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De la vraie democratie

Montesquieu , dans Y Esprit des Lois , a dit: « Le principe du gouvernement démocratique , « c'est la vertu ; » et il a employé tout un chapitre de son immortel ouvrage (liv. m, cliap. 3) à démontrer cette maxime, restée dans la science comme un axiome incontestable depuis que son génie l'a consacrée.

Voyons ce qu'il y a de profondeur et d'utilité dans une telle maxime.

Si elle est vraie, comme nous le pensons, quelle application peut- elle actuellement recevoir dans l'organisation de la démocratie française? La philosophie qui l'inspirait au xviii^ siècle , ne peut-elle pas aujourd'hui la féconder encore en montrant les véritables et solides

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conséquences qu'elle doit porter pour nous?

Si Montesquieu vivait de nos jours , il pourrait nous être suspect , à bon droit. Au milieu de tant de basses adulations dont le peuple, devenu roi, est l'objet, on pourrait prendre l'auteur de V Esprit des Lois pour un flatteur de plus , et un sophiste à dédaigner ou à redouter comme tant d'autres. Plus même son axiome serait louangeur, plus notre défiance serait légitime et prudente. Mais Montesquieu écrivait sous mie monarchie, il y ajustement un siècle , à un moment où aucun symptôme n'annonçait cette puissance souveraine du peuple et son irrésistilîle avènement. Le nouveau maître alors n'était pas même pressenti j car le génie , tout sagace qu'il est , ne peut deviner des secrets qui n'appartiennent qu'à Dieu ; et Rousseau, quoique plus démocrate que Montesquieu, ne se doutait pas davantage, en faisant la théorie du principe de la souveraineté nationale, que l'application de ce principe fût si proche. Il défendait une vérité sans penser qu'elle serait bientôt la loi d'un grand peuple, et qu'il prédisait un nouveau règne.

Nous pouvons donc croire à la sincérité de

Monlcsquicu ; nous pouvons rétudicr sans craindre de rencontrer dans son opinion une erreur inlcresséCjOU un mensonge. S'il se trompe, c'est à son insu ; et sa bonne foi n'est pas plus douteuse que son génie.

Bannissons également une autre crainte. La vertu sans doute est difficile à l'homme ; mais elle ne lui est pas inaccessil)le. Il y a bien longtemps que la sagesse antique nous a dit que « les Dieux ont mis la sueur en avant de la verce tu. » Mais si le chemin est pénible , il n'est pas infranchissable, et c'est la gloire des États aussi bien que des individus de le parcourir. Ce sont là de ces nobles entreprises qu'il est beau de tenter ; y succomber même est un honneur. Montesquieu n'a pas prétendu que toute démocratie fût nécessairement vertueuse ; il a dit seulement que pour durer toute démocratie devait l'être, et que la vertu était le solide aliment dont elle devait tâcher de se nourrir pour subsister longtemps. C'est un but éloigné, une espérance que Montesquieu nous montre 5 c'est à une lutte qu'il nous convie ; mais les combats qu'il nous propose sont de ceux qui font la grandeur et la prospérité des peuples.

Devant celte austère maxime, notre modestie n'a donc point à rougir; notre faiblesse n'a point à se décom-ager. Une nation peut être vertueuse, puisque Dieu a permis à Tliomme de l'être j et l'exemple même de plus d'un peuple illustre nous invite à répondre à l'appel des sages , en ne -désespérant point de mettre leurs conseils à profit.

Qu'a voulu dire précisément Montesquieu ? La vertu n'est-elle donc pas nécessaire à tous les États ? Quel est ce privilège de la démocratie ? Pourquoi seule est-elle soumise à cette condition, qui paraît cependant la condition générale de tous les gouvernements ? Le mal , à ses degrés divers , peut-il donc être pour quoi que ce soit un principe de conservation et de dm-ée ? Et le bien n'est-il pas la loi commune des sociétés humaines, comme il l'est de l'univers entier?

Montesquieu a distingué avec grande raison la nature des gouvernements et leur principe.

La nature d'une chose, c'est ce qui la fait être ce qu'elle est ; la natiu*e d'un gouvernement, c'est ce qui lui donne la forme particulière qu'il revêt. Voilà plus de deux mille ans que les philoso-

plies dcrantiquilé, échos du bon sens populaire, ont établi qu'il n'y a que trois formes possibles, trois natures de gouvernements. Le pouvoir dans les sociétés civiles ne peut être remis qu'aux mains d'un seul , ou de plusieurs , ou de tous. De là la monarchie , l'aristocratie et la démocratie , qui d'ailleurs peuvent dévier et se corrompre en substituant des intérêts particuliers à l'intérêt général , et devenir la tyrannie , l'oligarchie et la démagogie.

La nature de la démocratie, c'est donc d'êlrc le gouvernement de tous, de même que la nature de la monarchie ou royauté, c'est d'être le gouvernement d'un seul, et la nature de l'aristocratie, d'être le gouvernement de quelquesuns, qui visent à devenir, et sont même, souvent, les meilleurs parmi leurs concitoyens.

Mais il ne suffit pas qu'une chose, qu'un gouvernement soit de telle façon plutôt que de telle autre. Il faut , en outre , que cette chose , ce gouvernement ait en soi un principe qui fasse vivre et mouvoir sa nature, qui le fasse agir et durer. Montesquieu , demandant aux passions humaines ce ressort nouveau , prétend que le principe du gouvernement monarchique , c'est

l'honneur, quand le gouvernement est soumis à des lois régulières, et la crainte, quand il obéit à la volonté despotique et à l'arbitraire du souverain ; que le principe de l'aristocratie , c'est la modération ; et qu'enfin le principe de la démocratie , c'est la vertu.

N'examinons pas de trop près ces théories , en ce qui concerne la monarchie, le despotisme et les aristocraties. Repoussons la crainte , ce principe de bassesse et de dégradation ; laissons l'honneur, comme Montesquieu l'entend, pour ce qu'il vaut, « ce préjugé de chaque personne « et de chaque condition avec ses préférences « et ses distinctions » souvent si vames et si fausses ; ne nous arrêtons même pas à la modération, qui est pourtant une partie de la vertu sociale et individuelle ; allons tout droit à ce glorieux monopole que Montesquieu , sujet fidèle et servitem' illustre d'une monarchie , concède sans hésiter, et avec une sorte d'orgueil, à la démocratie , dont cependant il ne devait pas connaître l'empire encore lointain.

Pourquoi la vertu est-elle la loi spéciale de la démocratie ?

L'auteur de Y Esprit des Lois ne nous l'ap-

prend pas. Il nous dit bien « qu'il ne faut pas « beaucoup de probité pour qu'un gouverne- « ment monarchique ou un gouvernement des- « potique se soutienne, et que, dans un État « populaire , il faut un ressort particulier qui « est la vertu. » Il ajoute même que « le corps « entier de l'histoire confirme ce qu'il avance ; » et il invoque le témoignage « des politiques « grecs qui , vivant dans le gouvernement po- « pulaire , ne reconnaissaient d'autre force qui « pût le soutenir que celle de la vertu. » Oui , sans doute ; l'expérience qui parle dans l'histoire , et les politiques grecs qui parlent dans leurs ouvrages, trésors inépuisables qui peuvent toujours nous instruire , sont d'accord avec Montesquieu. Mais ces témoignages, tout admirables qu'ils sont , ne nous disent pas la cause vraie qui confère à la démocratie ce droit exclusif que ne partagent point avec elle les autres gouvernements, pour qui la vertu est une sorte de hasard et peut-être d'obstacle , tandis qu'elle est la vie même de l'état démocratique.

Cependant cette cause est bien simple, et elle sort de la nature même de ce gouvernement.

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Dans le gouvernement monarchique ou despotique, dans le gouvernement même de l'aristocratie , il y a nécessaii'ement , au-dessus de la foule des sujets ou des citoyens , une souveraineté factice, plus ou moins librement consentie, le plus ordinairement imposée , à laquelle ils obéissent et dont ils dépendent. Telle est la loi de l'État. Il faut s'y soumettre, qu'elle soit d'ailleurs ou ne soit point suivant la raison : on obéit à un homme ou à des hommes , même quand des lois plus ou moins équitables tempèrent et limitent leur pouvoir. L'arbitraire du chef ou des chefs règne dans ces gouvernements , parfois contre le gré même de ceux qui les dirigent.

Tout au contraire dans l'état démocratique, comme la souveraineté réside dans l'universalité des citoyens , tous égaux , tous membres de la même famille, il s'ensuit que le pouvoir supérieiu- ne peut être dans l'État que ce qu'il est dans les indi^^dus eux-mêmes. L'État doit nécessairement obéh' au mêîne principe que les hommes et les citoyens qui le composent : il ne peut pas en avoir un autre ; car à l'instant même, et par cela seul , il cesserait d'être ce qu'il est

et cliangcrait de nature. Or, la loi tlu citoyen , la loi de l'homme, c'est la vertu, non pas en ce sens qu'il soit toujours vertueux, mais en ce sens du moins qu'il s'efforce toujours de l'être. L'homme n'a qu'un mobile et qu'un principe : c'est le désir et la pensée du bien , avec toutes les incertitudes, si l'on veut, toutes les faiblesses , toutes les erreurs de sa nature faillible , mais aussi avec ces généreux efforts, cette constance inébranlable, ces sublimes instincts et cette claire conscience qui ont fait et feront dans tous les temps les honnêtes gens , les héros , les saints et les sages. Telle est la véritable loi de l'homme : telle est la loi de cette forme d'État où les hommes sont demeurés libres et souverains , et où ils n'ont point dû abdiquer, pour des motifs trop souvent invincibles et ignorés, entre les mains d'un seul ou de plusieurs maîtres.

Il n'y a donc point de place dans l'État populaire pour ces pouvoirs moyens , plus ou moins habilement imaginés, qui cachent presque toujours à l'État , dans les autres formes politiques, son véritable but, sa véritable loi. Dans la démocratie, l'État est placé

face à face , et sans aucun intermédiaire , puisqu'il n'en existe point, devant la loi morale ellemême , avec toutes ses difticultés : sa grandeur et ses bienfaits quand on l'observe , ses cbâtiments implacables quand on la viole ou même quand on la néglige. Dans la vie , c'est là aussi le juge équitable et sévère devant lequell'homme est placé. La démocratie a donc cet inappréciable avantage d'avoir pour règle unique la règle même que Dieu a voulu donner à l'humanité , règle sainte et périlleuse , qui explique à la fois et la juste gloire et les désordres des démocraties. Tant qu'elles sont restées fidèles à leur principe , elles ont offert au monde ces incomparables exemples qui feront l'éternel enthousiasme des nobles âmes; quand au contraire elles l'ont oublié et méconnu , l'anarchie avec tous ses désastres et toutes ses hontes a été leur inévitable partage. C'est également le sort de l'homme, le sort de l'individu, qui paraît se dégrader d'autant plus qu'il a semblé ffuelques instants plus vertueux et plus sage. Dans la démocratie, le citoyen n'a qu'un seul devoir ; c'est celui que la Providence impose à toutes ses créatures raisonnables et libres. Sous la monar-

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chic, sous le dcspolisme, sous l'aristocratie môme , le sujet a des devoirs de convention , à côté de ses devoirs naturels ; et ces devoirs tout arbitraires sont d'autant plus impérieux qu'ils sont plus factices. L'honneur, tel que l'ont parfois enlendu les monarchies, a sans doute inspiré de grandes actions; mais il a provoqué aussi bien des futilités et des extravagances. La crainte n'a jamais produit que ce qu'elle doit produire, c'est-à-dire, des lâchetés. A regarder ainsi les choses, la raison comprend et approuve jusqu'à certain point le noble orgueil des peuples libres et leur profond dédain pour les nations esclaves. On serait presque tenté de s'écrier avec le poëte athénien : « Oui , le Grec au « barbare a droit de commander, » si la liberté même ne s'abaissait en commandant à la servitude.

A l'autorité de Montesquieu, ajoutons-en une autre non moins imposante. Platon , jetant un plus vaste et plus profond regard sur les sociétés humaines, recherche dans sa République ce que c'est que l'État. Il ne s'inquiète guère des formes diverses que l'État peut revêtir et des dégradations dans lesquelles il peut se perdre ;

non pas qu'il ne les connaisse aussi bien que personne, mais il les néglige parce qu'il les dédaigne comme honteuses et comme inutiles. Ce qui l'intéresse surtout , c'est l'essence même de l'Etat, le caractère vrai de l'institution politique que se donnent nécessairement toutes les sociétés. Et l'essence de l'État , quelle est-elle pour la sagesse de Socrate et de Platon ? La pratique sociale de la justice. Le juste, voilà le but même de l'État. L'honneur et la crainte , si délicatement analysés par Montesquieu , sont des principes inconnus pour Platon , bien qu'il ait vu de son temps et des monarchies et des despotismes , parce que ce sont des principes faux. Or, la justice dans l'État, dans l'individu, ne se confond-elle pohit avec la vertu même ? Et cette base inébranlable que Platon donne à l'État par excellence , n'est-elle pas le fondement propre de la démocratie, comme l'entend Montesquieu, et comme on cherche à la pratiquer de nos jours?

Ainsi le principe de cet état particulier qu'on appelle la démocratie , est le prmcipe même de l'État en général ; et si l'auteur de X Esprit des Lois , par des théories incomplètes , nous laisse

jui milieu de la route , Platon et son incomparable maître nous conduisent jusqu'à la vérité tout entière.

Oui , la vertu est le principe de la démocratie; oui, le juste, en d'autres termes la vertu, est le principe essentiel de tout État qui mérite réellement ce nom ; et c'est se méprendre sur le but d'un gouvernement, quel qu'il soit, que de lui en supposer un autre. Mais la démocratie est le seul qui le reconnaisse et qui le poursuive.

J'avoue que Platon n'a pas pensé autant de bien de la démocratie , et qu'il serait peut-être étonné qu'on adressât , en son nom , de telles louanges à cette forme de gouvernement qu'il a si souvent critiquée. Mais Platon n'a connu que la démocratie athénienne ; et il n'est pas impossible d'imaginer une démocratie qui soit égale , en plus d'un point, à l'aristocratie même de sa République. Grâce au progrès des mœurs et de •.la vraie civilisation , on peut , au dix-neuvième siècle, espérer mieux d'une nation de trente-cinq millions d'âmes que le philosophe n'espérait des cinq mille citoyens de son État idéal. La démocratie peut aujourd'hui , par la prati-

que intelligente du système de l'élection , devenir le gouvernement des meilleurs ; et le principe sur lequel elle se fonde , si ce n'est le nom qu'elle porte, peut être aussi pour elle d'un favorable augure.

Acceptons donc la maxime de Montesquieu ; en la complétant à l'aide des doctrines platoniciennes , comprenons-en bien toute la grandeur et toute la fécondité ; et puisque Dieu a voulu que la vertu fût la loi de l'homme, soyons certains qu'il a donné aux gouvernements que nous formons les moyens d'atteindre ce noble but , comme il les a donnés aussi à chacun de nous. Ayons foi dans la démocratie, puisqu'elle môme a foi dans la vertu (1).

(1) Mégille, le Lacédémonien , fait cette remarque dans les Lois de Platon (llv. I, p. 45, trad. de M. Cousin) : « Ce qu'on dit communément des Atliéuiens que , quand « ils sont bons, ils le sont au plus haut degré, m'a tou- « jours paru véritable. Ce sont, en effet, les seuls qui ne « doivent point leur vertu à une éducation forcée; elle « naît en quelque sorte avec eux : ils la tiennent des dieux « en présent; elle est franche et n'a rien de fardé. » La vertu semblait naturelle à la démocratie athénienne, parce qu'Athènes avait développé le principe démocratique plus que toutes les autres cités grecques; et voilà aussi pourquoi Minerve (Athéné) , déesse de la sagesse , lui avait donné son nom.

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