Grimni, Corr., IV, 1er septembre
2. Nous avons pu jeter les yeux sur des pièces, obligeamment communiquées par M. Eug. Miintz, qui témoignent d'un dissentiment profond et assez prolongé aucjuel donna lieu, après la mort de Caylus, l'application des règlements du prix. Tout faillit être remis en question. Ceci se passait probablement vers 1780.
ESSAI D'UNE RÉFORME
à décerner, tous les ans, le prix d'expression à l'Académie. De tristes réflexions s'imposent au visiteur qui passe en revue, dans une salle spéciale (la salle Caylus), ces Surprise mêlée de joie, ces Reconnaissance, ces Foi mêlée d'espérance, ces Regrets dans resclamcje, ces Contentement, ces Sans expression, etc., qui sont les annales des concours généraux de l'enseignement académique \ Certes, le nom de Caylus mérite de vivre à l'École des beaux-arts, mais pour ses bienfaits, non pour ses erreurs. Qu'on l'y conserve donc à la place qu'il mérite, parmi les grandes renommées de l'art français, entre Le Brun et David ; mais qu'on abolisse ce prix, qu'on déchire ce contrat suranné dont une conception plus élevée de Tart aurait dû, semblet-il, nous affranchir depuis longtemps ^
Le goût, voilà ce qui a le plus manqué à Caylus. Avec tant d'admirables qualités qui font de lui un « connaisseur profond », comme disait le registre, et même, ce qui vaut mieux, un juge fm et délicat des choses de l'art, il n'eut jamais qu'un demi-sens du beau. Doué d'une observation très pénétrante, d'un coup d'œil prompt, exact appréciateur de tout ce qui tombe sous les sens, il juge excellemment d'après le métier, médiocrement d'après un principe supérieur. La faute en est sans doute à sa nature, qui, malgré une fougueuse activité, est sèche, froide, sans
1. Nous relevons, entre autres, une Douleur concentrée (1822), une Foi mêlée (Vespévame (1830), des Reqrets clans Vesclavarje (1840), une Contemplation céleste (1841), une Sam expression (1848), spirituel sujet pour le prix d expression, et une grande quantité de Satisfaction, Contentement etc ainsi que de sentiments « mêlés ...Ceux-là seraient-ils plus faciles à tra- <luire que les autres? — Nous ne remarquons pas moins la profonde obscurité de la plupart, de la presque totalité des lauréats
2. Mérimée écrivait dès 1848 : « A mon avis, ce n'est pas dans les iugements des grands prix que l'innuence d'école s'exerce d'une manière fâcheuse. Ce serait plutôt dans les épreuves préparatoires qu'il serait à propos de la conjurer. Je veux parler des concours d'esquisses de figures peintes ou modelées. • {Revue des Deux Mondes, 15 mai 1848.) — Voir encore une critique très serrée et à peu près irréfutable de l'esprit des concours academi(|ues dans d'Hancarville. {Vases peints de la collection Hamilton, I, p. 41, 43, 43.)
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS
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élan, sans abandon, sans unie. Elle est aussi à ses études imparfaites. Caylus n'a pas été nourri de la pure moelle de l'antiquilé. Il n'a [»as été réchaufTé de ses enseignements à l'âge où le cœur encore tendre garde des émotions esthétifjues une impression inefîaçable. Mis trop tard à Fécole des plus grands idéalistes du monde, ce vieil élève n'a jamais pu contempler ses modèles qu'tà travers le voile épais des traductions et des copies. Il sentait vaguement qu'il poursuivait l'insaisissable, et, pour qui le connaît, ses regrets à demi exprimés ont quelque chose de touchant. Il enviait Barthélemv, et même Winckolmann (quoiqu'il le raille), de pouvoir contempler face à face la Grèce dans ses écrits et dans son art : malgré ses efforts pour pénétrer jusqu'à elle, il dut rester à mi-chemin, sans connaître ni les joies romanesques du premier, ni les (( visions » du second.
Toutefois, moins épuré que celui de ses deux grands contemporains, son goût était assez relevé encore, hàtonsnous de le dire, pour lui assurer dans l'art de son temps un grand rôle. Si (^aylns, pour l'instant, atteint moins haut qu'il ne vise, il n'en demeure pas moins le chef d'une école, — celle du lendemain. Supérieur par le jugement aux artistes qu'il dirige, il a vu le mal dont l'art était travaillé, et il l'a combattu avec une indomptable énergie. Par malheur, tous les moyens n'étaient pas bons pour y parvenir, et les siens sont surtout empiriques, dépendant, s'il s'est parfois trompé sur le choix du remède, il ne s'est pas trompé sur la méthode préventive, et il faut lui reconnaître riionneur de l'avoir inaugurée. Toute sa vie il a été en antagonisme avet la production facile, l'art à la mode, et il a conjuré les artistes de laisser le joli pour le beau. Au sein de l'Académie, d'une Académie dont le directeur s'appelle Bouclier *, il associe à ses travaux, à
1. Boucher était en place lorsque Caylus mourut. On s'en aperçoit à
son enseignement, l'homme le moins imbu des vices de son époque, le froid mais consciencieux Vien \ peintre sage et instruit, artiste d'un goiit relatif, qui applique patiemment, sans bruit, la nouvelle méthode, en attendant celui qui l'illustrera en la transformant. Caylus forme Vien. Vien formera David. Cependant les deux premiers auront le sort de tous les novateurs : les héritiers de leurs doctrines les feront oublier. Sur la tombe de Caylus à peine fermée planera le silence, interrompu çà et là par quelque injure. A l'Académie, la réaction sera violente, et le rococo régnera sans partage, jusqu'au jour où la mode, par un de ces contrastes qu'elle aime, éprise tout à coup de Brutus et de Léonidas, reléguera au grenier un art de chilTons et de mouches. Pour qu'il en sorte, il faudra la curiosité délicate d'un siècle ouvert à toutes les sympathies, d'un siècle de dilettantisme et de scepticisme, qui, indifférent aux luttes d'hier, et se piquant de tout comprendre, placera un peu trop haut peut-être ce ({u'on plaçait trop bas naguère, la grâce dans l'apprêt, le naturel dans la convention, et une sorte de sincérité et de maîtrise dans la plus dangereuse, dans la plus séduisante des faussetés.
On peut maintenant porter un jugement d'ensemble sur l'œuvre et le rôle artistiques de Caylus. Artiste rare, il I)opularise les dessins des maîtres; académicien assidu, il répand le goût du grand et du beau, stimule maîtres et élèves, entreprend, opère le relèvement des études. Il veut affranchir l'art de la mode. A la critique des gens du inonde ou des gens de lettres, il en oppose une autre plus technique, plus précise, « tirée du fond des choses », la
l'oraison funèbre plus (|ue sommaire dont celui-ci fut l'objet à l'Académie. (Procès -verbaux, septembre 1765.)
1. Dans ses Salons, Diderot loue Vien fréquemment, et quelquefois pour de bonnes raisons. - Voir encore Ch. Blanc, École française.
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critique de l'art par les artistes, telle qu'on peut en voir de nos jours le modèle achevé dans les écrits d'un Fromentin. Homme de Iralilion, il remet en honneur les principes de composition et d'exécution du grand Poussin : l'artiste, au lieu (le courir après la vogue ou la fortune, devra s'isoler, rélléchir, multiplier les études et les ébauches, pouvoir dire à la façon d'un Racine : « Mon tableau est fait, je n'ai plus ([u'à le peindre ». Spectateur attristé de la décadence du grand art, il voit dans l'antiquité le seul moyen de le sauver en le rajeunissant. De là tant d'efforts pour fonder une doctrine, ou plutrd pour accréditer un ensemble de procédés en l'efficacité desquels il a une foi aveugle. Il préconise un art dilïérent, qui emprunterait à la nature et à l'anticiuilé ses sujets, à la science et à l'histoire sa précision, et à un certain idéal, très vaguement formulé encore, son expression et sa vie. Tel est son rôle dans l'évolution de l'art français au siècle dernier. Pour le moment, nous nous garderons de l'apprécier d'un autre point de vue que du point de vue historique, contents d'avoir pu démêler ce rôle et rexi»li(iuer. Nous ne dirons donc point, comme certains, qu'il a « poussé l'art français hors de sa nature, faussé ses qualités », ne sachant trop ce que c'est que l'art français en soi. et craignant là-dessus de trouver autant de définitions que d'artistes. Du reste, gémir n'est pas expliquer, maudire n'est [)as comprendre. Caylus a incontestablement consolidé, puis refondu, le style académique, et avec lui tout ce qui s'entend sous ce nom, tout ce qui en dépend. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il a pleinement rempli ses devoirs d'académicien? Car qui dit Académie dit enseignement, c'est-à-dire tradition, et qui dit tradition dit forcément manière. Là est le mérite —ou le danger — de l'institution, suivant les points de vue. A bien voir où nous mènent ces questions, il faudrait donc disputer — si l'on s'écartait du rôle strict de rapporteur et d'historien —
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non sur les défauts ou les mérites du style académique, mais sur les inconvénients d'une Académie des beaux-arts comparés à ses avantages, grosse question dont nous n'avons que faire ici. En tout cas, le style académique est et sera forcément tant qu'il y aura une Académie. Car on voit bien, au cours des âges, comment la manière s'en modifie, mais on ne voit pas qu'elle cesse d'être une manière. Que l'ancien mot de genre académique ait pris avec David un sens un peu différent, ou que les modernes préfèrent appliquer au même objet le mot de « grand style * », ce n'est pas le mot qui importe, c'est la chose. Et la chose subsiste, a toujours plus ou moins subsisté. Caylus donc, pour en revenir à lui, dans le développement historique de l'école française, marque, selon nous, le plus grand effort pour établir en peinture une tradition classique analogue à la tradition littéraire, et qui consacrerait — entreprise bien française — les grands genres d'après un modèle antique de forme et moderne d'esprit. Sa formule est toujours restée vague; lui-même a été vite oublié parce qu'il est le prédicateur et non pas le peintre de sa doctrine, et parce que de grands tableaux vivent d'ordinaire plus que de petits traités. Il n'en ouvre pas moins, au milieu des tendances diverses de l'école, réalisme d'une part, peinture de genre de l'autre, le cycle le plus considérable de notre histoire artistique. Il prépare l'évolution curieuse qui amène le règne de David, en attendant celui d'Ingres. Le cycle semble s'être refermé sur celui-ci. Toutefois, si l'art contemporain, plus indécis que jamais dans le choix de son idéal, semble attiré par d'autres problèmes, il n'a point modifié dans ses principes le système d'enseignement établi par Caylus; il s'est contenté d'en élargir la base. Le meilleur de ce qu'il rêvait est aujourd'hui réalisé. Le vieil amateur, s'il reve-
1. Voir art. Académique, de L. Olivier Merson,dans la Grande Encyclopédie,
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naît au monde, aurait lieu àèlvQ satisfait. Les bibliotlièquos, les collections, les cours spéciaux, les salles de moulages prodiguent aujourd'hui à nos jeunes artistes les plus rares trésors de Fart et du goût, de la science et de l'érudition. Nulle époque ne fut jamais plus favorable à Téclosion des chefs-d'œuvre : ces chefs-d'œuvre, quand les verrons-nous?