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De Nuklukayet à Saint-Michel: Saint-Michel, le 21 juin 1872

Je n’ai pas pu écrire mon journal durant cette dernière partie de mon voyage, à cause du vent, de la pluie, du froid, du mouvement de notre frêle embarcation; je me suis contenté de prendre quelques notes au moyen desquelles j'y suppléerai de mon mieux :

Le fort Saint-Michel, d'où je vous écris, est bâti sur une île de l'océan Pacifique, peu éloignée de la côte, par 63°28' de latitude nord et 164°44' de longitude ouest, méridien de Greenwich.

C'est le 4 juin, à une heure du matin, que nous partimes de Nuklukayet. Ne vous étonnez pas de cette heure matinale; ici il fait aussi clair à minuit qu'à midi. Le soir du même jour, nous rencontrâmes M. Robert, avec lequel M. Lecorre s'était éloigné de Nuklukayet le 27 mai dernier, et qui, pour lors, y retournäit afin de prendre la garde du poste durant l'été. J'appris de lui que M. Lecorre, après avoir fait un grand nombre de baptèmes à Nowekaket, était parti pour Nulato.

7 juin. — A deux heures du matin nous arrivâmes à Nulato, où je revis mon cher Missionnaire. Il avait déjà baptisé plusieurs enfants ; j'en baptisai encore un grand nombre. Nulato serait un poste bien central, mais on dit qu'il est difficile de s’y procurer les choses nécessaires à la vie; mon choix n’est donc pas encore fait. Du reste, aussi longtemps que M. Lecorre sera seul, il sera obligé de passer continuellement d’un poste à l'autre, et par conséquent un établissement central serait illusoire.

A neuf heures du soir, nous nous remettons en route.

M. Lecorre m'accompugne jusqu'à Saint-Michel, pour faire connaissance avee sa paroisse d'Alaska, Sur la route, nous rencontrons plusieurs villages indiens. C'est qu’en etfet, à partir de Nulato jusqu’à l'Océan, les Indiens ont formé par leur agglomération de véritables villages, où ils ont des hutles pour Phiver et des huttes pour l'été. Les huttes d'été sont bâtics hors de terre, avec dos pièces de bois assemblées; une pelite ouverlure ronde où ovale y denne aeaës; le toit sst épulement an bois, recouvert de botte; une ouverture carrée y est pratiquée dans le milieu pour donner passage à la fumée. Les htüttes d'hivet sont creusées bien avänt dun la terre ét rèssortent peu au-dessus du sol} où f arrive par un corridor souterrain : dispositions tout à fuit identiques à celles que les Esquinaux de la iner Gluoiale donnent à leurs demeures.

Dans plusieurs camps, les paretits n’ont pas fait dificulté de laisser baptiser leurs enfants, Dans certaines localités, au contraire, nous avons été repoussés, perce que nous étions mauvais, nous avions cruoifié Jésus. Christ, notre religion n’était pas la boune, et surtout, parce que M. Lecorre avait la barbe rouge, Des traiteurs russes, qui nous précédaient de quelques jours, avaient eu la malveillance ou la bêtise de répdier ces spirituelles inventions, dont tout le mérite revient aux ministres pro-

{ Si hos mitkidhnäifes étiiménéent leut œuvre d'évahgélisation par ces baptêmes d'enfants; et s’iis s'eforctit de les mulliblier autani que possible, c'est que, d'une part, ils comptent suffire par eus-mê-mes à l'instruction de ces jeunes chrèlieus, à fa croyance desquels les pareats ne fvront généraléiuent point d'ubstatiu, et que, d'autre part, ee bapième est une prise de posséssion, per te clel d'abord, sur tous ceux que la mort moissonne en bä, Age, et par l'Église catboilque ensuite sur les survivants; var générolement les sauvages déclarent appañtenie à la coimuitiéb ou, © mtme lle disunt, h ia prigre de celui qui tes a baplisés,

testants du libre examen, de la libre pensée et de la libre morale, qui se trouvent sur notre chemin.

10 juin. — La compagnie d’Alaska a une factorerie à Anvik ; nous relâchâmes à ce poste pour y prendre un peu de repos et une légère réfection. La divine Providence avait réuni en ce lieu sept puuls enfants prédestinés à la grâce du baptème. À partir d’Anvik jusqu’à Saint-Michel, les Indiens appailienuent à la famille des Esquimaux. Peu après avoir quitté le fort, nous passâmes devant le village, et, comme nous n’avious pas le temps de nous y arrêter, quelques Indiens, sur l'invitation que je leur en fis, m'apportèrent leurs enfants à baptiser, et j'eu baptisai six pendant que nous laissions nos barques aller au fil de l’eau. Enfin au terme de cetle journée, noufimes encore seize baptêmes dans un gros village, où nous avions pris terre.

Le 14, nous nous présentons devant un nouveau village, mais on ne veut pas y entendre parler de buptême; le schisme russe, avec l’abjection de ses popes, à passe par ia, On rapporte que ceux-ci invilaient au baptétne par des présents, qu'ils baptisaient les adultes sans leur donner l’enseignement de la foi el sans exger d’eux l’abjuration du paganisme, Ce qu'ils se proposaient uniquement, c'élait de grosti leurs listes de bapièmes. Partout aù ils ont passé, ils ont créé à la foi chrétienne de sérieuses difficultés ; dans toute cetle partie inférieure du Youkon, les Indiens portent un cachet spécial d'abrutissement.

12 juin, — Notro caravane commence à sentir la diselle; les provisions vont nous manquer si la Providence ne vient point & notre secours et si nous ne rationnons pas noire appétit. Heureusement quelques pièces de xibier tombent de temps en temps sons le plomb de nos hommes d'équipage. Aujourd'hui, par exemple, trois ou-

tardes et deux beaux lièvres ont relevé le menu du diner à la haoteur d’un festin de noces.

45 juin. — C'est aujourd’hui dimanche, le dimanche dans l’Octave du Saint-Sacrement. Cependant nous n'avons pas le bonheur d'offrir le saint sacrifice, parce que MM. les employés en compagnie desquels nous voyageons sont très pressés d'arriver. Notre respect pour le repos dominical consiste à nous abstenir de ramer ; nous laissons aller nos barques au courant de l’eau. Nous n’avons pas insisté pour qu’on nous laissât dire au moins une messe, parce que, dans la caravane, nous ne formons qu’une toute petite minorité. Il n’y a que trois catholiques avec nous, tous les autres sont infidèles, hérétiques ou schismatiques russes. {l est vrai que ces derniers ne seraient pas très-éloignés d'embrasser notre communion; ils sont irrités de l’abandon dans lequel ils ont été laissés par les popes. Il n’y a plus qu’un pope sur le territoire du Youkon. Depuis cinq ans qu'ils ont évacué le pays, un seul, et l'année passée seulement, est venu faire une courte visite à Saint-Michel. Cette année-ci, aucun n’est venu. Ils ont cependant ici une église, mais elle est formée. Dans la partie inférieure du Youkon, ils en ont une autre avec un presb\tère et une étendue de terrain formant ce qu'on appelle une station de mission, Un serviteur y est attaché ponr baptiser ceux qui se présentent et ouvrir la porte de l’église le dimanche : à cela se bornent ses fonctions. J’ose espérer qu'un jour ces deux églises seront à nous.

Je viens de parler de la privation de la messe. Depuis le 15 mai, c'est-à-dire depuis un mois, je n’ai eu que trois fois le bonheur de la célébrer et M. Lecorre une seule. Outre les raisons de voyage et les raisons particulières comme celle que j'ai donnée plus haut, sans lesquelles, à certains jours du moins, nous nous procure-

rions cette consolation, il y a une raison générale de modérer notre ferveur à cet égard : c’est la modicité de notre provision de vin. Avec nous, nous n’en avons plus que pour cinq ou six messes. À Nulato, nous en avons un litre. Au fort Mac-Pherson, nous en avons six litres ; mais nous sommes à plus de 2 000 milles de ce dernier poste". Quelle privation pour nous, celle de ne pouvoir pas célé-

1 Nous reproduisons, sans y rien changer, le texte de Mer Clut, mais nous croyons qu'il y à ici, aussi bien que dans quelques autres passages du même rapport (ire partie, mois de juin 1874), où les distances sont évaluees en milles anglais, une erreur d’apprecration. Nous prenons la hberté d'exprimer notre sentiment à cel égard avec la plus grande réserre. Si nous nous trompons nous-même, la moindre explication aura facilement raison de notre meprise; si nous somme. dans le vrai, la présente note aura pour effet de prévenir de nouvelles erreurs. Voici notre observation :

Le fort Mac-Pher<on se trouve, à une difference pres de quelques dgrés, sur la mème latitude que l'embouchure du Youkon, savoir entre le 60 et le 70° parallèles, Quant à la position respective de ces deux points de l'est à l'ouest, le Fort est au 135° et l'embouchure du Youkon au 165° de longitude ouest {méridien de Greenwich), soit à 30 degrés de distance l’un de l'autre. Maintenant, si l’on était en droit de compiler 60 mille geogiaphiques ou 69 milles anglais au degré, on obtiendrait, pour exprimer cette distance, le chiffre de 1800 milles géographiques, ou, comme le dit monseigneur, plus de 2000 milles anglais. Mais ce calcul serait faulif, car s1 les latitudes sont paralleles entre elles el partout à peu près également espacées, les longitudes, au contraire, étant couvergentes aux deux pôles, les espaces compris entre elles vont se rétrécissant à mesure qu'ils s'élèvent au-dessus de l'équateur. Ainsi, à l'équateur, tout degré de longitude vaut 60 milles ou 95 lieues, et ne vaut absolument 95 lieues ou 60 milles que là. Cependant, à 5 degrés de latitude, il a à peu près la même valeur, car les méridiens ne sont pas encore assez rapprochés pour qu'il y ait une difference d'une lieue. Mais au 15° parallèle, le degre de longitude ne content que 8 lieues ; au 25e, il n’en contient que 23; au 30e, que 22; au 32e, que 21; au 40°, que 20. Au delà du 40e de latitude, il faut diminuer de 3 lieues tous les cinq degrés en avançant vers le pôle, ce qui, à la hauteur du 65° parallèle, donne 10 lieues ou 96 milles par degré de longitude et réduit de plus de moitié la distance estimée plus haut entre le fort Mac-Pherson el Penibouchure du Youkon,

brer la sainte messe ! C’est certainement la plus dure de notre vie de Missionnaires.

Dans un village d'Esquimaux dits Malemuts, les habitants ont refusé de nous laisser baptiser leurs enfants. Ils demandaient un vêtement pour chaque baptéme accomrnli. Ne voulant pas acheterleur consentement, nousavons résolu de prendre le temps de les instruire et de leur faire apprécier la grâce du baptême à ce point qu'ils ne se fassent plus payer pour la recevoir ou pour la procurer à leurs enfants, comme ils avaient coutume de le faire avec les popes russes, voire même avec cettains ministres protestanlts.

18 juin. — Au poste Andronasky, nous avous fail deux baptêmes d'enfants esquimaux. J'ai eu une longue conférence avec les Russes et les métis russes de l'endroit. ils noue ont accueillis avec joie et le principal d’entre eux notis a promis assistance.

Depuis notre départ de Ÿoukon, uous avons presque toujours eu vent contraire, mais le 16, le 17 et le 18, le vent & été si fort, qu'il nous a retardés beaucoup el que nous avons été obligés souvent de prendre terre. Ce vent était très-froid, quoiqu'il soufflât du sud et du sud-ouest, ce qui tüus faisait supposer que l'Océan, dont rious approchions, n'était pas encore entièrement libre de glaces flottantes.

19 juin. = Nous arrivons à Pastolik, village esquitiau situé sur une baie de l'octän Pacifique. Je Fais quelques démarches pour y bapüser les enfants, mais les mères fuient à notre approche en les emportant dans leurs bras. Après une courte halte en ce lieu et un déjeuner de clrconstauce, nous ineltons à la voile pour atteindre le côté opposé du la baie et nous engager dans un canal naturel qui mène à Saint-Michel. L'entrée du canal est à 40 milles de Pastolik et à 35 de Saint-Michel. I fallait de l'au-

dace, mon très-révérend Père, pour affronter la mer dans des barques pareilles à celles qui nous portaient, sans avoir égard aux glaces qui nous barraient le passage ou qui dansaient autour de nous. Plusieurs fois nous dûmes revenir en arrière et plus souvent tirer de longues bordées au large. Après maints cireuwuts, nous afons pu enfin enirer dans le canal, dont l’abord se trouvait heurcusement libre, À peine y étious-nous qu’un vent violent se lève. A ce mounent il nous était favorable ; un instant plue tôt, il nous eût été fatal. Nous remerciâmes donc la divine Providence. Grâce à ce bon veut, nous pûmes aller camper à 7 milles du fort Saint-Michel ; la marée basse ne nous permettait pas d'aller plus loin, il était onze heures du soir.

20 juin, — À cinq heures, je donne le signal du réveil et du départ. Bientôt après, nous arrivions dans le port de la station Saint-Michel, La goëleite £'usface y était mouillée depuis quatre jours. Elle débarque son chargement, consistant en marchandises diverses (c'est la monnèie du pays) pour opérer la traite pendant la présente année. Au fort, tout est silencieux à cette heure matinale, Cependant le capitaine Smith nous a aperçus de son bano de quart et 1l commande en notre honneur une décharge de mousqueterie. On s’éveille, on se hâte, ou nous fuit uns réception bonorable au fort: M. Risdel, agent de la compagnie d'Alaska, et sa dame se montrent très-empressés et très-bons ; à leur exemple, les autres employés furent respactueux et polis.

Au milieu de cette réception, je cherchais des yeux si j'apercevrais les deux Missionnaires que j'avais demandés en Canada par mes lettres de la fin d’août 4872. Hélas! je ne vis personne, Que j'aurais été heureux cependant de voir arriver de nouveaux ouvriers, de leur dontier une direction avant de repasser lés montaghes Rocheuses,

presque infranchissables ! Que c’est pénible pour moi de laisser un jeune Missionnaire, arrivé seulement depuis trois ans dans le Nord, absolument tout seul dans tout le territoire d’Alaska, ne pouvant correspondre qu’une seule fois par an avec moi ou avec tout autre Prêtre d’Amérique et d'Europe !

L'occasion de nous établir ici est cependant on ne peut plus favorable. Le trop célèbre Bompas, qui avait promis aux Indiens de Youkon de descendre après les glaces pour les voir et de pousser ensuite jnsqu’à Nuklukayet, n'est pas venu. Aucun pope russe, aucun ministre protestant pour contrarier l’action du vrai missionnaire ! Une autre circonstance favorable dans le moment présent, c'est que M. Francis Mercier, qui nous à fait venir dans le pays, vient d'être nommé agent en chef du district de Saint-Michel, district qui comprend tout le pays arrosé par le fleuve Youkon, la rivière Kaskokuim, etc. C'est, en outre, que trois autres bons Canadiens-Français occupent les principales charges du fort Youkon. De plus, J'espère que M. Mercier prendra des mesures pour altirer dans le pays quelques-uns de ses compatriotes. De tout cela, je conclus que le moment est venu de m'envoyer des Missionnaires ou de m'écrire qu'il faut renoncer au bonheur d'étendre le royaume de Dieu dans cetinmense pays, où la moisson paraît abondante. Il faut nous y établir maintenant ou bien me dire d’y renoncer pour toujours, parce que si nous ne profilons pas des circonstances favorables qui se présentent, les protestants s’établiront ici à notre place !.

Je dois vous dire, mon très-révérend Père, qu’excepté

4 Nous avons reproduit ce journal de voyage avec l'appel pressant qui le termine, comme nous avious reproduit déjà le récit des excursions faîtes par le R P. PÉriToT sur le même territoire, parce que les travaux et les fatigues que s'imposent les membres de la Congré-

au fort Youkon, où nous avons complétement échoué, nous avons éprouvé de douces consolalions dans le reste de notre voyage apostolique. De Nulato ici, nous avons baptisé cent seize enfants. Nous aurions pu en baptiser un bien plus grand nombre, mais il y a plusieurs camps ou villages où nous n’avons pas pu aborder, parce que les barques étaient pressées d'arriver.

J'espère que nous aurons encorc l’occasion de faire un grand nombre de bapièmes, soit ici, soit en remontant le fleuve, puisque, dans le trajet que nous venons de faire, uous avons remarqué de bonnes dispositions chez les Indiens depuis Nuklukayet jusqu’au poste appelé le poste de la Mission, et même jusqu’à Andronasky, peu éloigné de la mer,

Il est vrai qu'ici et dans le bas Youkon les sauvages sont déplorablement abrutis, ainsi que dans les îles du Northen Sound ; mais ils ont du moins un commencement de christianisme. Il est vrai encore que la plupart des Russes qui habitaient ci-devant le pays, et dont un certain nombre l’habitent encore, n’appartenaient pas à {a plus honnêle classe : c’étaient des repris de justice, des banais, etc.; les popes eux-mêmes étaient tous esclaves du vice de l’ivrognerie, et, comme je l'ai dit, ils baptisaient les adultes sans les instruire, sans réformer leurs idées ai leurs mœurs; à plus forte raison les enfants baptisés étaient-ils laissés à leur ignorance native quand ils avançaient en âge; ces ministres attiédis ne se donnaient pas même la peine d'apprendre la langue de leurs ouailles; mais j'espère que, lorsque les pauvres Indiens ver-

gation sont le patrimoine de la famille. Mais nous devons ajouter qu'un examen atlentif des attributions faites par la Propagande au vicaire apostolique du Mackenzie et à l'évêque de Vancouver a amené celte conclusion, que le territoire d'Alaska est placé sous la juridiction de ce 1lernier,

ront le dévouement de nos Pères, ils se convertlront tout de bon.

Je termine, mon très-révérend et bien-aimé Père, en faisant des vœux pour que Dieu vous conserve longtemps à notre chère Congrégation.

Je suis votre très-humble et très-obéissant frère en

Notre-Seigneur.

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