L. VI
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS
CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS
la plus grande gloire « des hommes simples et vrais » et la confusion des « charlatans », n'inspirait de la défiance aux plus crédules. On en a trop vu, au xvm*' siècle, de ces portraits où les auteurs, en peignant autrui, cherchent surtout à laisser d'eux-mêmes l'image qu'ils veulent qu'on croie véritahle. Rousseau dans ses Confessions^ où il a plus confessé les autres que lui-même, a tellement discrédité le genre, que nous ne croyons plus qu'à hon escient. Ici, on montrerait facilenient qu'à côté de traits généraux assez exacts quoique forcés, et même d'une remarque très fine (un orgueil très âpre et très impérieux sous les formes brutes et simples dont il savait l'envelopper), il y en a d'autres qui sont ou faux, ou absurdes. Ce Caylus « souple et soyeux avec les gens en place », nous avons quelque peine à nous le figurer. Tout ce que Marmontel dit sur la charlatanerie de Caylus prouve simplement qu'il ne soupçonnait pas l'intérêt de ses travaux, et qu'au surplus il en était le pire des juges. Le motif caché de cette mauvaise humeur se lit en toutes lettres : « il se fourrait dans les Académies sans savoir ni grec ni latin ». Caylus n'avait-il pas le mauvais goût d'être de l'Académie des inscriptions tandis que l'auteur de Bélisaire n'en était pas! Marmontel affirmant que le talent de Caylus pour les arts est le plus mince et le plus futile de tous peut être soupçonné d'incompétence. En revanche, l'accusation de plagiat, quoique aussi peu fondée que le reste, devait trouver plus de crédit en son temps, et même au nôtre. Aussi s'étale-t-elle tout au long. Elle sera discutée ailleurs *. Contentons-nous de dire ici que ce portrait est dicté par la haine, une haine calculée et savante. Et puisque Marmontel a si bien dit ce qui lui déplaisait chez Caylus, disons ce qui déplaisait à Caylus chez Marmontel.
Ce fut entre eux une cordiale aversion, une aversion à première vue. A l'époque où ils se connurent, Marmontel était déjà un favori de Marigny. Première raison de mettre Caylus en défiance, et de l'engager à surveiller ses paroles, lui déjà si circonspect. Il eut bientôt percé à jour la vanité bouffie, la médiocrité réelle, et la solennité prud'hommesque du personnage, qui, resté limousin et « gobeur », ne s'en croyait pas moins fin et délicat. Dans toute société, dit un moraliste aimable, il y a ceux qui ont le secret et ceux qui ne l'ont pas. Marmontel n'eut jamais le secret. Semblable à ce « sot frotté d'esprit » que définissait vertement son hôtesse, frotté à tout, il parlait sur tout, jusqu'à lasser les grands raisonneurs et déraisonneurs ses confrères, les encyclopédistes. Nul ne justifia mieux l'adage qu'il ne faut point forcer son talent. Un Marmontel tranquille et retiré chez lui, écrivant ses Contes comme Greuze peignait ses toiles, sans fracas et sans réclame, n'eût inspiré que l'estime et la sympathie. Quelle autre impression ne devait-il pas produire à des gens de tact, comme Caylus! Encore s'il s'était tu! Mais, tout fier des relations élégantes qu'il a pu nouer aux soupers d'un La Popelinière, tout gonflé de ses entretiens à Versailles avec l'artiste rare qu'il appelle « le bonhomme Portail », il prend part aux discussions artistiques, et il faut qu'il ait le dernier. Mainte sottise lui échappe sans doute, si l'on en juge par cet échantillon de sa critique : « A Nimes, nous nous attendions à être frappés d'admiration,... rien ne nous étonna.... L'Amphithéâtre ne nous parut point vaste, la structure ne nous surprit que par sa massive lourdeur. La Maison carrée nous fit plaisir à voir, mais le plaisii^ que fait une petite chose régulièrement travaillée *. » Que Ton compare à ce passage le cri d'angoise poussé par Barthé-