CHAPITRE III
Des conséquences pratiques du principe de la vertu dans la démocratie.
D'abord, l'histoire des démocraties (l) atteste qu'elles sont à peu près le seul gouvernement qui se soit occupé comme il convient de l'éducation des citoyens. Ce qui se passe sous nos yeux , dans le sein de notre propre démocratie , nous prouve évidemment que c'est là mie loi générale, que notre nation accomplira mieux encore que toutes les autres, parce qu'elle est plus démocratique qu'aucune d'elles. Les républiques ont toujours sm>veillé avecla sollicitude la plus attentive l'éducation de leurs enfants : Athènes, Spaite , Rome , nous le montrent assez. Les
(1) L'histoire des démocraties. Quand on parle des démocraties antiques, il ne faut jamais perdre de vue les restrictions fatales dans lesquelles y était enchaînée la liberté. Tout ce qu'on dit de ces gouvernements, par rapport aux démocraties actuelles, ne s'applique jamais qu'à la société des citoyens, des hommes libres.
monarchies , au contraire , ont en général négligé ce soin capital.
Cettepréoccupation des démocraties se comprend et se justifie par le principe même sur lequel elles reposent. C'est dans les premières années de la vie qu'il faut former l'homme à la vertu et lui donner des mœurs ; car son âme, pure encore de tous les contacts qui plus tard pourront la flétrir , reçoit alors , et garde fidèlement les impressions profondes et salutaires. La vraie éducation est celle qui enseigne la vertu ; et parmi les philosophes , les plus grands et les plus sages sont ceux qui ont traité avec le plus d'étendue et de justesse cet inépuisable sujet. C'est que la démocratie, en soignant l'éducation de ses enfants , veille à son propre salut. Elle protège et conserve par là sa propre vie ; et l'ardeur toute maternelle qu'elle apporte à ce devoir sacré , est passionnée comme une sorte de défense personnelle. Il faut perpétuer la vertu pour que l'État subsiste ; il penche vers sa ruine, quand elle se relâche ; il meurt, quand elle lui manque. Qu'on demande à Montesquieu comment les démocraties s'abîment et finissent quand la vertu y est mise en oubli et que les
mœurs se dépravent ; l'on peut être assuré que CCS grandes défaillances des peuples que signale l'histoire , ont toujours été préparées par une négligence et de longues perversions dans l'éducation des citoyens.
Un trait non moins spécial des démocraties , c'est l'amour sans bornes de la patrie. La gloire des républiques anciennes , et leur grandeur , l'enthousiasme que nous inspirent et qu'inspireront toujours leurs exemples, n'ont point d'autre cause. Dans la démocratie , on n'aime pas seulement la patrie « comme la mère commune; » on l'aime surtout, bien que parfois sans le savoir, comme l'institutrice delà vertu. L'âme de l'homme est si naturellement faite pour le bien, qu'elle ne peut jamais donner qu'à lui ces irrésistibles dévouements. Le patriotisme a eu quelquefois , je ne le nie pas, ses erreurs et même ses crimes : en poursuivant le bien , il ne l'a pas toujours rencontré, parce qu'il reste toujours dans l'homme un fond de faiblesse, et qu'il se perd bien souvent par les sentiments mêmes qui lui ont été donnés pour le sauver. Mais ce n'en est pas moins le patriotisme, c'est-à-dire l'amour de la vertu, qui a fait
faire toutes les grandes choses dans les démocraties , qui a formé ces incomparables caractères , nos modèles et nos maîtres, que nous reproduirons sans doute , quand nos immenses sociétés pourront faire , pour l'universalité des membres qui les forment , ce que la patrie antique faisait pour ses rares citoyens. Le patriotisme est moins connu des monarchies , parce que la vertu principale du sujet est d'obéh' au monarque , et que l'homme ne se dévoue jamais que très-imparfaitement à l'homme. Ce n'est que dans une démocratie que le pliilosophe peut dire : « La patrie a plus de droits et « de respects à nos hommages , elle est plus au- « guste et plus sainte devant les Dieux et devant « les sages qu'un père , qu'une mère et que tous « les aïeux. Il faut respecter la patrie , même « dans sa colère; avoir pour elle plus de sou- « mission et d'égards que pour un père ; la rate mener par la persuasion , ou obéir à ses or- « dres ; souffrir sans murmurer tout ce qu'elle « commande de souffrir , fût-ce d'être battu ou « chargé de chaînes. Si elle nous envoie à la « guerre pour y être blessés ou tués , il faut y « aller : le devoir est là ; il n'est permis , ni de
« reculer , ni de lâcher |jicd , ni de quitter son « poste. Sur le champ de bataille, devant le « tribunal , partout , il faut faire ce que veut la « République , ou employer auprès d'elle pour « la fléchir les moyens que la loi accorde. En- « lin , si c'est une impiété de faire violence à un « père , à une mère , c'en est une bien plus « grande de faire violence à la patrie. » (Platon, Criton , p. 148, édit. de M. Cousin.) Croit-on que le sage d'Athènes, que Socrate , eût jamais tenu de la patrie un tel langage, si l'idée de la patrie ne se fût confondue dans son âme avec l'idée même de la vertu et du bien?
Par suite , il n'y a pas de gouvernement où l'obéissance aux lois puisse être plus complète que dans la démocratie. La loi n'y est pas seulement l'ordre donné par la patrie , qu'on respecte et qu'on aime, et par le magistrat qu'elle institue : c'est le jugement de « la raison devenue la règle commune de l'État. » Il y a de plus cet avantage dans les gouvernements libres, que les citoyens , chacun pour leur part individuelle, ont participé à la confection de la loi qui les régit. Mais ce n'est pas même une œuvre personnelle qu'ils défendent en lui obéissant :
c'est la voix de la vertu cfii'oii écoute et qu'on suit en se faisant « le serviteur de la loi. » La crainte n'entre pour rien dans cette soumission généreuse et volontaire. Socrate, dans la prison oîi l'attend la ciguë, préfère, pour rester un bon citoyen , la mort à la fuite ; il redoute de trouver au seuil de son cachot les Lois de la République élevant leur voix accusatrice, et lui reprochant sa désobéissance comme un attentat à la Tertu. Violer la loi, c'est manquer à la foi promise, même quand la loi se trompe dans ses applications et qu'elle frappe un innocent. Le juge alors est seul coupable, et c'est se rendre presque aussi coupable que lui que de se soustraire à son jugement inique , mais légal ; car la loi , comme l'a si bien dit Aristote , a c'est l'intelli- « gence sans les passions aveugles des hommes « qui la font ou qui l'exécutent. » {Politique, III, XI, 4.) Le premier et le plus immuable principe de la vertu, c'est de ne jamais faire le mal, et de ne pas même le rendre quand on l'a reçu. D'ailleurs, la vertu, fondée sur la sagesse et ses immuables croyances, n'a-t-elle pas toujours pour soi l'équité des Dieux ? Et que peut-on craindre des hommes, quand la mort même dont ils dis-
posent ne peut que combler les espérances de toute une vie?
Cette obéissance absolue à la loi , qu'on ne doit jamais clianger que par les voies de la douceur et de la persuasion , a cette autre conséquence admirable, que la démocratie est celui de tous les gouvernements où l'ordre peut être à la l'ois le plus assuré et le plus réel. L'ordre qu'on obtient par la terreur sous les gouvernements despotiques est factice, et n'est bon que'pour les esclaves ou pour des brutes. L'ordre vraiment digne de l'homme est celui qui s'allie avec la liberté, celui même qu'elle s'impose et qui vient d'elle, appuyé sur les principes inébranlables de la vertu et de la raison.
De cette obéissance à la loi sort une troisième conséquence politic{ue, qui se développe et qu'on n'apprécie complètement que dans les démocraties. Certainement on doit obéir h la loi sans résistance, sans murmure même ; mais ceci ne veut pas dire qu'on doive l'approuver dans tout ce qu'elle prescrit. La loi n'est pas infaillible; il faut donc la réformer quelquefois ; et comme toute violence est proscrite , et que le gouvernement démocratique est le seul qui puisse dire
légitimement que contre lui « l'insurrection n'est « jamais permise , » il ne reste que la discussion pour réparer le mal ou substituer à un bien devenu insuffisant un bien plus complet. La conscience dans l'homme n'abdique jamais ; et devant cet impartial et pacifique tribunal, le citoyen peut toujours citer les lois les plus augustes de son pays. Il faut donc dans la démocratie une liberté absolue de penser, une liberté absolue d'exprimer ce qu'on pense (l). Le citoyen doit à la patrie le fruit de ses méditations. Socrate passe sa vie , et la risque enfin , à conseiller ses concitoyens , qui le frappent sans le décourager. Il n'y a de limite aux conseils et aux critiques que la paix même de la] cité et l'existence de l'État. Voilà pourquoi la liberté de la presse tient une telle place dans tous les Etats modernes qui, en devenant libres, se rapprochent de plus en plus du gouvernement modèle, delà démocratie. 11 faut ajouter que, seule parmi les gouvernements, la démocratie peut
(1) Voilà comment « Athènes était l'endroit de la Grèce où l'on avait la plus grande liberté de parler, » comme Socrate le dit à Poliis, dans le Gorgias. ( Page 224, trad. de M. Cousin.)
admettre la liberté do discussion dans tonte sa latitude. Quand on a pour l)ase la justice et la vérité, qu'aurait- on à redouter de l'examen même le plus sévère ? La discussion , loin d'él)ranler alors les principes sur lesquels s'appuie la société , ne fait qiie les rendre plus forts et plus indestructibles. Lamonarcbie, l'aristocratie ne peuvent guère souffrir qu'on les discute, parce qu'on serait bien près alors de les renverser. La démocratie, si elle était toujours sage, pourrait hardiment appeler la controverse, qui n'aurait alors d'autre effet que de l'éclairer et de l'affermir. Elle s'offrirait aux coups de ses adversaires , sûre de toujours en triompher.
Mais ce n'est pas d'un ordre matériel et purement extérieur que la vertu peut se contenter. Il lui faut cet ordre intime et profond que la conscience de chaque ciloyen doit receler et qui est la ferme assise de l'ordre social lui-même : il lui faut l'ordre moral , sans lequel l'autre est à la fois sans valeur et sans durée. Elle l'exige de tous sans distinction ; mais elle l'exige plus étroitement encore des magistrats, dont l'exemple a tant d'empire même sur des égaux , obéissant à une autorité légitime.
Platon enseignait admirablement , voilà plus de deux mille ans, comment l'État pouvait, par des soins intelligents et délicats , se préparer des chefs dignes de le régir. Mais les vœux de Platon , tout réalisables qu'ils sont , n'ont jamais été réalisés ; et quand il s'est trouvé des sages à la tête des sociétés , c'est, presque toujours , la nature ou le hasard (jui les avait faits ; ce n'était pas la prudence sociale qui les avait formés pour ces hauts et difficiles devoirs. La réflexion ni l'étude ne les y avaient point en général disposés j ils n'avaient pas eux-mêmes le secret de leur propre sagesse; et l'on ne trouverait peut-être point , dans les annales de l'humanité , un seul philosophe qui ait été chargé de conduire et de gouverner un peuple.
Est-il besoin de dire que, dans un gonveinement qui doit emprunter sa vie à la vertu , c'est à l'intelligence, à la raison , que doivent être remis le pouvoir et l'exercice de la souveraineté ? La démocratie poussée à son extrême limite , c'est l'abolition complète de toutes les conditions autres que le mérite. Dans les monarcliics, dans les aristocraties, le mérite se fait jour
aussi, parce que l'État a l)oau faire, les conditions lactices dont il essaye de se contenter et d(i vivre ne lui suffisent \)as. La naissance et la richesse sont des éléments sociaux fort utiles ; et il n'est pas besoin d'avoir vécu dans nos États modernes pour savoir tout ce qu'ils valent. Aristote, au temps d'Alexandre, les appréciait tout aussi bien que nous pouvons le fiùre , après ces longues et nombreuses expériences de la monarchie sous toutes ses formes. Mais les politiques grecs savaient de plus, et nous savons comme eux , que la richesse et la naissance ne peuvent suffire , et qu'il faut pour les soutenir et les conserver précisément ce qui les a créées l'une et l'autre , et peut toujours les suppléer, à savoir le mérite (l). Or nous voyons assez, par
(1) Aspasie et Socrate le disent expressément dans le Mcnexène : « Le gouvernement d'Athènes était autrefois « le même que maintenant, une aristocratie. Les uns l'ap- « pellent une démocratie, les autres autrement, selon « leur gortt; mais c'est réellement une aiistocratie sous le « consentement du peuple. Le peuple qui possède l'auto- « rite souveraine, confère les charges et la puissance à « ceux qui paraissent être les meilleurs. Le seul principe « reçu , c'est (jue celui qui parait être habile ou vertueux « l'emporte et commande. »^{Ménexène, p. 195, trad. de Af. Cousin.)
l'exemple même de notre siècle que rechercher avant tout le mérite personnel, indépendamment de tout autre avantage étranger, c'est le but constant de la démocratie. La plus démocratique de toutes les institutions , précisément parce qu'elle abaisse toutes les barrières , c'est le suffrage universel , que nous tentons d'appliquer et qui a déjà produit des résultats qu'on était bien loin d'en attendre. Les aristocraties les plus prudentes ne font donc pas mieux à cet égard que ne fait ou peut faire la démocratie. Elle assurera dans son propre uitérêt, et par son principe même, le gouvernement des meilleurs, que Platon demandait , et qui est le seul gouvernement vraiment digne de ce nom.
Quand la hiérarchie sociale repose sur une base aussi solide, aussi juste, il est alors plus difficile qu'il y ait place dans la cité pour ces haines et ces jalousies qu'excitent les fortunes imméritées. Les passions les plus mauvaises s'apaisent devant le succès , quand il est équitable ; et l'exercice du pouvoir entre des mains qui sont dignes de le porter , adoucit bien des rancunes et rassure bien des intérêts. L'élection d'où sortent les magistratures , leur donne en
outre une force et une l)icnveillance qui contribuent puissamment à la paix de la cité et à l'union des citoyens. D'un autre côté, le principe de l'état démocratique est le seul qui puisse inspirer aux hommes la véritable concorde , en leur donnant, sur les sujets qui les divisent le plus ordinairement, sur le juste et l'injuste, riionncte et le déshoiniôte, le bien et le mal, des opinions uniformes et immuables. La sagesse antique l'a dit, et l'expérience de tous les siècles l'a répété : « Il n'y a d'amitié solide qu'entre « les hommes vertueux. » L'amitié, c'est, on le sait , l'égalité ; mais c'est surtout l'égalité entre gens qui s'estiment. La vertu qui découle du principe même de l'État s'insinue donc dans toutes les parties qui le composent , pour les vivifier et les unir ; et voilà comment la démocratie est le seul gouvernement oîi l'on comprenne et où l'on applique les véritables sentiments de la fraternité sociale. Platon disait bien aux citoyens de sa cité idéale qu'ils étaient les enfants d'une môme terre, d'une même patrie, qu'ils étaient tous frères , et qu'ils devaient avoir les uns envers les autres cette sympathie bienveillante qui lie les membres d'une même famille.
Mais ce n'est que de nos jours qu'on a essayé de mettre en pratique dans toute leur étendue ces nobles maximes qui jaillissent du fond du principe revendiqué en l'honneur de la démocratie.
Il faut bien voir d'ailleurs que cette fraternité est surtout intellectuelle. On doit soulager matériellement ses frères , quand ils souffrent ; mais le principal devoir envers eux et le plus fécond , c'est de les améliorer moralement. Socrate est encore en ceci le modèle du citoyen accompli. A son exemple , cliacun de nous peut toujours, dans une certaine mesure , appliquer à soi-même et aux autres cet examen scrupuleux et bienveillant qui instruit et corrige. La vertu n'a pas de soin plus cher et n'a pas de bienfait à la fois plus aisé ni plus utile.
Il suit de là que le dédain des biens matériels et de la richesse est très-facile à la démocratie ; et ceci pour deux raisons. En poursuivant les biens divins, et en en goûtant les charmes solides, la vertu na pas de peine à négliger les biens vulgaires, ou du moins à ne les rechercher que dans la mesure où ils sont indispensables. Elle ne les oublie pas, mais elle les prise
à leur juste valeur et ne se passionne point pour eux , parce qu'elle place son amour plus haut. En second lieu, la vertu redoute ces biens qu'elle néglige ; elle sait quels en sont les périlleux attraits pour la faiblesse humaine ; elle les évite pour n'y point succomber, et elle les craint presque autant qu'elle les dédaigne. Lu prudence et la tempérance , qui lui sont habituelles , la préservent également de ces écueils où se brisent toujours les monarchies et les gouvernements aristocratiques.
Ce ne sont donc pas seulement les circonstances extérieures et le hasard qui donnent aux démocraties ces vertus admirables que personne ne leur conteste , la frugalité, l'austérité des mœurs , la simplicité. Ces vertus qu'a vantées l'histoire, dans les premiers temps du moins de toutes les démocraties , dérivent du principe sur lequel elles s'appuient. La tempérance est une des parties essentielles de la vertu, qui ne peut vivre au milieu des excès des passions , et qui succombe à leurs assauts.
Voilà ce qui explique encore pourquoi, dans les démocraties, le pouvoir est en général si divisé. Tempérer le pouvoir, est une maxime
aussi ancienne que sage. Socrateet Platon n'ont cessé de la recommander aux politiques de leur temps; ils la recommandent encore aux politiques de tous les siècles. Mais il n'y a guère que la démocratie qui pratique cette maxime; et les autres gouvernements ne la mettent à profit que dans la proportion même oîi ils se raj)prochent de la forme et des institutions démocratiques. D'où vient aux démocraties cette tempérance politique , gage de la stabilité des États , et qui a soutenu Rome pendant plus de sept cents ans , si ce n'est de cette autre tempérance que la vertu impose aux citoyens , et qui de leur âme passe jusqu'à l'âme de l'État lui-même? « Si, au lieu de donner à une chose « ce qui lui suffît , on va beaucoup au delà ; si , « par exemple , on donne à un vaisseau de trop « grandes voiles, au corps trop de nourriture, à <( l'âme trop d'autorité , tout se perd. Le corps « devient malade par excès d'embonpoint. « L'âme tombe dans l'injustice, fille de la lift cencc. Mais il n'appartient qu'aux plus grands « législateurs, instruits de la mesure du pou- « voir qui suffit à la nature humaine , de préce venir cet inconvénient. » (Platon, Lois , III,
p. 1 72, Irail. (le M. Cousin.) De tous les gouvcrnoments , c'est encore la démocratie qui résout le mieux ce problème ; et c'est à son principe qu'elle doit d'en trouver si bien quelcjuefois la délicate solution. Toutes les déhiocraties n'ont donné le pouvoir suprême qu'à de très-courtes échéances , et elles l'ont en outre diminué en l'entourant de pouvoirs secondaires qui le limitent et le refrènent. C'est la gloire des gouvernements constitutionnels, ou semi-démocratiques, de pondérer les pouvoirs en les divisant. Mais dans ces gouvernements , c'est une sorte de concession qu'ils accordent à grand'peine, ou même qu'on leur arrache. Pour les démocraties , au contraire , c'est une règle qui leur est facile , parce qu'elles se l'imposent.
C'est encore à la même cause qu'il faut attribuer l'importance que , dans toutes les démocraties, acquièrent les classes moyennes. « Comme la modération et le milieu en toutes « choses sont ce qu'il y a de mieux , il s'en- « suit , évidemment, qu'en fait de fortunes , la « moyenne inopriété est la plus convenable de « toutes. Elle sait , en effet, se plier plus aisé-
« ment qiie toute antre aux ordres de la raison, « qu'on écoute si difficilement quand on jouit « de quelque avantage extraordinaire en force, « en naissance, en richesse ; ou quand on souffre « de quelque infériorité excessive de pauvreté, « de faiblesse, d'obscurité. Dans le premier cas, « l'orgueil que donne une position si brillante, « pousse les hommes aux grands attentats. Dans « le second , la perversité se tourne aux délits « particuliers ; et les crimes ne se commettent « jamais que par orgueil ou perversité. Négli- « gentes de leurs devoirs politiques dans le sein ({ de la ville ou au sénat , les deux classes ex- « trêmes sont également dangereuses pour la « cité.
« 11 faut dire encore qu'avec cette excessive « supériorité que procure l'influence de la ri- « chesse , un nombreux parti , ou tel autre avan- « tage, l'homme ne veut ni ne sait obéir. Dès « l'enfance , il contracte cette indiscipline dans « la maison paternelle 5 et le luxe dont on l'a « constamment entouré ne lui permet pas d'o- «béir, même à l'école. D'autre part, une ext Irême indigence ne dégrade pas moins. Ainsi,
« la pauvreté empêclie de savoir commander , c( et n'apprend qu'à obéir en esclave. L'extrême « opulence empêche l'homme de se soumettre « à une autorité quelconque , et ne lui enseigne « qu'à commander avec tout le despotisme d'un « maitre. On ne voit alors dans l'État que tyrans « et esclaves , et pas un seul homme libre. Ici, «jalousie envieuse; là, vanité méprisante , si « loin l'une et l'autre de cette bienveillance réci- « proque et de cette fraternité sociale qui est la « suite de la bienveillance. Eh ! qui voudrait « d'un ennemi à ses côtés , même pour un ins- « tant de roule ! Ce qu'il faut surtout à la cité, « ce sont des êtres égaux et semblables, con- « dition qui se trouve avant tout dans les situa- « tiens moyennes ; et l'État est nécessairement « mieux gouverné quand il se compose de ces « éléments , qui en forment selon nous la base « naturelle. Ces positions moyennes sont aussi « plus sûres pour les individus : ils ne convoi- « lent point , alors , comme les pauvres , la « fortune d' autrui ; et leur fortune n'est point « convoitée par autrui , comme celle des riches « l'est ordinairement par l'indigence. L'on vit
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« ainsi loin de tout danger , dans une sécurité « profonde , sans former ni craindre de cons- « piration. »
Ces judicieuses observations , que ne désavouerait pas un démocrate de nos jours , de qui sont-elles? D' Aristote (l ) ; et l'expérience de notre société, où domine la classe moyenne depuis plus de soixante ans, ne le démentira pas. C'est cette classe, déjà la plus nombreuse de beaucoup, qui fera l'ordre et la stabilité durables de noire démocratie.
Cette modération, qui va si bien avec la vertu, qui l'assure et la garantit en la conservant , est conforme à la sagesse et à la nature bumaine bien comprise. Il suit de là que , reposant sur un principe aussi général et aussi profond que celui de la vertu , les démocraties ne travaillent pas , comme les monarchies ou les aristocraties, pour elles seules : elles travaillent en quelque sorte pour l'humanité tout entière. Leur activité est moins égoïste ; et les progrès qu'elles font d'abord pour elles-mêmes , sont des conquêtes
(l) Aristote, Politique, liv. VI, ch. il, § 3 etsuiv.
pour la civilisation du genre humain. Si Athènes et Rome n'eussent pas été des républiques, elles n'auraient point eu sur le destin des peuples , sur leur intelligence et leurs institutions , cette influence décisive et bienfaisante qui les immortalisent. Comme, au fond, l'État dans les démocraties n'a pas d'intérêt particulier, d'intérêt individuel , et qu'il ne recherche que l'intérêt de tous , il étudie le juste et le vrai dans toute leur étendue , et il les trouve l'un et l'autre dans la mesure des lumières et des mœurs du temps. Ces parcelles de justice et de vérité, dont quelques-unes suffisent à la gloire des plus grands législateurs, sont l'héritage vénérable qu'ils transmettent aux générations qui succèdent 5 et les démocraties ont plus apporté à ce patrimoine commun qu'aucune autre forme de gouvernement (l). C'est ainsi que la France,
(1) Aspasie et Socrate expriment la même pensée dans le Ménexène, en parlant de la démocratie athénienne : « Les ancêtres de ces guerriers et les nôtres , ces guerriers « mêmes, nés si heureusement et élevés au sein de la li- « berté , ont fait tant de belles actions publiques et parti- « cuUères dans le but de servir l'humanité. » {Ménexène, p. 196, trad. de M. Cousin.)
qui devait représenter plus tard la démocratie dans l'Europe moderne , a eu de très-bonne heure ce caractère éminent d'universalité dans toutes ses œuvres. La Constituante n'a pas décrété les droits du citoyen français : elle a proclamé les Droits de l'homme; et depuis la Constituante, nous n'avons rien perdu de ces généreuses traditions. Les conserver, les étendre, les approfondir, sera la gloire de notre siècle et de ceux qui suivront. Une révolution eji France amène im progrès en Europe.
Terminons cette peinture de la démocratie par un dernier trait. La piété est non-seulement facile à la vertu , elle lui est indispensable. La loi de l'homme ici-bas, suivant Platon, c'est autant qu'il le peut de se rendre semblable au Dieu qui l'a créé et qui le protège; son invincible appui , c'est « la vertu , et Dieu à qui elle piait. » L'homme qui s'élève souvent vers son auteur et son modèle infini par ses actions vertueuses , n'a pas de peine à s'y élever plus souvent encore par la pensée. C'est revenir à la source vraie , à la source éternelle du bien qu'il poursuit et cpi'il pratique ; et le cœur qu'anime celte sainte ardeur, résisterait à son propre
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élan , s'il ne remontait pas plus haut que sa conscience et que celte vie. Voilà pourquoi les démocraties doivent être pieuses , et comment elles doivent surtout l'être, du moment qu'elles reviennent à elles-mêmes, et que, sortant de l'ivresse de la lutte qui les affranchit, elles peuvent se reconnaître et se comprendre.
Telles sont donc les conséquences à peu près inévitables qu'entraîne, pour les démocraties en général , le principe de la vertu , plus ou moins bien compris , mais toujours appliqué et cultivé par elles : sollicitude immense pour l'éducation de la jeunesse, patriotisme ardent, soumission à la loi, ordre véritable de la société, liberté absolue de penser, surveillance perpétuelle des citoyens les uns à l'égard des autres , et surtout des magistrats, empire remis à la raison et au mérite, fraternité sincère et féconde, estime modérée de la richesse matérielle, division et limitation du pouvoir, prédominance des classes moyennes , influence incomparable sur la civilisation , enfin piété profonde , parce qu'elle est toute naturelle.
Ce portrait , tout flatteur qu'il est , n'est pas faux. L'histoire atteste que parfois les démo-
cralies ont mérité ces louanges à divers égards, s'il ne s'en est pas encore trouvé une seule qui les méritât toutes ensemble. Il dépend de nous seuls que l'avenir l'emporte sur le passé.