‹ De la tyrannieChapitre 9 sur 79 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

De la milice.

Que le tyran règne ou son ministre, des soldats mercenaires sont toujours les défenseurs de leurs personnes exécrables, les exécuteurs aveugles et cruels de leurs volontés absolues. De nos jours, il y en a de diverses espèces, mais tous sont destinés à maintenir la tyrannie.

Dans quelques pays de l'Europe, on enrôle les hommes par force ; dans d'autres, avec moinis de violence et avec plus d'opprobre pour ces peuples, ils offrent spontanément de perdre leur liberté, ou pour mieux dire, ce qu'ils appellent bien à tort leur liberté. Ils sont entraînés à cet infâme trafic de leurs personnes le plus souvent par leur stupidité, par leurs vices, ou trompé par l'espérance de subjuguer et d'opprimer leurs égaux. Plusieurs tyrans sont aussi dans l'usage d'avoir à leur solde quelques troupes étrangères, dans lesquelles ils mettent plus de confiance ; et, par une étrange contradiction déshonorante pour Tespèce humaine', les Suisses (ce peuple presque le plus libre de l'Europe) se laissent choisir et acheter pom* être les gardiens des personnes de presque tous les tyrans qui la gouvernent.

Mais que les milices soient nationales ou étrangères, volontaires ou forcées, elles sont toujours le bras, le ressort, la base, la raison seule et la meilleure des tyrannies et des tyrans. Un tyran de nouvelle création commença, dans ce siècle, à établir et à conserver sur pied une armée formidable; et, conservant cette armée lorsqu'il n'avait pas d'ennemis au dehors, il nous a amplement prouvé la vérité d'un axiome très connu, que le tyran a toujours des ennemis autour de lui. Ce n'était cependant pas ime chose nouvelle pour les tyrans d'avoir pour ennemis tous leurs sujets, et encore moins une nouveauté de les voir se soumettre , obéir et trembler , sans qu'ils soient obligés d'employer la force de tant d'armées formidables. Mais il y a une très grande différence entre l'idée qu'on se forme des choses et les choses elles-mêmes ; il y a de plus la perfection des sens, et dan? l'homme, les sens sont tout. Le tyran qui, dans les siècles passés, restait sans troupes et presque désarmé, venait à éprouver le besom ou le caprice de fouler plus qu'à l'ordinaire ses malheureux sujets, il était obligé de réprimer ses désirs, parce qu'il pensait que leurs murmures et leur résistance pourraient l'obliger à s'armer pour les forcer au silence et à l'obéissance.

Le père ou l'aïeul du tyran actuel savait bien qu'il avait cette force et cette autorité; mais ne l'ayant pas toujours sous les yeux, comme aujourd'hui, il n'en avait pas la conviction qu'éprouve le despote à la vue de ses nombreux bataillons, qui non-seulement le

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défendent des insultes de ses sujets, mais encore l'excitent à les offenser davantage. Ainsi donc, entre l'idée du pouvoir des anciens tyrans et la réalité effective du pouvoir des tyrans actuels, il y a précisément autant de différence qu'il en existe entre la possibilité idéale d'une chose et son exécution palpable. La force militaire permanente détruit sous les modernes tyrannies, jusqu'à l'apparence de la société civile, ensevelit jusqu'au nom de liberté et pousse l'avilissement de l'homme à un tel point qu'il ne peut ni faire, ni dire, ni écouter, ni penser des choses salutaires, élevées, justes et vertueuses, relativement au système politique. De cette infâme multitude de soldats fainéants, aussi serviles dans leur obéissance que féroces et insolents dans l'exécution des ordres de leurs maîtres, et toujours plus intrépides contre leur patrie que contre l'ennemi , naît cette monstruosité mortelle qui élevé un autre état dans l'état luimême, c'est-à-dire un corps permanent et terrible, ayant des opinions et des intérêts divers, et en tout contraires à ceux de l'état; un corps qui, par son institution vicieuse et illégitime, porte en lui-même l'impossibilité démontrée de conserver la tranquillité civile. L'intérêt de tous et de la majorité chez les peuples, quel que soit leur gouvernement, c'est de n'être pas opprimés, ou de l'être le moins possible. Dans la tyrannie, les soldats qui ne doivent pas avoir d'autre intérêt que celui du tyran qui les nourrit et qui flatte leur paresse orgueilleuse, les soldats, dis-je, ont nécessairement intérêt d'opprimer les peuples le plus

qu'ils peuvent ; parce que plus ils les oppriment, plus ils sont considérés, redoutés et nécessaires.

Dans les républiques vraiment digrnes de ce nom, les dissentions intérieures sont nonseulement des éléments de vie pour le corps politique, mais elles agrandissent encore la liberté, lorsqu'elles sont ménagées et dirigées avec sagesse; sous la tyrannie, au contraire, les dissensions civiles, et même les moindres intérêts divers, accroissent et les malheurs publics et l'oppression universelle; alors il faut que le faiole, pour ainsi dire, s'anéantisse, et que le fort ne garde plus de mesure dans son insolente fierté. C'est pourquoi, sous la tyramiie, la soldatesque est tout et le peuple rien.

Que ces satellites soient volontairement ou forcément enrôlés, ils n'en sont pas moins, quant aux mœurs, la plus vile partie de la lie du peuple. A peine ont-ils endossé la livrée de leur double sirvitude, qu'ils deviennent aussi orgueilleux que s'ils étaient moins esclaves que leurs semblables, et se dépouillant du nom d'habitants de la campagne, dont ils étaient indignes, ils méprisent leurs égaux, et les regardent comme de beaucoup au-dessous d'eux. Et en effet, les véritables paysans cultivateurs, sous la tyi'annie, se déclarent eux-mêmes beaucoup au-dessous des paysans soldats puisqu'ils souû'rent que cette canaille armée ose les mépriser, les outrag-er, les dépouiller et les opprimer. Les peuples pourraient facilement résister à cette vile canaille, s'ils voulaient seulement réfléchii un seul instant sur l'éten-

ou

due de leurs forces, puisqu'ils se trouveraient toujours mille contre un.

Et si la lâcheté des opprimés était parvenue à un tel degré qu'ils n'osassent pas attaquer de front leurs oppresseurs, ne pourraient-ils pas employer l'or et l'adresse pour les corrompre et les acheter? leurs bras n'appartiennentils pas à celui qui les paye le mieux? Mais un tel moyen deviendrait par la suite la source de plusieurs maux ; et Tun des premiers serait de voir au sein de la société cette grande multitude d'êtres qui, ne pouvant plus rester soldats, ne sauraient pas devenir citoyens, quand même ils le voudraient.

Il est vrai que le peuple les craint et dès lors les déteste; mais il ne les déteste pas autant qu'il abhorre le tyran, et surtout autant que cette vile soldatesque le mérite. C'est une vérité qui prouve que, sous la tyrannie, le peuple ne pense ni ne raisonne, car s'il observait qu'aucun tyran ne peut exister sans cette tourbe armée, il les abhorrerait bien davantage ; et de cette haine extrême, il arriverait que le peuple parviendrait à détruire beaucoup plus tôt de pareils soldats.

Que l'on ne croie pas qu'il y ait contradiction lorsque je dis que sans soldats le tyran ne pourrait se maintenir, après avoir dit, il y a im moment, qu'ils n'ont pas toujours eu des armées sur pied. En augmentant les moyens d'employer la force, lei tyrans ont tellement accru la violence, que si maintenant ces moyens venaient à diminuer, la crainte du peuple diminuant avec eux, la tyrannie peut-être se détruirait tout à fait. Ainsi donc

es armées qui n'étaient pas nécessaires ;vant qu'on eût franchi certaines limites, et .vant que le peuple fût intimidé ou contenu lar une force effective et palpable, ces ar- Qées, dis-je, deviennent indispensablement lécessaires ; car telle est la nature de l'homme, yie lorsqu'il a eu devant des yeux une force éelle et qu'il y a cédé, il ne se laisse plus inimider par une force idéale. Ainsi dans l'état irésent des tyrannies européennes, elles viendraient immédiatement à cesser, si les araées permanentes venaient à être dissoutes.

Le peuple ne peut donc jamais espérer raionnablement de voù* diminuer ou détruire opprobre et la honte perpétuelle de payer et e nourrir ses propres bourreaux, qui, quoiue tirés de son sein, oublient aussitôt les ens naturels et sacrés qui les attachent à iii ; mais le peuple a, je ne dis pas l'espoir, aais la certitude pleine et démontrée de se ébarrasser lui-même de cet opprobre et de ette oppression toutes les fois qu'il le voudra Drtement, et qu'il n'attendra pas d'un autre e qu'il peut toujours exécuter par ses propres aoyens.

Chaque tyran européen tient à sa solde aumt, et souvent plus, de ces satellites qu'il e peut en avoir. Il voit en eux les soutiens e sa puissance ; ils deviennent les objets de on amusement et les causes de son orgueil [isensé ; ils sont enfin l'ornement le plus préieux de sa couronne. Entretenus, nourris des ueurs et des jeûnes du peuple, ils sont tou- Durs prêts à en boire le sang- au premier simal du tyran. Les différents degrés de coû-

sidération qu'on accorde aux despotes se mesurent toujours sur le nombre de leurs soldats ; et comme ils ne peuvent pas diminuer la masse de leurs satellites, sans que l'opinion que l'on a de leur puissance ne diminue dans la même proportion, de même qu'une personne abhorrée, voit d'abord s'affaiblir, et ensuite se changei en mépris le respect qu'on lui portait, à mesure que la terreur qui l'environnait vient cesser, on doit croire que les tyrans n'at rendront jamais ce mépris manifeste, inhiillible précurseur de leur ruine totale, et que toujours ils épuiseront le sang du peuple pour entretenir de nombreuses armées et par elles leur injuste puissance.

Les tyrans, longtemps maîtres même de l'opinion publique, ont tenté de persuader à l'Europe, et sont en effet parvenus à persuader aux plus stupides de leurs sujets, ou nobles ou roturiers, que l'état militaire était le plus honorable de tous.

En portant eux-mêmes la livrée, les distinctions et les attributs militaires ; en feignant de passer par tous les grades de Tarmée ; en donnant des prérogatives injustes et insultantes pour les autres classes de la société ; en accordant la supériorité aux militaires sur le pouvoir civil, ils sont parvenus à offusquer tellement, aveugler l'esprit de leurs imbéciles sujets, qu'ils leur ont fait désirer de se livrer à cet exécrable métier.

Mais une seule observation suffit pour anéantir cette ridicule imposture. Je dis au militaire : ou tu regardes les soldats comme les exécuteurs de la volonté tyrannique au dedans.

alors quel Lonnem* peux-tu trouver à exéter les de'crets d'une puissance injuste et QS bornes contre ton père, tes frères, tes rents et tes amis ? Ou tu les considères mme les défenseurs de la patrie !... De la trie, c'est-à-dire, de ce lieu où tu es né pour 1 malheur, où tu restes par force, où tu LS ni liberté, ni sûreté, ni propriété inviola- »; et alors pourras-tu regarder comme hono- 31e la défense d'un tel pays et du tyran qui atinuellement le détruit et l'opprime beauiip plus que ne pourrait le faire l'ennemi e tu combats 1 n'est-ce pas empêcher enfin

autre tyran de le délivrer du tien ? que ut te prendre ce second tyran que l'autre ne it déjà ravi? Au contraire ce nouveau tyran, r une ruse nécessaire, ne devra-t-il pas te liter d'abord plus doucement que ton ancien litre ?

le conclus donc, et je dis que partout où il / a ni liberté, ni sûreté, il n'y a point de trie ; et que partout où il n'y a point de pae, celui qui porte les armes se livre au plus

et au plus infâme de tous les métiers. N'estpas vendre alors au plus vil prix sa propre lonté, ses amis, ses parents et son pro- 3 intérêt, et la vie et l'honneur, pour la plu» ateuse et la plus injuste des causes ?

CHAPIlïlE HUITIÈME

De la Religion.

Quelle que soit Topinion que l'homme s'est faite ou laissé donner des choses qu'il ne comprend pas, telles que l'âme et la divinité, cette opinion, dis-je, est souvent un des plus fermes soutiens de la tyrannie. L'idée que le vulgaire s'est généralement formée du tyran, ressemble tellement à celle que presque tous les peuples ont faussement conçue d'un Dieu, que l'on en pourrait induire que le premier tyran n'a pas été le plus fort, comme on a coutume de le supposer, mais bien le plus fourbe et le plus savant dans la connaissance du cœur humain, et dés lors le premier à leur donner une idée quelconque de la divinité. C'est pour cela que parmi la plupart des peuples, la tyrannie religieuse a enfanté la tyrannie civile. Souvent elles se sont réunies sur la tête d'un seul, mais jamais elles n'ont manqué de se prêter des secours mutuels.

La religion païenne, en multipliant sans fin le nombre des dieux, en faisant de l'Olympe une espèce de république, en soumettant Jupiter lui-même aux lois du Destin, en lui faisant respecter les usages et les privilèges de la cour céleste, devrait être, et fut, en effet, très favorable à la liberté. La religion judaïque.

ensuite les religions chrétienne, mahométane, qui admettent un Dieu seul, maître terrible et absolu de toutes choses, devaient être, ont été et sont toujours beaucoup plus favorables à la tyrannie.

Je passe légèrement sur ces choses, qui ne m'appartiennent pas, et que d'autres ont dites avant moi. Je reviens à mon sujet, et je n'examinerai entre les diverses religions que la nôtre, et seulement par rapport à son influer ce sur les tjTannies européennes.

La rehgion chrétienne , qui est celle de presque toute l'Europe, n'est pas, par sa nature, favorable à la liberté; mais la religion catholique se montre tout à fait incompatible avec la liberté : il suffira, je crois, pour prouver la vérité de la première de ces propositions, de démontrer qu'elle n'appelle, nexhorte, ni ne conduit les hommes à la liberté ; et cependant les hommes devraient recevoir la première impulsion vers un objet si important de la religion elle-même, puisqu'il n'y a rien qui ait tant de pouvoir sur leur âme, qui grave plus fortement dans leur cœur telle ou telle opinion, et qui les excite si puissamment à exécuter de grands desseins.

En effet, dans l'antiquité païenne, Jupiter, Apollon, les Sibylles, les Oracles, commandaient à l'envi aux divers peuples qui les adoraient l'amour de la patrie et de la liberté. Née chez un peuple esclave, ignorant et déjà entièrement subjugué par des prêtres, la religion chrétienne ne sait qu'ordonner la plus aveugle obéissance, et elle ignore jusqu'au

DE LA TVRANMBi Q

nom de la liberté; et le tyran, prêtre ou laïque, est par elle assimilé à un Dieu.

Si ou examine de quelle manière elle se propagea, on verra qu'elle pénétrait et se fixait plus facilement sous les tyrannies que dans les republiques. Elle ne put s'établir dans l'empire romam que lorsque la tyrannie militaire eut entièrement détruit la liberté : et à la chute de cet empire , les nations barbares qui d'abord occupèrent, et qui s'établirent depuis dans l'Italie, dans les Gaules, en Espagne et en Afrique, sous leurs divers commandants, embrassèrent peu après la religion chrétienne ; et il me paraît qu'en voici la raison : ces conducteurs d'hommes voulaient rester tyrans, et leurs peuples, habitués à être libres quand ils n'étaient pas en guerre, ne voulaient pas obéir autrement que comme des soldats à leurs capitaines, et jamais comme des esclaves à leurs maîtres. Le christianisme vint se mêler dans cette disparité d'humeurs, comme un moyen par lequel on pouvait persuader au peuple la nécessisé d'obéir, et par lequel on assurait l'empire aux capitaines devenus tyrans dans le cas où ils voudraient accorder aux prêtres une partie de leur autorité. Pour preuve de ce que j'avance, il suffit d'observer que la partie de ces nations du nord restée pauvre, simple et libre dans ses forêts natives, a été le dernier peuple de i'iiurope qui reçut la religion chrétienne, plus encore par la violence que par la persuasion.

Le peu de nations éloignées de l'Europe qui la reçurent j furent forcées presque tQti'

jours par la crainte et la force, par exemple, comme dans les div^erses contrées de l'Afdque et de r.\mévi(|îie, mais on peut manifestement conclure du fanatisme féro(îe avec lequel elle était reçue et emljrassée à la chine, et encore plus au Japon, combien elle eût germé et prospéré sous les tyrarjnies de ces deux pays. Le trop grand nombre d'abus qu'elle renferme forcèrent, avec le temps, quelques peuples, beaucoup plus salies qu'enthousiastes, à la modérer, en la dépouillant de beaucoup de superstitions funestes; et ces peuples, distingués ensuite par le titre d'hérétiques, s'ouvrirent par un tel mo^en une route à la liberté. Elle revint parmi eux après avoir été longtemps bannie de l'Europe, pour y apporter le bonlieur. Les Suisses, la Hollande, quelques villes d'Allemagne, l'Angleterre et l'Amérique, nous prouvent cette vérité. Mais les peui)ies qui, n'osant pas mettre un frein à cette religion, voulurent la conserver entière, se privèrent pour toujours des moyens de reconquérir leur liberté, lorsque je dis entière, ce n'est pas cependant comme elle avait été prèchée par Jésus, mais telle que l'art, le mensonge et la violence l'avaient défigurée dans la bouche de ses successeurs. Je ne produirai pas maintenant toutes les raisons, mais les principales pour lesquelles il me paraît presqu'imp(-'ssible qu'un état catholique puisse vraiment devenir libre, ni se conserver tel, en restant catholique.

Le culte des images, la présence réelle dans l'Eucharistie et les autres points dogmatiques ne sont pas certainement ceux qui, crus ou

non, influent sur la liberté politique; mais le pape, mais V inquisition, le vurgatoir^, la confession, le mariage rendu sacrement indissoluble, et le célibat des religieux, voUà les six anneaux de la chaîne sacrée qui donnent: à la chaîne profane une telle force, qu'elle devient plus pesante et plus difficile à rompre. En commençant par la première de ces choses, je dis qu'un peuple qui croit qu'il peut y exister im homme qui représente immédiatement Dieu, un homme qui ne peut jamais errer, un tel peuple est certainement un peuple stupide ; mais si, ne le croyant pas, il vient à être tourmenté, forcé et persécuté par une force supérieure et effective, il arrivera que cette première génération d'hommes croira au pape par crainte, leurs fils par habitude et leurs petits-fils par stupidité. Voilà de quelle manière un peuple qui reste catholique doit nécessairement, par l'influence du pape et de Vinquisition, devenir le plus ignorant, le plus esclave et le plus stupide des peuples.

Mais, me dira-t-on, les hérétiques croient cependant à la Trinité, et cette Trinité, aux yeux du sens commun, paraît une chose certainement encore plus absurde que celles énoncées ci-dessus ; les hérétiques ne sont donc pas moins stupides que les catholiques. Je réponds que les Romains aussi croyaient au vol et au becqueter des oiseaux, ce qui était plus puéril et plus absurde , et cependant les Romains étaient grands et libres , ils T\e devinrent stupides et vils que lorsque, dépouillés de leur liberté, ils crurent à I'infams DIVINITÉ DE CÉSAR, d'Augustc ct dcs autres ty-

rans plus méchants qu'eux encore. C'est pourquoi notre Trinité ne pouvant tomber sous les sens, qu'on y croie ou non, elle ne peut influer jamais sur la Tie politique. Mais l'autorité plus ou moins grande d'un homme, l'autorité illimitée sur des choses de la plus haute importance, l'autorité qui se oache, qui se couvre du manteau sacré de la religion, entraîne des conséquences bien grandes, des conséquences telles enfin, que tout peuple qui croit ou admet une telle autorité, se rend esclave pour toujours.

Admettre cette autorité sans y croire me paraît une de ces contradictions humaines si répugnantes à la saine raison, qu'elle ne peut durer longtemps ; et cette non-croyance étant générale dans presque toute l'Europe catholique, il n'est pas nécessaire d'en parler davantage. Mais les peuples qui admettent l'autorité du pape, parce qu'ils y croient comme nos ancêtres et quelques nations présentes de l'Europe , croient nécessairement ou par crainte, ou par ignorance, ou par stupidité ; s'ils croient par ces deux dernières raisons, il est clair qu'une nation stupide et tout à fait ignorante ne peut , dans l'état présent des choses, être libre ; mais si la force est la seule cause de la croyance des peuples, qui est-ce qui peut leur inspirer cette crainte? Ce n'est pas certainement l'excommunication du pape, puisqu'ils n'y ont plus de foi. Ce n'est donc que par la force qu'ils sont réduits à feindre une croyance qu'ils n'ont plus. Et par quelle force, par quelles armes ? Ce sont la force, les armes et la violence du tyraa qui

îss opprime politiquement et religieusement. Ainsi ces peuples étant forcés de craindre l'oppression *ie celui qui les gouverne relativement à une chose qu'ils devraient être libres de croire ou de ne pas croire, il en résulte que celui qui les commande est nécessairement tyran, et que les peuples qui sont obligés de céder à une pareille croyance, inspirée par la force, ne t^ont et ne peuvent jamais être libres. En eâet, ni Atliénes, ni Sparte, ni Rome, ni les autres républiques libres et éclairées, ne forcèrent jamais les peuples à croire à l'infaillibilité des oracles, et beaucoup moins à se rendre ti-ibutaires et aveuglément esclaves d'un sacerdoce étranger.

L'inquisition, ce tribunal affreux, dont le nom suffit pour faire dresser les cheveux d*horreur, subsiste cependant encore, avec plus ou moins de puissance, dans tous les pays catholiques. Le tyran s'en sert à son gré; il augmente ou restreint son autorité suivant le besoin qu'il en a; mais cette autorité des p -êties et des moines, c'est-à-dire de la classe la plus cruelle, la moins soumise aux liens de la société et la plus lâche en même temps, quelle influence pourrait-elle avoir par elle-même? quelle terreur pourrait -elle inspirer aux peuples si le tyran ne rassist?iit et ne l'investissait de sa propre force effective? Or, ime foice qui soutient un tribunal injuste et tyranniqne n'est certainement n! juste ni légitime : ou rt^^ne l'inquisition, règne indubitablement la tyrannie; où domine le catholicisme, l'inquisition existe ou peut exister à tous moments; il est donc impossible qu'un

peuple soit tout à la fois et catholique et ibre.

Que dirai-je maintenant de la confession ? re ne dirai pas ce que tout le monde sait bien, jue la certitude d'obtenir le pirdon de toute 'spèce d'iniquité, en la confessant seulement, îst plutôt un encom'agement qu'un frein pour e crime. Je ne parlerai pas de beaucoup d'auires inconvénients, qui dérivent journellement ît manifestement de l'usage et de l'abus d'un tel iacrement ; je me contenterai de dire seulement ju'un peuple qui confesse ses actions, ses pa- •oles et ses pensées à un homme, en croyant es révéler par ce moyen à Dieu; qu'un peu- )le qui, parmi ses autres péchés, est forcé de îonfesser, comme un des plus grands, jusqu'au )lus petit désu* de secouer le joug injuste d-e a tyrannie, pour se mettre dans une libellé laturelle et discrète ; je dirai qu'un tel peu- )le ne peut être libre et ne mérite pas de 'être.

La doctrine du purgatoire, en même temps

;ause et effet de la confession, ne contri-

)ue pas peu à appauvrir, et par conséquent à

•endre esclave le peuple catholique. Pour ra-

theter de ce lieu d'esclavage lem-s pères et

purs parents, ils donnent aux prêtres, dans

[espérance d'in être aussi ré limés par leurs

Isou petits- flls, non-seulement leur superflu,

lais encor<^ très souvent leur propre néces-

ùre. De là la richesse immense des orêtres ;

3 leur richesse naît leur connivence avec le

Tan, et de cette double conjuration la double

; universelle servitude. De là le peuple pau-

■e dans tout gouvernement, devenu plus

pauvre encore par le moyen de cette tyrannie catholique, doit devenir tellement abruti, qu'il ne pensera pas et n'osera jamais essayer de se rendre libre. Les prêtres, au conti-aire, de pauvres qu'ils devraient être, sans mendier cependant, devenus, par le moyen de leur purgatoire, très riches, et par là plus nombreux et plus orgueilleux, sont toujom's, dans chaque gouvernement inclinés ou même forcés par leurs richesses immenses et illégitimes à se liguer avec les oppresseurs du peuple, et à devenir eux-mêmes ses oppresseurs pour les conserver.

De rindissolubihté du mariage, devenu sacrement, il résulte palpablement ce grand nombre de maux politiques, que nous voyons journellement se multiplier sous nos tyrannies. Des mauvais maris, des femmes plus méchantes encore, des pères détestables, des fils dénaturés, et tout cela parce que cette indissolubilité forcée, au lieu de resserrer les liens domestiques et de les adoucir, en les perpétuant, ne fait que les corrompre et les dissoudre entièrement.

Et de même, enfin, que ces mariages que la force a rendus perpétuels ne produisent ni bons maris, ni femmes fidèles, ni pères sensibles, de même aussi les prêtres catholiques condamnés, par la force, à un célibat perpétuel, ne peuvent se montrer ni bons fils, ni "bons frères, ni bons citoyens ; car, pour coniiaître et exercer vertueusement ces trois états, il est trop nécessaire de connaître, par expérience, les tendres sentiments qui doivent naître dans le cœur d'un père et d'im époux.

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Des raisons que j'ai exposées jusqu'ici, il me paraît clairement résulter qu'un peuple catholique, déjà subjugué par la tyrannie, peut difficilement se rendre libre et rester véritablement catholique. Pour en donner un seul exemple, choisi parmi tous ceux que je pourrais fournir dans la révolte des Pays-Bas, les provinces pauvres qui n'avaient pas engraissé leurs prêtres et qui avaient pu se faire hérétiques restèrent libres ; celles qui étaient riches, surchargées d'abbés, d'évêques et de moines, restèrent catholiques et esclaves, Voyons maintenant si un peuple qui se trouve tout à la fois libre et catholique peut se maintenir longtemps l'un et l'autre.

Il est certainement très difficile de croire qu'un peuple sujugué par toutes les erreurs politiques qui sont commandées par le catho- Rcisme puisse jouir de la liberté politique; mais quand même il en jouirait, la conservation en devient pour lui une chose impossible. Un peuple qui croit à l'autorité infaillible et illimitée du pape est déjà entièrement disposé à croire à celle d'un tyran, qui joint à des forces plus réelles et plus effectives celle des excommunications de ce même pape. Comment ne le persuadera-t-il pas ou ne le forcera-t-il pas à obéir à lui seul dans les choses politiques, comme il obéit au pape en matière de religion? Un peuple qui tremble sous l'inquisition, à bien plus forte raison, doit trembler sous les armes qui prêtent leur force à l'inquisition. Un peuple qui se confesse de cœur peut-il ne pas être toujours l'esclave de celui qui peut ou non l'absoudre? Je ©retends même que, s'il

n'y avait p^s de tyran laique, bientôt il en sortirait un de la classe même des prêtres; mais dans tovs les cas, les prêtres seront toujours prêts à approuver et à défendre le tyran qui s'élèvera, dans l'espoir d'obtenir de lui, en échange de leurs secours, le droit de tromper les peuples. — Une chose qui se prouve par des faits, c'est que, dans les demi-républiques italiennes, les prêtres ont moins concentré de pouvoir et de richesses que sous la tyrannie absolue d'un seul. Un peuple enfin où les chefs de famille se dépouillent de leurs biens au détriment de leurs parents, même de leurs enfants, pour enrichir des prêtres célibataires, doit devenir, avec le temps, tellement pauvre et misérable, qu'il sera la proie de quiconque voudra le conquérir ou le rendre esclave.

Je ne sais si l'on doit au sacerdoce la première invention de respecter le despotisme politique comme une chose sainte et sacrée, ou bien si le despotisme a créé cette idée en faveur du sacerdoce. Quoi qu'il en soit, cette idolâtrie réciproque et mensongère est très ancienne, puisque nous voyons dans l'Ancien Testament, les prêtres et les rois se donner tour à tour le titre de sacrés; mais jamais ces deux races usurpatrices n'ont appelé sacrés les droits naturels et incontestables des sociétés humaines. La vérité est que presque tous les peuples de la terre ont été, sont et seront peut-(^tre xuînheureusement toujours pressés et dominés par ces deux classes d'hommes, qui, quoique se reconnaissant réciproquement pour iniques et oppressives, n'en continuaient pas moins à se faire respecter comme sacrées.

Leurs crimes ont été quelquefois dévoilés; le peuple les a souvent abhorrées, mais hélas! il les a toujours adorées comme divines.

Une vérité bien reconnue, c'est que dans notie siècle lei catholiques actuels ne croit-nt que très peu au pape, que rinquisiticni religieuse a perdu beaucoup de sa force, qu'il n'y a plus que les idiots qui se confessent, qu'on n'achète plus désormais d'induig-ence, sinon de quelques voleurs religieux et vulgaires. Mais à présent, chez les catholiques, la milice, la seule milice, tient facilement lieu et du pape, et de la confession, et des aumônes du purgatoire, etc., c'est-à-dire que le tyran obtient maintenant par la terreur qu'inspirent ses nombreuses armées les mêmes eliets qu'il obtenait ci-devant de la superstition et de l'ignorance absolue de ses peuples. Peu lui importe a présent qu'on croie ou qu'on ne croie pas en Dieu ; il suffit au tyran qu'on croie en lui, et, pour aider à cette croyance, plus avilissante et bien moins consolante pour nous, il emploie la persuasion qui résulte des armées permanentes qu'il solde à nos dépens.

Il y a cependant encore en Europe quelques tyrans qui, pour couvrir leurs œuvres du masque de l'hypocrisie, se déclarent les soutiens de la religion, soit pour se faire passer pour pieux, 5uit pour plaire à la majorité qui, jusqu'à présent, y croit encore et la respecte. Tout tyran prudent et rusé doit se conduire ainsi, soit pour ne passe priver, par une incrédulité inutile, de cette branche précieuse de l'autorité absolue qui naît de la fureur des prêtres dirigée par lui, et, vice versa, de la

sienne dirigée par eux ; soit qu'il craigne, en se conduisant autrement, qu'un fanatique religieux ne vienne à remplir les devoirs d'un fanatique de la liberté , et ces fanatiques religieux sont moins rares, beaucoup plus audacieux que les autres. Pourquoi les fanatiques de la liberté sont-ils plus rares? C'est que le nom de la religion est dans toutes les bouches, tandis que celui de la liberté n'est que dans celles d'un petit nombre et presque dans le cœur de personne.

Le plus sublime et le plus utile de tous les fanatismes, celui qui produirait des hommes plus grands que tous ceux qui ont existé, serait le fanatisme qai créerait et propagerait une religion dont le Dieu ordonnerait, sous les peines futures et présentes les plus graves, à tous hommes d'être libres. Mais les hommes qui soufflaient le feu du fanatisme dans le cœur des autres n'étaient presque jamais fanatiques eux-mêmes, et ils avaient trop d'intérêt a, leur annoncer une religion et un Dieu qui commandassent sévèrement aux hommes d'être esclaves.

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