‹ De Montmartre à SévilleChapitre 26 sur 34 · CADIX · texte numérisé non relu

CADIX

Mais quel brillant & coquet assemblage De dômes blancs, de terrasses, de tours !

Quel dentellier rêva ce découpage Et sur le ciel en fixa les contours?

Chaque maison, comme une cage verte, Porte un balcon aux fers peinturlurés Laissant tofnber, par la vitre entr'ouverte Un pan d'étoffe & des œillets pourprés.

Ces cages-là, dont le nombre eft immense,

Ces cages-là renferment des oiseaux

Tels qu'il n'en eft nulle part de plus beaux;

On vient de loin entendre leur romance.

C'eft à la nuit que s'ouvrent leurs barreaux ;

Or, ces oiseaux, ce sont les Andalouses.

Elles s'en vont, la dentelle aux cheveux,

Le pied dans l'ombre & l'amour dans les yeux

A la clarté des étoiles jalouses.

Leur teint eft pâle, avivé d'or ardent;

Puis elles ont ces fameuses cambrures

Que l'éventail scande avec ses murmures !

Et ce sourire agaçant & qu'un rien

— Loin de Cadix — ferait parisien.

Non, il n'eft pas de ville plus accorte Et mieux serrée en ses riches atours.

Cette Cadix eft neuve ; mais qu'importe ?

De ce neuf-là, donnez-m'en tous les jours.

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Heureux celui qui, sous ses colonnettes, Fait de sa vie un hymne aux cigarettes ! .

J'en étais là de mes ravissements,

Posant le pied sur toutes les demeures.

Ravi surtout des cours intérieures,

En marbre blanc, avec mille ornements.

Où les jets d'eau sèment des diamants;

Lorsque soudain une enseigne apparue

Vint me causer des éblouissements;

Deux mots, — pas plus, — avaient frappé ma vue;

Mais ces deux mots tenaient un mythe entier,

Car ils disaient tout haut : « Bertrand, bottier. »

Je crus tomber au milieu de la rue.

Bertrand, bottier! là, tout tranquillement,

Dans le pays des fleurs & des guitares,

Auprès des flots soulevés chaudement.

Dans cet azur, dans cet enchantement.

ô raillerie & témérité rares !

Bertrand, bottier. Pas autre chose, — un point.

Es-tu content, ô progrès ! n'as-tu point A souhaiter encore d'autre palme?

Fi du poëme ! honneur au magasin !

Bertrand, bottier; en effet, c'eft la fin, La fin naïve & la conquête calme. Ne parlez plus de César, d'Attila ;

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L'envahisseur, le barbare, le maître, L'hopyne du sort, regardez, le voilà :

C'eft ce Français, Parisien peut-être, Bertrand, bottier, sera s.uivi dans peu De Jean, crémier, & de Dubois, lampifte; Puis les brasseurs s'en viendront à la pifte. Adieu, Cadix ! rêve & rayons, adieu !

Rîmeurs, rimcurs, craignez, dans vos vertiges, De rencontrer comme moi Thomme aux tiges!

•Mon cher Villemessant,

Je m^en voudrais de ne pas vous écrire du pays de Figaro, de cette Séville si jolie & si fameuse. C'eft un pèlerinage que vous devriez exiger de tous vos rédafteurs; on dirait désormais : « Aller à Séville, » comme on a dit longtemps : « Aller à Corinthe. » Rien n'y paraît guère changé depuis Beaumarchais & depuis Rossini; ce sont les mêmes rues, les mêriies arcades, les mêmes maisons. Le soir de mon arrivée, il y avait des soupirs de guitare dans tous les carrefours-, les éventails bruîssaient comme une envolée de hannetons \ un Lindor, appuyé contre une fenêtre grillée^ causait avec une jeune fille, qui récoutait en mordillant un oeillet. Ce

matin, je viens de coudoyer Basile, glissant le long des murs de la cathédrale. G'eft bien là TEspagne du chef-d'œuvre français & du chef-d'œuvre italien.

Rien n'y eft changé, & cependant je sens qu'on doit se hâter de voir Séville, car il y a dans l'air un souffle de transformation. Ce souffle vient de Paris, cela va sans dire. Il a déjà apporté le pantalon & il menace d'emporter le manteau. Les enfants sont habillés à la mode des nôtres, & il eft présumable qu'en grandissant ils ne retourneront pas au coftume de leurs pères. Hâtez-yousdonc, touriftes &pC4ëtes, de voir Séville ! Hâtez -vous, avant que le chemin de fer des fils de Guilhou n'y organise des trains de plaisir & de vulgarisation ; avant que les courses de taureaux ne soient supprimées, — ce qui ne tardera pas. Hâtez- vous, pendant que c'eft encore le triomphe de la fleur & du sang !

Ce qui, heureusement, promet de ne point disparaître sitôt, c'eft TAlcazar, si délicatement reftauré & si soigneusement entretenu qu'il semble abandonné de la veille seulement par ses hôtes légendaires, ses princesses voilées, ses califes rêveurs. Pourtant la reftauration n'eft pas complète-, j'y voudrais des étoffes & des meubles. « — Pourquoi pas les journaux du temps? *

allez-vous me dire, mon cher Villemessailt. Je voudrais encore que le marbre & la porcelaine fussent moins souvent imités par la peinture. Mais là, probablement, mon désir se heurte contre de respeftables queftions d'argent. — Lors de ma visite à PAlcazar, un photographe y était inftallé, la tête couverte d'un voile noir,^ & braquant son objeftif de tous les côtés. Je ne fais pas de réflexion.

Quant. aux jardins de TAlcazar, malgré ma bonne volonté (nul n'eft plus candide que moi — en voyage), je ne saurais retrouver la magnificence qui a inspiré aux auteurs de la Favorite ce morceau de poésie si populaire :

Jardins de TAIcazar, délices des rois maures, Que j*aime à promener sous vos vieux sycomores Les rêves amoureux dont s'enivre mon cœur !

Les jardins de TAlcazar, considérablement diminués sans doute , me sont apparus comme d'honnêtes petits potagers sans prétention. Et voilà comment on écrit... la musique !

Je ne sais pas si Jean Rousseau aime les Murillo-, mais, s'il les aime, il n'a qu'à venir à Séville : il pourra s'en donner une indigeftion. L'École des Beaux-Arts ne connaît pas d'autre peintre ; ses tableaux occupent une modefte salle

de rez-de-chaussée, sans ornement, — je ne m'en plains pas, -^ mais sans confortable, & je m'en plains. Un tableau de M. Galimard eft mieux logé à Paris. Là, se trouvent la Vierge peinte sur une serviette^ & un saint Thomas qui m'a particulièrement arrêté, — ce qui ne prouve pas grand'chosc, je m'empresse de le dire, car mon opinion ne saurait être comptée en peinture. Je sens, & je me garde bien de juger.

Comme tous les bacheliers des rpmans de Le Sage, j'avais une i^lettre de] recommandation auprès d'un chanoine de Séville, sur qui je comptais beaucoup pour explorer la cathédrale dans une infinité de ses détails inaperçus ou même inconnus du public, — car il eft telle sacriftie plus riche que l'égUse qui la contient. Mais ce digne personnage étant dangereusement malade, mon exploration a été sommaire.

Extérieurement, la cathédrale deSéville,où tous les ftyles se heurtent, n'a rien de saisissant; intérieurement, c'eft autre chose. La grandeur 8c la richesse y donnent une note suprême , même après Cologne & Milan, Il y a de quoi s'extasier pendant huit jours. Seule, la tour de la Giralda m'a tenu béant d'admiration toute une matinée; encore y suis-je revenu le soir, par le clair de lune.

On engage tous les voyageurs à visiter, —

après la promenade de las Deliciasy sur la lisière de laquelle efl la demeure du prince de Montpensier^ — on les engage, dis-je, à visiter la Fabrique de tabacs, qui eft d'ailleurs un fort médiocre édifice. Je ne suis dégoûté de rien, pas même de Tinduftrie, & je me suis laissé'conduire tranquillement dans un dédale de salles hautes & basses, à travers un grouillement indescriptible de trois ou quatre mille femmes, fort succinctement vêtues, à cause de la chaleur, & d'une attitude aussi éloignée que possible de la modeftie. Sans interrompre leur travail, sans bouger de leurs chaises & de leurs tables, — ks unes coupant les feuilles du tabac, les autres les roulant, — elles m'envoyaient leurs saluts ironiques, leurs rires turbulents Si leurs quolibets, auxquels mon ignorance de la longue m^empê»

chait d'être trop sensible. Le type espagnol se montre là dans toutes ses variétés & dans son cadre le plus gai; type éclatant, vivace, spifttuel, capable, non pas d'éclipser les Parisiennes, mais de les faire oublier pendant un inftant, — l'inliant du désir*

Pour ce qui eft des hommes , mon cher Villemessant, ils vous ressemblent presque tous. Ils ont le regard droit, le menton orgueilleux, la poitrine bombée. Je vous savais bien, par la verve & l'aélivité, l'incarnation la plus com-

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plète de Figaro, maïs j'ignorais que Tassimilation fût poussée Jusqu'au physique. Enveloppez-vous d'un manteau & venez vous promener sur les bords du Guadalquivir, — tput le monde vous reconnaîtra.

Ils ont aussi, pour achever la ressemblance, votre intraitable sobriété; mais ils n'ont pas grand mérite à cela. Ah ! misère & corde !

comme dit Thomas Vireloque, l'épouvantable nourriture que celle de Séville ! les bizarres combinaisons ! Gela doit venir des Bohémiens en ligne direde. Le mets national, par exemple, dont je n'ai pas retenu ou plutôt dont je n'ai pas voulu retenir le nom, s'apprête d'après la recette que voici : « De l'eau, de l'huile, des vieilles croûtes de pain, de la tomate, des morceaux de melon, de l'ail, du jambon, de l'ognon i le tout exposé à l'air pendant trois nuits. »

Ma répulsion ne s'étend pas cependant jusqu'aiJx vins; ce serait afficher une noire ingratitude, après l'accueil si touchant que j'ai reçu ces jours derniers, à Malaga, dans les caves les plus célèbres. J'ai toujours eu un tendre pour les vins d'Espagne. Eft-ce parce que la littérature romantique les a célébrés à lyre que veuxtu ? Peut-être bien. — Je me souviens, à ce sujet, qu'il y a douze ans environ, Henry Mûrger & moi, la tête pleine des poëmes amoureux

& insolents d'Alfred de Musset , nous achetâmes un soîr, chez un épicier, une bouteille de xérès, que nous allâmes boire triompHalement tous deux dans une chambre d'hôtel garni, rueMazarine. M. P.-J. Proudhon, à cette époque, occupait, dans le même hôtel, « tenu par Hautemule, » une chambre au-dessus de celle de Mûrger. Ce fut d'une façon toute tapageuse que nous décoiffâmes notre flacon. Mûrger m'appelait don Paëz & je l'appelais don Etur.

Les réminiscences cavalières nous arrivaient en foule; nous portâmes la santé de Juana d'Orvedo en invoquant tous les saints de la Gaftille. Peu s'en fallut qu'à propos de cette dame nous n'en vinssions aux mains; il cherchait un poignard, & moi je voulais renverser la bougie d'un coup de poing. — Sur notre tête, on entendait les pas réguliers de M. Proudhon, comme une moralité vivante. — Nous fîmes mutuellement de vains efforts pour rouler sous la table. Le xérès, qui avait coûté deux francs cinquante centimes, était atitoce. Nous en fûmes très-incommodés.

Hélas ! l'heure du vrai xérès, — du xérès de la Fonterra, — devait sonner pour moi seul ! & aussi l'heure du valdepenas, de l'amontillado, de l'abocado ! Vins éclatants, vins de pourpre & d'or , philtres oubliés par les enchanteurs d'Orient, j'ai demandé à vos arômes quelques-

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uns de ces châteaux dont T Espagne a le monopole ! Mais, ô douloureux symptômes^ voici que je deviens insensiblement rétif au rêve fie à Tillusion ; Voici que je ne sais plus, comme autrefois, m'attarder dans une songerie lumineuse; voici que j^ai perdu peu à peu Part de galoper des nuits entières sur le balai de rimagination* J^âi Tespérance courte, c^eft trifte à avouer, -^ courte comme Theure présente. Si j^essaye encore, de temps en temps, de conftruire des châteaux en Espagne, ce ne sont plus des palais sur des cimes; c'eft quelque chétive maisonnette, jolie dans doute, mais d'une simplicité impardonnable. Chaque année emporte un peu de ma poésie. G'eft la peau de chagrin qui t^tt rétrédt à vue d^oeil dans la main du Raphaël de Balzac. Il ne m'en refte plus qu'un morceau large comme la paume; c'efl assez pour aujourd'hui; d'eft assez pour tendre mon verre au vin de Valdepenas, & boire à la santé de Figaro dann sa propre villCi

Recevez toutes m^a éordialifés, mon cher Villemessant, & croj^ez-moî bien à vous.

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