de l'art, et de ses traditions. Il est pareillement l'épanouissement visible, momentané, inconscient, et inconsciemment modifié de ses propres racines — et lié à elles si solidement qu'il périt dès qu'elles périssent. Quand je dis l'épanouissement momentané, il faut entendre que l'extériorité de sa beauté revêt la forme
de l'instant. Mais cette forme une fois née à la lumière, par la souveraineté même de cette unique et irremplaçable beauté, entre immédiatement dans les domaines éternels. Elle ne périt plus; sitôt fixée, sitôt développée, sitôt vivante, elle devient durée et tradition.
C'est ici le lieu de reprendre et d'achever par quelques traits plus dessinés l'esquisse où je me complaisais : Car ce n'est point par simple métaphore que je voulais, parlant de l'art en son essence, en ses mouvantes apparences, en sa splendeur diverse et pourtant une, vous représenter tout k coup et faire grandir à vos yeux la plante aux aspects merveilleux.
La vision m'en est imposée tout d'abord par ce sentiment singulier, de plus en plus puissant, de plus en plus vibrant, de plus en plus cerlain, que la vie profonde de l'art est inconsciente et végétative; que l'instinct est tout le génie, que ce n'est pas la patience, la volonté ni la culture, mais l'instinct seul qui est la volonté obscure, la culture non arbitraire, non intensive, non raisonnée, mais naturelle et progressive suivant les lois universelles.
On n'invente pas l'art — et s'il s'agit ici d'art littéraire, on n'invente pas plus la langue, on n'invente pas plus la poésie, on n'invente pas plus le rythme et l'harmonie totale d'un poème ou d'un drame, qu'on ne retrouve, par des syllogismes du cœur, la sincérité ou l'amour.
Or, cet instinct de l'art qui est en nous — si, véritablement, nous possédons l'art en puissance — puisque nous l'apportons avec la vie, gît dans cette parcelle du passé projetée, que nous sommes, sans plus.
Ainsi la balsamine au pied du hêtre droit et du pommier penché, sort comme eux de la nuit pesante et de sa gaîne souter-
raine. Puis, elle va suivant le soleil et les vents qui lui mesureront sa force, et suivant l'ombre qui, invinciblement, pousse vers la clarté son plus suprême geste; je veux dire rallongement, la courbe, le rejet de cette tige unique qui portera la fleur. C'est alors la naissance de la beauté, de I'Art! Il déploie ses couleurs, son vêtement somptueux et orné, sa régularité délicate et brillante ou sa fantaisie ingénue.
Mais déjà dans les plis mêmes de cette robe, cachée aux yeux aussi soigneusement qu'une racine sous la terre, le germe au fond de la corolle s'inaugure. Et des calices élargis jailliront bientôt les semences, ces parcelles d'instinct capables, elles seules, de recommencer le miracle, la plante, la fleur, la beauté.
De ce symbole suggestif qui s'érige spontanément dès que l'esprit contemple en leur évolution candide toutes les formes de la vie, je tirerai encore une autre image et qui peindra mieux ma pensée que de plus longues abstractions.
La plante, émergée de la terre, et continuant sans relâche d'y absorber sa nourriture par l'entremise des racines, s'élève dans l'espace, s'y soutient, s'y dirige par l'équilibre maintenu et le travail inconscient qui fait paraître tour à tour les folioles, les rameaux, les tigelles, les vrilles, les fleurs enfin : poème et chant de cette mécanique obscure.
La fleur n'est pas cependant une fin, mais c'est la graine qu'elle porte et que, par la vertu dé cet instinct de continuité, de cette vie et de cette énergie dont la racine fixe n'est que le significatif levier, elle rejette en dehors d'elle, à travers la libre nature. — Je veux marquer que, d'une semblable manière, l'Indépendance est le produit direct et naturel de la tradition lointaine ; qu'il n'y a nulle opposition, mais suite, qu'il n'y a nul antagonisme, mais un concours sans artifice, un progrès sans lacune, une autocul-
ture sans nulle pression. Et voici que j'en viens à ce résumé singulier, émerveillant à plus d'un titre, que l'art indépendant est l'art sincère et qu'un art qui n'est pas sincère n'est pas indépendant, fût-il nouveau cent fois et fût-il inouï !
Certes, il est grand temps de rappeler ici, que si l'on parle d'art et de littérature, et que si l'on essaie d'éclairer, par quelques exemples et l'expression d'une conviction très loyale, ces questions d'un abord difficile et secret, cela s'adresse non pas aux artistes eux-mêmes qui n'ont que faire d'analyse, étant la synthèse vivante, mais bien aux contemplateurs attentifs, aux curieux, aux passionnés de l'art qui, des gradins plus au moins élevés du cirque grandiose, s'émeuvent et palpitent et sentent croître et s'ennoblir leur âme au spectacle de la Beauté. — Ceux-là surtout lisent les livres, les chroniques, où quelquefois avec lucidité et maintes fois sans conscience, des hommes appelés critiques renseignent le public, le rendent averti, suivant l'expression moderne.
C'est là une mission tellement délicate, qu'on s'étonne et qu'on s'épouvante à voir la cohue empressée de ces bizarres plumitifs dont toute l'existence paraîtrait sans emploi, n'était qu'ils prennent le plaisir de lâchasse, du carnage et du dépeçage.
Parler d'un œuvre d'art, écrire sur un livre est cependant une chose sérieuse. Il me semble qu'ici le mobile doit être une pensée plus élevée, plus belle, plus digne de l'art, que la manie d'enregistrer, de cataloguer, de classer, d'étiqueter, de démantibuler enfin ce qui était entier. 11 me semble, disais-je, que si le mobile de cet exercice n'est pas l'admiration, n'est pas l'enthousiasme, l'exercice lui-même n'a plus qu'une valeur relative et petite, semblable à celle d'un agréable jeu. Encore n'y faudrait-il aucune malveillance, encore n'y faudrait-il aucune prétention;
mais on y voit tout le contraire, tant« il est doux », comme disait Flaubert, « de faire le pédagogue, de reprendre les autres, d'apprendre aux gens leur métier ! »
Tout cela n'a point part à la fête de l'art, aux rites sacrés de son culte.
Pour comprendre, sans doute, il faut aimer d'abord. Je ne me sens aucun trouble en l'esprit dès que je me trouve en présence d'Un être ou d'une œuvre que j'aime. Peut-être l'impression, l'émotion que j'en ai restera-t-elle inexprimable, mais soyez sûr que si je l'exprimais un jour, la notion que j'en donnerais, même en un mot, serait plus complète et plus juste que celle qu'en pourrait donner tout autre, d'un esprit même plus clairvoyant, même plus averti, plus habile, plus analytique — et qui l'aimerait moins.
C'est pourquoi, dès qu'il n'y a pas ce facteur tout-puissant d'amour, d'estime, de respectai n'y a nulle nécessité d'écrire, et il n'y a non plus nulle apparence de parler d'une œuvre avec vérité. On me dit bien qu'il faut détruire par devoir et obligation morale tout ce qui ne paraît point bon. Mais, ce qui n'est pas bon, c'est à mon sens, uniquement ce qui n'est pas sincère, et rien ne se détruit plus vite par soi-même — et, si cela que je pensais mauvais ne périt pas, c'est que, sans doute, quelque chose y vivait caché qui était nécessaire.
Quoi qu'il en soit, gardant à part nous, implacablement, nos détestations énergiques, nos protestations instinctives, ne perdons pas le temps à les écrire, à faire tournoyer contre tel livre, tel poème, tel écrivain, les feux épars de notre plume vengeresse. Et surtout n'imaginons pas qu'il en sorte jamais une clarté nouvelle capable de guider à travers le dédale des productions quotidiennes, le goût, ce dieu fugace, aux pieds ailés, au sourire ambigu.
C'est la critique des beautés qu'il faut faire, disait, je crois, Mmede Staël. C'est la philosophie de l'art dont M. Mithouard, dans le Tourment de V Unité, nous donna récemment un grand exemple. Le reste n'est que littérature.
Par ce joli mot de Verlaine, j'en reviendrai à mon commencement et je rentrerai dans l'enclos où fleurit le verbe magique aux deux corolles de prose et poésie. Car, si j'ai longuement discouru, malgré que j'en aie, sur la critique critiquaillante. c'est par colère contre ces Don Quichotte qui vont clamant ici d'indépendance et là de tradition, alors qu'ils ont entrevu tout au plus, à la surface de la mer, l'écume désobéissance et la fastidieuse routine.
Les poètes indépendants ne sont pas une institution nouvelle. Ils sont comtemporains, je pense, non pas des vors-libristes, mais probablement de la langue française. Leur théorie est longue : elle descend vers nous avec les chants confus des baladins, avec les stances, les épigrammes et les fables de la pléiade couronnée de lauriers, avec les purs alexandrins sensibles de Racine, avec les rimes fières de Chénier et les débordements de fleuve de l'incomparable Hugo, jusqu'à Baudelaire et Verlaine, jusqu'à Laforgue, Vielé-Griffin, Francis Jammes, Verhaeren, Mme de Noailles, Giraud, Fernand Séverin et bien d'autres.
Ce que nous retenons de leur art et d'eux-mêmes, cette part d'éloquence qui nous pénètre jusqu'à l'âme et qui les rend impérissables, c'est justement l'étincelle divine, brûlant ses feux dans une intimité profonde et les révélant tout entiers dans la sincérité parfaite et souveraine de leur instinctive nature.
Quels que soient les temps et les lieux, quels qu'aient été leurs maîtres et quelle la coutume où les tenait la nécessité de l'instant, ils furent, ils sont restés les libres interprètes de la libre et inaliénable beauté, de l'art que rien n'enchaîne.
Le procédé importe peu. Qu'un vers soit régulier ou non, qu'un poème s'écrive dans un rythme connu ou bien d'une nouvelle et inentendue prosodie, ce sont là des détails. La question n'est pas : Faut-il pratiquer le vers libre, faut-il rester fidèle aux rimes riches et classiques? Elle est beaucoup plus simple. Faut-il, ou non, écrire? Si la nécessité s'impose, si la fleur est prête à jaillir de son enveloppe craquante, elle apporte dans l'instant même son destin et sa forme; car elle est l'unité qui développera un à un ses sépales, ses pétales, ses étamines, toutes ses promesses de vie et toutes ses gloires secrètes repliées jusqu'à ce moment dans une attente recueillie.
Je veux bien avoir l'air ici de chanter sur un thème suranné et par trop moqué ce qu'on appelle Inspiration, puisqu'on toute franchise, c'est clairement cela et non pas autre chose qui me paraît surtout digne d'être chanté.
Toutefois, la méprise serait grandement déplorable de voir surgir à cette évocation quelque muse fatale, douée de prophétie, capricieuse autant que femme sous le ciel, autoritaire avec ardeur et diablerie!...
L'Inspiration, c'est l'âme du poète, celle qui est à lui, en lui, et pour lui seul; celle qui ne l'a pas quitté depuis le temps où son regard rencontra la lumière pour la première fois ; celle qui marche dans ses pas, qui aime dans son cœur, qui rêve dans son rêve. C'est Psyché à la bouche d'ombre, aux yeux fidèles comme de sensibles miroirs, au silence passionné, aux rares paroles d'écho.
Elle inspire, c'est-à-dire qu'elle attire au sommet de l'être, dans les régions idéales, l'émotion que la moindre chose peut éveiller à son moment dans la nature de l'artiste. 11 n'y a pas là de surprise, et sa présence, pour être invisible et muette, n'en est pas moins
constante. Elle est ce fruit, ce précieux grain, ce bourgeon ou ce nœud dans lequel s'élabore sans arrêt, sans secousse, le miracle enfin divulgué par une saison de soleil. — L'œuvre d'inspiration est celle-là qui chante parce qu'elle devait chanter, parce qu'elle ne peut davantage se taire. Souvent, elle vivait depuis longtemps déjà, mais blottie et confuse, pareille à la beauté à peine recélée des visages d'adolescence que l'amour tout à coup marquera du sceau radieux. Et tout y paraît à la fois, et la clarté se fait sur chaque trait de cette beauté endormie, dès que la lampe de Psyché s'est élevée sur son sommeil.
Il est trop vrai que peu de livres portent ce caractère d'intensité profonde, cette empreinte d un long destin vécu d'avance dans une intimité ardente. Mais ceux-là sont de purs chefs-d'œuvre, car ceux-là participent de l'homme plus et mieux que les autres, et mieux que les autres aussi, ayant puisé avec une énergie lente et patiente plus de sève dans leurs racines, ils projetteront vers le futur des semences durables.
Un exemple a parfois le tort de dépasser sa signification d'exemple et de s'établir en l'esprit comme un solitaire obélisque transporté par violence du sable originel dans le désert, hanté d'autre façon, des parcs et des places publiques.
Si, cependant, j'en choisis un, c'est qu'à la fin de cette brève étude sur un sujet d'une délicatesse, d'une amplitude telles que l'art enHer s'y trouve enveloppé comme l'univers égyptien sous les ailes tendues de l'épervier-soleil, — si donc je choisis un exemple, c'est qu'il me touche d'une admiration très particulière et qu'il trouve ici son accord : Je veux parler du drame Les Racines, qu'ITenri Maubel a fait paraître récemment.
D'autres en ont donné l'analyse et le sens : Quant à moi, dont le temps est fini de parler, je le signale simplement pour ce que
j'y ai reconnu, par sa teneur, par sa composition naturelle et non pas factice, par son instinctive noblesse, par son inspiration merveilleusement émouvante, et que Ton sent prolongée sans rupture d'un éloquent passé vers un troublant et vertigineux avenir, l'œuvre dont j'essayais de fixer à vos yeux le caractère impérissable de beauté supérieure.
Ne pouvant vous lire en entier ce drame, dont, par ailleurs, l'unité s'accommode peu d'un morcellement arbitraire, je m'en éloigne après cet hommage rendu ; et je m'en vais vous prier d'écouter un poème ancien d'un certain agrément, où quelque chose encore paraît de mon sujet.
Il est du bon poète Mellin de Saint-Gelais qui vivait sous Ronsard et que les commentaires d'anthologie accusent aigrement de n'avoir pas rompu avec la tradition. Il lui fut même si fidèle, raconte la légende, que pour continuer d'écrire à son idée, il se vit obligé, en ces temps de liberté grande, de s'humilier publiquement et d'implorer la merci des vainqueurs !...
Le poème est intitulé Le Vieillard de Vérone :
0 Bienheureux qui a passé son âge Dedans le clos de son propre héritage, Et n'a de vue éloigné sa maison, En jeunes ans et en vieille saison; Qui, d'un bâton et d'un bras secouru, Va par les champs où jeune il a couru, Les siècles longs pas à pas racontant, Du toit champêtre où il est habitant !
A peine a vu la prochaine cité,
Se contentant loin de mur et de tour
De voir à plein le beau ciel tout autour.
Voilà son art et sa philosophie.
Il voit lever et coucher le soleil Au même lieu de son somme et réveil.
Et est le dos du rustique séjour, Son zodiaque ou mesure le jour.
Tel chêne est lors au champ grand et superbe Qu'il lui souvient avoir vu estre en herbe, Et les forests a vu plantes menues, Qui, quant et lui, sont vieilles devenues.
Non plus connaît sa voisine Vérone Qu'il fait Memphis que le Nil environne : Et tant lui est le prochain lac de Garde Que la mer Rouge ; et d'y aller n'a garde.
Ce, néanmoins le temps et ses efforts N'ont affaibli ses membres sains et forts, Et ses neveux voyent en l'âge tiers De leur ayeul les bras durs et entiers.
Un autre donc aille voir Hibérie, Ou plus s'il veut, car je tiens et parie Que ce vieillard, qui ne veut qu'on le voie, Plus de vie a qu'un autre et plus de joie.