HISTORIQUE DU SUJET
Il faut remonter très loin pour trouver dans l’histoire de la médecine des traces des premières applications sérieuses de la thérapeutique en général. Il est tout aussi malaisé de savoir à quelle époque on eut l’idée de donner des médicaments par le rectum. Dans ces recherches il faut s'attendre à voir la fable et la légende prendre et jouer le principal rôle.
Faut-il croire, comme Pline, Plutarque et Gallien, l’assurent, que l’idée des lavements fut suggéréeaux Egyptiens par l’Ibis et la Cigogne. Ces deux animaux ayant un bec d’une longueur telle qu’ils pouvaient facilement entrer dans l’anus et y introduire des liquides capables de laver parfaitement les intestins.
Quoi qu’il en soit de l’origine plus ou moins fabuleuse du clystère, il paraît certain que les Egyptiens, dès l’antiquité la plus reculée, connaissaient l'usage des lavements.
Dans un papyrus hiératique déchiffré par un savant français, M. Chabras, les connaissances thérapeuti-
ques des Egyptiens sont longuement exposées. Ils
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n'ignoraient point les vertus des lavements et ils les prescrivaient fréquemment en y adjoignant les laxatifs per os.
Be plus tout Egyptien, soucieux de suivre les prescriptions religieuses (et à l’origine les prêtres détenaient toujours entre leurs mains toutes les connais. sances médicales et s’en réservaient la pratique, réunissant ainsi la religion et l'hygiène), devait chaque mois se purifier le corps pendant trois jours à l’aide des vomitifs, des purgatifs et des lavements. On pensait alors que la plupart des maladies dérivaient de l’intempérance et de la présence des crudités dans les premières voies. Si l'on passe des Egyptiens, dont la civilisation pendant des siècles a été fort remarquable, si l’on passe aux Israélites ou aux Hindoux, on n'apprend que fort peu de choses sur la pratique des lavements.
Moïse qui paraît avoir été un hygiéniste remarquable pour son temps ne semble pas avoir prescrit les Javements. Quant aux Hindoux, ils professaient une grande aversion pour ce genre de médication.
Dans l'Histoire de la médecine de Sprengel, traduite en français par Jourdan, l'auteur traite avec mépris la science thérapeutique des anciens Chinois. Les lavements, en particulier, leur étaient inconnus. Dans les femps plus rapprochés ils n'avaient recours à ce genre de pratique qu’à la dernière extrémité.
Il faut abandonner l'extrême Orient et revenir à la Grèce et à son illustre médecin Hippocrate pour
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trouver le premier clinicien en même temps que le premier thérapeute digne de ce nom. Dans ses ouvrages, le célèbre médecin de Cos donne de nombreuses formules de lavements. C'était dans un but souvent simplement hygiénique qu’il ordonnait d’exonérer l'intestin. Il prétendait qu'il faut toujours, quand il s’agit de déterminer une évacuation, choisir la voie que la nature suit ordinairement, mais commencer d’abord par lubrifier cette voie et disposer les humeurs à être expulsées. La plupart des formules de lavements laissées par Hippocrate sont plutôt des lavements hygiéniques, nous l'avons déjà dit; quelques-uns, cependant, restent plutôt franchement médicamenteux.
Dans certaines affections chroniques de l'intestin, Asclépiade passe pour avoir ordonné les lavements irritants. Après lui Celse employait aussi les lavements dans les affections cérébrales à titre de révulsif, et encouragé sans doute par le succès de cette médication il s’est plu à en tracer minutieusement les préceptes. |
Les Romains n'ont rien ajouté d’original aux connaissances médicales en honneur en Grèce : leurs médecins, dont quelques-uns furent très célèbres, on le sait, suivaient les errements de leurs maîtres grecs dont la réputation se continua jusque dans les derniers temps de la décadence latine. Avec la chute de l’empire romain les sciences, comme les lettres, changent de milieu ou disparaissent.
Quand la civilisation arabe donna un puissant
essor aux progrès des sciences de toutes sortes, la médecine, elle aussi, eut sa part et la thérapeutique se renouvela. Malheureusement quand il s’agit des lavements les médecins arabes trouvèrent des adversaires dans les textes religieux. La thèse inaugurale de M. Édouard Colson, souvent citée, a résumé ce débat très curieux : « L'iman Amed, écrit-il, a établi « des textes qui désapprouvent comme chose repré- « hensible le lavement que n’exige pas une circons- « tance indispensable ; tandis que d’autres autorités « respectées, telles que Djarab, Mouhyaheb, Hacan, « Taour, Amir, et nombre d’autres, déclarent que « le clystère n’est point repréhensible. D’après Khal-
lah, le second Kalife Omar considérait le clystère
comme chose à tolérer : J'ai questionné, dit Dja-
ber, Mohamed, fils d’Ali, au sujet des lavements,
« il n’y a rien de mal, me répondit-il, à en prendre, « c’est un médicament comme un autre. Enfin, « Abou-Bekr-et-Mourouji, parlant au père dAbd- « Allah des avantages des clystères, lui pose cette « question: prendre un lavement, est-ce rompre le « jeûne ou non? À ce sujet, conclut Colson, les « casuistes diffèrent d'opinion. »
Pour terminer cet aperçu des idées médicales des Arabes qui se trouvèrent ainsi en conflit avec les autorités religieuses il est assez curieux d’ajouter le fait suizant qui montre la répugnance des Arabes, anciens ou modernes, pour tout ce qui est médication rectale. On raconte que pendant sa détention au château d'Amboise, Abd-el-Kader, s'était trouvé
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SEL ar subitement indisposé ; le médecin appelé avait prescrit des Javements. Mais Abd-el-Kader refusa de se prêter à l'ordonnance et il resta inflexible ; devant les prières de son entourage il s’écria : Que la volonté de Dieu soit faitel mais il ne prit pas le lavement.
En France, heureusement pour les apothicaires du siècle de Louis XIV, les autorités religieuses ne jugèrent pas à propos de secouer la poussière des vieux textes pour arrêter la folie du clystère.
Dans le « Journal de la santé du roi », on peut voir que ies médecins de Louis XIV usèrent et abusèrent des lavements. On comprend les attaques de Molière quand on songe à l'engouement déraisonnable dont jouissait cette médication.
La princesse Marie-Adelaïde de Savoie, la duchesse de Bourgogne, fut célèbre au dire de Saint- Simon pour la facilité et la grâce avec lesquelles elle se prêtait à l'administration du clystère. C'était pour elle habitude indispensable comme pour nos morphinomanes la seringue de Pravaz. Même en présence du roi, elle possédait le talent de prendre secrèlement son lavement. Sa femme de chambre, l'indisbensable Naneïte, sous le prétexte le plus banal, un pli de robe à arranger, donnait à sa maîtresse le bienfaisant remède. Que la cour fûttolérante et que les courtisans aient su fermer galamment les yeux, cela est très probable, mais du moins la pratique du lavement en public était dans les mœurs. Et Saint-Simon s'étonne encore qu'avant d’aller au spec-
tacle la princesse prenait encore un lavement, sous
SSnvee le prétexte que la comédie était un « toujffoir » où la fraîcheur lui manquait : et elle aimait le clystère pour ses vertus rafraîchissantes et parce qu'elle l’emportait avec elle. L'étonnement de Saint-Simon paraît atteindre son comble quand il ajoute que la princesse gardaïit le lavement pendant toute la durée du spectacle.
C'était la belle époque pour les apothicaires, et le triomphe de la seringue, mais l'abus entraîna bientôt la réaction qui, il faut bien l’avouer, prit son origine dans le mécontentement des malades trop fortement écorchés par les mémoires des apothicaires. Les tribunaux durent se prononcer sur de véritables mais trop fortes notes d’apothicaires. De malheureux bourgeois eurent à répondre du paiement de mémoires de certaines livraisons de deux mille et quelques lavements administrés en deux ans. La cherté de la médication finit par en tuer la mode.
Les Jésuites, à leur tour, protestèrent non pas contre la chose, mais contre le mot. Pour eux l’expression ignoble de lavement succédait trop communément au vocable plus noble de clystère ; aussi employèrent-ils tout leur crédit auprès de Louis XIV, pour que le terne de lavement fût mis - au nombre des expressions malhonnèêtes. L'abbé de Saint-Cyran reproche au père Garasse de lavoir employé. — « Je ne men suis servi que comme synonyme de gargarisme, répondit celui-ci ; ce sont les apothicaires qui l’ont employé pour une chose
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plus basse. » — Enfin il fut arrêté qu’on substituerait le mot remède au mot lavement. Le roi luimême, d’après les observations du père Letellier, ne dit plus : Donnez-moi mon lavemént, mais donnez-moi mon remède. L’académie eut l’adresse d’insérer dans son Dictionnaire le mot remède avec sa nouvelle acception.
Il faut arriver au xvut® siècle pour constater un emploi du lavement dans un tout autre but que l'indication laxative. C’est à Helvétius, en effet, qu’on doit d’avoir le premier tenté l’essai de l’administration du quinquina par la voie rectale. Dans un de ses écrits, méthode pour guérir les fièvres sans rien prendre par la bouche, paru à Paris en 1746, il instituait le traitement des fièvres intermittentes par la voie rectale.
Quand on touche au xix° siècle on entrevoit enfin une époque d’études plus scientifiques de l’absorption par la muqueuse rectale et un emploi plus raisonné de cette panacée qui eut le nom de clystère.
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