‹ De neuf heures à minuitChapitre 23 sur 23 · SOS ROG · texte numérisé non relu

SOS ROG

lente maitresse! La laisserons-nous'inourir de faim, Rog?

On nous a pris, moi dans un hospice, toi dans la

rue, et Ton nous a donne ici, a toi du lait, a moi du pain,

Rog.

Rog aboie.

— Tu n'es qu'une creature sans bapt^me, c'est vrai; mais tu n'es pas mechant, quoique un pen voleur. Je te pardonne, mais il faut rendre tout a ta petite Lucy. Que ferais-tu de cet argent? Du pain, tu en auras toujours ; de Fabri pour ton hiver, toujours ; et on te laissera ton collier.

Rog aboie.

— Puis nous allons mourir. Tu as douze ans, Rog, j'en ai bientdt soixante-dix ; tu es aveugle, je suis sourde. Et cette enfant, c'est si jeune, si beau, Rog !

Lucy passait affectueusement la main sur la t^te de Rog, qui, a defaut des yeux, promenait son flair sur la peau douce de sa jeune maitresse.

— Et nous quitterons ce vilain grenier, nous descendrons au salon; Lucy reprendra le fauteuil de sa mere, moi mon fauteuil, toi entre nous deux; et cet hiver, frileux que tu es, mon vieux Rog, tu te fourras dans les cendres tant que tu voudras, et je ne te gronderai jamais. Entends-tu, Rog? Tu saliras tant que tu voudras les tapis.

Et Rog aboie chaque fois que Sarah prononce son noni.

— Viens, Rog, viens, partons, etsois gentil devant M. le juge.

Devant le juge, la question ne fut pas aussi compliquee que pour rintelligence de la pauvre Sarah.

Quand se present^rent devant lui Sarah, qui tendait le testament, et Lucy avec le ohien en laisse, le jugede Common's-court sourit sous son epaisse pemique, et en s'inclinant il dit :

— La loi civile veut que tout sujet soit apte a heriter. — Mais un chien n'est pas un sujet. — Le testament est nul. — Au nom du Roi, cassons le testament de lady Philipps, et reportons sur miss Lucy, conitesse Philipps, tons les biens de feu sa m^re. — Ajoutons, comme homme et non comme juge, que, par fidelite' a la chose ecrite, et par respect pour la volonte sacree de ceux qui ne sont plus, miss Lucy, comtesse Philipps, doit dtre obligee a de bons traitements envers ce chien.

UNE STATUE OUBLlfiE.

L*air du paradoxe est mortel. Que de gens pourtant ne peuvent vivre sans paradoxes ! Esprits obscurs, hommes celebres, grands et petits, jeunes et vieux, tout le monde en France, k peu d'exceptions pres, aime ou cherche a en faire. Et ceci est un fleau, une cause permanente de decadence parmi nous. Avec le paradoxe, tout est vrai, rien n'est vrai. Au dix-septi^me si^cle, Tatheisme etait appele un dangereux paradoxe ; au dix-huitieme, il fut une croyance; et 1795, il devint la religion de TEtat. II n'est pas besoin de dire ce qu'etait cet Etat. Paraitre a la cour en habit noir et en pantalon bleu fut aussi un paradoxe prodigieux au milieu des moeurs royales. Rien n'etait beau, elegant, digne, convenable pour un pays monarchique, comrae Thabit brode, les manchettes a point d'Angleterre, les bas de soie, les souliers a boucles et la poudre ; rien

UNE statue OUBLIEIE. S<l

n'aurait dft paraitre plus disgracieux a la cour de Louis XVI que rhabit noir, ce deuil perpetuel, les manches s^ches, et les cheveux plats. II anriva cependant qu'on trouva fort spirituel de remplacer Tetoffe par le coton, Thabit brode par rhabit noir. Deux ans apr^s cette reforme, notez-le bien, on coupait la tSte a Louis XVL Otez runiforme a vos soldats, et demain vous n'avez plus d'armee; que les juges rendent la justice en habits marrons, sur des chaises de paille, et vous verrez dans peu ce qui arrivera.

Dire que, pour se conserver, tout doit demeurer immobile, serait une autre erreur, une erreur plus menstnieuse encore. Nous comprenons Taustdre uniforme du methodiste : il a un costume taill^ sur sa doctrine ; il a bien fait de Tadopter. Ce n'est pas le changement, ce n'est pas la simplicity qu'il faut craindre : les deux choses sont excellentes en elles-m6mes; maison doit redouter la nouveaute dans les opinions, lesquelles sont toujours les eclairs precurseurs des faits qui sont si souvent des tonnerres, lorsque ces opinions se produisent avec la vivacity et Teblouissement de Tantithese, ce champagne du raison* nement*

11 a ete trouve ing^nieux, dans ces demiers temps, de mettre en doute Topportunite, la convenance mdme de la translation des cendres de Napoleon, sollicitee, demandee a genoux pendant vingt-cinq ans. On Tobtient de la magnanimite d'un ministre adroit a flatter les bons instincts populaires, et tout a coup il s'el^ve des voix pour dire, et je pourrais en designer ici une des plus eloquentes, pour dire avec des lannes combien il eut mieux valu, dans Tinter^t de la poesie, laisser a Sainte-Hel^ne, entre quatre saules, les restes de I'empereur. Que voulez-vous attendre d'une nation descendue a ce degre d'esprit et de coquelterie? Nous surpasserons bient6t, en fait de paradoxe, les

Grecs du Bas-Empire. II pourfait in^me se faire ceci : Waterloo, espece d'humeur froide dont rien, jusqu'ici, n'a pu nous guerir, nous attriste et nous rend publiquement honteux depuis un quart de si^cle. Que demain nous prenions notre revanche, je ne sais ou, a Tendroit m6me de cette glorieuse defaite, peut-§tre : eh bien ! il viendra de beaux diseurs pour regretter ces jours d'heraique melancolie ou nous avion^ un desastre a venger. La phrase sera mieux faite, mais la phrase, soyez-en sur, ne manquera pas a la circonstance. (f J'aimerais mieux la veuve de la gloire, ecrira quelque perroquet deM.de Chateaubriand, que Tepouse en secondes noces du succes. » Nous avons en France des mots pour rabaisser toutes nos splendours, comma pour caeher toutes nos miseres. La phrase regne et gouveme. II manquait, sur le passage des restes de Tempereur, a ses obseques, la statue d'un homme qui ne fut pas treshabile a tourner la phrase, et qui peut-^tre a ete oublie a cause de cette grave infirmite. Get homme n^etait pas un general d'armee, un marechal de France, comme on pourrait le supposer tout d'abord. Inutilement on chercherait son nom dans les Vicloires el Conqueles, quoique sans lui il y aurait eu infmiment moins de conquetes et de victoires. J'ai bien vu, de TArc de TEtoile a la porta des Invalides, des poses martiales, des coleres foudroyantes, des t6tes echevelees comme la grenade crachant la mitraille, mais je n'ai pas aper§u la t6te que je cherchais, une t6te fine et pensive, maigre et souffrante, inclinee sur une epaule deformee par la servitude du travail et de la meditation. Au reste, pourquoi le regretter? Si elle eut ete la parmi les autres, et que j'eusse ainsi parle a rhomme du peuple : « Dites-moi, quel est celui-ci? » il m'eiit repondu : « Celui-ci est un brave; il a briile trois villes, coupe dix ponts, et fait douze mille prisonniers.

— Quel est celui-la? — Celui-la a coule douze vaisseaux, impose trois millions de contributions a une bourgade. — Tres-bien ! Maintenant, quel est cet homme? — Quoi? qui? Ce squelette en habit bourgeois, sans decorations, sans rubans, sans epaulettes? Je ne le connais pas. Pourquoi est-il la? que demande-t-il ? » — Je m'y serais attendu. Pauvre genie! Pas m6me Taumdne du souvenir !

Je ne sais pas si je me deciderai moi-meme a le nommer dans le cours de ces pages, tant j'ai peur de Tobscurite qui Tenveloppe. Au surplus, je ne dois pas dire son nom tout de suite : je Tecrirai quand je serai arrive aux evenements qui lui prSt^rent quelque importance.

Un jour, mon pauvre meconnu, bien jeune encore, parcourait, avec quelques amis de son age, les campagnes du Limousin pour en copier les sites sur les pages d'un album, lis s'assirent, apres quelques heures de marcbe, sur des rochers qui dominent, de leUrs assises verdoyantes, un vaste tapis de plaines. Les uns se mirent a cherc)ier des yeux des groupes de sapins d'un ricbe elancement; les autres, le coin de paysage le plus a leur gout. Tons s'occupaient, taillaient leurs crayons ou delayaient leur encre de Chine. Un des leurs avait disparu; son absence ne fut pas d'abord remarquee. Une heure se passa, trois heures s'ecoulerent, Tabsent ne reparaissait pas. Quel miraculeux point de vue avait-il decouvert? Enfin, qu^nd on Teut demande aux pics et aux ravins, on apercut, fort loin et fort has dans la plaine. une tache mouvante; on appela dans cette direction : un cri repondit : c'etait lui. II avait choisi un singulier endroit pour dessiner, bien singulier; il est vrai qu'il ne dessinait pas. Quand ses amis furent dans la plaine, ils reconnurent que leur camarade leur avait prefere une etrange societe. A leur approche, une quarantaine de pourceaux s'enfiiirent devant eux.

-^ Que faisais-tu done la?

— J'etudiais.

— Beau sujet d' etude! Et qu'as-tu appris?

— Vous verrez plus tard, leur repondit-il en aehevant de remplir ses poches de tubereules terreux, restes du diner des pourceaux.

Plus tard, le jeune naturaliste vinta Paris, moins pour y voir par quelle pente rapide s'en allait la monarchie de Louis XIV, car on touchait aux derni^res annees du rdgne de Louis XVI, que pour obtenir de quelque riche geaereux un carre de terre. Dans ce carre de terre, il voulait tenter un essai. Les riches d'alors etai^nt le moule ou Ton a coule les riches d'aujourd'hui. «Un essai! lui dirent-ils, et quel essai? Est*ce pour obtenir de Tor? FAt-ce pour cela, nous ne vous donnerions pas un carre 4p terre grand comme un mouchoir. Nous avons eu, Dieu merci ! des essais de tout. Essai de rajeunir, essai de manger toujours, essai de ne jamais manger, a Tusage du petiple; essai de magnetisme, essai de banque, essai de tontine, essai de loterie, essai de drame en vers blancs, essai de ne jamais tnourir, e^sai de faire de Tor en donnant beaucoup de louis a H. Cagliostro, essai de ne plus faire d'essais. Restons-en a celui-la. »

— Cependant, se dit le jeune philanthrope, je ne puis planter mes tubereules sur les boulevards ou au milieu du Palais-Royal? Que faire? Que devenir? II ecrivit au roi. Ce roi etait Louis XVI, c'est-a-dire un des meilleurs rois que nous ayons eus; le plus humain, le plus edaire, le plus porte a accueillir les idees genereuses. Aussi Ta-t-on tue en plein joiir.

Quoique Louis XVI f6t assailli, a cette epoque d'effervescence, de gens a projets, d'economistes stupides comme le sont presque tons les economistes, de philanthropes tailles sur le modele de M. de Mirabeau le pere, lequel, lors-

qu'il s'ocGupait d'ameliorer le sort des esclaves de Saint-* Domingue, faisait macerer et pourrir M. son fils dans les cachots du chftteau d'lf, il lut avee une attention marquee la petition de notre obscur personnage, et il lui permit de planter ses tubercules dans toute Tetendue de la plaine des Sablons. Autant auraitvalu lui conceder le desert de Sahara. Les Sablons! Le nom vous peint Tendroilnl y ponsse du sable a plaisir. Cependant, il accepta la concession eommeun bienfaitduciel. — Mon tubereule vient partout, s'ecria-tr-il en se rendant dans la plaine des Sablons, dont il prit possession au nom du roi de France, comme si, nouveau Cabot, il avait decouvert le Canada.

Tandis qu'on s'occupait alors a Paris de philosophic et de politique, de la cour et de Versailles, lui allait k pied tous les matins, par la chaleur ou par la pluie, dans sa plaine des 'Sablons, pour voir s'il ne sortait pas quelques petites feuilles hors de terre. C'^iait presque attendre un miracle de cette ar^ne jaune, poudreuse et seche. Le miracle eut lieu pourtant; une petite feuille, un soupcon de verdure, parut. II se ddcouvrit, et baisa la terre. Le lendemain, tout le sol etait vert. Le Sahara avait germd. Quelle suite d'emotions n'^prouva-t-il pas, en visitant chaque jour sa culture! Pen a peu, petit k petit, les herbes devinrentplantes, nouvelle )oie, nouvelle anxi^te, les plantes etaient tant6t jaunies par une joum^e trop ardente, tantot abattues sous Teffort d'un coup de vent. La nuit ^tait mauvaisa a passer. Quelquefois, des enfants, les descendants de ces autres enfants qui insultaient Tesclave de CamoSns, mendiant le soir pour son maitre sur les promenades de Lishonne, les p^res de ces autres enfants qui attachent aujourd'hui des morceaux de papier et des lambeaux de chiffdn a Thabit du dernier doge, a Venise, ces enfants-U avaient arrache, les cruels ! quelques beaux pieds touffiis.

ou jet^ des poignees de pierres dans les cait^. II dtait son habit, sa pernique, relevait ses mancheltes, et, une k une, il ramassait les pierres lancees par les enfants. C'etait souvent a recommencer la mdme t^che. Mais qui so d^urage n'a rien dans Tame. II y a des tortures en reserve pour chaque vocation; et Ton souffre a raison de ce qu'on doit produire. Qui dit vainqueur, dit martyr. Pas d'exceptions, pasune.

Au bout de quelques mois d'espoir,^ de crainte, de lassitude, de regret, de doute, de certitude, la n^colte s*annon^a par des signes qui firent battre le coBur de notre agriculteur. On peut dire que ce fut son premier amour, car il ne connut d'autres passions dans sa vie que celles de la recherche et de Tanalyse. Sa soeur, qu'il aima comme une plante utile, et dont il fut tendrement aime, occupa toute seule la place ou les autres hommes entassent tant de desirs et tant d'erreurs. Elle le logeait, le nourrissait, rbabillait, ainsi qu'on le ferait d'un enfant delicat. Elle soufflait sur sa lampe quand il veillait trop tard, elle fermait les volets afin qu'il ne se lev^t pas trop tdt. Presque tons les grands hommes ont eu a leurs c6tes, pendant leur passage sur la terre, un de ces anges qu'on appelle du doux nom de soeur. Newton, Pascal, sont de glorieux exemples a citer. Enfin, Tceuvre d'esperance ^tait accomplie; I'oeuvre de peine allait commencer. Notre agriculteur degagea avec un soin paternel quelcpies-unes de ses plantes parvenues a maturit^, et les porta a Paris dans les mattes de terre qui renfermaient leurs fruits nutritifs. Les premiers a jouir de tout, les gens du monde, se moqu^rentde ces feuilles sans fleurs, de ces boules informes pendues aux raeines, parodie triviale de la truffe. Ce n'etait la ni une rose nouvelle ni une variete de la tulipe. Pour deux sous, pour moins, on avait beaucoup mieux au marche aux

ONE STATUE OUBLIEE. 5n

Fleurs. Vint le tour des savants. « Belle decouverte! s'ecri^rent-ils; vous avez cultive la pomme de terredont se nourrissent les pourceaux. — Mais je Tai cultivee, repondit avec modestie lejeune agronome; et maintenant elle est mangeable. — Mangeable! repliquerent les savants; autant vaudrait manger de Tacomt ou de la eigne. An seizi^me siecle, vous Tignorez done? elle donnait la l^pre; vous avez decouvert la lepre : demandez une recompense. — Je crois que la lepre, leur repliqua^t-il, ne provenait que de Fimpurete ou Ton tenait le corps, de la malproprete des villes, de Textr^me mis^re des populations au seizi^me si^ele, et non de la nourriture de cette plante. Je Tai analysde, continua-t-il, commeon analyse la lumiere; j'ai separe, d(^fiui, essaye chacune de ses parties constitulives, et rien de veneneux n'en est sorti. G'est tin farineux. abondant, delicat, genereux, presque aussi nutritif que le ble, facile a la cuisson, susceptible de subir, sans perdre aucune de ses qualites savoureuses, les metamorphoses les plus varices. Voulez-vous qu'il soit assaisonnement : il coulera et s'amoncellera comme une neige autour de vos mets substantiels. Voulez-vous qu'il devienne du pain : petrisez-le, et exposez-le a la chaleur du four. Preferez-vous qu'il devienne du gateau pour vos desserts? dites a vos patissiers de Tetendre en pate ductile dans leurs monies, et de le dorer ensuite de sucre ou de miel. Voila pour les riches et pour les rois. Les pauvres ont-ils faim, — cela leur arrive quelquefois, — qu'ils le precipitent tel quel dans Feau bouillanteou le glissent sous la cendre chaude, et, au bout d'une heure et pour quelques menus liards, ils dineront, ils auront de la force, de la sante, de la vie, jusqu'au lendemain. 11 leur faut dix sous pour acheter un pain insuffisant, si leur famille est nombreuse; pour dix sous, ils auront deux bpisseaux de mes pommes, qui viennent partout,

518 UNE STATUE ODBLIEB.

sous toutes les latitudes, dans tous les climats, presque toute Tannee, sous la neige comme dans les sables, a fleur deterre comme dans les caves, et de Tune d'elles vous faites autant de germes qu'il vous convient, en la coupant et en bouvrant les moreeaux d'une couche de terre. 9

En parlant ainsi, et avec la simplicite de la conviction, le consciencieux savant tenait dans sa main Tune de ses plantes merveilleuses, de Tautre main' il ^'essuyait le front ; ear on sue li parler a des aeademiciens/a dHUustres ag^onomes qui el^vent des cMres dans des des a coudre et touehent vingt mille francs par an pour creer des violettes doubles. Encore, s'ils les creaient !

A cette simple et eloquente exposition des resultats d'une des plus belles decouvertes modernes, les savants repondirent par les gros mots de poison, de nourrituredangereuse, de Idpre. Quelques-uns objecterent que le ble, avec lequel ii est assez d'usage de faire du pain, sufiisait a ralimentation de premiere necessite, dont le novateilr voulait changer la base en la transportant dans sa fecule de moins noble origine. Le novateur savait comme eux qu'avec la farine du ble on formait un pain plus leger, plus blanc, meilleur sans contredit que le pain obtenu par sa fecule ; et, bien qu*il ne voulut pas se prevaloir d'une impossible superiote, il aurait pu cependant repliquer ceci : II est d'une incontestable verite que Tobjet alimentaire dont Testomac de TEuropeen s'est cree un besoin de ohaque jour, de chaque repas, celui qu'il a choisi par gout et auquel il tient le plus par rhabitude, le pain, est de tous les aliments le plus luxueux, le plus difficile a tous les titres. Le pain se durcit vite, la farine se corrompt au bout de pen d'annees, le ble est souvent atteint par les vers avant mSmesa completi' maturity. Un mur humide detruit une reserve de plusteurs mois, u|) coup de vent couche la reeolte dhine oontrde en*

ti^re, et la r^lte ne se relive plus. 11 sufftt d'une annee de disette pour faire augmenter du double le prix du froment; deux annees inauvaiseB entrainent la mis^re publique; trois annees steriles, ce n'est que trop prouve, engendrent la famine. La disette de grains pendant la paix, e'est Temeute sur les marches et k la porte des boulangers ; la di< sette.de grains pendant la guerre, e'est la revoUe. Tandis qu avecune heure de travail par mois TAfricain recueille de la terrequ'il exploite assez de millet pour alimenter sa fnmille, — et le millet reduiten poudre^ connu sous differents noms, est Taliment quotidien, nourricier, le pain onfin des habitants defAfrique; — tandis que TAmericain apresque pour rien la farine de manioc, cet equivalent de notre farine de froment, et qu'il n'est pas hors de TEurope un point du globe ou la nourriture principale de Tesp^ce humaine ne soit pour ainsi dire sous sa main, a la portee de ses levres, facile, eparsa et bonne conime Teau, comme Fair, comme la vie, dont Dieu n'a pas pretendu, faire un probleme : — eh bien! TEuropeen, lui, lui seul, est oblige, force de travailler presque uniquement pour avoir du pain, au milieu d'une foule d'autres necessites qu'il s'est imposees: Pour le bourgeois le pain est deja une sdrieuse depense; pour Touvrier avec deux enfants et une femme, c'est le sacrifice de la moitie tie son temps ; pour Touvrier qui a cinq enfants, c'est la valeur en travail de son temps tout entier. II ne lui reste plus rien pour ses autres depenses. Le pain enfin est une obligation de Texistence si perseverante, si dure, si horrible, qu'elle s*est formulee dans toutes langues de TEurope par de douloureuses et bien expressives facons de parlor : Gagner son pain , lamer du pain a ses enfants. Image triste ; c'est Thumanite qui a pose pour Timage.

J'ai dit Topinion des savants de Tepoque sur la bienfaisante racine soumiso a lour examen. II circula bientot parmi

le peuple, cet autre savant quand il s'y mejt, qu'un homme, d'apr^s les prdres du ministre, allait s'occuper d'essayer sur la sante des pauvres gens de la nourriture de$ pourceaux. On se tint en garde. Comprenait-on la sceleratasse de ce medocin, de ce charlatan, de ce chimiste? D'ou sortait-il? Plus d'une fois on menaca dans la rue cet ennemi du peuple. Lui commencait a douter. Puisqu'elle est venue a bien^ est-ce qu'on ne la mangera pas? disait-il en touchant a sa pulpe dedaignee. 11 s adressa aux gens de cour qui avaient abritd sous leur protection le mesmerisme et le magnetisme ; il fut bien regu. Ceux-ci, des marquis, des dues, des princes, celles-la de grandes et illustres d^mes, goijiter au mets de ces animaux qu'on ne designait, comme lit plus tard Deliile, qu'a Taide d'une pudique periphrase ! Le singulier personnage ! Pour qui les prenah-il ?

Il demande une audience au roi, a Louis XVI, qui Tavait deja ecoute, accueilli, et lui avait pr6te la plaine des Sablons; Louis XVI la lui accorde sur-le-champ. C'etait un jour de reception, celui ou Tagronome fut admis a parler a Sa Majeste. Au moment d entrer dans le salon royal, il se souvint de la haine du peuple centre lui, de rindtfference des gens du monde pour sa decouverte, du dedain des savants, du mepris des personnes de cour, il trembla ; il se repentit, il recula un instant devant sa determination de parler au roi. Que n'etait-il reste a broyer des remedes dans le coin de son h6pital, obscur pharmacien qu'il etait, ou pourquoi n'etait-il pas maintenant aupr^s de sa bonne soeur, qui priait Dieu pour lui, le sachant devant un des plus puissants rois de la terre?

Les deux battants de porte s'ouvrent. Que d'or ! que de pierreries! quel fleuve de lumieres! Ce n'etait pas un roi qu'il voyait, mais mille rois debout devant lui ! 11 flechit le genou.

Ce fttt le roi lui-mtoe qui le releva avee bonte.

— Voyez, ihtmsieur, voyez, lui dit Louis XVI en lui montrant, passees a la boutonni^re de son habit deroi, des feuilles de la pomme de terre, ce sera aujourd'hui ma plus belle, ma seule decoration.

— Madame, dit ensuite le roi en montrant a lareine Thorticulteur eiiiu, je vous presente M. Parmentier.

Le bon roi le conduisit encore devant les ambassadeurs et les princes de sa cour, s'arr^tant a chaque pas pour dire : M. Parmentier, un des hommes les plus utiles de mon royaume, messieurs ! Le soir, il parut dans la loge du roi au spectacle; le lendemain, honneur rare et dont les plus illiistres tenaient compte, il alia a Versailles dans un des earrosses de la cour. La pomme de terre etait anoblie. C'etait deja de Thonneut et de la gloire; il fallait encore a la decouverte de Parmentier k popularity, la sainte sanction de la foule.

Parmentier, qu'un geste du roi avait fait sortir de I'obscurite, invita, a quelgue temps de la, a un grand diner qu'il donna aux Invalides, dont il etait devenu pharmacien en chef, les riotabilit^s de Tepoque : des philosophes, des moralistes, des litterateurs, des peintres, des savants. Ce repas offrit ce merveilleux phenom^ne, que la pomme de terre seule en fit les frais ; le potage, Taccessoire des entrees, les entremets, le dessert, les vins mousseux, les glaces, le caf^ et les liqueurs, tout avait ^te extrait du sue de la pomme de terre. Avant de toucher a ce diner, un des plus admirables efforts de la science, les convives se lev6rent tons avec respect pour ecouter la benediction que, t^te nue, les mains etendues, les yeux au ciel, pronon^a Tillustre et pieux Franklin. Au nom des deux mondes, il recueillit la reconnaissance des hommes, et la fit monter au ciel, pour le remercier d'un si grand bienfait. Parmentier,

un homme simple, inspire de Tamour de Thumanite, un pauvre pharmacien, venait de rendre la famiBe a tout jamais impossible sur la terre; il avait vaincu la Famine comma Jesus^hrist a tue la Mort.

Reduits au silence, comme ils Tont si sonvent 6t6, notamment par Galilee, par Golomb par Jenner, les savants roul^rent leurs rapports, et le peuple planta, cultiva et mangea, fians crainte de s'empoisonner, des parmentidres, premier nom donne an vegetal de Parmentier. A propos de ce nom, il est decourageant d'ecrire que le temps Fa efface pour le remplacer par celui si inexact et si ingrat de pomme de terre. Tel est le sort reserve a presque toutes les qualifications genereuses. Colomb n'a pas pu attaoher son nom a TAm^rique, Jenner h la vaccine, Montgolfier aux aerostats ; et cependant. Ton dit et Ton dira avec una inalterable persrstance une fusee a la Congr^ve, les mortiers Paixhans. Si Congreve avait fait une decouverte utile, il y a longtemps que son nomne seraitplusporte par elle; c'est la un des mille caprices do la posterity, qui a aussi son cote railleur. La post^rite est une vieille femme de lettres ; si elle laisse aux fusees incendiaires le nom de Congreve, elle condamne une antique famille, illustre par Tintelligence et par le courage, col smno e con la mano, a ne leguer son nom qu a des cdtelettes ; qui ne connait les cotelettes a la Soubise? Les noms ont une destinee; il vau* drait mieux qu'ils eussent une logique. Yersez de race en race votre sang ; pourquoi? pour arriver k immortaliser des cdtelettes.

Le roi avait fait son devoir; savez^vous de quelle manidre le gouvernement remplit le sien envers Tillustre agronome? 11 projeta de mettre un impdtsur les parmentidres, comme il en avait mis un sur le sel. Au fond, les deux imp6ts ^taient fr^res; il ne fallait pas crder de jalou-

sie en(re le mets et l^assaisonnement. J'ai toujours trouve les gouvernements malins comme des singes, quoiqu'ils Boient moins laids ; creusez-vous Tesprit, videz-vous la cervelle pour inventer une machine utile, cpii apporte aux masses un soulagement, une sensation heureuse de plus : le gouvernement, ce pacha a trois queues, livre au sommeil pendant la penible gestation de votre d^couverle, le gouveraement s'eveille tout a coup et dit : <( Vous venez d'ima^ giner la un objet qui vous fera beaucoup d'honneur et dont vous tirerez un grand profit ; gardez Thonneur, nous aliens partager le profit. — Mais vous dormiez dans votre vieille routine pendant que je passais des nuits k cr^er mon nouveau rouage ou ma nouvelle scie, mon vaisseau k vapeur 6u mon chemin de fer, et vous demandez k parta* ger les benefices ! — Je prends bien des droits avant tout le monde a la porte des th^tres, r^pond le gouvernement ; et, certes, je n'ai jamais compost aucune des pieces qu'on y joue. Ne faut-il pas que je vive? — C'est juste, je Tavais oublid. »

Le gouvernement n'eut pas le temps de realiser la genereuse pensee de frapper d'un imp6t la decouverte de Parmentier. 95 sonna, et il fallut faire la guerre au monde entier pendant vingt-deux ans.

La Republique reunit quatorze armees ; elle forgea des fusils, des sabres, des canons, elle petrit de la poudre pour rendre invincibles ces armees ; mais, sans Taliment dft au genie de Parmentier. elle n'aurait rien trouve pour secourir les populations de nos villes et de nos campagnes, privees de tout commerce, de toutes relations, de toute industrie.

A cette epoque, dont nous n'avons retenu que la gloire et les troubles civils, la faim desolait Paris, en atteignant partout les habitants — dans les hotels, il est vrai presque

524 UNE STATUE OUBLlilE.

deserts, aussi bien que dans les maisons du pauvre. Le pain devint rare, il manqua, il disparut enfin. Des privilegies en avaient seuls quelques bouchees ; quand ceux-la s'ihvitaient entre eux, il se priaient d'apporter leur pain. Heureusement la pomme de Parmentier vint suppleer le ble, et Paris ne mourut pas d'inanition. Parmentier seul courut le danger de perdre la vie cemme Tavait deja perdue Lavoisier et tant d'autres grands hommes, c'est-a-dire sur Techafaud. II fut poursuivi, il se cacha pendant deux ou troisans. De quoi raccusait-on? De vouloir affamer le peuple peut-etre. Lui! qui Favait nourri, qui le nourrissait, qui le nourrirait toujours! Un crime de plus ne fut pas commis ; Parmentier survecut aux annees tranchantes de la Republique, qui lui rendit tacitement rhommage, dont il se serait bien passe, de planter des pommes de terre d'un bout a Tautre du jardin des Tuileries. Le gout de Marat se revela par cette plantation excentrique detruite peu apres par Robespierre, qui restitua au jardin des Tuileries ses jolis parterres, ses carres de gazon, qui y fit m^me executer plusieurs embellissements auxquels les reactions et le temps n'ont apporte aucune alteration.

On sait a quel prix le pain s'eleva sous TEmpire au moment meme des plus beaux triomphes de Napoleon ; s'il ne manqua pas comme pendant la Republique, il etait cher et de si mauvaise qualite alors, que le peuple en poussa plus d une fois des clameurs significatives. Avec quoi vecurent presque uniquement toutes ces populations ou Napoleon plongeait chaque annee les deux mains pour en retirer des grappes de deux ou trois cent mille hommes? Avec des pommes de terre, dont on demandait jusqu'a deux recoltes a un sol genereux, car la France, cette belle France qui grise toutes les nations de ses vins et de ses eaux-de-vie, ne produit pas de grain pour se nourrir trois mois. Que nos

pourvu, que la Sicile nous ferme ses ports, et voila la disetle. Quel port nous etait ouvert a Tepoque de la guerre avec la Russie et TAngleterre? A peine pouvions-nous communiquer avec nos propres ports. Ainsi, sans Parmentier, qui put voir encore ces beaux resultats de son immense decouverte, tons ces generaux si fameux, ranges en bataille Fautre jour depuis la porte des Invalides jusqu'a la porte de TEtoile, n'auraient pas compte tant de generations de soldats tues a Tombre de leurs panaches.

Louis XIII, cet equivoque ami de Cinq-Mars, dont il fut ] 'assassin, a une statue au milieu de la place Royale; Louis XV, cet Heliogabale, chef enerve d'une monarchie decrepite, a donne son nom a la plus belle place de Paris ; il y a dans les niches de Tlnstitut des bustes de savants dont Dieu lui-m^me a oublie Texistence, les travaux et le nom : dans la galerie du Theatre-Frangais, on se heurte les coudes a d'ingrates images qui ne valent certes pas le marbre et la terre cuite dont elles sont faites. On inflige aux rues que Ton perce les plus etranges noms, apres avoir applique anciennement jusqu'a douze fois le m^me nom de saint a autant de rues de Paris, ainsi de celui de saint Jean ; et Paris n'a pas une seule statue, un seul buste de rimmortel Parmentier ; pas une rue qui ait son nom, ni au fronton des vieilles, ni au fronton des modemes, depuis la barri^re du Trone jusqu'aux Champs-Elysees.

Les Ghamps-l^lysees me ramenent naturellement a ces statues au nombre desquelles j'ai ete etonne de ne pas voir celle de Parmentier, un des plus grands liommes de la France, s'il n'en est pasle plus grand dans Tofdre des homuies utiles. Ge n'est pas mSme de lui qu'on pent dire qu'il brillait splendidement par son absence aux obs^ues de Tempereur. Qui a remarque son absence? Moi seul. Un inconnu se souvenant d'un autre inconnu.

On aurait difficilement obtenu de voir les lettres en vertu desquelles Jerome Harbour, — que plus loin nous ne nommerons plus que Grenouille pour nous conformer aux traditions locales, — prenait ou se laissait donner le titrc dc capitaine. Sur les bords de la Manche, depuis Cherbourg jusqu'a Saint- Valery et fort au dela, personne n'a jamais connu Jer6me Harbour; et qui n'a pas entendu parler du capitaine Grenouille? Sononcle, honndte tisserand de Vannes, lui dit au moment de mourir : «r Je te l^gue vingt mille francs honorablement gagnes, mais a la condition que tu les emploieras ou dans le commerce des chanvres, ou dans celui des toiles, ou dans celui.*. » Le vieil oncle mourut avant d'a^voir pu achever la serie des clauses con* ditionnelles, en sorte que le neveu se crut en droit, sans leser sa conscience d'h^ritier, de fte s'arr^ter a aucune, et de donner aux vingt mille francs une destination plus a sa guise. Quoique Jer6me Harbour n'eAt alorsque vingtquatre ans, il ne comptait pas moins de quatorze annees de navigation. D'abord mousse, il avait ete ensuite matelot, puis... il etait reste matelot. 11 s'etait arrdte la, point ex-

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tr^me, borne pre^que infranchissable pour les marins qui n'unissent pas la theorie ^ la pratique. 11 n'etait que matelot, c'est vrai, mais matelot de toute piece, accompli, ayant navigue sous toutes les latitudes etresiste aux varia> tions de tous les climats, supportant les fatigues et les privations d^ la mer avec insouciance, et tout aussi propre au dur service d'une p^cbe a la baleine dans les glaces du pdle que capable de s'elancer a Tabordage, la hache d'armes d'une main, le pistolet deTautre.

Quand nous disons qu'il etait un matelot accompli, nous n'entendons parler que de sa force pbysique, de ses eonnaissances pratiques et de son courage; de graves defauts ternissaient ses quelques bonnes qualites. 11 jouait beaucoup, il buvait tout ce qu'il ne perdait pas au jeu et tout c^ qu il y gagnait, et il avait en outre le plus grand vice dont un marin puisse Stre affecte^ il detestait la discipline. La hierarchic lui faisait horreur. Le mot de capitaine lui dtebirait la bouche. Ce n' etait qu'en fremissant qu'il portait la main a son chapeau cir6 lorsque, enrole par force dans la marine militaire, il etait oblige de saluer ses chefs de tous les grades. Combien de fois n'avait-il pas ete mis aux fers pour leur avoir manque de respect ou pour cause de desobeissance ! Le marin, pour lui, c'etait le matelot. II etiX ete parfaitement inutile de lui faire observer que, sans rintelligence du capitaine, les voiles, les cordages, le gouvemail et Tancre fonctionneraient sans but comme sans utilite; il n'eiit pas ecoute, il n'aurait pas voulu comprendre.

A Tepoque ou il herita des vingt mille francs de son oncle le tisserand de Yannes, somme enorme en Bretagne et en Normandie, la France etait en guerre a pen pr^ avec tout le monde; c'etait en 1802 ou 1803. Le moment etait peu favorable au commerce. D'ailleurs notre personnage

ne raimait pas plus qu'il n'y etait propre. Quel ^coulement menagerait-il a ses vingt mille francs? Libere du service, il n'avait plus rien a dem61er avee la conscription ou la lev^ des matelots. Apr^s un an de sejour a terre, il commen^a pourtant a se lasser de la vie des desoeuvres. Ghaque jour d'ailleurs le nombre de ses compagnons d'oisivete diminuait autour de lui. Les uns allaient se fondre dans la grande armee et se battre avec les Autrichiens, les autres prenaient du service k bord des b^timents de guerre.

Gomme il habitait un petit port de mer, il entendait parler presque a tout'esles heures soit des nombreuses prises que les corsaires anglais faisait sur nous, soit des captures que ramenaietit les corsaires franca is dans les ports de la Manche. Tons ces recits enflammaient son imagination. Battre les Anglais! prendre sur eux d*infemales revanches, et couvrir la plage de marchandises precieuses conquises a coups de mousquet! quelle belle vie! se disait-il.

— Decidement, voila le metier qui me convient, se dit Jerdme Harbour, le metier de corsaire. En le preiiant, je n'irai pas centre la volonte de mon oncle, puisqu'il a ferme la bouche, le cher homme, avant d'avoir termine la liste des professions parmi lesquelles il desirait que je fisse un choix. Le choix est decide.

Pour exercer cette perilleuse industrie, il ne se mit en qu^te ni d'un beau navire ni d*un navire neuf . Aller comme le vent pour ceux qui vont vite, aller comme Teclair pour ceux qui vont comme le vent, telles ^taient les quality essentielles du navire qui remplirait ses vues. Jerdme en avisa und'une physionomie assez heureuse, pas trop vieux, assez pourtant pour affronter la mer avec quelque experience. G'^tait une goSlette demesurement longue, pointue comme la tdte d'un poisson, et que le pouce d'un enfant faisait ba> lancer rien qu'en s*appuyant un peu le long du bord. II

traita sans peine avec leproprietaire, pauvrearmateur mine par la guerre; il eutla goelette pour moins de quinze mille francs. Pendant qu'il s'ocenpait d'avoir une lettre de marque, c'est-a-dire le litre legal pour 6tre corsaire et non pirale, il fit raser la goelette, deja fort peu elevee au-dessus de Teau, descendre le pont d'un demi pied, et changer le syst^me de miture. La goelette, en.perdant un mlt et son niveau, devint un cutter, un vaisseau d'une coupe prodigieusement elancee, et bien nomm^ de Tanglais eulter, qui veut dire coupeur, Avec ces sortes de Mtiments, on coupe I'eau, c'est assez exprimer leur foudroyante vitesse.

Une si belle piece d architecture navale meritait a tous les litres le sumom dont la baptiserent les marins prudents : ils Tappel^rent, avec une ironie significative, la Grenoutlle! lis comptaient'que la Grenouille ne tarderait pas k descendre au fond de Teau.

— Soil ! je Tappellerai aussi la Grenouille^ s'^cria Jerome Harbour.

Et il fit ecrire a Tarriere du cutter, en grosses lettres blanches sur un fond noir : la Grenouille: au beaupre une grenouille fut sculptee et peinte en beau vert; lui-mdme, Jerdme Harbour, permit qu'on ne le nommSt plus que le capitaine Grenouille. Sa lettre de marque ^tait arrivee ; il s'occupa de recruter son equipage.

Jer6me Harbour, au courant des bons endroits, alia de taveme en taverne, remnant des pieces de six livres au fond de son chapeau goudronne.

— Qui veut venir avec moi en pelerinage? disait-il. La Grenouille appareille ce soir. Ou bien : — - Qui veut se marier avec la Grenouille? C'est une demoiselle fort gentille qui n'a rien, mais qui poss^de de jolis talents. Ou bien encore, entassant calembours sur calembours : — Le capitaine Grenouille offre de la grenouille a qui montera sur

3S0 LE GAPITAINE GUEUX.

la Grenouille. C'estun peu engageant ce que je vous dis la ! — Qu'es-tu, toi? disait-il tour a tour a ceux que le bruit des ecus allechait.

— Un pere de famille qui cherche du travail.

— Pas,de p^e de famille! je n*en veux pas. lis ont toujours peur de laisser des veuves, des orphelins. Reste au Iqgis. Et toi, Tautre?

— Les Anglais ont tue mon frere...

— Bien ! bien ! assez ! passe a Tarriere, tu es recu matelot de la Grenouille. Et toi, le pas manchot?

— Je suis en froid avec le gouvernement.

— Tu es un deserteur?

— Oui, capitaine Grenouille.

— Voila quarante francs, file a bord. Et toi qui as un empUtresurroeil?

— Capitaine, je crains un coup de serein de la police.

— Tu es un refractaire?

— Oui, capitaine.

— AUons ! mon agneau, passe a tribord et a babord de mes joues, et regois Taccolade. Tu as Tbonneur de faire partie de Tequipage de la Grenouille, Et toi, que sais-tu faire, la-bas, le serieux?

— J'etais coraptable a bord d'un navire de TEtat, lorsque les brigands m'ont accuse...

— Tu nous raconteras cela plus tard. Je te reint^gre dans tcs fonctions a bord de la Grenouille: mais, au premier z^ro auquel tu ajouteras une queue pour faire un neuf, moi je te couperai la t6te pour faire de toi un zero. Ah ! ceci n'est pas trop mal, j'esp^re.

Quand tons ces matelots, dont le plus doux n'eiit pas rassur^ un ours, furent a bord, il les fit ranger autour de lui, et il leur parla ainsi :

— Je vous ai donne de Targent, mais en bonne regie je

LE GAPITAINE 6UEUX. 3SM

ne vous devais rien. Yos gages sont vos parts de prise, vos prises sonl sous Fhorizon oii nous allons les agrafer. Cependant, eu egard a votre detresse si peu meritee, je vous ai gratifies de quelques piastres, C'est pour acheter du tabac, de Feau-de-vie et quelques objets de toilette sans lesquels il ^st de toute impossibilite a des gens comme vous de voyager. Vous ferez fortune ou vous vous ferez tuer ; cela, quand il plaira a Dieu; dans un mois peut-etre; demain, s'il le veut. Largue la brigantinel cria ensuite le capitaine Grenouille.

— Le cap a Touest ou a Touest-quart-d'ouest? demanda un gigantesque timonier.

— Le cap sur Tor! repondit le capitaine Grenouille. Comme il ventait fort au moment ou le cutter parut en

rade pour gagner le large, toute la population accourut sur la greve. La curiosite generale fut bien payee. Les habitants fremirent de terreur quand ils virent passer tout pres d'eux, a quelques pieds des rochers sur lesquels ils se tenaient debout, le cutter qui prolongeait une demierc bordee, celle que les marins appellent la bonne. Tout etait submerge. On ne soup^onnait le pont, d'ailleurs incline a donner le vertigo, que par les jambes des marins qui s'y appuyaient. En etendant leurs mains sous le vent ils touchaient Teau dont Tecume avait mouille aux deux tiers la voile. Eux pourtant etaient calmes ; accroupis le long des sabords, le menton appuye sur la culasse des canons, ils fumaient ou causaient entre eux tranquillement.

Un vieux lieutenant de vaisseau, en voyant le cutter se jouer ainsi du vent, de Teau et des rochers', lui cria du fond de ses deux mains reunies en conque :

— Camarades! ]e ne vous confierais pas mon chien pour une nuit.

Le lendemain au soir, ils rentraient au port au bruit du

332 LE GAPITAINE GUEOX.

canon et de la mousqueterie, remorquant apr^ eux un brick anglais charge de sucre et de tabac.

— Si votre chien avait ete a bord, dit le capitaine Grenouille au vieux lieutenant de vaisseau qui I'avait apostrophe la veille sur les rochers, il toucherait aujourd*hui mille francs pour sa part de prise.

Pendant trois ans, la Grenouilie reussit au del^ de toute prevision ; elle etait devenue la terreur des ennemis, dos Anglais surtout. Si elle sentait rimpossibilit^ de lutter de vitesse avec quelque frigate qui lui donnait la chasse, elle tachait de se mettre hors de la portee de ses canons pendant tout un jour, et le soir, changeant de route, elle se perdait dans la brume ou se refugiait derri^re des rochers inabordables pour la frigate.

Comment dire la vie de Tequipage, quand il avait realist en bons ecus ou en pieces d'or sa part du butin? A leur tour, les pieces d'or se changeaient en vins de toutes sortes de pays; rien n^etait trop bon, rien n^^tait trop cher. Quand les corsaires, au retour d*une campagne heureuse, descendaient k terre, ils sMnstallaient dans quelque cabaret fameux, et ils juraient de n'en sortir que le jour ou il n'y aurait plusun jambon au grenier, piusune goutte de vin dans la cave. L' Anglais regalait, c'est tout dire.

De bon sang normand, le capitaine Grenouilie avait senti se developper en lui un certain amour de la propriete, a mesure qu'il s'^tait enrichi dans son commerce. II acheta d^abord un petit morceau de bien, comme disent ses compatriotes, puis un autre; a un champ de pommiers il ajouta un champ de bl^; il s'arrondit en proportion de ses succ^s. De la propriete k Pordre, il n'y a qu'un pas; il aima Tordre, mais en corsaire; un corsaire econome doit ^tre un terrible phenomena. Le capitaine Grenouilie etait oe phenom^ne.

II n'etait pas ecr'U que cette belle prospdrite suivrait un cours regulier jusqu'a la fin. Nous n*etions pas la seule nation qui arm^t des corsaires. Les Anglais en langaient beaucoup sur nos edtes. Parmi les corsaires anglais qui donnaient le plus de mauvaises nuits a nos negociants bre* tons, on en distinguait un dont le nom a m^rite de rester He dans les souvenirs contemporains a celui du capitaine Grenouille. Malheureusement ce nom n'est qu'un sobriquet comme celui de notre capitaine, dont le nom reel nous a et^ du moins revele. Le sobriquet du corsaire anglais correspondait parfaitement au nom de la goelette qu'il commandait. Cetait la goelette la Farm {Hunger)^ capitaine Gueux.

II est etabli que tout Anglais est niarin, paradoxe auquel la Grande-Bretagne et FAmerique doivent Tavantage d'etre les deux nations qui comptent annuellement le plus de vaisseaux naufrages. Aussi, I'equipage d'un corsaire anglais secomposait decontrebandiers, devoleurs, de joueurs ruines, de banqueroutiers, m61es de quelques veritables marins. Le capitaine Gueux lui-m6me avait ete avocat; mais il est juste de dire qu'il avait quitte d'assez bonne heure cette profession pour qu'elle ne nuisit pas plus tard a sa condition de corsaire. Au contraire, le capitaine Gueux apportait souvent, grace a ses etudes du droit, une tr^s-remarquable sagacite dans certaines difficult^s du metier, ainsi qu'on va le voir bient^t.

On imagine sans peine avec quelle soif de capture ces hommes, rejetes par tons les rangs de la societe anglaise, fouillaient les replis de la mer, afin d y decouvrir de Tor ou de quoi en faire. lis fondaientsur tout ce quMts voyaient flotter a sa surface, semblables aux requins qui mangent, qui avalent tout, le bois, les pierres, le fer. Us g^taient malheureusement les vices qu'ils avaieni en commun avec

1S4 LE GAPITAINE GUEQX.

les oorsaires des autres nations par leur goftt pour I'assassinat. L'equipage du capitaine Gueux surtout ne s'emparait jamais d'un vaisseau frangais sans y commettre quelque meurtre.

Quoi qu'il en soit, le capitaine Gueux balangait seul sur la Manche la reputation du capitaine Grenouille, et ces deux hommes pourtant ne s'etaientpas encore vus. Ilsn'avaient, il est vrai, aucune raison de se chercher, car, malgre le proverbe corsairet cantre corsatres, en se rencontrant, I'antipathte des deux nations devait se manifester chez eux par un combat terrible.

Puisque les deux personnages sont descendus du fond de la sc^ne jusqu'au bord du theatre, il est temps de donner quelques traits de leur physionomie. Grenouille etait un gros petit homme blond, aux bras courts, aux epaules rondes. II n'avait rien de commun avec les pirates si svel^ tes et si poetiques, trop poetiques, des romans modemes. A peine s'il pouvait voir ses pieds, perdus sous la rotondite de son ventre, quoiqu'il n'eut pas trente ans. Son petit nez, sa petite bouche, ses petits yeux bleus, se perdaient dans la largeur de son visage. Malgre le poidsde cet embonpoint precoce, le corps n'entrainait point chez lui les faculty de I'esprit. Son intelligence et sa volonte le faisaient le maitre de ses compagnons. Quand il commandait, il fallait obeir; et si, parmi ses matelots, il s'en trouvait un qui elevat la voix ou le bras, il Tappelait dans sa chambre, il lui versait un verre de rhum de sa plus vieille bouteille, et lui disait ensuite avec beaucoup d'amenite : « Je t'en prie, conduistoi mieux avec un camarade plein de bonnes intentions pour toi. Tu le vois, je suis sans colore, je n'ai pas de rancune, je t' excuse ; mais, mon cher ami, si tu recommences, je serai fwce, et tu ne m'y obligeras pas, n'est-ce pas, moB vieux? je serai force de te brdler la cervelle avec

ce pistolet. C'est entendu; encore un petit verre, et va reprendre Touvrage. » '

Sorti d'une dasse moitis obscure, le capitaine Giieux avait conserve de ses bonnes etudes, et c'etait tout, la maigreur scolastique des colleges, le dehanche osseux d'un sous-professeur d'Oxford, et particuH^remeht Thabit noir et la cravate noire de satin, tordue en oorde autour du cou. 11 n'etait gu^re plus grand ni plus age que le capitaine Grenouille. Buvant sans cesse du vin quand il commandait le feu, de plus en plus pale a mesure que la boisson ardente descendait et fermentait dans sa poitrine, il n'etait plus, vers la fin du combat, qu'une colore figee, qu'une extase terrible, aux mains crispees, aux grands veux noirs ouverts. Mais ce fantome d^braiile avait tout fait. Son regard, sa main, son silence, son sang-froid, son ivresse observatrice, avaient conju, allume, remporte la victoire. Apr^s le combat, il s'affaissait aussitdt, et ce n'etait plus alors qu'un chiffon trempe dans Teau-de-vie. On le jetait dans un hamac, o^ il restait trois jours a se degriser.

La premiere fois que le capitaine Gueux et le capitaine Grenouille se rencontr^rent dans les m^mes eaux, ce fut a la hauteur du cap de la Hogue, et par une circonstance fort singuli^re. Toutes voiles dehors, le corsaire anglais donnait depuis le matin la chasse a un brick francais, qui s'effor^ait de gagner avec une vitesse desesperee le port de Cherbourg. Ddja des coups de canon tires en ligne annoncaient la crise a laquelle le malheureux brick essayait de se soustraire. Tout a coup le cercle liquidfe ou les deux navires s'agitaient s'ouvrit a un autre point oppose de I'horizon, a un peu moins de trois lieues de distance, pour laisser passer denx autres b^timents dont les manoeuvres inquiet^rent beaucoup le capitaine Gueux. De ce double

336 LE GAPITAlNfi GUEUX.

point noir rapproche sans cesse partait aussi le bruit sourd du canon. A ne pas en douter, une des deux voiles courait sur Fautre dans des intentions hostiles, et dans ces parages deux voiles en hostilite signifiaienthautement la collision d'un navire anglais et d*un navire francais. Le capitaine Gueux ne continua pas moins sa chasse contre le brick francais dans la direction du groupe apercu, lequel grossissait et se canonnait toujours. Au bout d'une heure, quatre navires furent en presence : le corsaire francais la (ircnouUie en train de decbiqueter un trois-mats anglais chlarge jusqu'aux sabords, et le corsaire la Faim traquant son brick a demi rendu. Qu'allait-il resulter maintenant de la rencontre des deux corsaires, surpris Tun et Tautre au moment de capturer, celui-ci un navire francais, celuila un trois-mats anglais.

Comme a un signal exactement obei, le feu des deux corsaires cessa. Le capitaine Gueux et le capitaine Grenouille employ 6rent cette minute de trSve a une meditation d'une parfaite similitude. Ce que Tun se dit, Fautre se le dit, et voici ce que chacun des deux pensa :

— Si j'abandonne ma prise pour me battre avec le corsaire ennemi, la prise profitera de Toccasion et s'en ira. Le bitiment dont j'ai a soutenir le pavilion s'en ira egalement, je le sais; mais quoi! j'aurai risque de perdre mon navire pour en sauver un, — au cas toutefois ou je serai vainqueur, — qui ne couvrira pas nies frais d'avarie.

Raisonnement tres-juste et a la taille des corsaires, qui prefereront toujours prendre un batiment ennemi que d'eu sauver un de leur nation. Le mieux, retlechirent-ils, est de considerer le coup comme nul, et de n'avoir pas Fair de s'etre vus.

Afm de s'assurer que le capitaine Grenouille partageait son avis, le capitaine Gueux fit avec beaucoup de circon-

speetion Tessai d'line manoeuvre significative. U abandonna le travers du brick frangais, sa prise un instant auparavant assuree, et il tira au large; au moment m^me, voyant cela, le capitaine Grenouille executa une manoeuvre semblable, en sorte que les deux corsaires s'eloign^rent d'uo commun roouvement de leur double capture, pour faire voile dans une direction contraire. De part et d'autre, il y avait jusque-Ia intelligence et bonne foi parfaites; mais, a un quart de lieue d'eloignement, T Anglais decrivit une courbe, dont la pointe, en se prolongeant, devait finir par passer dans le plan du corsaire francais. Gelui-<;i mit aussitdt en panne, d^couvrit ses batteries et attendit. II se re-^ pent, sedit-il. A tout pecheur misericorde.

— Canonniers, a vos pieces!

Quand les deux corsaires furent a portee de pistolet, la Faim mit a la mer une embarcation ou le capitaine Gueux descendit avec un seul matelot. — Ce n'est qu'unc simple explication, pensa le capitaine Grenouille; on ne sera pas en reste avec lui :

— La yole a la mer ! cria-t-il.

La yole et Tembarcation furent bientot bord a bord, et les deux capitaines parlement^rent.

— Je ne vous crains pas, dit d'abord TAnglais au Francais.

— Moi non plus, repondit le Francais.

— Si nous nous battens, ce sera long, capitaine Grenouille.

— Tres-long, capitaine Gueux.

— L'un de nous prendra Tautre, et les deux bailments marchands ne seront plus la. Si je suis vainqueur, que ferai-je, capitaine Grenouille, de votre canaille d'equipage? Cela ne vaut pas Irois livres sterling!

— Et moi, que ferai-je, capitaine Gueux, de vos bri-

LE GAPITAINE GUEUX.

gands de matelots, dont je ne donnerais pas deax sardines?

— Nous ne nous serons pas rencontres, voulez-vous?

— Soil!

— Voulez-vous mieux?

— Parlez, capitaine Gueux.

— J'ai quelque interSt a sauver de la griffe des vdtres, capitaine Grenouille, dix blitiments anglais attendus par ies boutiquiers de la Cite. Voici Tinter^t que j^y ai : cnaque proprietaire de ces navires m'a promis miHe livres sterling, vingt-cinq mille francs de votre monnaie, pour chaque vaisseau qui, escorte, d^endu ou sauve par moi, arrivera a bon port.

— Je vous ^coute, capitaine Gueux. ^

— Parmi Ies chances fatales, vous n'^tes pas la moins a craittdre. Si mes pauvres vaisseaux tombent sous votre grappin, j'ai peu d'espoir a la gratification. N'avez-vous pas de votre cdt^ quelques bSitiments fran^is a me recom-mandert I'aurais pour eux Ies mdmes attentions que vous auriez pour mes proteges.

— Mais c'est une afifaire^ dit le capitaine Grenouille. Je ne vois pas pourquoi Ies negocialits ft*an^ais ne m'assureraient pas Ies mSmes benefices sur leurs vaisseaux, sur dix de leurs vaisseaux dont je leur garantirais le retour au port?

— Une tr^-belle affaire ! ajouta le capitaine Gueux, et treS'facile surtout. Chaque fois que vous rencffbtrerez un des dix vaisseaux anglais dont voici Ies noms sur cette liste, vous le laisserez passer sain et sauf ; et chaque fois que je rencontrerai un des dix b^timents frangais que vous allez me designer, j'userai des mdmes egards; Donnez->mot votre liste, capitaine Grenouille.

— G'est du pain assure pour mes vieux jours, dit le capitaine Grenouille en dictant au capitaine Gueux Ies

LE GAPITAINE 6UEUX. 350

noms des dix Mtiments francais compris dans ce traite conclu de bonne foi par-rdevantle ciel et Feau, en presence de rhorizon.

— Touchez la, capitaine Grenouille.

La main du capitaine Grenouille tomba dans celle du capitaine Gueux.

— Mais quant aux autres navires en dehors du traite?...

— Tlicliez de les pincer, capitaine Grenouille, c'est votre affaire.

— Je n'y manquerai pas.

— Sur tout ceei, capitaine Grenouille, le plus grand so* cret.

— Si je ne le gardais pas, je serais fusille.

— Et moi pendu, ajouta le capitaine Gueux. Gela suffit k deux hommes d'honneur.

Les deux embarcations s'eloign^rent, et les deux corsaires firent voile dans des directions opposes. Telle fut la premiere entrevue des deux chefs qui les commandaient.

De part et d'autre, les conventions furent fid^lement oIk serves pendant six mois : le capitaine Gueux reHicha quatre navires francais dont il aurait pu s^emparer, etde son cdt^, le capitaine Grenouille ne fit aucun mal a dix navires anglais qu'en d'autres circonstances il etlt traites avcc infiniment moins d*^gards. II etait en avance de six vaisseaux sur le capitaine Gueux, mais c'etait la un effet dtr hasard.

Sans vidler la lettre du traite tout commercial passe avec le capitaine Gueux, le capitaine Grenouille avait le droit de continuer, et il n* avait garde d*y manquer, ses courses heureuses centre les iiavires anglais non compris dans le eercle de la convention. Lui et son Equipage regorgeaient d'or ; mais, tandis que T^quipage jetait a poignee les pieces de vingt francs sur la table et souvent sous la table des cabarets, le capitaine ajoutait des biens-fonds a sa terre. Il

faisait Mtir, boiser deslerrains, exploiter des carrieres. Un vieux chateau d'emigre, situe dans les environs, lui plalsail beaucoup, mais la commune en tenait le prix bien haul. C'etaient cent mille francs a trouver. Je les trouverai dans la poche des Anglais, se dit-il; encore trois ou quatre bonnes courses dans le detroit, et le chateau m'appartiendra.

Les calculs du corsaire, on va le voir, ne se verifierent pas enti^rement. U partit de nouveau. U avait dej^ battu en tons sens quaranteou cinquantelieuesdecdtesansrien rencontrer qui valftt la peine d'etre pris, d'indignes vaisseaux charges de foin ou de planches, lorsqu'il apergut aux demieres lignes de Thorizon un navire d'honndtes dimensions et taille dans des proportions tout a fait inoffensives. Quelle est cette diligence? pensa-t-il. Rendrons-nous une visite de simple politesse a ce roulier? Allons! honoron»-le il'un abordage.

— Le cap sur cette maison bourgeoise! ordonna-t-il.

— Nous serious pourtant bien attrapes si c'etait un vaisseau de la compagnie des Indes, bourre de thd, — le the, ne plaisantons pas, se vend cent francs la livre en France.

— Mais je ne vois sur le pont qu^un chien et un matelot en bonnet de coton, s'ecria le capitaine Grenouille, quand il fut a un simple jet de pierre du batiment.

— Ohe ! cria Grenouille dans le fond de sa trompette marine; ohe! de vous deux, s'il vous plait, quel estle capitaine?

— C^est moi qui suis le capitaine, lui cria Thomme au bonnet de coton, moi, le capitaine Gueux. ,

Et huit pieces de canon et cent mousquets tirSrent h la fois sur le corsaire, dont le pont fut a Tinstant mdme ecuvert de sang et d'eclats de bois. Attaqu^ de si pr^s, a bout portant, toute resistance etait impossible. Ceux des mate-

LE GAPITAINE 6UEUX. 541

lots qui n'etaieni pas morts etaient blesses, ceux qui n'etaient pas blesses avaient perdu toute presence d'esprit. line seconde decharge a raitraille fit raison de ces derniers. Le capitaine Grenouille n'eut pas la douleur de se rendre. Une balle de fer qui lui etait entree dans Toeil gauche Tavait etendu sans connaissance sur le pont.

II ne rouvrit Toeil droit que dans la prison de Plymouth. II etait prisonnier des Anglais. ^

Son premier mot, en posant d*une mani^re expressive im doigt de sa main droite sous le seul oeil qui lui restSt, fut celui-ci, prononce en bon normand :

— Je pardonne au marin, c'est un brave! mais Tassocie me le payera. Non, je ne lui pardonne point.

Parmi les prisonniers fran^ais devenus celebres par lours efforts, leur adresse, laur patience dans la recherche des moyens de sortir de leurs cachots, sejour veritablement horrible, le capitaine Grenouille reclame une place meritee. Nous ne citerons que deux faits relatifs h sa captivite a Plymouth. L'un et Fautre, par leur bizarre hardiesse, attestent a quel degre de cruaute s'elevait, le traitement reserve aux malheureux prisonniers de guerre.

Chaque semaine, un fonctionnaire special venait visiter la prison, afin devoir si les Francis etaient aussi inhumainement traitesque de coutume, si les lits etaient aussi durs, le pain aussi noir, les legumes aussi mauvais. Apr^s avoir constate Tinfection de Fair et le nombre des malades et des morts, il dressait son rapport et partait. Ce commissaire, membre sans doute de quelque societe philnntropique, se faisait toujours suivre, par luxe ou par humanite, de deux superbes levriers d'Ecosse, et de Tun de ces boule-dogues a i6ve ronde passee dans un collier herisse de pointes de fer. Rion de ce qui venait du dehors n'echappait au regard si pen distrait dos prisonniers. Avec quelle onvio ils

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admiraient, peadant la visite du jgomiaissaire, c^s opulentes b^tes, ces chiens grands seigneurs, gras, lustres, libres, et mangeant si bien ! Tant de bonl^eur vers^ sur des creatures inintelligentes, tandis qu'eux, des bommes utiles et braves, des bommes, enfin, n'assouvissaient jamais leur appetit ! La comparaison les indignait. Ces cbiens avaient fmi par les irriter a un point extraordinaire; ils les detestaient autant que le commissaire des prisons. Le capitaine Grenouille promit a la s^rie de prisonniers dont il faisail partie, la plupart pris avec lui sur le eutter, de tirer une vengeance prompte et adroite de la prosperite insultante des trois chiens. Les nombreuses cours de la prison de Plymoutb etaient separees par des murs bauts de cinq ou six pieds, larges d'autant, sur lesquels des senUnelles se promenaient et veillaient pendant les beures de recreation accordees le matin et Tapres-midi aux prisonniers. Ces murs etaient le chemin par ou passait le commissaire lorsqu'il voulait embrasser d'un coup d'oeil les masses de captifs repandus dans les differentes cours.

Le jour de visite attendu par les fauteurs de la conspi^ ration tramee centre les trois chiens arriva enlin. Cbacun se tint a son poste. Y^tu de son habit rouge, ceint de son echarpe noire a passements d^orj le commissaire parait a Textremite du mur d'inspection. Ses trois chiens le sui* vent, n atteint enfin le double carre du preau, que divise le mur, d'ou il examine lentement, tan^t a droite, tantot a gauche, les prisonniers. Derri^re lui, et tandis qu'il marche, une corde tres-fine, blanche, peu visible, est laacee d'un c6te a Tautre du mur. Le bouledogue en revolt un coup vif dans les pattes ; il trebuche, tombe , il roule en has du mur. Point de bruit, pas un aboiement. De nouveau la corde est tendue, et les deux levriers, qui vont par couple, en sont cinglf^s : ils roulent par couple. Une balle

LE CAPITAWE GUEUX. 545

elastiqne descend moins vite. Qui les re^it*^ Comment etouffe-t-on leurs cris? Enchantement familier aux prisonniers de guerre, qui non-seulement ont la seconde vue, mais la troisiSme main, celle avec laquelle les voleurs, ces hommes de g^nie, ouvrent toutes les portes et tressent sans chanvre, sans laine, sans rien du tout, des cordes pour descendre du haui de ces tours qui ont cent pieds d'elevation,

Apr^s rinspeetion, le commissaire s^aper^ut de rabsence des trois chiens. II ordonna une perquisition generate dans les cachets. L^ plaisanterie n'etant pas de son goilt, il se facha, s'irrita, parla de punitioo, comme si une punition etait encore possible envers les prisonniers frangais ! Sa colore n'amena rien. Furieux de la perte de ses deux beaux levriers et de son bouledogue , il allait enfin parlir lorsqu'un des geoliers vint a lui, portant dans une main les colliers des trois chiens, et dans Tautre un ps^nier ou il y avait des os blancs con^me de Tivoire :

— Voila ce qui reste a Votre Seigneurie de ses trois chiens, lui dit tristement le geolier.

— lis les ont manges ! s'ecria le commissaire.

— Oui, monsieur le cammissaire, et a la broche.

En une heure, le capitaine Grenouille et ses compagnons avaient pris, tue, depouille, roti, mange les trois chiens de Tinspecteur des prisons.

On defendait sous des peines severes a tout prisonnier de se procurer des instruments tranchants, m^me des aiguilles. A cet egard, la rigueur allait jusqu'a la demence. On craignait de leur fournir des moyens de revoke, d*assassinat, d'evasion. Aussi etait-il presque impossible a un prisonnier de se procurer un clou.

Ce futdonc avec leurs mains quele capitaine Grenouille el dix de ses compagnons, rien que dix, car un plus grand

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nombre pouvait cacher un espion ou un traitre, creuserent a coups d'ongles, dans leur cachot, un chemin large de quatre pieds, long de quatre-vingts! Ge chemin souteirain passait sous la prison, sous les fosses, et allait aboutir a vingt pieds de la sentinelle exterieure. Quand le gedlier entrait, on jetait vite une couverture, et Ton se couchait snr Torifice de ce puits, creuse en grande partie pendant la nuit.

he eapitaine Grenouille avait resolu une immense difficulteavant d'entreprendre cet admirable travail de creuseraent, une difficulte od etait venue s'emousser et mourir Tenergie de tons ceux qui, avant lui, avaient eu la pensee, d'ailleurs fort commune, de s'evader en tentant le percement d'une voie souterraine. La difficult^ etait celle-ci : comment se debarrasser de la terre enlevee en faisant un trou si grand : ou la mettre, cette terre?

Deux fois par jour les prisonniers se rendaient dans ce preau si fatal aux trois chiens de Tinspecteur des prisons ; deux fois par jour, avant de s'y rendre, le eapitaine Grenouille et ses dix complices versaient la terre dans leurs poches, et, lorsqu'ils etaient assis Tun pr^s de Tautre dans la cour, ils la laissaient coule^ peu a pen et la tassaient avec leurs mains. Us allaient ensuite plus loin et ils recommencaient leur distribution, evitant d'etre toujours ensemble.

Six mois de peine furent employes a ce travail, bien souvent sur le point d'etre decouvert. Enfm, une nuit d'hiver, n^buleuse et glacee, les onze prisonniers s'^vaderent de la prison de Plymouth et atteignirent sans peril les bords de la mer ou les attendait un pdcbeur anglais qui les transporta sur les cotes de France. Apres leur evasion seulement, on remarqua que le terrain de la cour ou ils venaient chaque jour se promener deux fois sVtait exhausse

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de trois pieds. Ces trois pieds d*elevation ^uient le total des poignees de terre vers^es par eux grain a grain lorsqu'ils creasaient leur trou.

Depuis trois ans, le capitaine Grenoiiille n'avait revu ses chers pommiers de Normandie qui avaient fleuri trois fois ; ses foins, ses bles I'attendaient aussi; on lui rendit des comptes exacts. II se trouva tr^s-riche, il anrait pu 6tre heureux avec les revenus amasses doint il entra en possession. Onle pressait de se marier, la fm la plus honndte que les braves gens et les corsaires doivent s*empresser de faire.

— Non ! dit-il, non! j'ai encore une toute petite affaire a regler avant de songer au repos.

II quitta done son village, ses moulins a cidre, ses amis, la famille dans laquelle il avait choisi une femme ; il r^gla enfin tons ses inter^ts d'argent et de coeur, deposa son testament chez le notaire de Tendroit, et il se rendit a Brest. On etait au commencement de Tannee 1814?. Le capitaine Grenouille n^etait plus maintenant le jeune homme indecis entreplusieursprojets; il alia droit au but. Un brick-goelette pris sur les Anglais par les corsaires bretons languissait desarme dans le port de Brest. Marche conclu avec le proprietaire, il I'equipia en pen de jours, en changea le nom, et le Due d'Yorck devint, h Taide de quelques coups de pinceau, la Crenotft//e(/e 1814.

L^mique pensee de notre capitaine Grenouille, et il la cacha soigneusement aux matelots qu'il enrola, n'^tait plus, comntie autrefois, de mettre a contribution les vaisseaux marchands de la Grande-Bretagne. II etait assez riche. Son esperancela plus ch^re, son ambition vivace, celle qui lui faisait risquer sa fortune, sa liberte, son repos, c'etait de d^couvrir, de provoquer, d'exterminer cp serpent de mer, Tinfemal capitaine Gueux, dut-il le poursuivre sans manger ni boire jusqu'aux limites du globe.

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U battait des ailes en pensant qu'il n'irait pas si loin pour le rencontrer. II en avait des nouvelles. Des renseignements siirs lui avaient appris qu'il coatinuait ses croisi^ies dans les eaux de la Manche. L'avis lui suffisait.

Vers la fin de Janvier, la Grenouille de 1814 fut en etat de prendre la mer: il n'y avait pas un jour a perdre. A ceux qui montraient a notre capitaine la ciel devaste par des coups de vent terribles, la mer et les nuages ne formant qu'un soul nuage noir et glacd, il repondait en hissant son pavilion de corsaire. Pendant trpis jours, il perga de son beaupre aigu comme une vrille les couches de brouillard amoncel^es d'une porte a Tautre du detroit. Le temps ^tait vraiment sinistre. II bruinait noir. La mer etait fatigante a tenir. A peine la voixresonnait-elle, ^touff^e dans cet air spongieux. La quatri^me nuit, la ternp^te s'agrava : le corsaire courut k sec et vent arridre au milieu des tenebres : — le plus beau et le plus terrible spectacle qu'on puisse desirer de voir ! Les m&ts ploient, les eordes crient, sifflent, cassent; la proue eperdue plonge dans I'eau, et lui fait un pont pour arriver en belles nappes vertes et ecumeuses jusqu'a Fautre bout du navire.

A deux heures apres minuit, il se fit un tremblement terrible dans le corsaire, qui recula, craqua et s'affaissa dans r^cume. Du choc, le mat de misaine tomba sur le beaupr^, I^ beaupre cassa, et Tun et Tautre refluerent, fouillis de eordes et de bois, au milieu du pont, qui fut defence ; le capitaine Grenouille bondit : il etait debout, il regardait, il croyait r^ver. II ne rSvait pas : son navire descendait, descendait, descendait dans Teau; il avait ei6 aborde par un autre b^timent, et si fort et si rudement, que les vergues de Tun et de Tautre navire se croisai^nt, et que leurs cordages s'etranglaient et se nouaient d'une fagon a ne se ddfaire que sous le tranchant de la hache. Peine inutile :

LE CAPlTArSE GUEUX. S4T

I'autre navire ccmlaitaussi; celui-d et oelui-la n'etaient plus qu'a deux pieds du niveau de la mer, qui avait deja etouffd, par une mvasiou sottdaine, les deux ^uipages endormis dans Tentre pont.

— La chaloupe a la mer ! cria le oapitaine Grenouille, ou nous buTons tous a la grande tasse !

Les huit roatelots de quart coup^rent les liens de la chaloupe, et s'y jet^rent a la hate, suivis de dix matelots et du oapitaine de Tautre navire submerge.

— Tout le monde y est-il? — demanda le capitaine Grenouille.

Et il s'elanga a son tour dans la chaloupe.

Les deux navires coul^rent ensemble, et si pen de temps apr^s Tembarquement des vingt naufrages, quMls faillirent 6tre entraines dans le trou ouvert par le grand deplacement d'eau. Tout le reste de la nuit, les naufrag^ des deux blitiments gard^rent le plus profond silence, ne s'occupant que du soin le plus pressant, celui d'^goutter sans cesse la chaloupe. Le capitaine Grenouille s'^tait couche dans le fond de la barque, rould dans son paletot; il jurait comme un pa'ien de ne plus 6tre en etat de consommer sa vengeance. Au petit jour, le froid le saisit; il se leva et regarda autour de lui; etait-il bien eveille? une voix lui dit :

— Bonjour, capitaine Grenouille!

C'etait le capitaine Gueux ! Le corsaire normand s' empare d9 la hache de Tun de ses matelots et veut fendre TAnglaift ; les dix marins de celui-ci se Invent : tous les bras sent en Tairi

La reflexion ramena bien vite le calme parmi ces hommes aussi interesses les uns que les autres a s'^pargner, a s'aider de leurs forces, a mettre en commun leur energie pour se tirer du pas perilleux ou its etaient engages. Chacun reprit sa place; le capitaine Gueux en offrit une au-

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pres de lui au capitaine Grenouille; celui-ci la refusa scchenient et passa a Tautre bout de la chaloupc.

— Avez-vous du biscuit? lui deraanda quelques heures apr^ le capitaine Gueux.

-^ Nous n avons rien , lui repondit le csipitainc Grenouille.

— Je vous en offre autant, dit Tautre; mais je donnerais tout le biscuit de la terre, poursuivit-il, quoique j*aie faim, et tout le via de la Bourgogne, quoique je me meure de soif, pour une chique de tabac.

— II m'en reste deux, dit le capitaine Grenouille : une que je mets dans la bouche, pour paraitre devant le P^re eternel ; quant a Tautre, j*aime mieux la donner a un requin qu'a toi. Creve, chien.

II la jeta dans la mer. Le capitaine Gueux tira de sa poche une carotte entiere de tabac, et en coupa une belle tranche qu'il logea dans sa bouche.

— Le brigand I murmura le capitaine Grenouille; il en avait, et il vient de me faire jeter ma dernierc chique.

— Ah. ca! prenons conseil. dit ensuite le capitaine Gueux ; nous sommes entre Tile de Guernesey et Cherbourg, entre TAngleterre et la France, mais plus pres cependant de Guernesey que de Cherbourg; mon avis est de piquer dans Touest, et d'aborder cette ile anglaise. •

— Ton avis est done que je sois encore prisonnier dc TAngleterre? Vogue a Test! cria Grenouille; le cap sur la France !

— Ou je serai ton prisonnier, moi, n'est-ce pas? repliqua le capitaine Gueux.

— Je Tespere bien.

— A Touest !

— A rest !

— A Cherbourg 1

— AGuernesey!

— Non !

— J'ai deux matelots de plus que vous, fit observer le capitaine Gueux, et six d'entre eux ont leurs pistolets charges a la ceinture ; les v6tres n'ont que des haches ; la partie n'est pas egale.

— A moi, mes matelots ! cria le capitaine Grenouille, ot morta ces chiens, s'ils ne veulent pas voguer vers la France!

Les matelots anglais etaient passes a I'arriere de la chaloupe, les matelots francais a la prouc ; un choc terrible allait enfin trancher la question.

— Un instant ! dit le capitaine Gueux,

— . Derri^re ce gros nuage, j'apercois un navire ; tenez, il vient surnous.

Un coup de canon retentit.

— Ah! il nous a apercus, cria le capitaine Grenouille. C'est un navire francais : tu vas la danser, capitaine!

— C'est un batiment anglais, au contraire. Capitaine Grenouille, vous reprendrez, s'il vous plait, votre chambre a Plymouth.

Dans Taltemative, il y eut suspension d'armes ; amis et ennemis nequitterent plus des yeuxle navire, qui, les ayant vus en detresse, venait sur eux. A portee de pistolets, il mit en panne et deploya le pavilion de la HoUande. Ce n'etait ni un anglais, ni un francais.

La question de liberte et de salut ne devenait pas plus claire pour Tun que pour I'autre capitaine, car a cette epoque on ne connaissait pas trop les sympathies de la Hollande, comprise dans le systeme du blocus continental et recevant pourtant de tout^s mains les marchandises anglaises.

— Quel est celni do nous qui est prisonnier de I'autre?

350 LE GAPITAlIfE 6UEUX.

demand^rent les deux audacieux capitaines en touchant le vaisseau hoUandais.

— Vous n'6tes prisonniers de personne, leur fut-il repondu : Napoleon a cesse de regner. La France a signe une paix perpetuelle avec TAngleterre.

— En voila une, dit le capitaine Grenouille, a laquelle j'etais loin de m'attendre.

— Entendez-vous? dit le capitaine Gueux, une paix perpetuelle I Votre main ?

— Perpetuelle! dit Grenouille en retirant la main... j'attendrai.

On les debarqua tous les deux a Dunkerque.

Un an apr^s, le capitaine Gueux envoyait au capitaine Grenouille, au nom de la societe des naufrages de Londres, une medaille d'or sur laquelle etait grav^ ceci :

Donnde au capitaine frangait Grenouille pour avoir iauvi dans sa chaloupe, malgri la guerre, le capitaine anglais sumommi le capitaine Gueux,

Et de Tautre cote de la medaille, on lisait :

Donnee au capitaine anglais Gueux pour avoir, malgri la guerre f ipargni la vie du capitaine frangais Grenouille.

Au cordon de la medaille, on lisait encore :

Amitii eternelle entre ces deux hommes comme enire leurs deux nations,

Le capitaine Grenouille est vieux, mais il a trois enfants au service de la marine. L'histoire pourrait bien ne pas 6tre Unie.

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