L'AMÉRIQUE EN LINCOLN
Vieux mondes d'où jaillit l'antique poësie, Himalaya sacré, mystérieuse Asie,
Inde, Égypte, déserts où la Loi descendit.
Grèce où, chargé de dieux, l'Olympe resplendit,
* Ces vers ont été envoyés en 1867 à l'Académie. moins en vue de la lutte littéraire, dirais-je s'il le fallait, que pour produire quelques sentiments rapportes vifs de mon voyage et réclamant d'avance place dans ce recueil projeté. L'occasion avait été trop tentante ; je me suis excusé de l'avoir saisie, Dans une première publicatios je retrouve cet avis que j'abrége :
« Mon but a été, en preraier lieu, si je m'en rends bien compte encore, d'acquitter une dette de reconnaissance envers cette Amérique, hospitalière à mes curiosités, et initiatrice, que j'ai vue en pleine guerre, et dont j'ai gardé bon souvenir ; mais, je l’ajoute bien vite, ce premier mouvement passé dans l'esprit du voyageur, 1! m'eût
Lieux où l’austère amour des aïeux nous ramène. Sovez fiers d’avoir vu l'adolescence humaine . L'homme, éternellement tourné vers votre seuil. Jra vous demander ses titres, votre orgueil :
Mais, voués au passé qui pälit dans le rêve.
Saluez l'avenir qui loin de vous se lève.
C’est la loi ; le soleil, venant de l'orient,
Traine sous lui l'esprit toujours plus flamboyant, Et l'homme, ce porteur de la flamme, en éclaire Tout l'occident d’où fuit l'ombre crépusculaire.
semblé dur de laisser échapper, mème en notre pays justement fier de ses chevaleries anciennes et modernes, l'heureuse fortune de saluer de loin l'image d'un grand honnëte homme... Personmifier l'Amérique en Lincoln, quoi d’extraordinaire? L'âme de l'Amérique ne remplissait-elle pas le héros vètu d'un simple frac? N'est-ce pas elle qui ft du batelier devenu chef d'Etat le type qui doit rester dans la tradition légendaire, dans l'imagination des< peuples? La vie de Lincoln résume et exprime bien symboliquement la marche et l'œuvre d’un peuple libre: (‘le demeurera pour l'avenir l'Exemple. LINcOLX, ce nom renfermera désormais toute une synthèse et une loi. commrles letires d'un mot sacré en quelques religions. Trente Etats, tout un continent, et chacune des forces, et chacun des bras, et chacun des cœurs de ce continent.repr“sentés tous à la fois, collectivement et isolément, dans un homme nouveau comme les défrichements du Far West. actif comme un pionnier, puissant comme le sol délivr- depuis peu de l'ombre des bois, honnète homme comme un citoyen qui respecte son droit et celui d'autrui, voila la merveille d'histoire et de morale qu'il rous a été donné de contempler en Lincoln. Je pouvais, à un tel spectacle, convier l'Himalaya et les Montagnes Rocheuses, les anciens âges et l'avenir. Le poëte seul a tléchi sous une tâche supérieure à ses forces: il demeure fier d'avoir osé »
Le sol n’a pas d'histoire, et, depuis des milliers D’ans tombés sur les ans, les arbres, ces piliers Du palais noir, du bois qui dans le bois s’élance, Fûts morts sur des füts morts, sont tombés en silence. Tout à coup le porteur de la flamme est venu,
Un changement s’est fait en ce monde inconnu: Le soleil se souvient des tribus de la Bible
Qui, libres, s’emparaient de l'univers paisible,
Et plus rapidement que ces peuples aînés
Ne partageaient le sol à leurs fils fortunés,
Leurs derniers fils, parqués dans d’étroites frontières, Jettent des essaims neufs sur les nouvelles terres. Quelle marche à travers les temps vers Favenir ! L'œuvre humaine, que Dieu se complait à bénir. Chez les peuples anciens nait de lui par l'idée,
Et son souffle plus loin la pousse fécondée.
Sion sort du désert, Athènes de Memphis, Athènes passe à Rome, et nous sommes les fils D'Athènes, de Sion et de Rome : — l’Europe Traverse maintenant la mer qui l'enveloppe,
Et son esprit, prenant sa force au sel marin. Prend, du Dominateur des tempêtes, le frein.
Et l’espace conquis s’étend; la forèt vaste,
Riant au blé, pardonne au bras qui la dévaste,
La forèt qui garda jusqu’au siècle fixé
Ce continent gonflé de forces, hérissé :
La terre ,chaste ainsiqu'aux premiers joursdu monde, S’entr'ouvre avec délice au fer qui la féconde,
Et les fleuves, les monts. les airs, les océans, Effrayés, pleins de joie. attendent en suspens
Le mot près d’éclater que Dieu mit dans les choses; L’eau,tombant deslacs,s’enfle en hymnesgrandioses; Le ciel lui-même écoute. Instant prodigieux !
Et l’homme naît enfin libre et religieux.
En cet avénement de faits, de lois, d'exemples.
Le poîte voudrait reprendre à tous les temples L’écaille hiératique et le Kinnor sacré.
Et ne peut que forcer sa voix, désespéré.
Le pays inconnu s'enfonce
Derrière le soleil tombant :
Sous l'arbre, gigantesque ronce,
Le pionnier armé, se courbant.
Comme l’homme au sortir de l'arche, Sur la terre à conquérir marche
Et redresse, vainqueur. le front :
La forêt vainement lenlace ;
La première elle cède, lasse :
L'arbre est ronce, homme le rompt.
Apres les bois sont des rivieres,
Apres les rivières des bois,
Apres les arides bruyères
L'herbe où des gouftres tremblent froids :
Le conquérant des terres neuves
Passe les gouitres et les fleuves
Comme il a passé les forêts,
Et suivant le soleil, son guide,
Plante sa hutte en l’Atlantide
Où ses fils auront des palais,
Là, l’homme se fait roi lui-même Entre les hommes, rois égaux ; Son audace est son diadème,
Et ses œuvres sont ses hérauts ; Le champ de blé dit ses victoires :
Il élargit ses territoires
En rétrécissant le desert ;
Sa famille patriarcale
Est sa richesse, et rien n’égale
En splendeur la cour qui le sert,
Cet homme porte un nom sauvage
C'est l'homme d’au delà les bois” ;
* Backwoodsman
Il a l’eau pure pour breuvage, L'eau des lacs ou de llinois ; Le droit roidit son caractère, Et, comme le travail austère Fait son orgueil et sa vertu,
Il tient en haine l'esclavage Qui renvoie au labeur l’outrage Rejaillissant du front battu.
Lincoln aussi fit cette route
De lorient à l’occident ;
Il soutint sans fléchir la joute
De l’homme seul, Dieu seul aidant, Contre les forces de la terre;
Le fer liquide en son artère,
Le sang de ces hommes nouveaux, Coulait, ainsi que dans son âme Étincelait la chaude flamme
Qui sort en lueur des cerveaux.
Ses pères venaient de la côte
Où Penn dicta la paix en lois ;
Son aïeul, s’avançant, fut l’hôte
De l’ouest où noircissent les bois ; Alors, dans le Kentucky sombre Dont la hache éclaircissait ombre,
La guerre indienne éclata, it l’aïeul, blessé dans la lutte, Vit à peine fumer la hutte Que sa mort de sang humecta.
Pourtant la hutte était sauvée ; Obscure, auguste, elle couvrit
Le berceau, l'enfance éprouvée Du petit-fils que Pair mürit ;
Ce fils, le rifle, la charrue,
Le champ, la forêt parcourue Furent ses inaitres ; — orphelin, Pauvre avec sa pauvre famille, Vers l'ouest encore où le lac brille Il courut, front libre, cœur plein.
Plus loin toujours ! Mais là commence Le magnifique enseignement,
La nouvelle Odyssée immense
De l’homme en rebondissement,
De l’homme qui refait lui-même,
Nu, robuste, audacieux, blême,
Sa noblesse par ses travaux ;
Symbole de la race humaine
Qu’un effort, poussé par Dieu, mène Toujours vers des destins plus hauts,
Le voilà tel qu’il faut par sa puissante taille, Représentant le peuple et prêt à la bataille ;
Son pied s’appuie avec vigueur sur le terrain ;
Son jarret est solide, et son poing souverain S’ouvre et serre en étau ce qu’il caresse ou brise ; Sa parole commande et son regard maitrise,
Mais par de francs accents et par des rayons clairs, Non avec la hauteur des barons ou des lairds,
Le voilà donc pareil aux fils des premiers âges,
Le Japhet ou le Sem des profonds paysages,
Et s’emparant du sol, de l'air, des horizons.
Son cœur, sa foi, ses mains ont brisé des prisons Libre il a tout ce monde et ce ciel pour patrie.
A lui ces rocs, à lui ce fleuve qui charrie
Les troncs d'arbres tombés des rivages croulants,
A lui ces bois que vont trouer les trains roulants, La maison qu'on bâtit, la ville qui s'élève,
Le canal qu'on commence et le port qu’on achève ! Pauvre, tout ce pays qu’on défriche est à lui; Grandissant, s’admirant et s’aimant en autrui,
Il tient au sol conquis par tous comme à son œuvre, Et du travail commun lui-même est un manœuvre.
L'homme qui doit un jour commander à deux mers, Et par lui-même, au rang des princes les plus fiers, Asseoir, soldats du fer qui tranche et qui moissonne, Les plus humbles settlers grandis en sa personne, Donne dans une ferme à manger aux bestiaux, Fend des barres de bois ou charge des bateaux : Puis si le Noir Faucon jette un jour les Peaux Rouges Sur les défrichements trop voisins de leurs bouges, Le même hommenommé, commeunhommedeecænr.
‘Chef par ses compagnons, se bat, revient vainqueur, Et, d'honnôtes travaux l’âme bien occupée, Remet sans gloriole au fourreau son épée.
Telest l’homme entous sens travaillant, s'appliquant; Un jour enfin il parle et se trouve éloquent. Et le peuple est en lui complet, main, cœur et tête. Cette incarnation pour le devoir est prête ; La main a des calus, le cœur est fort, Pesprit Qui s’est fait à la peine est vigoureux et rit. De l'enfant orphelin qu’attendait cette gloire, Êrre L'HowuE Nouveau, c’est mot pour mot l'histoire. Dans le commun labeur il avait combattu ; Il était bien le peuple, il avait la vertu Des hommes d'au delà les bois ; sa taille haute, Telle qu’un Grec eût cru celle d’un Argonaute, La taille des dompteurs qui prennent à deux bras La difficulté rude et la jettent à bas, L’avait fait surnommer, grandi dans un mirage,
Le Géant de l'Ouest, I était le courage,
La volonté, l'honneur, le résumé vivant
D'un peuple neuf, subit, intrépide, fervent,
Sa grande force était comme celle d’'Antée Dans cette terre mère, encore ensanglantée Par ses pieds, par sa main qu'ennoblirent le soc Et la hache et le pic frappant l'arbre ou le roc ; I était bien le peuple en tout ; — avec la force, La gaité ; — sur la séve une solide écorce, — Né du travail, aimant le travail, l'élevant Au-dessus des faveurs qu’un paradoxe vend
Si cher à la bassesse orgueilleuse et flétrie,
Il avait en horreur le fouet qui l’injurie.
Place donc à Lincoln, place au jeune géant,
Au travail glorieux, royal et bienséant !
Suivons Lincoln dans son nouveau pèlerinage : Comme il à parcouru le bois dans son jeune âge
La hache en main, le champ en creusant le sillon, Pour un nouveau labeur, homme, il parcourtles villes, Et, dans le heurt confus des passions civiles,
Pour creuser son chemin il plonge au tourbillon.
Laissons, laissons dormir ici les grandes causes, Les animosités, filles des vieilles clauses,
Le droit de l'Union et les droits des États,
Les questions bientôt de tant de malheurs mères : Esclavage, tarifs ; les disputes amères
D'où va tomber la torche entre les candidats.
Admirons seulement ces marches triomphales,
Ces flambeaux empruntant au souffle des rafales Les courbes de la flamme au sortir du volcan,
Ces meetings, ces discours, ces courants de pensée Menant à l’orateur la foule fiancée,
Et ces fronts, flots émus que fouette l'ouragan.
De jour en jour, de soir en soir, de ville en ville, Voyage l’éloquence, et l’estrade mobile
S'élève sous les pas des candidats errants.
0 luttes ! La tribune ouverte est éclairée
Par toi, soleil, par toi, haute voûte azurée ;
Le peuple écoute, espoir et peur des concurrents.
Où sont, antiquité, tes fêtes Olympiques?
Chevalerie, où sont tes pas d'armes épiques ?
Rome de sang, que dit ton cirque mort? Où sont Teslions? Mais qu'étaient ces combats près des joutes D'un empire comptant par trente États ses routes, Et que la liberté rend par ces jeux fécond ?
Jeux, mais jeux d'hommes.—Non, la poudre d'Olympie, La lance des tournois, le sang de Rome impie
N'ont rien à faire avec ce grand honneur humain ;
Et, S'il fallait chercher dans le fond de histoire
Pour la comparaison une arène de gloire,
Toi seul la fournirais, étroit forum romain.
Lincoln a pris la lourde charge Que le vote pose sur lui ;
Le canon a gronde la charge
Du fort Sumiter au Kentucky ;
La guerre horrible est déchainée, La guerre proportionnée
Aux œuvres de ce continent!
Point d'art, carnage après carnage ; Gigantesque est l'apprentissage :
L'Hécla contre l'Etna tonnant !
Le soldat hors des champs se rue; Hors des villes ; — l'un a quitté Le marteau, l’autre la charrue, L'autre le barreau. — Lovaute
* Loyaltr.
Tel est sur cette terre neuve
Le cri qui descend chaque fleuve, Qui court sur les lacs, éclatant ; Dans les défaites croit plus ample ; Et que, pour éternel exemple,
Le monde spectateur entend.
Les soldats encombrent les villes ; Washington est un camp; j'ai vu
Des noirs aux courbures serviles Marquer un pas guerrier, pied nu.
Mais laissons la guerre qui creuse
En goutfre la contrée heureuse ; Laissons vers le cercle enflammé
Se précipiter du vieux monde
Les vaillants cœurs ; — le feu qui gronde Chasse notre vers mal armé.
Dans un jardin la Maison-Blanche
Rit au soleil, son seul gardien ;
La grille s'ouvre large et franche.
Entre, passant, et ne crains rien.
Point de sentinelle à la porte,
Point d’armes qu’on présente ou porte Au grand élu sans appareil :
Le premier de ce vaste empire
Pour seule flatterie aspire L'odeur des fleurs sous ce soleil,
Là, l’ancien batelier austère,
Les traits mobiles, souriant
Mais triste, entend frémir la terre, Sans peur, debout et confiant ;
Car tout un peuple, qui se fie
En son honneur, le fortifie
Contre tout lâche abattement,
Et, quoi que pour ce peuple il ose, Sa conscience se repose
Dans la piété du serment.
Pendant l’épouvantable guerre
Point de dictature, de loi
De salut, servant la colère
Et la peur plutôt que la foi.
Jailissez, 6 vœux populaires,
Des places, des Journaux, des chaires :
La parole est libre en tout lieu.
Nord. Sud, Lincoln pour vous ne vise, Dans ce combat qui vous divise,
Qu'au droit immuable sous Dieu.
À toute hauteur il s’élève :
Nul devoir ne l’a surmonté,
Et sa main obligée au glaive
Pour large étreinte a la bonté.
Plus grand qu’un empereur de Rome.
Il craindrait de tirer de l'homme
Un abject applaudissement ;
Mais lui-même a, sous sa charmille, La meilleure cour, sa famille.
Domestique rayonnement.
L'œuvre terrible est faite ; un monde qui commence À vu la guerre antique et la ruine immense :
La terre à bu le sang sous le deuil des vainqueurs : La terre a soif encor, mais de paix. Haut les cœurs !
Loin, égorgements d’Assyrie.
Loin ! Cette Amérique, pétrie Par l'Évangile, a soif d'amour.
Soif d’aider à la main divine Qui la pousse et qu’elle devine :
0 président ! voici ton jour.
Que ton cœur s’ouvre et se répande Dans une œuvre plus chère et grande, Trente États à rendre à leur loi,
Au travail, leur titre exemplaire,
A leur mission ouvrant l'ère
De l'avenir... Réjouis-toi.
Et quel avenir ! — Cent rivicres Portant cent flottes ouvricres.
Voile qui bat, onde qui bout.
Sont les grand’routes de ce monde Où la terre est dix fois féconde.
Où l'homme hyperbolise tout.
Depuis que cette terre est née.
L’immense forêt, couronnée
Par le nuage qu'elle boit,
Entasse l'engrais sous son ombre
Pour nourrir de moissons sans nombre Le genre humain lointain qui croit.
Déja les pins et les érables, Noircis par le feu, misérables, Ont vu des trombes de vapeur.
Trainant du fer à voix vivante.
Frapper le désert d’épouvante Et le silence de stupeur.
Et dans les essartements vastes Déja montent, enthousiastes,
Les couleurs des champs aplanis, Ces hymnes que le soleil tire
Du sol que l’homme fait sourire Par ses travaux du ciel bénis.
La maison de bois” est le centre
Du champ ébauché, l'arche où rentre Au soir lémigrant pauvre et seul ; Etles petits-fils de cet homme
Seront fiers un jour que l’on nomme Un bourg du nom de leur aïeul.
Comine sous un souffle qui passe Le brouillard délivre l'espace,
La forèt s’abat maintenant ;
Et, perçant les ombres premières, Un fourmillement de lumières Apparait sur ce continent.
Des troncs tombés dans leur feuillage Un toit sort, du toit le village ,
Et la ville étend ses ilots :
Alentour s’elancent les routes,
* Log-house ou log-cabin.
Puis les canaux, et sous les voûtes Des ponts la vapeur roule à flots.
Où s'arrêtera l’entreprise
De ce peuple que favorise
L'ordre éternel ? A cet assaut
Dieu jettera-t-il la parole
Qu'il a dite à l’écume folle
Des mers : Tu n’iras pas plus haut ?
En l’homme travail et sagesse ; Effort en bas ; au ciel largesse ; Triomphe de nouveaux accords :
Les puissances matérielles, Courant en “eines naturelles, Servent l’âme du puissant COrps.
Dans l’eau des torrents l’or chemine :
La montagne livre la mine,
Le sillon l’engrais vierge encor ; L'huile dans les cavernes coule ;
Et cette terre est bien le moule
Où prit sa forme tout trésor.
Les lacs, miroirs des sapinées.
Sont des mers méditerranées
Qui des svrtes verront sortir, Pour les pacifiques conquêtes Du luxe, des arts et des fêtes, Des villes plus riches que Tyr.
La grande vallée est la coupe
Qui pour bords a le double groupe Des monts de l’aube et du couchant, Et dans cette coupe fertile
Tout cours d’eau descend en reptile Au Meschacébé s’épanchant.
Les océans gémeaux du globe Enveloppent, comme la robe Seule digne de la vêtir,
Cette terre au blason d'étoiles, Qui sème en joyaux tant de voiles Qu'elle donne aux flots à sertir.
De ton jardin, de ta fenêtre,
L'esprit ferme en Dieu, tu vois naître Tout cet avenir sous sa main; Au-dessus de tous humble et calme, Tu vois ces gloires, hors la palme Qui va te barrer le chemin.
Contemple, élu d’un peuple libre, Dans ce magnifique équilibre
Les forces du ciel et du sol,
Les forces de l’homme et des choses, Des trésors souterrains, des roses, Des esprits qui prennent leur vol.
Enfin l’ordre nouveau se fonde
Où l’activité surabonde,
Où la justice tient sa cour.
À l’œuvre encor ! Que Dieu t’accorde De travailler dans la concorde !
Vainqueur de paix, voici ton jour.
Non, sur l’escarpement sublime, Comme Moïse sur la cime
Du mont qui voyait Jéricho,
Tu dois tomber; il faut qu’on meure Quand le triomphe a sonné l’heure Dont les siècles seront l'écho.
Et tu meurs, et ta tombe est sainte.
Et le monde entier sert d'enceinte Au triomphe de ton convoi,
Et ta mission accomplie
Est déjà l'exemple qui lie L'homme au devoir ; réjouis-toi,
Ta probité sera féconde ;
Ton esprit vivra ; ta mort fonde Cet avenir que tu rêvais ;
Le sénat de Rome te loue; Washington pour frère t'avoue.
Meurs triomphant, revis en paix.
Éternelles vertus, vieux sages.
Sortis splendides, dans les âges,
Des hontes qui vous ont hués,
Ouvrez votre cercle de gloire ;
Un grand homme entre dans l’histoire ; Et vous. Nations, saluez.
Amélie, 1867.