CHAPITRE IX
BICUAT ANATOMISTE.
1. — De Bordeu et dp ses rei-lierches sur le tissu muqueux '.
Bichal, dans son Traité des membranes, rendlrèsnoblement à Pinel ce qu'il lui a dû : « M. Pinel a « établi, dit-il, d'après les caractères variés que « prend l'inflammation sur chaque membrane, un « judicieux rapprochement entre leur structure « différente et leurs différentes affections ; c'est en « Usant son ouvrage que l'idée de celui-ci s'est pré- M sentée à moi-. » f
D'un autre côté, M. Cuvier, dans son Eloge de Pinel, félicite ce grand maître « d'avoir excité le « génie d'un pareil élève ^. »
Et je trouve tout cela très-bien. Mais comment se fait-il que Bichat et M. Cuvier oublient Bordeu ? A propos d'anatomie générale, peut-on oublier le
1 . Recherches sur le tissu muqv/nix ou l'organe cellulaire, Paris, 1767.
2. Truite' des membranes en général et des diverses membranes en particulier, p. 4, 1^^ édition, Paris, an viii (1800).
3. « Au milieu des témoignages que nous rendons des services « que la science a dus à M. Pinel, ce serait une grande omission « que d'oublier celui d'avoir excité le génie d"un pareil élève. » Cuvier, Eloge historique de Pinel.
traité de Bordeu sur le tissu muqueux? C'est par ce beau traité que l'anatomie générale commence. Que fait Bichat dans son traité CCAnatomie générale? Il prend chaque tissu l'un après l'autre, et l'étudié à part et dans son ensemble ; c'est ce qu'avait fait Bordeu pour le tissu muqueux. D'où vient même ce nom de tissu, ap'pliqué aux parties primitives et simples, aux parties qui, parleur réunion, forment les parties composées? IlvientdeBordeu:/?ec/iercAe5 sur le Tissu muqueux ou cellulaire.
Bordeu prend le tissu muqueux ou cellulaire et le suit dans toutes les régions où il se trouve, dans toutes les parties où il pénètre ; il le voit d'abord formant, sous la peau, une couverture générale, un grand sac, qui enveloppe le corps entier; il voit ensuite ce grand sac se diviser en trois autres : un pour la tète et le cou, un pour la poitrine et le tronc, et un' pour les membres.
1. Ou, plus exactement, quatre : uu pour chaque membre. Recherches sur le Tissumuqueux , etc., p. 746 {Œuvres complètes de Bordeu). « Le tisssu cellulaire, dit Bordcu, entoure chaque « muscle avant de passer outre, c'est-à-dire qu'il fait le tour du « muscle et forme sa membrane commmie... Ces membranes « communes sont comme des poches particulièies; elles se joi- « gnent par leur surface externe... enfin, chacune de ces poches «particulières, qui recouvrent les muscles, tiennent par leurs « cavités à une prodigieuse quantité d'autres qui vont servir de « gaine aux différents faisceaux de fibres auxquels elles servent
Et ce n'est pas tout: de même que le corps entier a sa couverture générale, son grand sac, chaque organe, chaque partie d'organe a aussi sa couverture particulière, son enveloppe propre. Chaque muscle a son enveloppe commune, et chaque fibre musculaire a son enveloppe propre; chaque nerf a son enveloppe commune, et chaque filet nerveux son enveloppe propre ; chaque glande a son enveloppe commune, et chaque grain glanduleux son enveloppe propre, etc., etc.
En un mot, le tissu muqueux, partout continu, pénètre partout,- se glisse partout, donne à chaque partie sa gaine ou son enveloppe, les unit à la fois et les sépare : vaste atmosphère dans laquelle toutes les parties sont plongées, qui en entoure tout l'extérieur et qui en remplit tous les interstices.
Je viens de me servir du moi atmosphère: c'est l'expression même dont se sertBordeu', et dont Bicliat le loue.
« Toutes les parties du corps, dit Bichat, sont « environnées de tous côtés d'une couche celluleuse
« d'enveloppe, comme la gaine, qui leur donne missance, le fait « par rapport au corps de tout le muscle. » Recherches sur le Tissu muqueux, etc., p. IM.
1. « L'organe cellulaire peut être comparé à une sorte d'at- « mosphère... Le département d'un crgane n'est autre cliose que « sou atmosphère cellulaire. » (P. 7j-2. )
« plus OU moins abondante, qui leur forme, selon « l'expression heureuse de Bordeu, une espèce « d'atmosphère particulière, atmosphère au milieu « de laquelle elles se trouvent plongées '.... »
Bichat trouve donc bien l'occasion de citer Bordeu, quand il veut ; et, s'il le cite pour une expression heureuse, il aurait bien pu le citer pour une idée principale et primordiale, pour l'idée qui lui a ouvert, à lui Bichat, la route de l'étude séparée des tissiis, et par conséquent de son Traité des Membranes, et par conséquent encore de son Ana~ tomie générale.
Je vais plus loin, et j'ajoute que Bordeu a servi Bichat jusque par ses erreurs. Faute d'une analyse assez exercée, Bordeu confond le tissu séreux avec le cellulaire; il ne voit dans le péritoine^ dans la plèvre, etc., que des productions de ce dernier lissu; mais par là même, par la description admirable de ces membranes, de ces poches '^, comme il les appelle, il devance Bichat dans l'élude du tissu séreux, et, si je puis ainsi parler, il le lui indique.
i. Anatomie générale, t. !'='■, l^e édition, p. 22.
2. « Le péritoine n'est qu'une espèce de poche très-lisse et trèsce polie dans sa face interne... » (P. 743.) « La plèvre est formée <( par deux sortes de poches... Il en est de ces poches comme de « celles du péritoine; elles ne sont que des portions du tissu cel- « lulaire... » (P. 745.)
Enfin Bordeu, par une cireur d'un autre genre, nous dit que : « l'organe cellulaire est, de toutes les « parties du corps, la plus étendue, celle qui a « le plus d'usages, celle qui nourrit tous les or- « ganes'.... « Et Bichat, dans un de ses Discours inédits , que j'ai sous les yeux , s'exprime ainsi : c( L'étendue du tissu cellulaire , les fonctions qu'il « remplit à l'égard de tous les organes qu'il enve- « loppe, et que peut-être il nourrit'.... » Ici Bichat se trompe avec Bordeu : il n'en savait pas encore assez pour en profiter en le corrigeant.
Mais laissons- nous, un moment, le loisir d'une réflexion. Comment Bordeu va-t-il se mettre en tête que c'est le tissu cellulaire qui nourrit les autres organes? Parce que, tout Bordeu qu'il est , il partage les préventions de son temps contre la circulalion. Ne pouvant plus la nier (au beau milieu du xvm'' siècle, c'eût été trop tard), il cherche du moins, autant qu'il peut, à en diminuer l'hnportance; il fait ce que chacun faisait alors à Paris et à Montpellier; il fait tous ses efforts pour se passer de la circulation dans ses théories; il oppose à la théorie de la circulation^ ce qu'il ap-