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HISTORIQUE

Lamartinière, dans une lettre à Golbert publiée dans le tome XII de V Encyclopédie raisonnée des connaissances humaines, publiée à Neuchâtel en 1746, a cherché à établir Fancienneté de la transfusion. Selon cet auteur, on en trouverait des preuves :

1° Dans l'Histoire des anciens Egijptiens, où Ton voit que ces peuples la pratiquaient pour la guérison de leurs princes ;

2° Dans le Livre de la Sagesse de Tanaquila, femme de Tarquin TAncien, où il est dit qu'elle a mis en usage la transfusion ;

3° Le Traité d'anatomie d'Iiérophile, où il en est parlé assez clairement;

4° Un Recueil d'un ancien écrivain juif, qui fut montré à Lamartinière par Ben-Israël Manassé, rabbin des juifs d'Amsterdam, et où se trouvaient les paroles suivantes : ce Naam, prince de l'armée

de Ben-Adad, roi de Syrie, atteint de lèpre, eut recours à des médecins qui, pour le guérir, ôtèrent du sang de ses veines et en remirent d'autre. »

3° Le Livre sacré des prêtres d'Apollon, où il est fait mention de cette opération ;

6" Les Recherches des Eubages ;

7° Les Ouvrages de Pline, de Celse et de plusieurs autres, qui la condamnent;

8° Les Métamorphoses d'Ovide. Médée, feignant de céder aux filles de Pellias qui lui demandaient de rendre à leur père sa jeunesse et sa vigueur, s'exprime ainsi :

Quid nunc dubitatis inertes"?

Slringite, ait, gladios, veterem haurite cruorem, Ut repleam vacuas juvenili sanguine venas.

{Métamorphoses, liv. VI i.)

9° Le Traité des Sacrifices de F empereur Julien, de Libavius, où Fauteur parle de la transfusion, comme ayant été le témoin oculaire d'une opération de ce genre;

10° Enfin, Marcil Ficin, Fabbé ïrithème, Aquapendente, Harviée et Fra Paolo, Favaient euxmêmes expérimentée.

Voilà certes une liste de documents fort imposants; ainsi en ont jugé la plupart des auteurs français, qui se bornent tous à la copier sans commentaire, quelques-uns sans en indiquer la source. Je me hâte d'ajouter que je n'ai point eu le loisir de recourir au texte même du Livre de la Sagesse ou des Recherches des Eubages ; mais si je ne fais au-

cune difficulté pour compter comme un des ancêtres de la transfusion, Hérophile, ce grand génie^, qui s'était adonné avec tant d'ardeur à l'étude de la circulation, et qui, s'il faut en croire Tertullien, n'avait point reculé devant la vivisection humaine : ce Herophilus, ille medicus aut lanius qui sexcentos (c homines exsecuit, ut naturam scrutaretur, qui ce hominem odit ut nosset, » que faut-il penser de la fameuse citation d'Ovide, et quelle valeur faut-il attribuer aux conceptions étranges de ce poète, dont la constante préoccupation est de nous faire assister, à chaque page de ses écrits, à des métamorphoses dont assurément il n'avait jamais entrevu la possibilité?

Dans des temps plus rapprochés de nouS;, c'est au XV* siècle que nous trouvons les premiers vestiges de l'opération de la transfusion. C'est M. Wils qui les fit connaître récemment dans une lettre adressée au British médical Journal (1863).

(c Au XV' siècle, dit-il, on connaissait et on avait appliqué la transfusion du sang.

(C On trouve dans la Vie de Jérôme Savonarole, par Villars, ce fait mentionné par Sismondi :

(C Les forces du pape Innocent VIII tombaient rapidement. Il était depuis quelque temps plongé dans une somnolence telle, que par instants il semblait mort. Tous les moyens de réveiller sa vie épuisée avaient été mis en usage, lorsqu'un médecin juif proposa d'obtenir le résultat cherché par la transfusion au moyen du sang d'une per-

sonne jeune, moyen qui n'avait été jusqu'alors expérimenté que sur les animaux. Alors on fit un échange du sang du vieux et débile pontife contre celui d'un jeune homme. On recommença trois fois, et Texpérience coûta la vie de trois jeunes hommes; probablement il était entré de Pair dans les veines de ceux-ci ; mais aucun effet ne fut obtenu, le pape ne fut point sauvé ; il mourut le 25 avril 1492. »

Un siècle plus tard, il est parlé, dans les chroniques, des médecins italiens de la cour de Catherine de Médicis, qui sacrifiaient des enfants volés dans les rues de Paris, en insinuant dans leur carotide un tube dont la pointe pénétrait dans la veine d'un grand seigneur.

Nous avons hâte d'arriver à une période plus définie. C'est Libavius qui l'ouvre en 1615. Voici un passage de ses écrits fort explicite : « Adsit juve- « nis robustus, sanus, sanguine spirituoso plenus ; (c adstet exhaustus viribus, tennis, macilentus, vix (( animam trahens. Magister artis habeat tubulos (c argenteos inter se congruentes, aperiat arteriam <r robusti, et tubulum insérât muniatque; mox et « eegroti arteriam findat, et tubulum femineum in- (( figat. Jam duos tubulos sibi mutuo applicet, et ex (C sano sanguis arterialis, calens et spirituosus saliat « in eegrotum, unaque vitaî fontem afferet omnem- (c que langorem pellet. ))

Il reste toutefois à savoir si ledit Libavius a traité notre sujet sérieusement ou par ironie.

A Fappui de la deuxième hypothèse, Sprengel allègue le ton de plaisanterie de Libavius, qui ajoute un peu plus loin : « Sed quomodo ille robustus qui (c sanguinem suum transfundendum exhibuerit non (c languescat?... Danda sunt ei bona confortantia, « et cibi ; inedico vero helleborus. ))

(C En travaillant en anatomie, dit Astruc (Traité de la maladie des Femmes, tome IV- p. 28o), on s'était avisé de faire des injections dans les vaisseaux, pour en mieux distinguer les ramifications. Sur cet exemple, on s'imagina d'injecter dans les veines des malades des remèdes liquides, surtout des purgatifs , des sudorifiques et des fondants, dans Fespérance qu'en agissant directement sur le sang, ils agiraient avec plus d'efficacité.

Jean Colle, professeur de Padoue, a décrit la transfusion dans un traité de médecine imprimé à Venise en 1628, sous le titre : Methodus facile parandi jucunda. tuta et nova medicamenta, cap. 7.

On parle aussi de l'essai que fit en 1642 le chasseur d'un gentilhomme de la Lusace, nommé Wahrendorf, pour injecter du sang dans les veines d'un chien.

Mais il est certain que c'est la théorie harveyenne qui a suggéré en Angleterre, comme en plusieurs endroits, l'idée de l'infusion et de la transfusion. C'est vers 1656, que, pour la première fois, un Français en parla publiquement; c'est Denys qui a eu la loyauté de nous en conserver le souvenir.

« On sait, dit-il dans une lettre à M. de Montnior, on sait, et il y a plusieurs personnes d'honneur qui le peuvent témoigner, qu'il y a plus de dix ans que dom Robert de Galatz, religieux bénédictin, fit un discours sur la transfusion, et il s'en trouve encore plusieurs copies ; il est vrai que la plupart se moquèrent pour lors de cette proposition, et qu'on crut qu'elle était impossible. Les Anglais, voyant qu'on ne faisait en France aucun état de cette invention, s'en sont voulu emparer comme d'une chose abandonnée, et l'ont pratiquée sur les bêtes. » {Journal des Savants, du lundi 28 juin 1667, p. 96.)

Cependant d'après les instances de Christophe Wren, professeur d'astronomie à Oxford en 1657, Timothée Clarke, Robert Boyle et Henshaw tentèrent en Angleterre d'injecter des médicaments dans les veines du corps, et leur exemple ne tarda pas à être imité par Richard Lower. On s'aperçut qu'administrés de cette manière, les médicaments produisaient les mêmes effets que si on les eût fait prendre par les voies ordinaires. Dès lors ils parurent ne point être exposés à des changements aussi nombreux, et on crut surtout, dans les cas où le malade ne saurait avaler, avoir découvert, un excellent moyen de porter les remèdes dans le corps et d'en assurer davantage l'efficacité. C'est alors que Lower conçut et mit à exécution l'idée de la transfusion sanguine. La première expérience fut faite en 1666. Il s'agissait d'un petit chien mâtin

dans les veines duquel on fit couler une grande quantité de sang de Tartère d'un autre mâtin ; dès que le petit chien fut détaché, il courut aussitôt, et le second parut tel que si Ton n'avait fait que le plonger dans Feau.

Peu après, Robert Boyle communiquait à la Société royale de Londres, de la part de Lower, le récit de cette expérience, et le procédé employé par Fauteur pour transfuser le sang d'un animal dans un autre.

(c Premièrement, il faut prendre l'artère carotide d'un chien ou de quelque animal que ce soit dont vous voulez faire passer le sang dans le corps d'un autre, et l'ayant séparée du nerf de la huitième conjugaison, la tenir découverte d'environ un pouce; ensuite, faire en sa partie supérieure une forte ligature qui ne se puisse dénouer, et un pouce au-dessous, à scavoir vers le cœur, faites-y encore une autre ligature qui se puisse serrer ou lâcher suivant qu'il sera besoin. Ces deux nœuds estant faits, passez deux fils par-dessous l'artère entre les deux ligatures; puis ouvrez Fartère, et mettez dedans un petit tuyau de plume, et liez avec les deux fils Fartère bien serrée par-dessus ce tuyau, que vous boucherez avec un petit bouchon. Après cela, découvrez de la longueur d'un pouce et demi la veine jugulaire de Fautre animal et faites un nœud coulant à chaque extrémité, et entre ces deux nœuds coulants passez par-dessus la veine deux fils, comine dans Fartère; puis faites une in-

cision dans la veine et y fourrez deux tuyaux, l'un dans sa partie inférieure pour recevoir le sang de l'autre animal et le porter au cœm% et Fautre tuyau dans la partie supérieure, qui vient de la teste, par lequel le sang du second chien puisse couler dans des plats. Ces deux tu^^aux estant mis de la sorte et estant bien liez, tenez-les bouchés avec un bouchon jusqu'à ce qu'il soit temps de les ouvrir.

« Tout estant ainsi préparé, liez les chiens l'un vers l'autre sur le costé, en sorte qu'on puisse faire passer d'autres tuyaux dans les deux premiers; car, comme on ne peut pas approcher le col des chiens assez près l'un de l'autre, il faut mettre deux ou trois divers tuyaux dans les deux premiers pour porter le sang de l'un à l'autre. Après cela, débouchez le tuyau qui descend dans la veine jugulaire du premier chien, et l'autre tuyau qui sort de l'artère de l'autre chien; et par le moyen de deux ou trois autres tuyaux, suivant qu'il en sera besoin, joignez-les l'un à l'autre, puis lâchez le nœud coulant, et aussitost le sang passera avec impétuosité au travers des tuyaux comme au travers d'une artère, et en même temps que le sang coule dans le chien, débouchez Fautre tuyau qui vient de la partie supérieure de la veine jugulaire (ayant auparavant fait une autre ligature autour de son col, ou du moins pressant avec les doigts Fautre veine jugulaire), et laissez en môme temps couler le sang dans les plats (non pas continuellement, mais selon que vous jugerez que ses forces pourront le per-

mettre) jusqu'à ce que l'autre chien commence à crier, à s'affaiblir, à tomber dans les convulsions, et à la fin meure sur ce côté.

(( Alors tirez les deux tuyaux de la veine jugulaire du chien, et ayant serré entièrement le nœud coulant, coupez la veine au-dessus (ce qui peut se faire sans qu'il arrive aucun mal au chien, parce qu'une de ses veines jugulaires est suffisante pour conduire tout le sang de Ja teste et des parties supérieures, à cause d'une large anastomose par laquelle les deux veines s'unissent vers le larynx). Cela estant fait, recousez la peau et laissez aller le chien, qui sautera hors de la table, et se secouera et s'enfuira comme si on ne lui avait rien fait. « {Journal des Savants, du lundi 31 janvier 1667, p. 21.)

L'esprit supérieur de R. Boyle, saisissant la portée d'une telle expérience, demandait peu après à Lower de faire de nouveaux essais, et lui donnait un certain nombre de questions à résoudre.

Ces propositions sont au nombre de seize, j'en citerai quelques-unes.

(c Si quelque changement considérable est observé dans le pouls, dans l'urine et les autres excrétions de l'animal qui reçoit, et dans la quantité de sa transpiration insensible?

(( Si un chien, qui est atteint de quelque maladie que l'on puisse imputer surtout à la masse du sang, sera guéri par l'échange de ce sang contre celui d'un chien bien portant? Et si un chien bien por-

tant recevra ces maladies par l'injection du sang d'un chien malade, ces maladies n'étant pas de nature infectieuse?

« Si, un purgatif étant donné, peu de temps avant l'opération, au chien qui devra fournir le sang, celui qui le recevra sera purgé, et quels seront les effets?

(c Si l'opération réussira dans le cas où l'on injectera le sang d'un animal dans les veines d'un autre d'une espèce différente, comme d'un veau dans un chien ; et d'un animal à sang froid, comme un poisson, une grenouille, une tortue, dans les vaisseaux d'un animal à sang chaud, et vice versa ?

(c Si la transfusion peut être pratiquée sur une chienne pleine depuis quelque temps, et quel effet elle produira sur les petits chiens? ))

L'appel de R. Boyle fut entendu, et Ed. King, aussitôt après, publia quelques expériences. Elles ne présentent rien de bien remarquable, si ce n'est qu'elles furent faites de veine à veine, et qu'il ne transfusa pas du sang artériel, comme l'avait fait Lower.

En même temps, Coxe injectait du sang d'un chien atteint de la gale dans les veines d'un autre chien bien portant. Le chien malade fut guéri, et l'autre n'éprouva aucun mal. Résultat bizarre et que peut expliquer l'effet de la saignée sur l'animal atteint probablement d'une autre affection que la gale.

Vers la même époque, un écrivain fort ami des paradoxes, dit Sprengel, Jean-Daniel Major, médecin à Kiel, parut et soutint quïl était Tinventeur de la nouvelle méthode, dans son traité intitulé : Chirurgia infmoria, Kilonii, in-4% 1667. Mais Major n'a convaincu personne.

Ses essais furent connus en 1667. 11 fit tirer à un homme très-débile trois à quatre onces de sang par la veine du bras, délia ensuite la ligature et la réappliqua au-dessous de la plaie, afin que le sang de la personne saine pénétrât, sans se mêler avec celui que contenait la partie inférieure du vaisseau. Alors il piqua la veine de l'individu bien portant et couvrit la plaie, de peur que le contact de Pair ne décomposât le sang. A cet effet, il se servit d'un vase semblable à une ventouse, et duquel le fluide pouvait s'écouler; il avait soin d'y répandre auparavant du sel ammoniac, afin de prévenir la coagulation du sang.

Citons encore les Nova chjsmatica de Jean-Sigismond Elsholtzius, qui fut conduit, paraît-il, par ses propres méditations, à faire quelques expériences sur le sujet qui nous occupe.

Pendant que ces expériences s'accomplissaient en Angleterre et en Allemagne, Denys, docteur en médecine de la faculté de Montpellier, professeur de philosophie et de mathématiques à Paris, se livrait aussi à l'expérimentation.

ce Le jeudi 3 mars, dit-il, on nous apporta, à M. Emmeretz, notre chirurgien, et à moi, deux

petits chiens qui n'avaient jamais été nourris ensemble, et qui, à leur figure, semblaient aussi différents que le sont certains animaux de différentes espèces, l'un estant une chienne épagneule, et Fautre un chien à poils courts ressemblant à un renard. La chienne estait pleine et un peu plus grosse et plus haute que le chien, car elle avait douze pouces de haut et le chien n'en avait que dix.

(c Nous nous proposâmes de faire, non-seulement ce qui estait marqué dans la lettre de Lower (Richard), qui est de faire passer le sang dhin animal dans un autre, en faisant mourir celui qui le communique 'pour conserver l'autre qui le reçoit, mais nous voulûmes les conserver tous deux, et, pour cela, nous résolûmes d'ouvrir l'artère crurale de la chienne, nous persuadant qu'en tirant le sang par l'artère qui le porte de la cuisse aux extrémités, les convulsions ne seraient pas tant à craindre pour la chienne qu'en le tirant par la carotide qui le porte par le col dans le cerveau; outre que l'artère crurale n'estant pas si déliée ni si enfoncée que la carotide, nous ne serions pas obligés de nous servir de tuyaux si déliés, qui sont sujets à s'engorger lorsque le sang y passe, et la chienne n'en souffrant pas tant, il serait plus facile de la faire réchapper.

« En effet, la chose arriva en présence de plusieurs personnes dignes de foy, comme nous l'avions prévue, et d'une manière assez simple et facile. »

Denys insiste, dit M. Oré, sur la manière dont les tuyaux furent placés dans Tartère crurale et la veine jugulaire. Le procédé est semblable en ce point à celui de Richard Lower; il put ainsi faire passer le sang de Tartère dans la veine, en même temps que par cette dernière s'écoulait, à l'aide d'un troisième tuyau, du sang qui était recueilli dans un plat.

a Quand nous eûmes tiré par ce troisième tuyau neuf onces de sang de chien dans un plat, continue Denys (qui est beaucoup pour un animal de cette grosseur), la chienne qui lui en avait donné autant, et qui n'en avait par "conséquent plus guère de reste, commençait à s'affaiblir; c'est pourquoi nous arrêtâmes aussitôt son artère, en serrant le nœud coulant; et, après avoir aussi fait deux fortes ligatures à la veine jugulaire du chien, au lieu de deux nœuds coulants que nous y avions faits, nous détachâmes les chiens. »

Ces expériences ayant été variées et répétées de plusieurs façons, Denys résolut de pratiquer la transfusion sur l'homme. C'est le 15 juin 1667 que l'opération fut faite pour la première fois. Denys confia cette opération à Emmeretz. Toutefois, avant de la rapporter, il est juste de faire passer sous les yeux du lecteur les raisons qui le déterminèrent. Elles sont expliquées dans une lettre à Montmor, maître des requêtes :

« En pratiquant la transfusion, dit Denys, on ne fait qu'imiter la nature, qui, pour nourrir le fœtus

dans le ventre de la mère, fait une continuelle transfusion du sang de la mère dans le corps de Fenfant par la veine ombilicale. Se faire faire la transfusion, ce n'est rien autre chose que se nourrir par un chemin plus court que d'ordinaire, c'est-à-dire mettre dans ses veines du sang tout fait au lieu de prendre des aliments qui ne se tournent en sang qu'après plusieurs changements. Cette manière abrégée de se nourrir est préférable à l'autre, en ce que l'aliment pris par la bouche, ayant à passer par plusieurs parties qui sont souvent mal disposées, peut contracter plusieurs mauvaises qualités avant que d'être arrivé dans les veines ; il est sujet à plusieurs altérations, que l'on évite immédiatement en mettant dans ces veines du sang parfait; en outre, cette opération met d'accord les médecins qui approuvent la saignée et ceux qui ne l'approuvent pas : ceux-ci, parce qu'elle évacue le sang corrompu, et ceux-là, parce qu'en mettant de nouveau sang à la place de celui qu'on tire, les forces du malade ne se trouvent point diminuées, et qu'enfin la raison semble enseigner que les maladies causées par l'intempérie et la corruption du sang doivent se guérir par la transfusion d'un sang pur et bien tempéré. ))

Après avoir ainsi répondu à ceux qui condamnent la transfusion comme inutile, Denys répond à ceux qui la condamnent comme barbare.

(c Ce qui leur donne cette opinion, c'est « qu'ils (c s'imaginent que, pour bien faire, il faut que Fa-

« nimal qui fournit le sang soit de même espèce « que celui qui le reçoit, et qu'ainsi on ne peut c( prolonger la vie de Tun qu'en abrégeant celle de

Tautre. )> Mais Denys fait voir que cela n'est pas nécessaire, et qu'au contraire le sang des animaux est meilleur pour les hommes que celui des hommes eux-mêmes. La raison qu'il en donne est que les hommes, étant agités de diverses passions et peu réglés dans leur manière de vivre, doivent avoir un sang plus impur que les bêtes, qui sont moins suj ettes à ces dérèglements, et qu'en effet on ne trouve guère de sang corrompu dans les veines des bêtes, au lieu qu'on remarque toujours quelque corruption dans le sang des hommes, quelque sains qu'on les suppose, et même dans le sang des petits enfants, parce qu'ayant été nourris du sang et du lait de leur mère, ils ont sucé la corruption avec la nourriture. De plus, ajoute Denys, pourquoi le sang des bêtes ne serait-il pas propre aux hommes, puisqu'il est de la même espèce que le lait et la chair dont ils se nourrissent ordinairement? On. pourrait ajouter que, si ce quelques auteurs ont remarqué est véritable, que les barbares qui se nourrissent de chair humaine sont sujets à plusieurs maladies fâcheuses dont ceux qui se nourrissent de la chair des animaux sont exempts, il faut en conclure que, comme la chair des hommes est plus malsaine que celle des bêtes, leur sang est aussi moins propre à la transfusion. »

Toutes ces raisons servent de préambule aux

deux opérations de transfusion • pratiquées sur rhomnie.

« La première fut faite sur un jeune homme de seize ans, qui, à la suite d'une fièvre qui avait duré deux mois, et dans le cours de laquelle il avait été saigné vingt fois, était resté dans la stupeur et la somnolence. Denys tira trois onces de sang et lui transfusa neuf onces de sang artériel d'agneau. Ce jeune homme perdit trois ou quatre gouttes de sang par le nez, puis il redevint calme; son sommeil cessa d'être agité ; il acquit plus de force et d'agilité dans les membres, prit de l'embonpoint, et alla toujours de mieux en mieux jusqu'à guérison complète. »

Cette première expérience ayant heureusement réussi, Denys en tenta une seconde ; mais plus par curiosité que par nécessité, car l'individu sur lequel on la fit n'avait aucune indisposition : ce C'était un porteur de chaises, fort et robuste, âgé d'environ quarante-cinq ans, qui, pour une somme assez modique, s'ofl'rit à endurer cette opération. Comme il se portait bien et qu'il avait beaucoup de sang, on lui fit une transfusion bien plus grande que la première ; car on lui tira environ dix onces de sang, et on lui rendit à peu près une fois autant de sang d'un agneau dont on avait ouvert l'artère crurale pour diversifier l'expérience. Cet homme, qui de son naturel était assez gai, fut de très-belle humeur pendant toute l'opération, fit plusieurs réflexions, suivant sa portée, sur cette nouvelle manière de

soigner, dont il ne pouvait assez admirer Tinvention, et ne se plaignit de l'ien, si ce n'est qu'il sentait une grande chaleur depuis l'ouverture de la veine jusqu'à l'aisselle. Aussitôt aue l'opération fut faite, on ne le put empêcher d'habiller lui-même l'agneau dont il avait reçu le sang; ensuite de quoi, il alla trouver ses camarades, avec lesquels il but une partie de l'argent qu'on lui avait donné ; et, nonobstant qu'on lui eût ordonné de se tenir en repos le reste de la journée, et qu'il eût promis de le faire, sur le midi, trouvant occasion de gagner de l'argent, il porta sa chaise à l'ordinaire pendant tout le reste du jour, assura qu'il ne s'était jamais si bien porté ; et, le lendemain, il pria qu'on n'en prît point d'autre que lui quand on voudrait recommencer la même opération. » {Loco cit., p. 95.) Le premier fait- de transfusion pratiqué en Angleterre remonte à la même année ; Lower et King ouvrirent l'artère carotide d'un jeune mouton, et la veine du bras, qu'on saigne ordinairement, de M. Arthur Goga. Ils introduisirent deux tuyaux, l'un à la veine de l'homme, l'autre formé de plusieurs tuyaux de plume insérés les uns dans les autres, pour servir de canal de communication, et conduire le sang qui sortait de l'artère du mouton dans la veine de l'homme destiné à le recevoir. Le sang coula sans interruption pendant deux minutes au moins dans la veine de l'homme; ils jugèrent que, dans ce court espace, Arthur Goga avait reçu y ou 10 onces de sang. 11 s'en trouva, du reste, si

peu incommodé, que, quatre jours après, il vint prier les deux savants de recommencer Fexpérience .

En môme temps, ces faits se répétaient en Flandre, en Italie. Fracassati, Riva et Manfredi, en 1668, firent la transfusion sur Fhomme. Un médecin nommé Sinibaldus voulut bien s'y soumettre.

Et nous trouvons en détail le procédé employé par les chirurgiens de Rome pour la transfusion d'homme à homme, ce Ils marquent sur la peau, avec de Tencre, le chemm de la veine par laquelle ils veulent faire entrer le sang; ensuite ils enlèvent cette peau, et font avec le rasoir une incision, suivant la marque, d'environ deux pouces de long, afin de découvrir la veine et la séparer des chairs environnantes ; ils passent ensuite une aiguille enfilée par-dessous la veine, pour la lier, par le moyen d'un fil ciré, avec la canule que Ton doit introduire dedans pour y communiquer le sang. »

Mentionnons aussi une curieuse tentative faite sur un perroquet. On lui injecta pour le rajeunir le sang de deux sansonnets. Cette barbarie ne fit que hâter sa fin, qui eut lieu peu après Fopération.

De leur côté, Denys et Emmeretz pratiquaient en France une troisième, puis une quatrième opération. La première ne pouvait avoir qu'un résultat chirurgical, il fut obtenu.

Le baron Bond, fils du premier ministre du roi de Suède, ayant été atteint d'une maladie grave, fut soumis à des remèdes variés : ce nombre de saignées du pié, du bras, des purgations et des la-

vements. » Le malade fut tellement affaibli par cette médication, qu'il tombait fréquemment en syncope. Des vomissements et des mouvements convulsifs vinrent compliquer son état. Le voyant perdu, on essaya la transfusion : on lui transfusa deux palettes de sang de veau ; les convulsions et les vomissements cessèrent, le pouls devint plus sensible. Vingt-quatre heures après, les accidents reparurent; on revint à la transfusion. Le malade sembla reprendre un peu de vigueur, mais il ne tarda pas à succomber. L'autopsie expliqua la mort, les intestins s'étant trouvés tout gangrenés.

Le deuxième fait est assez important pour que nous ne le rapportions, à l'exemple de M. Oré, en grands détails :

« Le malade dont il est question était âgé de trente-quatre ans. Depuis Tàge de vingt-six ans, il avait donné des signes non équivoques de folie. Cette folie avait présenté des intermittences marquées. Le malade avait des alternatives d'agitation et de calme. Bientôt son agitation devint extrême ; il tomba dans un état complet de délire. Étant à la campagne, à quatre lieues de Paris, malgré toutes les précautions qu'on employa pour l'empêcher de s'échapper, il parvint à s'évader et arriva nu dans les rues de la capitale. M. Montmor, touché de pitié, le confia à Denys, qui, avec le chirurgien Emmeretz, lui firent la transfusion. Emmeretz ouvrit Fartère crurale d'un veau, et ayant tiré au fou dix onces de sang de la veine du bras droit, on lui

transfusa cinq à six onces de sang de veau; en même temps, le malade sentit une chaleur prononcée au bras et sous les aisselles. Le délire s'étant calmé un peu, Denys pratiqua une nouvelle transfusion au bras gauche, qui fut plus abondante que la première. Le calme revint tout à fait après plusieurs jours; car, sachant que Ton était à la Noël, il fit venir son confesseur pour se disposer à la communion ; il se confessa avec tant d'exactitude, que son confesseur rendit un témoignage public de son bon sens. Sa femme confirma de plus en plus les bons effets de la transfusion, en affirmant à Denys que, dans l'époque actuelle (c'était à la pleine lune), son mari avait l'habitude d'être trèsemporté et très-furieux contre elle; au lieu d'être humain et doux avec elle, comme il l'était à ce moment, il avait été dans l'usage de jurer et de la frapper.

(( Depuis, cet homme devint tranquille, put vaquer à ses afl'aires, passa ses nuits dans un sommeil non interrompu. )) (Abrégé des transactions philosophiques de la Société royale de Londres, 0' partie, 1790, p. 387 et suiv.)

ce Cet homme, qui avait été opéré vers la fin de l'année 1667, resta guéri jusqu'au mois de janvier 1668; il rechuta à cette époque.

a Sa femme, lui ayant administré des remèdes qui n'avaient produit aucun efîet, pria Denys de faire de nouveau la transfusion ; il refusa d'abord ; puis,' cédant aux soUicitations pressantes qui lui

étaient adressées, il commença l'opération, mais bientôt le malade fut pris d'un tremblement général. La transfusion ne fut pas faite, et la mort arriva pendant la nuit. Soupçonnant qu'il avait été empoisonné par sa femme, Denys demanda l'ouverture du cadavre et ne put l'obtenir. La femme lui assurait que des offres d'argent lui avaient été faites pour soutenir que son mari était mort des suites de la transfusion; elle en demandait à Denys pour soutenir le contraire ; il refusa, et porta plainte au lieutenant criminel. Une sentence du Châtelet termina cette contestation. » (Ces derniers détails se trouvent mentionnés dans le tome XXVi du Dictionnaire des Sciences, NeuchâteU)

Extrait de la sentence donnée au Châtelet yar le lieutenant des causes criminelles.

Paris, le 17 avriU868.

(( Dans cette cause, on a prouvé l'évidence des faits suivants :

(( 1° L'opération depa transfusion a été pratiquée deux fois sur Mauroy, aliéné, et a été essayée une troisième. Elle réussit si bien les deux premières fois, que l'on vit cet homme jouir pendant trois mois de tout son bon sens et d'une parfaite santé.

« 2° Depuis les deux premières opérations, sa femme lui donna pour aliments des œufs et du bouillon et coucha quatre fois avec lui. Malgré la défense de ceux qui le traitaient, et sans leur en

parler, elle conduisit chez elle son mari, qui n'y alla qu'avec une grande répugnance.

« 3° Depuis cette époque, il fréquenta les maisons publiques, prit du tabac, et étant retombé malade, sa femme lui fit boire des liqueurs spiritueuses et du bouillon auquel elle mêlait certaines poudres.

« Mauroy s'étant plaint qu'elle voulait l'empoisonner et qu'elle lui donnait de l'arsenic dans ses bouillons, elle empêcha les assistants d'y goûter, et, simulant la folie, elle jeta sur le sol le contenu de la cuiller.

« 4° Mauroy avait de fréquentes querelles avec sa femme; elle le battait quoiqu'il fût malade; celui-ci lui ayant une fois lancé une boîte à la tête, elle dit qu'il s'en repentirait, quoiqu'elle dût en mourir.

(c 5° Lorsque la transfusion fut essayée pour la troisième fois, ce fut après de très-vives instances de sa femme. Ceux qui devaient la pratiquer ne consentaient à la faire qu'avec une permission du solliciteur général. Le jour même où l'opération fut commencée, à peine un peu de sang était-il sorti du pied ou du bras du patient, un tube fut placé dcfhs là veine; alors le fou se mit à crier, quoique, à ce qu'il paraît, le sang du veau n'eût pas encore passé dans ses veines, et l'opération ne fut pas continuée. Le malade mourut dans la nuit.

(c 6° Cette femme ne voulut permettre à personne d'ouvrir le corps de son mari, donnant pour cause

qu'il était déjà dans le cercueil, alors qu'il n'y était pas.

(c 7*" Longtemps après le décès dudit Mauroy, trois médecins offrirent de l'argent à cette femme pour formuler une plainte, accusant la transfusion d'avoir tué son mari; elle dit, lorsque ces personnes furent sorties de chez elle, qu'elle avait été de leur avis, et que si ceux qui avaient fait l'opération refusaient de lui donner ce qui lui était nécessaire pour retourner dans son pays, elle ferait ce qu'elle avait conclu avec les autres.

(c Un témoin a déposé qu'elle vint le prier d'informer les opérateurs que, s'ils ne voulaient pas subvenir à tous ses besoins pendant toute sa vie, elle accepterait l'offre des médecins susdits.

(C Un autre témoin a déposé qu'un médecin lui offrait 12 louis d'or pour affirmer que Mauroy était mort pendant l'opération même de la transfusion.

(C 11 y a suffisamment lieu d'informer cette affaire d'une manière complète et d'examiner cette femme ; d'informer, afin de savoir quelles étaient ces poudres ; pourquoi elle les a données à son mari ; qui les avait ordonnées ; pourquoi elle a empêché l'ouverture du corps par ses mensonges. De nouvelles informations devront être prises, et pendant ce temps on s'assurera de la femme susdite.

(C Quant aux trois médecins qui lui avaient offert de l'argent pour persécuter ceux qui avaient fait l'opération, et que l'on avait vus avec elle, on leur assignerait un jour pour comparaître en personne.

« Enfin, considérant que les deux premières opérations de transfusion ont réussi, et que si une troisième a été entreprise, c'est à la demande pressante de la femme, qui, d'ailleurs, a très-mal observé les ordres des opérateurs, et qui est soupçonnée d'avoir occasionné la mort de son mari, il est demandé qu'un jour lui soit assigné pour comparaître en personne afin de terminer l'affaire.

« Sur quoi, il fut décrété que la veuve Mauroy serait assignée pour comparaître en personne, et serait examinée sur les informations susdites, et que de plus amples renseignements seraient pris sur le contenu de la plainte de M. Denys, et qu'à l'avenir la transfusion ne pourrait être faite chez l'homme sans l'approbation d'un médecin de la Faculté de Paris. »

Les ennemis de la transfusion triomphaient. Le plus acharné de tous était Lamy. Portai nous donne un résumé des raisonnements alignés par ce docteur Régent de la Faculté de Paris.

Il prétend que cette opération est plutôt un nouveau moyen de tourmenter les malades que de les guérir, parce que les maladies auxquelles on dit qu'elle peut servir de remède sont précisément celles qui viennent ou de la chaleur excessive du sang, ov; de sa cori'uption.

Dans celles qui sont causées par la trop grande chaleur, la transfusionne peut pas avoir lieu ; car le sang qui est tempéré, étant plus chaud que le propre sang du malade, augmentera la chaleur du

sang de celui-ci, bien loin de la diminuer; elle ne sera pas plus utile dans les maladies qui viennent de la corruption du sang, parce que le peu de sang étranger qu'on reçoit par cette opération sera bien plutôt corrompu par toute la masse du sang qui est dans le corps du malade, que Fintempérie de toute la masse du sang ne sera corrigée par ce peu de sang étranger; car si la corruption du sang d'un animal enragé ou ladre est si grande qu'un peu d'écume ou une petite vapeur qui sort de son corps par transpiration est capable d'infecter toute la masse du sang d'un animal qui se porte bien, comment un peu de sang étranger ne sera-t-il pas infecté par le mélange de tout le sang d'un animal qui est attaqué de ces maladies ?

Lamy ne pense pas seulement que la transfusion du sang soit seulement inutile, il la croit aussi pernicieuse et capable de faire naître des maladies ; car, comme le sang d'un veau ou d'un animal quelconque est composé de plusieurs particules différentes destinées à nourrir les différentes parties de son corps, il demande si l'on fait passer ce sang dans les veines d'un homme, ce que deviendront par exemple les diverses particules de ce sang que la nature avait destinées à produire la corne ?

En second lieu, comme l'esprit et les mœurs suivent ordinairement le tempérament du corps, et que le tempérament du corps dépend particulièrement de celui du sang, il est à craindre que le sang d'un veau, transfusé dans les veines d'un

homme, ne lui communique aussi la stupidité et les inclinations brutales de cet animal. (Journal des Savants, p. 10, 1602.)

Gadroys répondit aux arguments exposés par Lamy, dans une lettre qu'il adressa à l'abbé Bourdelot :

)) 11 oppose d'abord aux raisonnements de Lamy l'expérience à laquelle tout cède. Il n'est plus question, dans la physique et dans la médecine, en effet, de savoir si un animal peut se nourrir du sang d'un autre animal de différente espèce, puisque deux chiens auxquels on avait donné, huit mois auparavant, du sang de veau vivaient encore au moment où il écrit, et qu'une petite épagneule, qui était toute languissante de vieillesse, après avoir reçu le sang d'un chevreau, non seulement s'était bien portée, mais était, pour ainsi dire, rajeunie.

» Puis répondant aux objections de Lamy, il fait remarquer :

)) 1° Que, bien que le sang qui est transfusé paraisse chaud au toucher, néanmoins il peut rafraîchir ; de même qu'un bouillon de veau ne laisse pas de rafraîchir, quoiqu'on le sente chaud quand on l'avale.

» 2° Que, quant à l'observation qu'un peu de bon sang étranger mis avec une grande quantité de sang corrompu, n'en peut corriger l'intempérie, ne prouve pas que la transfusion soit inutile, parce que l'on peut faire une évacuation de sang aussi grande que l'on voudra, avant d'en transfuser du

nouveau^ et qae, pour lors, rien n'empêchera qu'on mette une grande quantité de bon sang étranger avec une petite quantité de sang corrompu, qui sera demeuré dans les veines.

ce 3° Qu'il ne faut pas craindre qu'il vienne des cornes à ceux à qui Ton aura transfusé du sang de veau, ou que la brutalité de cet animal ne se communique avec son sang, puisqu'on n'appréhende pas que le même accident arrive à ceux qui prennent le lait de vache.

« Enfin, pour confirmer l'utilité de la transfusion, il rapporte une expérience faite sur un malade réduit à la dernière extrémité. » C'est celle que nous avons relatée plus haut, avec l'observation du grand seigneur suédois.

Là-dessus, réponse des adversaires, que c'est accabler les malades, et non pas les soulager, que de leur donner du sang par la transfusion, puisque le plus grand secret de la médecine est de leur en ôter par la saignée, l'expérience ayant fait voir que l'abondance de sang est à charge à la nature presque dans toutes les maladies. Il est vrai qu'on dit que la transfusion est toujours accompagnée de la saignée, et que l'on ne donne point de sang que l'on en ait ôté auparavant; mais il est patent que c'est détruire ce que la saignée a fait; que ce n'est pas décharger la nature, mais lui faire changer seulement de fardeau; et qu'un malade n'en serait pas plus déchargé, que ne le serait un porte-

faix que Fon déchargerait d'un sac de pois pour le charger d'un sac de fèves.

(c Et en admettant que la transfusion fût de quelque usage, il faudrait, pour Fexécuter, se servir du sang de l'homme et non pas du sang de bête ; car le lait de femme étant meilleur pour la nourriture des enfants que celui d'aucun autre animal, il s'ensuit que le sang de l'homme doit être préférable à tout autre pour la transfusion. » (Journal des Savants, p. 15, 1668.)

ce Tardy, dans sa lettre à Le Breton, docteur en médecine de la Faculté de Paris, admet que le sang des hommes est meilleur pour la transfusion que celui des bêtes; mais il avoue aussi que, si la transfusion n'est pas bonne pour toutes les maladies, et particulièrement pour les pleurésies et toutes les maladies chaudes, dans lesquelles il est plus utile d'ôter du sang que d'en donner, cependant elle ne doit pas être rejetée, parce qu'elle peut être utile dans plusieurs autres cas. j) [Journal des Savants, 6 février 1668.)

(c Gurge, sieur de Monipolli, prit part à cette discussion, et, dans une lettre adressée à l'abbé Bourdelot, il dit qu'il faut tenir le milieu entre les deux opinions contraires dont nous avons parléjusqu'ici. D'après lui, cette opération n'est pas si sûre ni d'un aussi grand usage que les uns le prétendent; mais elle n'est pas non plus tout à fait inutile, encore moins pernicieuse, comme d'autres l'assurent. C'est un remède douteux, qui peut produire

de bons effets s'il est bien administré, et qui peut avoir de très-fâcheuses suites si Ton ne s'en sert avec beaucoup de prudence.

(( De son côté, Lamy écrivit de nouveau à Moreau pour répondre aux objections de Gadroys; mais ses réponses ne sont qu'une répétition des arguments énoncés dans sa première lettre.

• (c II parut à la même époque un ouvrage d'Eutyphronus, philosophe et médecin, ayant pour titre : « De nova curandorum morhorum ratione per transfusionem sanguinis dissertatio, )) dans lequel l'auteur refuse d'admettre la transfusion ; il se moque de ce que, pour autoriser la transfusion, on a avancé que c'était un moyen abrégé de se nourrir en mettant du sang tout fait dans les veines, au lieu de s'amuser aie faire dans le ventricule; il dit que c'est à la vérité le chemin le plus court, mais non pas le plus sûr, et que c'est à peu près comme si une personne qui serait à un troisième étage, voulant venir en bas, ne prendrait pas la peine de descendre l'escalier, mais pour prendre le plus court chemin sauterait par la fenêtre ; car la nature n'ayant pas montré d'autre chemin pour conduire le sang dans les veines que de le faire passer dans le ventricule, il y a de la témérité à prendre d'autres voies.

De son côté, l'illustre Perrault formulait hautement sa désapprobation. « Il est bien difficile, écritil, qu'un animal s'accommode d'un sang qui n'a pas été cuit et préparé chez lui-même. Il faut que celui

qui est propre à le nourrir, ce sang dont il tire ses esprits, ait passé par les conduits et les filtres de son corps; d'autres filtres et d'autres conduits changeraient une proportion qui doit être exacte... il serait étrange que Ton pût changer de sang comme de chemise. »

Mais le plus terrible assaut dirigé contre la transfusion le fut par Merklin, dans son ouvragé intitulé : « Tractatio med. curiosa de ortu et occasu transfusionis sanguinis, quœ fit e bruto in brutum, a foro medico penitiis eliminatur ; illa quœ e bruto in ho minem paragitur, refutatur; et ista, quœ ex homine in hominem exercetur, ad experientiœ examen relegatur. Authore Georg . Abraham Merklino j an. doct. medic. Norimbergensi Ord. et in S. R. C. Acadenia Natur. curios. dict. Chron. Norimbergm, anno 1679. ))

Le chapitre 6 tire des arguments des Livres sacrés : ce Positiones, sive argumenta aliquot ex sacris et profanis scriptoribus contra transfusionem afferuntur; quœ Romse et Lutetiis Paris, interdicta est ; et ab aliis etiam cl. vins improbatur. Duplici gravissimee occurritur objectioni. »

(c Ipse sapientissimus Deus, j est-il dit, cu-

jus consilia inscrutabilia sunt, non uno sacrarum litterarum loco, mystis suis prseconibus, belluini sanguinis usum sub indignationis pœna humano generi prohibuit, ut videre est. Gen., G. 9, vers. 4, Levit., c. 3;, vers. 17, et cap. 7, vers. 26, 27, itemque, caput 17, vers. 10, 12, 13, nec non caput 19, vers. 26. Deuteronom., cap. 12, vers, 16. Samuel.,

cap. i, vers. 33 et 3i, etc. Heec interdictio etsi nobis sine uUa addita' ratione sufficientissima, et tanta omnino esse possit, ut ne latum quidem unguem, ab ea discedere nobis liceat. »

Du reste, quelle est Futilité de la transfusion ?

Peut-elle rendre des services ? Non. (c Non fa-

cit contra lepram, non contra luem veneream, non contra cancrum, erysipelas aliaque ulcéra externa : non contra variolas ; non contra pleuritidem, aliasque internas inflammationes ; non contra haemorrhagias; non contra rabiem, nec denique con. tra ullum alium morbum )) (caput III).

Le neuvième et dernier chapitre contient pourtant quelques réserves relativement à la transfusion d'homme à homme : « Transfusio sanguinis ex homine in hominem duplici modo fieri potest; nec approbatur, nec improbatur, sed in medio reliquitur et ad experientiee examen relegatur. »

Cette condamnation au nom de TEglise est, il ne faut pas l'oublier, le fait d'un particulier, Merklin. Quelques auteurs ont avancé que la cour de Rome avait fulminé contre la transfusion. Nous avons parcouru le BuUarium avec le plus grand soin, sans qu'il ait été possible de trouver la moindre allusion qui, de près ou de loin, eût quelque rapport à notre sujet.

A partir de 1679, nous n'avons plus à mentionner que quelques tentatives isolées : à Dantzik, le médecin Schmidt essaya de nouveau la transfusion. Il injecta des médicaments dans les veines des per-

sonnes atteintes de la syphilis, de la goutte, de TapoDlexie, et parvint, paraît-il, à en guérir plusieurs.

A Francfort-sur-FOder, les chirurgiens Balthazar, Kaufmann et Mathieu-Godefroi Purmann guérirent en 1683 un lépreux, en faisant passer le sang d'un agneau dans ses veines.

Francesco Folli, de Florence, en 1680, parla de la transfusion, surtout au point de vue du manuel opératoire et de Finstrumentation.

Michaelis Ettenmuller, de Leipzig, en 1682, recommande la transfusion contre les fièvres, Fhypochondrie, le scorbut. Il faut injecter à plusieurs reprises une petite quantité de sang.

M. de La Chapelle, en 1749, dans un livre intitulé : Méthode naturelle de guérir les maladies, est le premier qui ait essayé de ramener les esprits vers F étude de la transfusion, mais ses efforts demeurèrent stériles.

Plus tard, Michel Rosa, professeur à Modène en 1788, pratiqua de nombreuses expériences sur les animaux ; une de ses conclusions, la plus importante, est la suivante : on peut, sans danger pour la vie, mêler au sang d'un animal le sang d'un animal d'une espèce différente. On peut par ce procédé ramener à la vie un animal rendu exsangue par hémorrhagie.

Darvin, médecin de Londres en 1796, conseille formellement de faire la transfusion sur l'homme avec du sang d'homme, d'âne ou de brebis, dans tous les cas où Fon se trouve en face de malades

épuisés par la fièvre putride, et dans le squirrhe de Fœsophage.

On trouvera, dans la liste bibliographique complète que nous publions plus loin, diverses autres indications moins importantes, et qu'il eût été trop long d'incorporer dans notre historique.

XIX' SIÈCLE. — La transfusion du sang était depuis longtemps presque oubliée, quand, vers 1815, plusieurs auteurs, presque en même temps, écrivirent à son sujet : Hufeland, dans son livre De usu transfusionis prœcipue in asplujxia, publié à Berlin. — De Grœfe, dans un ouvrage intitulé . De novo infusionis methodo, et Petrus Christius de Boer, dans sa Dissertatio physiologica medica de transfiisione sanguinis.

Nous tenons à citer ces noms pour bien montrer que c'est à tort que généralement on attribue à Blundell d'avoir ressuscité la question ; sans doute ce sont ses expériences qui ont jeté le plus de lumière sur ce problème, c'est la méthode vraiment scientifique qu'il a employée qui a ouvert la véritable voie. Mais qui peut calculer le degré d'influence que les auteurs précités exercèrent sur ses études?

Quoi qu'il en soit, on lit dans le Medico-chirurgical transactions, de 1818, le récit du fait clinique qui le poussa vers cette étude : « 11 y a quelques mois, je fus appelé auprès d'une femme qui dépérissait, par suite d'une hémorrhagie utérine ; les pertes s'étaient arrêtées avant mon arrivée, mais le sort

de cette malade était décidé ; malgré tous les efforts des médecins, elle mourut au bout de deux heures. Plus tard, réfléchissant à cette triste scènC;, car il y avait des circonstances qui lui donnaient un intérêt particulier, je ne pus m"empêcher de penser que la malade aurait pu être préalablement sauvée par la transfusion, et quoiqu'il y eût peu de convenance à opérer de la manière usitée, les vaisseaux auraient pu être remplis avec facilité et promptitude au moyen de la seringue. ))

Toutefois, craignant que le sang ne fût plus propre aux fonctions animales après son passage dans la seringue, effrayé de plusieurs dangers que la pratique seule devait démontrer illusoires, avec une méthode parfaite, une clarté de déduction admirable, il institua une série d'expériences dont voici renoncé et les conclusions :

« 1° Transfusion du sang de l'artère d'un chien dans les veines d'un autre, au moyen de la seringue. »

Il parut évident par ces expériences que le sang n'est pas rendu impropre à l'usage de lanimal par son passage à travers la seringue.

ce 2° Transfusion, par la seringue, du sang artériel d'un animal dans ses propres veines. ))

On vit que le sang restait propre aux usages de la vie, quoiqu'il eût à plusieurs reprises passé par la seringue.

(c 3° Expériences dans lesquelles le sang séjourna quelque temps dans la cupule de la seringue. ))

Ces expériences prouvèrent que le sang est évidemment impropre à ses fonctions lorsqu'il a séjourné de 30 à 60 secondes dans la cupule de la seringue ; mais elles sont invalidées par celles qui suivent.

["' (( 4° Expériences dans lesquelles un chien fut entièrement privé de son sang et reçut du sang humain. ))

^ On peut conclure de ces expériences que le sang humain ne peut être substitué en grande quantité à celui du chien. Il est évident que la mort ne fut pas produite accidentellement, soit par la rapidité de Finjection, soit par la pléthore, soit par le séjour trop prolongé du sang dans la seringue, soit parce que l'on avait tenu Fanimal dans un état de mort apparente trop prolongée. Tous ces accidents avaient été évités avec soin.

1$ ce 5° Transfusion avec du sang veineux, au lieu de sang artériel. »

Ces expériences furent conduites de la même manière que celles où Ton injectait du sang artériel. Les animaux soumis à Fexpérimentation vécurent.

(( 6° Expériences sur Finjection de Fair dans les veines. »

Il sembla que de Fair, soit atmosphérique, soit venant des poumons, pouvait être injecté dans les veines d'un chien sans troubler ses fonctions.

(c 1° Expériences sur le temps que met le sang d'un chien à se coaguler. »

L'année suivante, 1819, il pratiqua la transfusion à un jeune homme atteint de vomissements opiniâtres, symptômatiques d'un cancer du pylore. Malheureusement le malade qui mourait d'inanition succomba le troisième jour. Aussi Blundell en conclut-il qu'il fallait réserver la transfusion pour les hémorrhagies seulement.

L'occasion de la mettre en pratique dans un de ces cas se présenta bientôt. Cette fois, la transfusion était bien indiquée, il s'agissait d'une hémorrhagie utérine. La malade était dans un état désespéré. Une première fois il injecta 4 onces de sang, la malade revint peu à peu de sa syncope. Il fit de nouveau 2 injections de la même quantité et il obtint un succès. En 182(3 et en 1827, deux cas nouveaux se présentèrent, qui lui apportèrent un succès de plus.

Dès le début de ces recherches, nous voyons se multiplier singulièrement les ouvrages sur cette intéressante question.

En 1819, Moefït publie, à Berlin, sa Dissertatio de sanguinis transfusione ; ïietzel, en 1824, fait paraître, sous le même titre, un important travail ; enfin, un compatriote de Blundell, Waller, apporte son contingent : Observations of the transfusion oj blood. Enfin dans sa thèse inaugurale en 1823, M. Milne-Edwards, touchant incidemment à ce point de l'histoire de la circulation, affirme, avec une hardiesse que les événements ont pleinement confirmée, que la transfusion du sang pourra être

d'un précieux secours dans le traitement des hémorrhagies graves.

Enregistrons pourtant une note discordante. Revêtant d'une forme scientifique les arguments apportés autrefois par Perrault, MM. Prévost et Dumas condamnent sans merci la transfusion en des termes que nous croyons intéressant de rapporter :

« Cette opération malheureusement trop célèbre, et dont on a tant abusé dans un siècle ignorant et barbare mérite d'être abandonnée.

« Si Ton prend le sang qu'on injecte sur un animal d'espèce différente, mais dont les globules soient de même forme, quoique de dimension différente, l'animal n'est qu'imparfaitement relevé, et l'on peut rarement le conserver plus de six jours. ,

« Les animaux soumis à ces épreuves présentent quelques phénomènes que nous ne devons pas omettre : le pouls devient plus rapide, la respiration conserve son état normal, mais la chaleur s'abaisse avec une rapidité remarquable lorsqu'elle n'est pas artificiellement maintenue dès finstant de l'opération ; les déjections deviennent muqueuses et sanguinolentes, et conservent ce caractère jusqu'à la mort ; les facultés instinctives ne sont point altérées. Ces observations s'appliquent à Finjection du sang frais, comme à celle du sang extrait depuis douze et même vingt-quatre heures ; il suffit d'en empêcher la coagulation par l'agitation ordinaire, et d'en séparer la fibrine isolée au moyen d'un linge.

(c Si Ton injecte du sang à globule circulaire à un oiseau, Faninial meurt ordinairement au milieu d''accideLts nerveux très-violents, et comparables par leur rapidité à ceux que Ton obtient au moyen des poisons les plus intenses. Ils se manifestent encore, lorsque le sujet sur lequel on opère n'a point été affaibli par une notable déperdition de ce liquide.

ce On a transfusé du sang de vache et de mouton à des chats et à des lapins. Soit qu'on ait pratiqué l'opération immédiatement après l'extraction du sang, soit qu'on ait laissé celui-ci dans un endroit frais pendant douze et même vingt-quatre heures, l'animal a été rétabli pour quelques jours dans un grand nombre de cas.

« Le sang de mouton transfusé à des canards excite des convulsions rapides et très-fortes, suivies de la mort. Souvent nous avons vu mourir l'animal avant que l'on ait achevé de vider la première seringue, quoiqu'il n'eût éprouvé qu'une saignée très-faible auparavant et qu'il fût fort bien portant.

« Nous nous bornerons, disent en terminant MM. Prévost et Dumas, à ce peu de mots sur la question que M. Blundell a tentée récemment avec succès, mais sous un point de vue différent du nôtre ; et s'il en a été fait mention ici, c'est afin de prouver que la transfusion sur l'homme doit être abandonnée comme absurde et dangereuse, tant que nous ne serons pas plus avancés sur la con-

naissance entière du principe actif du sang. )5 {Bibliothèque universelle de Genève, p. 226 et suiv., t. XVII, 6« année, 1821.)

De 1825 à 1828 les travaux se multiplient, Doubleday, Jewell, Burton-Brown, Clément, Hertwig, publient de nouvelles observations dans les journaux anglais. Cependant, dès 1828, Dieffenbacb porte sur ce sujet son activité effrénée, et fait bientôt paraître un travail considérable. L'auteur rappelle que la transfusion peut être faite de deux manières.

1° Transfusion immédiate faite à Faide d'un tube intermédiaire allant de Fartère de Tanimal à la veine de Tautre.

2® La transfusion médiate (celle de Blundell), qui se fait en poussant dans une veine, au moyen d'une seringue, ou de tout autre appareil analogue, du sang tiré des vaisseaux d'un animal, plus ou moins longtemps après sa sortie. On trouvera, dans le livre de M. Oré, une analyse fort détaillée de ce mémoire. Pour nous, nous nous bornons à en rapporter les conclusions,

(( 1» Un animal épuisé de sang peut être ramené à la vie par le sang d'un animal de son espèce, et continuer à jouir d'une santé parfaite.

(c 2" Lorsque le sang provient d'espèces différentes, il peut quelquefois produire des signes de revivification; mais il ne peut jamais conserver la vie.

ce 3° Si, pour opérer la transfusion, on emploie

le sang d'un animal d'une espèce très-différente, la mort en est toujours le résultat, même quand la quantité injectée est très-petite.

« 4°^'Une saignée préalable rend les mammifères moins sensibles à l'action délétère du sang des oiseaux ou des animaux à sang froid.

ce 5° L'injection du jsang de mammifères ou de poissons fait toujours périr les oiseaux, et la mort s'accompagne toujours d'accidents semblables à ceux que produisent les poisons narcotiques.

« 6° Si, après l'injection d'un sang étranger, l'animal éprouve de fortes évacuations par le vomissement, les selles ou les urines, cette sorte de crise diminue ordinairement le danger.

« 7" Le sang, exposé à l'air pendant longtemps, ne perd ses propriétés revivifiantes que lorsqu'il commence à se décomposer; mais, une fois putréfié, il produit les mêmes effets que toute autre substance animale en putréfaction.

* 8° Ni l'âge, ni le sexe, ni les différents états du corps ne déterminent aucun changement dans l'action du sang transfusé.

« 9° La transfusion ne transmet pas toujours les maladies.

(c 10° Le sang veineux est celui qui convient le mieux pour cette opération.

ce 11° La transfusion, même faite avec du sang d'animal de même espèce, est toujours dangereuse, et bien plus que ne l'ont pensé certains physiologisteSc Quant à son emploi comme moyen théra-

peutique, cette opération semble indiquée dans le cas de mort imminente par hémorrhagie, et seulement lorsque toutes les autres ressources de Part ont été employées inutilement; mais on ne doit jamais employer que du sang veineux humain. »

En 1838, un physiologiste d'un grand renom et d'une haute valeur, Bischoff, reprend sur une échelle plus grande encore ces expériences, et par leur nombre, leur variété, leur précision, fait faire un pas immense à la question. J'emprunte à M. Oré le résumé de son travail.

(c Après avoir rappelé, au début de son Mémoire, les recherches de Prévost, Dumas, Dieffenbach, il s'arrête, en y insistant beaucoup, sur les faits qui semblent résulter des expériences de ces physiologistes :

ce 1° L'indispensable nécessité de défibriner le sang pour opérer avec succès la transfusion; car une des difficultés de cette opération, en même temps qu'un des dangers les plus sérieux, se trouve dans la rapidité avec laquelle la fibrine fraîche se coagule.

« 2° Le sérum et la fibrine délayés ne peuvent pas ramener la vie dans un animal qui a perdu beaucoup de sang par suite d'hémorrhagie; d'où cette conclusion, que les globules sont le véritable principe actif de ce liquide (Dieffenbach).

« 3° Le battage du sang, ainsi que l'a prouvé Muller, employé pour lui enlever sa fibrine, n'altère en aucune façon les globules.

(c Bischoff s'étonne cependant que du sang de mammifère injecté à des oiseaux puisse amener des effets foudroyants, car les globules des premiers, étant plus petits que ceux des autres, ne devraient pas arrêter la circulation dans le cœur et le cerveau (p. 349).

(c Aussi jugea-t-il nécessaire de faire de nouvelles expériences.

(C Elles peuvent être divisées en trois séries :

(C 1° Expériences dans lesquelles du sang de mammifère a été introduit dans des veines d'oiseaux (poule, coq, oie, canard), après avoir été déftbriné.

K 2° Dans la seconde série se trouvent celles où la même opération a été faite avec du sang non dé fibrine.

« 3° Dans une troisième série d'expériences, Bischoff se pose la question suivante :

(C Du sang défibriné, emprunté à des animaux appartenant à une espèce, peut-il ramener la vie s'il est injecté dans les veines d'un animal d'une espèce différente, alors que ce dernier a été fortement épuisé par une hémorrhagie considérable? ï)

De ces trois séries d'expériences, Bischoff tire les conclusions suivantes :

(( 1° Du sang frais de mammifère non défibriné, injecté dans les veines d'un oiseau, produit la mort en quelques secondes, en déterminant des phénomènes violents semblables à ceux que l'on observe dans l'empoisonnement.

« 2° Du sang de mammifère défibriné, injecté à

un oiseau, n'y produit aucuns phénomènes semblables aux précédents, et Fanimal reste en vie sans trouble fonctionnel.

(c 3° Du sang défibriné ne possède la propriété de rappeler à la vie des animaux en état de mort apparente, que lorsqu'il est injecté à' des animaux de même espèce. Or, comme dans le sang défibriné les globules sont descendus dans le sérum, et que les expériences nombreuses citées jusqu'à ce moment prouvent que le sérum ne possède pas la propriété de revivifier les animaux lorsqu'on f injecte seul dans les vaisseaux, il en résulte que ce sont les globules qui possèdent ce principe vivifîcateur.

(c 4° La propriété qu'a le sang des mammifères de produire la mort dans les oiseaux, ne pouvant provenir d'un obstacle mécanique à la circulation, il en résulte que c'est la fibrine qui, par suite de sa sortie des vaisseaux, passant de l'état de dissolution où die est pendant la vie à Pétat de coagulation, renferme ce principe délétère. // sera donc utile et avantageux de défibriner le sang lorsqu'on voudra faire la transfusion. )>

Etrange destinée que celle de la transfusion ! Après ces nombreux travaux du commencement du siècle, il se fit un grand silence, et pendant plusieurs années les tables des journaux de l'époque n'eurent même pas l'occasion d'inscrire le nom de cette opération. De loin en loin seulement quelques hardies tentatives se signalent à l'opinion, tels le fait de Nélaton, celui de Monneret, mais surtout celui de MM, Devay et Desgranges, dont

nous rapporterons ultérieurement tous les détails.

C'est seulement depuis 1860 que les investigations scientifiques, qui seules peuvent conduire aux succès de la pratique, reprirent faveur. Aux noms de Oré, Moncoq, Colin, Nicolas, Roussel se rattachent les recherches et les mieux conduites et les plus efficaces ; recherches de longue haleine, et qui, par la succession rapide des perfectionnements que nous leur devons, constituent une des époques les plus intéressantes du dossier de la transfusion. En même temps, des instruments de maniement plus commode, de fonctionnement de plus en plus régulier, étaient chaque année livrés aux chirurgiens par d'habiles fabricants parisiens et belges.-

A l'étranger, Landois, Eulenburg, mais surtout Panum et de Belina, entassaient les expériences avec les arguments en faveur de la défibrination du sang, pratique assez généralement suivie alors.

Cependant une réaction se produisit.

Tandis qu'on discutait encore les avantages et les inconvénients de la transfusion à l'homme du sang humain défibriné, que, en France, le dernier mot semblait rester définitivement aux transfuseurs m toto en dépit de l'opiniâtreté des défibrinisateurs, parut à Saint-Pétersbourg un travail du docteur Gesellius, qui devait signaler le début d'une vraie révolution dans la thérapeutique.

(c Dans ce remarquable travail, très-savant et impétueu xréquisiloire, contre l'arrêt duquel la dé-

fibrination ne se relèvera pas, l'auteur, considérant que la seule transfusion rationnelle est celle qui se sert du sang dans sa totalité; que, d'un autre côté, il est inhumain et imprudent d'accepter d'un homme le sacrifice de son sang pour un autre; que, en tout cas, ce serait là une ressource extrême, et, par suite, un obstacle insurmontable à la vulgarisation de la transfusion, propose de revenir à la transfusion de l'animal à l'homme, telle que la pratiquaient Denys, Lower, King et la plupart des premiers transfuseurs (1). ):>

Cet appel fut entendu : Basse, Kush, Kusten et bon nombre de médecins italiens entreprirent des expriences et des travaux sur ce sujet, et s'appliquèrent à étendre le champ des indications à un très-grand nombre d'affections chroniques, sans en excepter les affections mentales. Mais à côté des noms de Livi, Sponza, Albini, Vizyoti, partisans enthousiastes de la nouvelle méthode, pourquoi faut-il que nous ayons à signaler ceux de leurs adversaires? Panum et Landois reprirent leurs expériences; Ponfick et Worm Muller en instituèrent de nouvelles, et discutèrent froidement les résultats théoriques et pratiques de cette « innovation rétrograde. )) Nous devons une mention toute particulière au travail de Worm Muller, admirable monument qui dominera longtemps l'histoire expérimentale de la transfusion, et auquel ce n'est

(1). Franiz Glénard, De la coagulation spontanée du sang. Paris, i875.

que justice que nous rendions hommage pour les nombreux emprunts que nous avons dû lui faire. En terminant cet historique, si nous considérons Tétat de la question plus près de nous, nous verrons que Tétude de la transfusion s'est exclusivement restreinte au côté pratique. Les remarquables travaux de MM. Maurice Raynaud, Brouardel, Béhier, Blondeau, Anger, Lemonnier, Roussel, Glénard, Madges, Playfair, Braxton et Hicks marquent la dernière étape de la question en France et en Angleterre.

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