‹ De la tyrannieChapitre 25 sur 79 · CHAPITRE SIXIÉMB · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÉMB

Si un penple qui ne sent pas la tyrannie la mérite ou non.

Un peuple qui ne sent pas le poids de Tesclavage est parvenu à un tel degré d'abrutissement, qu'il ne conçoit aucune idée de liberté politique. Cependant, comme la privation totale de sentiment naturel ne provient pas des individus, mais seulement des préjugés qui se sont tellement enracinés dans leur cœur, qu'ils sont parvenus à étouffer jusqu'au plus petit rayon de la raison naturelle, l'humanité exige que l'on déplore une telle

erreur, sans alDandonner tout à fait ce peuple méprisable et déjà si méprisé. Né dans l'esclavage, de pères et d'aïeuls esclaves, d'où pourrait-il jamais avoir reçu aucune idée de liberté primitive? Cette idée, me dira-t-on, n'est-elle pas naturelle et innée dans le cœur de l'homme ? Sans doute, mais combien d'autres choses, non moins naturelles, ne sontelles pas affaiblies ou effacées entièrement en nous par l'éducation, par l'habitude, ou parla richesse ?

Dans la république romaine, où tout Romain naissait citoyen et se croyait libre, il y avait cependant parmi les peuples subjugués quelques esclaves, qui ne pouvaient pas méconraître leuj* servitude, puisqu'ils avaient chaque jour, sous leurs yeux, la certitude de la hberté de leurs maîtres. Ils savaient bien qu'ils étaient esclaves, mais ils se croyaient nés pour l'être, et cela, par la raison qu'ils étaient élevés et forcés depuis plusieurs générations à se croire tels. Or, si dans le sein même de la plus éclatante liberté politique qui ait existé sur le globe, ces hommes ignorants et avilis croyaient que la nature les avait dévoués seuls à l'esclavage, doit-on s'élonner si, dans les tyrannies actuelles, où l'on ne prononce pas même le nom de liberté, tous ceux qui y naissent se croient, avec raison, des véritables esclaves, ou, pour mieux dire, ne connaissant aucune liberté, ils ne peuvent pas avoir une idée précise de leur servitude?

Les peuples actuels méritent plus notre compassion que la haine ou le mépris. Ils sont mnocemment, par seule ignorance et sans )e

savoir, les complices du crime de la servitude, de ce crime dont ils supportent la peine la plus grande et la plus terrible. Les hommes pensants doivent coura^reusement imprimer le sceau du mépris et de l'infamie, ou toute autre marque plus avilissante encore, sur le front de ces hommes qui, n'étant ni ignorants ni tout à fait sans moyens, savent très bien qu'ils sont esclaves sous la tyrannie , et qui cependant trahissent hdn teusement chaque jour la vérité, leurs devoirs et ceux de la société, pour venir S3 jeter à l'envi aux pieds du tyran, le flattei, l'honorer, le défendre et tendre une tête soumise à un joug infâme. Et quel est le but de ce pacte affreux, si ce n'est celui de redoubler les liens du peuple malheureux et innocent, auprès duquel, pour parvenir à leurs intentions criminelles ils deviennent, avec une adresse perfide, les ardents propagateurs de toute espèce d'ignorance funeste?

Et, poussant plus loin cette différence très importante qui existe entre la partie des esclaves qui, sous la tyrannie, se fait instrument d'oppression, et cette autre partie qui en devient la victime sans savoir pourquoi, j'ose avancer une assertion qui paraîtra peutêtre invraisemblable à plusieurs, mais que je crois cependant fondée sur la vérité. La voici : c'est que de la fidélité même , de l'aveuglement et de la grande opiniâtreté avec lesquels les peuples défendent leur tyran, on peut tirer la juste conséquence qu'ils feraient autant et plus d'efforts pour leur hberté si, dés leur berceau, au lieu du nom de tyran, on leur

eût appris à révérer relig-ieusement et comme une dtiose sacrée le nom de la république.

Le vice donc de la tyrannie comme le plus grand opprobre de l'esclavage ne résident pas dans le peuple, qui, sous tous les gouvernements, es/ toujours la classe la moins corrompue; mai a ce vice et cet opprobre résident entièrement dans ceux qui le trompent. Pour preuve de cela, que l'on observe que, toutes les fois que le tyran sort des bornes de ce système qjie la stupidité des hommes s'est habituée à supporter, le plus bas peuple e.^t toujours le premier et le plus souvent le seul qui ose témoigner le ressentiment des injures causées par l'abus de la puissance. Ce peuple, cependant, dans sa profonde ignorance, regarde bêtement le tyran presque comme un dieu. Les derniers, au contraire, à ressentir l'offense et à cherchei à s'en venger, quoiqu'elle frappe particulièrement sur eux, sont ceux de la classe la plus illustre, les hommes qui approchent de plus près le tyran et qui doivent être cependant convaincus , par des preuves indubitables, qu'il ne mérite pas la qualité d'homme.

C'est pourquoi je conclus que, sous la tyrannie , les hommes qui méritent les chaînes de l'esclavage sont ceux qui ont senti dans leurs cœurs des idées de liberté et qui, au lieu de tenter de la reconquérir par force ou par adresse, en excitant les autres à la reprendre, préfèrent la servitude à la liberté, se glorifient des marques honteuses de leur infamie, et forcent, par tous les moyens qu'ils peuvent employer, le reste de leurs semblables à porter le même joug.

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