‹ De Paris à Cayenne: Journal d'une transportéChapitre 3 sur 6 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

MalfM ee^trâle de Belle-Ile. ~ Periouiel. -*- ta vie de priaen — U favt eéder la place aax ferfaU. ^ Oépart pear la Corse.

Jd ne suis pas né avec la passion des voyages, et^ s'il m*ayait été donné d'arranger ma yie au gré de mes désirs, je Teusse passée tout entière au milieu de ceux que j'aimais et qui m'aimaient. Les éyénements en ont autrement décidé, et, à diverses reprises, avant comme après 1848, j'ai appris combien était dur à monter l'escalier de l'étranger. Aussi, quand, en .1853, renonçant à la sécurité de l'exil, je quittai l'Angleterre pour venir à Paris en contrebande, j'oubliai les périls qui menaçaient ma liberté, les surprises qui attendent l'homme en butte aux recherches des polices ; l'étais^ans mon pa^s, j'étais en France. £;t,

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lorsque, deux mois plus tard, vendu^ par un de ces misérables qui mangent le pain de la trahison, je me vis /claquemuré dans un cabanon de Mazas, si je déplorai la chute de mes espérances, ^ je ne regrettai pas la sèche et froide hospitalité de l'Angleterre. Que de fois me suis-je pris à bénir le soleil dont les reflets venaient se briser sur les murs dénudés de ma cellule, car c'était le soleil qui avait éclairé les fronts radieux de nos pères aux jours sacrés de notre histoire I Au bri^jLt lointain dont le vent m'apportait les échos assourdis par les ruines de la Bastille, je reconnaissais le souffle puissant de la grande ville révolutionnaire qui, quoi qu'il en semble, mûrit aujourd'hui dans le silence de nouveaux et plus éclatants miracles.

Cependant, j'avais été condamné, et j'étais à peine remis d'une longue et dangereuse maladie, qu'il me fallut quitter Paris pour commencer cette série d'étapes qui devait, de prison en prison, de bagne en bagne, me conduire à Gayenne. C'est à la maison centrale de Belle-Ile que je fls ma première station, car c'était là que, depuis l'évacuation de Doullens, s'entassaient les vaincus de la République.

Belle-Ile est un rocher dç quelques lieues de tour, jeté comme un gigantesque brise-lames en avant des côtes de Bretagne, pour recevoir sur s^s flancs de granit Je premier choc des

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vagues qu'y porte rAtlantique. A part quelques plis dessinés par les dépressions capricieuses d'une formation tourmentée, le sol y est exposé à tous les vents, et ceux d'ouest y régnent avec tant de violence, que les arbres ne croissent que sous la protection d'abris naturels ou artificiels, et qu'une fois arrivés à cette hauteur, ils s'étendent horizontalement en s'inclinant invariablement vers la côte française, comme pour lui rendre hommage.

La température y est généralement humide et douce, et, même dans la saison la plus mauvaise, il n'est pas de jour où, pendant quelques heures, des éclaircies ne viennent calmer les vents et interrompre la pluie. Le froid s'y fait peu sentir, et, pendant les deux hivers quej'y ai passés, et dont les journaux signalaient les rigueurs sur le continent, c'est à peine si deux ou trois fois l'eau exposée à l'air de la nuit s'y recouvrit.d'une légère couche de glace.

La prison est située le long du rivage, sur un plateau élevé, qui domine la ville du Palais et fait face à la presqu'île de Quiberon. Elle se compose de cinq bâtiments en carré long, dont l'architecture rectiligne porte le cachet des constructions du génie militaire. On dirait autant de bataillons alignés pour un défilé, et, pour compléter la ressemblance, des platesformes, assises en dehors et au-dessus des murs d'enceinte, plongeaient les gueules béantes de cinq à six pièces de canon desti-

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liées à enfiler les rues de la prison en cas de rébellion.

La construx^tion en est toute récente; c'est, je crois, le seul monument que doive la BVnnce au règne néfaste de M. Gavaignac. Misérable instrument des partis contre-révolutionnaires, le frère de notre Godef roy ne pouvait laisser un gynubole plus significatif de sa dictature. Nouveau Sylla, il aura, le premier en France, mérité de croiser dans ses armes Fépée sanglante qui s'abaisse sur des prisonniers et des blessés âvee la clef du geôlier et les tablettes du proscripteur.

C'est là (jue, par ses ordres, après juin 1S48, furent èîrigés les citoyens qui n'avaient pu trouver place sur les pontons et qu'il dései^érait de faire condamner par les conseils de guerï*e, comme s'il avait etf à craindre l'impair tiâlîté ou la mansuétude de ses caporaux. Si le dernier des criminels, l'homme le plus notoirement coupable, le plus indigne d'excuse, était frappé sans jugement, condamné sansètre entendu, jugé sur des notes de police ou des dénonciations anonymes, il n'y aurait qu'une voix pour invoquer les principes élémeiitaires de toute j'ustice. Cependant, tout cela s'est fait, en 1846, non pas pour un individu, mjaiB pour des^millieï^ d'hommes; cela s'est fait par des hommes (fui se disaient républicains, mais qui vo^latieint avant tout le pouvoir.

Jé'nêf ssti» nSièmê si,^ lorsque plusl t«rd ils ont

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va, en 1861, tourner contre eux les arm^ qu'ils avaient forgées eux*mèines, un remords tardif est venu éveiller leur ccmscience.

A Belle-Ile, la vie était ee qu'elle est dans toutes le&prisons, semée d'ennuis et empreinte d'une désespérante monotonie, que ne venaient pas inter^rompre les visites du dehors. D'année en année, de mois en mois, nous voyions se resserrer le cercle de* fer qui nous entourait, disparaître, sous un prétexte ou sous un autre, les quelques facilités qu'on n'avait pas songé d'abord à nous disputer, et, ei^aque Jour aussi, les luttes qui s'engagent forcément de prisonniers à geôlier prenaient un caractère plus tran42lié d'amertume et d'injustice. Si quelques prisonniers se respectaient assez pour décourager les taquineries de^ Tadministration et les incessantes provocations des agents inférieurs, ils n*en subissaient pas moins 1» contrecoup des querelles auxquelles ils étaient étrangers, et ils étaient obligés de renouveler incessamment leur provision de dédain, seule arme qui reste à la dignité contre la force brutale.

L'histoire de la détention de Belle-Ile serait douloureuse à plus d'un titre, et je né l'aborderai pas ; chacun comprendra les motifs de ma réserve* Tout ce que je puis dire, c'est que de ce mélange d'hommes venus de t&oê les champs de bataille^ de la politique, représentant tous lâ3 désaatreS'et toutes les n^noe^^dé Fepittion,

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mais surtout de Topinion démocratiquet appartenant aux classes les plus diverses de la société, et tous ayant de cruelles blessures à panser, en dépit des défaillances passées ou présentes, il se dégageait un sentiment élevé de la Révolution. Les nobleiï cœurs, les intelligences d*élite n'étaient pas rares à Belle-Ile, et beaucoup de nos camarades qui n*y avaient apporté que des aptitudes qui s'ignoraient, en sortirent avec un faisceau dfe connaissances et d'études que pourrait envier à bon droit plus d'un homme du monde, Pourmapart, je m'honorerai toujours des amitiés que j'y ai contractées dans la sainte fraternité du malheur.

Depuis le convoi qui m'amena, mol dixième, en juin 1855, les prisonniers politiques, cessèrent d'être dirigés sur Belle-Ile et furent partagés dans les maisons centrales réservées aux délits communs* En faut-il plus pour montrer à quel point le gouvernement est passionné pour l'égalité, ennemi du privilège? Le personnel de Belle-Ile allait donc nécessairement toujours en diminuant, à mesure que les peines expiraient ou que des grâces venaient les abréger.

Avant 1848, le mot de grâce ne figurait pas dans le vocabulaire de la politique militante. Fidèle à sa foi, le vaincu restait inébranlable devant ses juges, dans la prison, au pied de réchafaud, même sur l'échafaud; il souffrait ou mourait sans forfanterie comme sans fai-

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blesse. Depuis 1848, le cercle des victimes s*est immensément élargi; mais parmi tous les nouveaux soldats de la démocratie, beaucoup n'étaient pas suffisamment préparés aux nécessités de la lutte. Tel qui pouvait hardiment jouer sa vie le fusil au poing se trouvait sans force contre les épreuves prolongées de la séquestration isolée ou commune. Tel autre aurait accepté le sacrifice, si ce sacrifice eût eu quelque retentissement, si, comme autrefois, la presse eût offert un écho à ses plaintes ou à ses espérances. Tel autre, enfin^ pensait à sa femme, à ses enfants, que son absence livrait aux angoisses et aux tentations de la misère. Il y avait de malheureux paysans qui regrettaient la vie en plein champ et se mouraient de nostalgie. Je ne me sens pas le courage de condamner ceux qui, républicains par hasard, après avoir dépensé la force que la nature ou réducation leur avait départie, ont manqué au drapeau. Mais quant à ceux qui sortaient de la foule, ne fût-ce que par leurs prétentions, qui avaient eu Tînsigne honneur de parler au peuple, d'obtenir ses suffrages ou de commander en son nom, qui, en un mot, avaient charge d'àmes et qui ont acheté la liberté au prix d'une faiblesse, je les renvoie à leur conscience.

Six cents prisonniers environ s'étaient succédé à Belle-Ile, et nous étions moins de quatre-vingts lorsqu'en 1857 le pouvoir eut l'heureuse et philanthropique pensée de consacrer

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ee local à MM. les forçats sexagénaires. Les premières nouvelles qui s*en répandirent furent aussitôt démenties par les feuilles officielles; mais cette tactique avait été trop souvent employée pour faire illusion. Aussi, malgré les tranclMintes dénégations du M&ni^ur^ chacun de nous s'attacha dès lors à préparer sa famille à un changement qui ne s'annonçait pas aous de Mm f a^rables auspices. Bientôt notre destination cessa d'être un mystère. Le directeur de Belle-Ile partait pour File de Corse, afin de présider à l'appropriation de l'ancien hôpital militaire de Gorte qui devait nous recevoir. Cette nouvelle fut généralement bien accueillie par le personel de Belle-Ile, en dépit des sombres renseignements que la presse donnait sur la salubrité de l'île de Corse. On fie passe pas des années entre des murs jaunis d'une citadelle sans désirer un déplacement.

Quoique le séjour de Belle-Ile n'ait rien de malsain, grâce au voisinage de la mer, cette atmosphère de brouillard ne laissait pas que d'affaiblir les constitutions les plus robustes. Pendant quelques mois, ce projet de d^p(art,> le soin des préparatifs restèrent à Tordre du joiïr dans la colonie. Bientôt on âppiît que tout le monde n'irait pas en Corse. Un nouveau champ s'ouvrit alors aux hypothèses • où SM?aient dirigés ceux qui ne seraient pâte envoyés en Cor^? Bn*n qui choisirWt-on= pour oetfe dernière destination ? L'iï»5érti*uae ^é protenge»

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jUsqif à la Teille du départ, et Ton sut seulement alors que trente-trois détenus — j'en faisais partie — devaient s'embarquer le lendemain pour la Corse. Grand f uf le mécompte de ceux qui ne se virent pas compris dans la liste. Ils sentaient que leur séjour à Belle-Ile ne pouvait être de longue durée et se voyaient déjà soumis, dans quelque prison centrale, aux aménités du régime inventé pour les voleurs et les faussaires. Leurs pressentiments ne furent que trop justifiés, car, six semaines plus tard, ils partaient pour le mont Saint-Michel, où les attendait tout ce qu'ils avaient redouté.

Les caprices du hasard ou de la fantaisie avaient présidé au choix des catégories. La raison voulait que les fortes peines, surtout les déportations, fuissent désignées pour la Corse, et que ceux dont la libération était prochaine demeurassent en France. Il n'en fut rien. Plus de la moitié des condamnés à la déportation fut réservée pour le mont Saint-Michel, et moi, qui n'avais plus à subir que trois mois de prison, je partais pour la Corse, ainsi que d'autres condamnés à temps.

Je n'ai jamais quitté sans une sorte de regret les lieux oii j'ai souffert, où j'ai laissé une portion de ma vie si tourmentée. Aussi, étais-je loin de m'associer à l'espèce d'enthousiasme qui surexcitait mes camarades au moment de l'embarquement. Ce n'était pas la liberté qui lious attendait au sortir de Qelle-Ile, mais une

prison nouvelle, avec les inconvénients généraux qu'elle comporte et l'inconnu par-dessus le marché. Allions-nous rentrer dans la promiscuité à laquelle quelques-uns de nous du moins pouvaient échapper à Belle-Ile? ou bien l'isolement cellulaire nous réservait-il ses tristesses énervantes? Nul ne le savait et tout était à craindre. De là des préoccupations qui ajoutaient à l'irritation dont ne peuvent se défendre les esprits les plus calmes et les plus énergiques, en face des précautions blessantes qui accompagnent un transfèrement. J'avais mes habitudes à Belle-Ile. J'étais parverfu à plier mon corps et mon esprit au nid que je m'y étais fait, pour en sentir le moins possible les aspérités et l'étroitesse. Là, je n'avais plus à compter avec les froissements douloureux qu'entraîne la promiscuité; j'avais ma cellule pour moi seul, et je pouvais disposer du temps à mon gré. J'en étais arrivé à me créer une situation presque supportable, et cette étude ingrate, il allait me falloir la recommencer ailleurs, ou bien rester campé, sans travail réglé, par conséquent sans loisirs véritables, jusqu'au 8 mars 1858, terme légal de mon emprisonnement.

D'un autre côté, parmi ceux'dont j'allais me séparer peut-être Ipour toujours, je comptais quelques amis dont la société m'avait offert de précieuses consolations. Et comment remplacer ces amitiés perdues? Gomme toutes les joies, l'amitié ne sourit guère aux cheveux (jui blan-

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chissent, aux cœurs trop longuement éprouvés, et savais-je si ces liens que l'arbitraire administratif brisait comme à plaisir, je pourrais les renouer jamais?

Ënân, si les chemins de fer ont pour ainsi dire supprimé les distances à Tintérieur de la France, notre transport en Corse nous enlevait le bénéfice des communications régulières et fréquentes, nos correspondances devant désormais subir les risques de mer.

Or, pour le prisonnier qui n'a que ce moyen de se rattacher à la vie extérieure, qui, séparé de tous ceux qui lui sont chers, ne vit que de leurs souv,enirs, c'est beaucoup que le retard et rincei^titude de la poste. Hélas I quelques mois plus tard, je devais sentir bien plus vivement les chagrins de Téloignement; il me faudrait trois mois pour échanger avec les miens des adieux et des encouragements!

30 DE TARIS A CATBtf.^

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SmfiarqnéBtnt. — La èôrvétte le Tdhgir, — f riversia. -^ , La raia 4a CadfiK. *- tvaaleii 4é Ugaan. «- «taallir. ^ La

aanuBandant at l'état-niAior dn Tanger,. — irriYéaà AJaa* cio. — Két<^iir iût let syinpatttieé M BèlM-Mià.

Il était èrivil*on quatre heures du soir (Juâiid nous itiôntîons stir le pbnt de la Cdrvéftte le Tanger. Le ciel était chat'gé d'épais nuages, la iner houleuse et frémissante encore de la ieiti'' pète de la veille, et, dans cette saison, — nous étions au 1«» décembre 1857, — il était fJôrmis de craindre que le mauvais temps nous accompagnât jusque dans la rade d'Ajaccio. Un hasard inespéré changea ces tristes prévisions. La rude mer de Bretagne qui, vingt-quatre ^ heures auparavant, avait forcé le Tanger de se réfugier à Lorient, se fit hospitalière pour nous recevoir. Le golfe de Gascogne lui-même, si peu disciplinable, adoucit ses fureurs, et, après une paisible traversée de quelques jours, nous jetions l'ancre dans la baie de Cadix, par le plus beau temps du monde.

On sait tout ce qu'a d'enchanteur la baie de Cadix, et je ne veux pas aller sur les brisées des feuilletonistes en renom qui ont le mono-

poiô des descriptioîis lilttdresqnes ; cependant je ne tairai pas les agréables sensations que nous procura ce magnifique panorama.

Quelques jours auparavant, nos poitrines aspiraient avec peine la pesante atmosphère des côtes de Bretagne, fouettées à chaque instant par les vents tempétueux de l'Occident; notre seule ressout'ce consistait à promener nos regards attristés d'un ciel chargé de pluie et dé brouillards à une mer livide et tourmeiitée. Et toilà que Thiver s'est changé en printemps! Le soleil éclatant dans un ciel sans nuages verse sur nos têtes une douce chaleur. La mer calme et tranquille seihble ne soulever ses flots d'azur que pour en faire admirer la transparence ^ et, en face, couchée sur le rivage comme une orgueilleuse sultane qui laisserait traîner ses pieds.de marbre sur le sable doré, Cadix, la perle de l'Océan, déroule eh croissant les lignes onduleuses de ses constructions éblouissantes de blancheur.

C'était fête à Cadix : les innombrables cloches dei^ églises et des couvents mêlaient leurs carillons aux détonations de l'^irtillerie des forts pour annoncer je ne sais quel événement survenu dans l'intéressante famille de la chaste Isabelle, et cette circonstance, à notre grande satisfaction, obligea le Tanger de prolonger son séjour dans les eaux de Cadix.

Un seul de nous put répondre à l'appel muet que semblait nous adresser la ville espagnole.

C'était un jeune Méridional , condamné pour avoir défendu la République en décembre 1851, Habile et intrépide nageur, il avait, quelques mois plus tôt, exécuté un coup d'audace qui ne doit pas être oublié par les marins de Belle- Ile. Par une nuit sans étoiles et sans lune, il avait escaladé les murs élevés de la prison, trompant la vigilance des nombreuses sentinelles échelonnées alentour, puis se jetant à la mer, il nagea droit à un navire ancré à plus d'une demi-lieue du port, et qu'il croyait amé ricain. En plein jour, quand la mer est belle, certes c'est un jeu pour un nageur que de franchir cette distance ; mais dans une nuit obscure, au milieu des courants qui se croisent en tous sens entre Belle-Ile et File de Houait, c'était d'une témérité qui ne pouvait naître que dans l'esprit d'un prisonnier. Cependant Lignon aborda heureusement le bâtiment, où il croyait trouver asile sous les étoiles du libre pavillon d'Amérique. Il s'était trompé ; le navire était français et s'appelait la Mane-Amélie. Il n'y a pas vingt' ans, un capitaine de vaisseau ma^rchand, un marin breton se serait crû déshonoré en livrant un prisonnier politique, et les annale^ d/3 la Bretagne offrent plus d'un exemple d'hospitalité courageuse en temps de guerre civile. Mais aujourd'hui l'abaissement des esprits a détruit tous les instincts généreux, le mercantalisme et la peur régnent sur les consciences, et le noble capi-

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taine de la Marie- Amélie, averti par ses matelots de la présence et de la position de Lignon; s* empressa de le renvoyer à la gendarmerie avant même que son évasion fût connue ; mais nous n'avonspu savoir s'il avait reçu la prime qu'il avait si noblement gagnée. Je ne sais comment sont faites les âmes par le temps qui court, mais si, au jour des révolutions, un ennemi vaincu venait s'asseoir à mon foyer et me demander asile, je le sens, cet homme serait en sûreté sous mon toit. Ce serait, dira-ton, offenser la justice, substituer le sentiment au devoir. A mon avis, on ne sert jamais bien son pays ni sa cause en manquant aux lois de l'hospitalité. Dans*.tous les temps, dans tous les pays, l'opinion a flétri celui dont la porte se fej'me au malheur ou qui livre celui qui a compté sur sa loyauté. £h bien ! je suis de l'avis de tous les temps et de tous les peuples contre les mœurs qu'on tâche d'inoculer à notre France, autrefois si chevaleresque, trop souvent prête aujourd'hui à venir en aide à la police.

On comprend que, malgré cette mésaventure, Lignon n'avait pas perdu l'envie de reconquérir sa liberté, et son désir ne flt que s'accroître quand il vit la blanche ville de Cadix lui tendre les bras de si bonne grâce. Gomment fit-il ? Nul ne l'a su parmi nous, mais le. lendemain son évasion ne fut plus un mystère. Les gendarmes et les gardiens qui avaient

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missîoadeiBoas surveiller s*en reavoyaieat la responsabilité, ce qui ne flt pas découvrir le prisonnier. Les marina du bord, qui professaient une haine religieuse contre la gendar» merie et tout ce qui tient aux geôliers, en furent ravis, et ie ne suis pas même sûr que rétat-major n'en ait pas ri dans sa barbe. Le chef du convoi, commis aux écritures à 1,200 francs, pauvre diable cousu dans la peau d'un lièvre, se rendit en toute bâte chez le consul de France, et revint comme il était parti. Quant à nous, rien ne fut changé à notre position, et je suis encore à comprendre comment ceux de nous qui savaient nager nussi bien queLignon ont hésité à l'imiter.

Malheureusement je n'étais pas de ce nombre:

cent brassées me mettent hors d'haleine, et tenter l'aventure , c'eût été un véritable «ui* cide. Je m'abstins et je fis bien.

finfin le Tanger^ ayant terminé sa provision d'eau et de charbon, tourna le cap sur le détroit de Gibraltar. Le bonheur ^qui avait accompagné jusque-là notre navigation ne nous ât pas défaut, et nous traversâmes sans encombre le canal qui sépare en cet endroit l'Afrique et TEurope*

Malheureusement, le passage s'opéra pendant la nuit, et si les phares situés sur les deux rivages nous permirent d'entrevoir la ceinture de rochers qui se prolongent sur la droite et sur la gauche^ Tobscurité ne noù§

tfÉ l^AUtS A GATEimË 3g

permit pas de mesurer de rœil (SUbraltar et ses fèrtiftdatidns taillées en plein roc. Quelques jours après, nous Mouillions dans la rade d'Ajaccio,- toujours favorisés par le temps, toiijours éclairés par le splendMe soleil du Midi. Vue de la mer, la capitale de la Corse présente uncotfp d'œil ^nfn'est pas sans charmes. Bfrtie au pied d'une rangée de ïBk>ntagnes arrondies en dem^ercle, elle éfcale avec une sorte de coquetterie modeste ses arsenaux et sa douane,^ ses maisons à ti^iple étage qui se détachent j serrées les unes contre les autres, sur le fond sombre du second plan. Son port solitaire, oii se balancent quelques goélettes, au milieu desquelles le stationnaire dresse orgueilleusement ses couleurs, sa rade, respirent le repos et la paix tant que l«es vents d'ouest n'en viennent pas soulever les flots; On sait que, sur cette terre oà les convulsioris de la nature ont- jeté une si eonstant^ irrégularité, où le soleil verse à flots la fécondité, le travail ne ^étit être qu'un accident dans la vie. Aussi n'attendez pas du Corse cette culture savante, ce Mbéur âssîtîu doit les hommes du Nord oAt besoin pour arracher au sol la forte aHmentâtîôn que ôommande leur climaft* Poui* le Corse, le* nroment du travail, c'est la récolte* S^il sèiàe du blé ou du maïs, c'est àsctas une terre dépuis longtemps reposée et qui né dem'ande qu'à rendre au vf ngtuple la semence qu'on lui con* Ûé. SMÏ taille sa vigne, il n'a pas besoin de ces

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façons multipliées qui courbent unif onnément le corps de nos vignerons. Enfin, quanta Tolivier, au châtaignier, au figuier, à l'oranger, il n'a d'autre fatigue que d'en cueillir les fruits. Et que lui faut-il de plus? Avec la chasse et la pèche, le lait de ses troupeaux, n'a-t-il pas tout ce qu'il peut désirer ? Il est bon marin, bon soldat, il sera au besoin homme d'Etat, littérateur ou savant, mais il n'est pas industriel, et je ne saurais l'en blâmer, car si l'industrie est de nos jours une nécessité sociale, elle fait payer à de si hauts prix ses merveilles, semant sur ses pas l'opulence et la misère, que je ne puis m'empêcher d'envier le sort des populations qui échappent à sa redoutable influence.

Mais n'anticipons pas sur l'aperçu que j'aurai à donner de la population corse ; il est temps d'en finir avec notre traversée.

Le Tanger avait été pour nous aussi hospitalier qne possible, et nous y avions trouvé tous les égards désirables. Mais tout cela ne pouvait pas faire que la vie du bord fût absolument agréable. On se fatigue vite de la ration de porc salé ; on se lasse encore plus vite de coucher à huit dans des cabines, sur des planches superposées en étagères, ou sur des matelas étendus dans le faux pont.

Cependant, à propos de nourriture, je dois dire que la surveillance du lieutenant et du commandant lui-même ne laissait rien à dési-

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rer, et que les rations étaient irréprochables, ce que Je n'ai jamais trouvé sur aucun autre bâtiment de TEtat. A chaque distribution, ils goûtaient ce qu'on servait, et les distributeurs aussi bien que le coq, tenus en bride par ce contrôle incessant, ne pouvaient pas trop se livrer à leur tripotage habituel. En quittant ce navire, où nous avons rencontré si bon accueil, chacun de nous emporta le souvenir du commandant, M. de Balzac, et de son état-major. A l'exemple de leur digne chef, tous les officiers se plaisaient à traiter les prisonniers de Belle-Ile sur le pied d'une égalité sans réserve, et nous faisaient les honneurs de l'arrière avec une grâce parfaite. Aucun d'eux n'avait cette morgue qu'on reproche, et peutêtre avec raison, à la marine militaire, et j'ai vu le commandant, ainsi que ses officiers, perdre chaque jour plusieurs heures à converser avec le premier venu d'entre nous el souvent déployer à cette occasion une complaisance vraiment méritoire.

Il se peut qu'en agissant ainsi l'état-major du Tanger ait grandement contrevenu aux traditions qui se conservent dans les cercles de Toulon et de Brest; mais j'estime qu'ils ont fait preuve d'autant de ' savoir-vivre que de bon goût en ne voulant pas jouer, même de loin, le rôle de geôliers.

Enfin, l'heure du débarquement était arrivée,

et nous allions fouler cette terre dont Iç choix

semblait>lui seul un nouvel outrage pour des vaincus. Prisonniers, nous n'avions rien à es-

pérer, sans douté, de la population au sein de laquelle nous devions demeurer isolés, et cependant» il nous déplaisait de respirer une atmosphère de haines et de colères. Pouvionsnous supposer qu'il en fût autrement? La population corse ne devait-elle pas être taillée sur le patron de ces envahisseurs que le 2 décembre avait jetés dans tous les ministères et dans toutes les polices? Républicains, nous n'avions à attendre qu'hostilité et antipathie de ces insulaires, associés par Tintérêt non moins que par Tamour-propre à la fortune des maîtres de la journée.

Assurément, lés Bretons de Belle-Ile nous avaient laissé peu de regrets. Esclaves de l'Eglise et surtout du gendarme, qui, pour eu^, était le symbole vivant de l'autorité, ils ne se faisaient aucun scrupule de livrer les évadés qui seconfiaient à leur perfide hospitalité. Mais ils faisaient cela sans haine, comme la chose la plus naturelle du monde, et ils empochaient la prime administrative avecautant de tranquillité d'esprit que s'il se fût agi de percevoir un fermage ou une rente. Bien souvent, j'en suis sûr, les pauvres familles de pécheurs priaient la Notre-Dame d'Auray de leur envoyer un politique évadé, qui représentait pour eux une petite fortune sous la forme d'un mandat de cinquante francs sur la caisse de la prison. Pour

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les boutiquiers et les marchands, s'ils ne pensaient qu'accessoirement à la prime, ils calculaient très bien le bénéfice que leur rapportait en moyenne chaque tête de prisonnier et ne pouvaient s'empêcher de considérer tout évadé comme un contribuable réfractaire, qui voulait se soustraire au payement d'un impôt légitime. Aussi le meilleur aurait-il cru manquer à ses devoirs, je ne dis pas en facilitant, mais en n'empêchant pas une pareille forfaiture. Il va sans dire que pétitions sur pétitions sont parties de Belle-Ile pour empêcher notre transfèrement en Corse, et que de vraies larmes ont accompagné notre départ!

Je vois encore autour du bassin oii nous rer curent les embarcations du Tiangérle groupe de nos fournisseurs que l'éloignement de leurs pratiques plongeait dans le désespoir, et je n'avais jamais soupçonné que l'âpreté mercantile put revêtir tant de sensibilité et de bonhomie. C'est qu'il n'y a rien de tel que les populations primitives et pauvres pour cultiver l'égoïsme dans ses pluseffroyab les variétés. Jadis le Belle-Ilois professait l'honorable industrie des naufrages. Sous l'invocation de la bonne Sain te- Vierge et des doux anges, il savait attirer sur ses écueils les navires en détresse et les pillait consciencieusement après avoir tué les naufragés, et sans le moindre remords, avec la pieuse satisfaction d'un père de famille qui travaille pour sa femme et pour ses enfants. Si aujourd'hui cette

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manière touchante de pratiquer riiospitalité n'est plus de mise, le Belle-Ilois reste fidèle au principe, et le prisonnier évadé, politique ou forçat, est pour lui une épave dont le produit a sa place dans Tarrangement de son budget annuel.

En quittant la Bretagne, nous allions retrouver sur une autre mer une île dont les habitants sont aussi renommés pour s'être maintenus en dehors des progrès équivoques de la civilisation moderne. Nous devions nous attendre à y retrouver les mêmes défauts, les mêmes vices. Grâce au ciel! nous nous étions trompés.

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^a Corsa.— Son aspect. — Voyage en diligence. — Empressement des habitants — La gendarmerie corse.

Salut, terre de Corse, pays des cœurs libres et loyaux, salut! Xaime tes montagnes dont les sommets neigeux reflètent le splendide éclat de ton soleil, et qui laissent serpenter sur leurs flancs abrupts l'étroit ruban de la route solitaire. J'aime tes forêts de pins, tes torrents desséchés et tes ruisseaux qui tombent en cascades limpides du haut des rochers. Si ton sol a vu naître l'homme dont la main fatale a si longtemps pesé sur la France, tu n'as pas à te reprocher d'avoir été son complice. Si aujourd'hui des coureurs d'aventures sortis de ton sein vont prostituer ton nom dans les avenues de la fortune, c'est qu'ils n'étaient pas dignes de rester parmi tes enfants, trop fiers pour porter la livrée!

J'aime l'air grave et digne de tes fils, leur sobre langage, leurs habitudes hospitalières. J'ai respectueusement incliné ma pensée devant tes filles, chastes amantes, vaillantes

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épouses, mères héroïques, qui du sang italiea n'ont gardé que la douceur pour la mêler à leur vertu. Salut, encore une fois salut I

Notre arrivée était un événement pour la ville d'Ajaccio, et l'autorité fit ce qu'elle put pour tromper son impatience et sa curiosité. On nous fit quitter le Tanger avant cinq heures du matin, et la nuit régnait encore quand nous montâmes dans les diligences qui devaient nous conduire à notre destination.

En dépit de l'heure, une foule nombreuse avait envahi les rues qui débouchaient sur le port, et il fallut le concours de la garnison tout entière pour refouler et maintenir à distance la population accourue pour assistera notre débarquement. Dans n'importe quel département de France, le transfèrement d'une trentaine de prisonniers se fût opéré sans difficulté avec deux ou trois voitures cellulaires; mais ces délicieux véhicules, produits merveilleux de la philanthropie officielle, ne fonctionnent pas encore dans l'île de Corse, et il ne fallut pas moins que la mise en réquisition de tous les moyens de transport disponibles pour assurer notre voyage. Et encore jtallut-il laisser en arrière cinq à six de nos camarades, qui formèrent un second convoi.

Aux gendarmes continentaux et aux gardiens qui nous avaient accompagnés depuis Belle-Ile s'ajouta une nombreuse escorte de gendarmerie corse, qui précédait et suivait à

- DE PARIS A CAVENNE ' 43

cheval chacune des (juatre voitures dans lesquelles nous étions placés tant bien que mal. Tout le long de la route, des postes de gendarmes étaient échelonnés de distance en distance pour se remplacer, et c'était vraiment pitié de voir ces malheureux, empêtrés dans leur uniforme et chargés d'un fusil double, courir dans les descentes et courir encore dans les montées pour Rattraper l'escorte, ce qui ne les dispensait pas d'être abîmés d'injures par leurs aimables supérieurs. Tant il est vrai que les professions les plus enviées et les plus respectées ont leur vilain côté !

Mais ce n'était pas seulement des gendarmes qui galopaient à nos côtés. Toute la population du territoire avoisinant la grande route semblait s'être donné rendez-vous pour assister à notre passage, et, comme tin regard jeté à la volée était loin de satisfaire ces visiteurs acharnés, ils se mettaient tous, hommes et enfants, à courir derrière ouautaurdes voitures, jusqu'à ce que la fatigue les clouât sur place. Et,' alors, de nouveaux relais de curieux se succédaient pour se renouveler pendant tout le trajet. Et j'ai tort de me servir du «mot de curieux; sans céder à un sentiment d'orgueil collectif, je puis affirmer que cette foule n'était pas animée d'une curiosité niaise ou insultante. Sur tous ces bruns visages qui tour- ^ naient vers nous leurs regards expressifs, éclatait une sympathie sérieuse et virile, mêlée

44 DE PARIS A CAYENXE

d'un respectueux étonnement. Aux yeux de cette indomptable population, nourrie dans les traditions de la liberté, qu'étions-nous, sinon des soldats malheureux de la cause pour laquelle avaient combattu leurs pères, et pour laquelle ils se sentaient dignes de combattre à leur tour?

Je ne sais si le gouvernement connut les détails de notre voyage à travers la Corse ; dans tous les cas, je doute qu'il ait eu à se féliciter de nous avoir enlevés au ciel brumeux de la Bretagne.

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Gorte* — Votre BMiTelle prisoB.

Il était quatre heures du matin quand nous fîmes notre entrée à Gorte. Nous avions mis vii\gt-deux heures à franchir les vingt lieues qui séparent cette ville d'Ajaccio, et que les diligences parcourent ordinairement en douze heures. Mais on conçoit qu'un convoi Comme le nôtre était soumis à des retards auxquels échappe un service régulier. En pénétrant dans les rues de Gorte, nous pûmes distinguer dans Tobscurité des groupes nombreux, qui vraisemblablement avaient passé la nuit à nous attendre, et qui nous accompagnèrent silencieusement jusqu'aux portes de la citadelle.

Gorte est la patrie de Paoli. Vivant, elle Ta suivi dans les combats; mort, elle a consente pieusement sa mémoire -et lui a érigé une statue. Dans un pays où les croyances se transmettent de père en fils comme un héritage, on comprendra que cette ville n'ait accepté qu'avec une froide réserve la domination -

DB PARIS A CAYENHB

française, et qu'elle ait vu passer le premier empire sans changer d'attitude. Toujours animée de l'esprit d'indépendance qui soufflait sur ses ancêtres, elle a, plus qu'Ajaccio, la ville administrative, plus que Bastia, la ville parlementaire et commerciale, conservé l'esprit et le caractère de la race. Nous étions donc assurés de vivre dans un milieu sympathique, et, pour des prisonniers, c'est toujours une consolation. L'amnistie de 1859 en donna la preuve éclatante. Dès que les portes de la prison s'ouvrirent pour les détenus répubjicains, les habitants de Gorte se disputèrent le plaisir de leur offrir la plus fraternelle hospitalité. Pendant trois jours, il y eut fête en leur honneur, et, lorsqu'au éout de ce temps, nos amis se décidèrent à partir, ils emportèrent avec eux une provision de bons souvenirs. Devaient-ils trouver autant d'accueil sur le sol de France?

Corte est situé à cheval* sur la grande route qui va d'Ajaccio à Bastia, et sur le versant oriental de la chaîne de montagnes, qui traverse l'île de Corse du sud au nord, et dont le faîte est au Monte Rotondo, C'est une petite ville aux rues étroites, tortueuses, escarpées, dont les maisons s'etagent sur la croupe d'une colline tapissée de vignes et d'oliviers. L'hôpital militaire, qui avait été installé pour nous recevoir, se trouvait enclavé dans l'enceinte «le la citadelle, et la plus élevée des deux terra^^-

PE PARIS A GAYENXB 47

ses qui composaient notre promenoir nous permettait à peine de saisir Tensemble du paysage, oii venaient s'encadrer les dernières maisons de la ville. Néanmoins nos regards pouvaient plonger sur la route de Bastia et se perdre sur le sommet d'un mamelon couronné de neige.

Je ne suis resté que deux . mois et quelques jours à Cor te, deffuis le 20 décembre 1857 jusqu'au 2S février suivant, et je n'ai pas eu à me plaindre du climat. A part deux ou trois jours de pluie, le temps n'a pas cessé d'être beau, l'air sec et froid, mais pur et invigorating, •comme disent les Anglais. Si, chaque matin, le terrain durci du préau attestait la fraich^ur des nuits, le soleil ne tardait pas à faire sentir sa douce influence, et le spectacle de cette nature alpestre, qui tranchait si fort avec le climat de la Bretagne, était à lui seul un délasseii\ent pour des captifs. En même temp», ce changement d'air ne pouvait que raffermir nos santés plus ou moins atteintes par l'humidité permanente des rivages océaniques. Cette espèce de résurrection que nous promettait le ciel de la Corse ne devait-elle être qu'éphémère? Je n'ai pas eu le temps d'en faire l'expérience. D'ajlleurs, il n'y a qu'un spécifique contre les maladies de la prison, c'est la liberté, la liberté dans la patrie.

Je ne m'étendrai pas longuement sur mon séjour dans la prison de Gorte. Gomme à Belle-

mr0mim^^^Êm>^^ — "^ --^ .

Ile, je demandai toutes mes distractions au travail et à la méditation. L'approche du terme de ma condamnation n'avait rien changé à mes habitudes, et si je n'éprouvais pas l'excitation fébrile qui tourmente indistinctement les prisonniers dans les derniers mois qui précèdent leur mise en liberté, je n'ai pas à en tirer vanité. Le secret de ma patience était ailleurs que dans les inspirations d'un stoïcisme exceptionnel. J'étais parfaitement convaincu que ma détention de quatre années, ornée, à titre tle préface, de près de cinq mois de prévention, n'avait pas liquidé ma situation avec un pouvoir qu'on ne peut accuser de mansuétude excessive envers ses adversaires.

DE PARIS A CAVENNE 49

Kon compte avec la Justice.-- L« décret da 8 décembre 1851. — Assimilation des coadamnés politiques aux libérés en rupture de ban.

La sincérité mé force d'avouer que j'avais peu de titres aux ménagements du gouvernement de décembre. Journajjste, j'avais eu l'honneur de passer par toutes les juridictions et d'endosser bon nombre de condamnations. En dernier lieu, comme rédacteur en chef de la Révolution démocratique et soctaZe,- j'avais été condamné par contumace à la déportation pour

. rafîaire du 13 juin 1849; créateur^ de la Solidarité républicaine^ j'avais été condamné, et toujours par défaut, pour société secrète.

L'exil m'avait protégé contre ces arrêts, qui tombèrent naturellement par le seul fait de mon arrestation, survenue en octobre 1853;Me

, mettre en demeure de purger ces contumaces, le gouvernement ne pouvait y songer, pour une foule de raisons également décisives. Mdi condamnation à la déportation avait été prononcée par la haute cour de Versailles, par suite d'une

DB PAUIS A CAYENlfB

loi émanée de l'Assemblée nationale, du chef d'avoir voulu renverser la République, et cela parce que, dans mon journal, je m'étais associé à la protestation du 13 juin contre le siège de Rome. Or, il n'est pas malaisé de comprendre qu'après le 2 décembre, qui n'a pas eu précisément pour objet de consolider la République, il était difficile d'exhumer contre moi ce grief; puis, il eût fallu réunir à grands frais une haute cour et rappeler des choses et des noms qu'on avait intérêt à faire oublier, provoquer des allusions de toute espèce, en un mot, faire très directement le procès à la situation nouvelle. Quant à .ma condamnation pour Isl Solidarité répttblicainej en supposant qu'elle ne fût pas prescrite, elle pouvait être éteinte par les quatre ans de prison que je venais de faire, la confusion des peines existant de par la loi, si ce n'est dans le cas de déclaration contraire expressément formulée par jugement. D'autre l)art, la législation de 1848 sur les sociétés secrètes attribuait ces délits au jury, et c'était la cour d'assises de la Seine qui m'avait condamné par' contumace. Or, depuis le 2 décembre, la connaissance de ces délits ayant passé aux tribuiiaux correctionnels, il en résultait l'impossibilité d'aboutir à une solution qui ne compromît pas les règles ordinaires de la justice ou qui n'engageât pas la politique gouvernementale.

Quand donc le pouvoir, laissant dormir mos condamnations antérieures, se contenta de me

DB PABIS A CAYENNfi 51 .

faire juger pour le délit qui motiva ma condamnation en 1854, il n'ignorait pas que l'arsenal de ses lois d'exception renfermait des armes qui lui promettaient une large compensation.

Je ne sais trop si on se rappelle aujourd'hui ce qui s'est passé en France daiis les premiers jours de déceml?re 1851. A tout hasard et sans vouloir écrire l'histoire de cette époque, je suis convaincu que j'apprendrai quelque chose à beaucoup de mes lecteurs en leur parlant du décret organique rendu le 8 de ce mois à jamais mémorable, et contresigné par M. de Mor-. ny, alors ministre de l'intérieur. Ce décret, qui passa inaperçu au milieu des événements et qui devait leur survivre, ne tendait à rien moins qu'à bouleverser tous les principes de la législation criminelle, ainsi qu'on va pouvoir en juger.

D'après l'art. 1er, tout condamné à la surveillance pouvait, en cas de rupture de ban, être transporté en Afrique ou à la Guyane pour cinq ans au moins et dix ans au plus, par simple mesure administrative. Enfin, l'art. 2 étendait facultativement cette disposition aux membres des sociétés secrètes.

Pour qui connaît Tesprit de cette époque, il n'y a pas à s'étonner qu'on se soit médiocrement préoccupé des principes qui dominent la législation criminelle et servent à déterminer les divers degrés de la pénalité. Toutefois, s'il n'ôst jamais sans danger d'improviser des dis-

positions pénales, c'est surtout quand la parole est à ce que Ton appelle, je crois, la raison d'Etat. Aussi, bien qu'on ait eu soin de cohiprendre la ratification de ce décret dans le plébiscite du 20 décembre 1851, et par cela même de l'élever à la hauteur d'un acte constitutionnel, partant irrévocable sous l'empire, l'expérience a surabondamment montré qu'il n'avait pas ce caractère d'équité au moins relative sans lequel la loi n'est qu'un abus.

Gomme tous les gouvernements monarchiques, celui de décembre partait de ce principe tîînt soit peu prétentieux, que ses adversaires se recrutaient principalement parmi les ennemis de la société, les violateurs habituels de la loi commune, et c'est à ce titre, — . les considérants du décret l'énoncent formellement, — qu'il se donnait le droit de transporter indifféremment les réclusionnaires, les forçats et les membres des sociétés secrètes.

Dans cet ordre d'idées, l'assimilation établie entre les catégories frappées n'a plus rien d'illogique. Le gouvernement atteignait du même coup un double but: il déconsidérait les partis politiques et enlevait à la révolte la réservn où, suivant lui, elle venait remplir habituellement ses cadres. Si, maintenant, la société y trouvait une protection contre les libérés que vomissent chaque année les prisons centrales et les bagnes, tout était pour le mieijx. Mais

encore une fois, la mesure était avant tout dirigée contre les condamnés politiques.

A une époque agitée comme la nôtre, quand, depuis soixante ans et plus, les partis sont tour à tour vainqueurs et vaincus, que l'opinion flotte incertaine, allant sans cesse d'un extrême à l'autre, il s'était produit, bien avant le 2 décembre, d'étranges contradictions dans l'appréciation des actes politiques qui peuvent donner lieu à des poursuites judiciaires. Toutes les fois qu'une idée de réforme s'affirmait en face des privilèges ou du pouvoir, sans arriver au succès, elle se voyait, au jour de sa défaite, en butte aux violences les plus passionnées, aux calomnies les plus atroces. Tous ceux qui s'étaient sentis menacés et qui tremblaient encore dans leur peau se vengeaient avec le fanatisme de la peur, et si tous ne pouvaient frapper le lion blessé, ils se disputaient à l'envi l'honneur de l'ensevelir sous les outrages. A ce moment, les plus mauvais instincts se donnaient pleine carrière; l'affreuse émulation du mal envahissait toutes les âmes. On eût dit que- l'honneur, la loyauté, l'humanité, la décence, tout ce qui constitue en un mot l'élévation morale, avaient cessé d'exister. Puis venait la tourbe ignoble des dénonciateurs, recrutée par la cupidité ou par la vengeance, par la vanité ou le désir d'effacer une complicité intentionnelle ou effective.'

Bientôt, cependant, la raison reprenait ses

54 DE PARIS A CAYKNNE

droits, et ropini'on, fatiguée de ses transports désordonnés, revenait à Féquilibre. Les notions de justice et d'humanité reparaissaient, entraînant à leur suite une sorte de respect pour ceux qui naguère étaient l'objet de toutes les haines. S'il y a encore aujourd'hui enB'rancedesnoms autour desquels se réunissent l'enthousiasme et la sympathie des masses, ce sont ceux des hommes qui, sacrés par la défaite, ont passé par les plus tristes épreuves pour devenir les héros des légendes populaires. Quant aux vainqueurs de ces journées néfastes, qui faisaient sonner si haut leur patriotisme et leur courage, ils n'avaient plus, depuis longtemps, d'autre soin que de faire oublier la part qu'ils avaient prise à ses victoires, le salaire qui avait payé leurs services. En un mot, le revirement devenait si complet, que personne ne voulait plus compter parmi les vainqueurs; tout le monde tenait à honneur d'avoir combattu avec les vaincus.

Avant le 2 décembre, ces fluctuations de l'opinion avaient imposé au pouvoir Tobligation d'établir une ligne de séparation bien tranchée entre les condamnés ordinaires et les condamnés politiques. Sous la Restauration, la France entière avait frémj d'indignation en apprenant que deux écrivains, Magalon et Fon tan, avaient été menés, les fers aux mains, au dépôt de Poissy; et Louis-Philippe, aux premiers jours de son avènement, s'empressa de les décorer.

m PARIS A CAYENXE 55

Sous le gouvernement du juste-milieu, les républicains eurent à souffrir bien des indignités, mais jamais, en face de la presse, on n'eut osé imposer aux condamnés la promiscuité des prisons communes. M. Gavaignac se montra moins scrupuleux.

Docile instrument d'une réaction impitoya- • ble, il éparpilla dans 'tous les bagnes les combattants de juin 1848, comme s'il avait été donné à cet homme d'épuiser dans sa fatale dictature toutes les fautes que peut conseiller l'ambition, de justifier par avance tout ce qui pourrait se faire après lui. Toutefois, à part les trop nombreuses exceptions que consacrèrent les conseils de guerre de M. Gavaignac, en principe, il n'y eut jamais d'assimilation entre les condamnés politiques et les autres. Tel était, en dernière analyse, l'état des choses au mois de décembre 1851, avant le fameux décret dont j'ai reproduit les dispositions principales. Mais je me suis gravement trompé en disant que ce décret ne faisait pas de différence entre les catégories dont il réglait le sort. Il y a, au contraire, une distinction bien marquée, et elle est tout à l'avantage des condamnés ordinaires.

Je ne suis pas de ceux qui, faisant bon marché de la responsabilité individuelle, inscrivent au bilan de la société toutes les violations de la loi, quelle qu'en soit la nature ou la cause. Sans méconnÊtitre la fâcheuse influence

5C DE PARIS A CAYEX5B

que l'inique distribution de l'enseigniement et des instruments de travail peut et doit exercer sur la moralité des individus, tout en faisant une large' part aux excitations de la misère, éternelle conseillère du mal, tout en appelant de mes vœux des institutions politiques et sociales conformes à la justice, j'estime qu'il est impossible de laisser impunis les actes que réprouve la morale, véritable code de Fliumanité. Mais ce que mon esprit se refuse à comprendre, c'est que la société, après s'être conduite en marâtre, se transforme en bourreau ; c'est que la répression revête le caractère de la passion et de la colère, et que le condamné, après avoir été traité comme une bête fauve, soit jeté pour jamais en dehors de l'humanité et mis dans l'impossibilité absolue de racheter ses fautes, de reconquérir sa place au banquet de l'honneur. Le problème est difficile à résoudre, dira-t-on; oui, sans doute, et j'accorderai qu'il sera insoluble aussi longtemps qu'on voudra considérer exclusivement les faits sans remonter aux causes. Mais, vienne la démocratie et ces impossibilités prétendues s'évanouiront devant sa puissante initiative.

J'aurai plus tard à revenir sur cette importante question, à propos du système pénitentiaire pratiqué à Gayenne; quant à présent, je me bornerai à dire que la surveillance qui vient s'ajouter de droit aux peines afflictives et infamantes, et qui, pour certains délits correction-

nels, est laissée à la discrétion du juge, a le tort de perpétuer une condamnation éteinte et de provoquer les récidives en creusant un abîme entre la faute et le repentir. La surveillance, on le sait, a pour but d'imposer au condamné libéré, soit à toujours, soit pendant un tempsplus ou moins long, l'obligation de résider dans un endroit déterminé sous l'œil de la police.

Qu'arrive- t-il? Les portes du travail se ferment devant ce paria qui, privé du droit d'aller et de venir, désigné fatalement aux défiances de ses compagnons d'atelier et de l'entrepreneur, n'a plus d'autre ressource que la fuite et le crime. Qu'il y ait danger pour la société dans le vagabondage des libérés en rupture de ban, cela n'est pas à contester, si l'on accepte la législation actuelle comme point de départ; qu'à ce titre on étudie les moyens de donner à la surveillance une sanction sérieuse, cela se conçoit encore; mais il ne faut pas perdre de vue que c'est surtout comme auxiliaires possibles des partis que le décret du 8 décembre a prononcé la peine de la transportation contre les libérés en rupture de ban. Il faut enfin constater qu'à la rigueur le libéré ordinaire peut, dans une certaine mesure, conjurer l'application du redoutable décret ; qu'en acceptant la surveillance avec toutes ses charges, il n'est pas dans l'impossibilité absolue de désarmer les rigueurs de l'administration. Ce Ji'est enfin que par un acte de sa volonté, si la volonté peut agir toutefois

5S DE IPABIS A CAYENifB

dans son indépendance sous la pression de circonstances fatales, qu'il' se met sous le coup de la transportation.il fait revivre Tindignité légale que la justice tenait suspendue sur sa tête et qu'il pouvait effacer en restant soumis aux prescriptions de la loi. A cet égard, le décret du 8 décembre pouvait être taxé de sévérité excessive, accusé d'illogisme, en frappant la rupture de ban plus durement que ne fait la loi pour la récidive; mais, au moins, il ne s'écartait pas du caractère général des lois qui préviennent avant de sévir, puisqu'il laissait le cboi:^ entre la soumission et la transgression.

Pour les individus ayant fait partie de sociétés secrètes, il n'en est plus de même, et tout d'abord il est bon de dire quelques mots sur la législation qui règle la matière.

De toutes les armes que la politique des gouvernements modernes a demandées contre ses adversaires à la répression pénale, il n'en est pas dont l'usage réclame plus de discrétion et de prudence. La conspiration, le complot ont des caractères soigneusement déterminés; la société secrète, par son élasticité pour ainsi dire infinie, peut atteindre non-seulement les actes, mais les opinions, la pensée, menacer les habitudes les plus innocentes de la vie sociale. C'est une épée dont la poignée est aux mains de la police et dont la pointe est partout. Sous le premier empire, et certes on n'accusera pas le code draconien de 1810 de trop de tolé-

1)E PARIS A CAtENWE 59

rance, les réunions composées de vingt personnes échappaient aux rigueurs de la loi.

Mais ces précautions qui avaient suffi à Napoléon, ce grand ennemi des idées et de la liberté, devinrent impuissantes à rassurer Louis-Philippe, et tout individu qui ne s'enfermait pas dans une solitude absolue pouvait tomber sous le coup de la loi contre les associations.

Si la Révolution de 1848 balaya toute la législation exceptionnelle qui avait successivement confisqué les libertés conquises en 1830, la réaction qui domina si insolemment dans l'Assemblée nationale n'eut rien de plus pressé que de la ressusciter, tout en gardant les ménagements hypocrites que commandait encore lasituation des esprits. Je n'entrerai pas dans l'examen détaillé de cette loi, triste compromis entre la passion et la crainte. Il me suffira de dire que le délit de société secrète demeurait réservé à la juridiction du jury et que la pénalité, dont le maximum s'élevait à quatre ans de prison et 1,000 fr. d'amende, saps compter l'interdiction des droits civiques, pouvait descendre jusqu'aux peines de simple police et même à l'amende simple, par application des circonstances atténuantes.

Or, il est bien manifeste qu'abstraction faite du mauvais vouloir plus ou moins contenu du législateur, le délit de société secrète tenait un rang des plus modestes dans la hiérarchie pénale. L'interdiction des droits civiques, qui de-

60 DE PARIS A CAYBNNE

vrait en équité suffire à la répression des délits politiques, pouvait seule survivre àTaccomplissement de la peine, et encore était-elle facultative, et le plus fougueux réactionnaire de 1848 n'eût pas osé proposer de soumettre à la surveillance de la police les condamnés de cette catégorie. El voilà que, par décret du 8 décembre 1851, cette faveur de la loi est devenue la source d'une sévérité nouvelle, abandonnée à l'arbitraire administratif!

En effet, tandis que les condamnés de droit commun, forçats, réclusionnaires, ou frappés de la détention, tous ceux, en un mot, qui sont soumis à la surveillance, peuvent, à l'expiration de leur peine, échapper à la transportation, en gardant leur ban; le condamné pour société secrète, quoique bien moins coupable aux yeux de la loi, est placée dans une position bien plus défavorable. La surveillance est remplacée de piano par la Iransportation. En d'autres termes, le décret, renversant la proportionnalité des peines, confie 4 l'administration le droit exorbitant d'infliger au condamné pour société secrète, après sa libération, un châtiment hors de toute relation avec la répression primitive, sans lui laisser la possibilité de s'y soustraire. Que devient, je le demande, la moralité d'un décret qui donne au crime une sorte de prime, qui lui assure des garanties qu'il refuse aux délits les moins graves?

N'est-ce pas un encouragement au mal?

DE PARIS A CAYE>'i\E 61

N'est-ce pas dire aux dissi-dents, aux mécontents : Gardez-vous des inoffensives agitations des sociétés secrètes, formez plutôt un bon complot; ne reculez pas devant un commencement d'exécution. Si vous ne réussissez pas à reni^erser le gouvernement, vous en serez quittes pour la surveillance au sortir de la prison, et vous n'irez pas mourir à Gayenne comme les condamnés pour société secrète. Le meurtrier^ le faussaire, le voleur de grand chemin trouvent dans la surveillance un refuge contre la transportation : seul, le condamné pour société secrète est désarmé devant le décret du 8 décembre. Je le répète, que devient la justice au milieu de ces monstrueuses anomalies?

Si la loi de 1848 ne satisfaisait pas le gouvernement de décembre, il n'avait qu'à l'abroger en la remplaçant par des dispositions à sa convenante; rien ne lui était plus facile,, puisqu'il s'était attribué le pouvoir constituant. Si rigou- \

reuse qu'eût été cette législation, elle eût eu du moins le mérite de la franchise. Après avoir enlevé au jury, pour les confier aux tribunaux correctionnels, les délits politiques et les délits de presse, qui l'empêchait d'aborder et de résoudre à son gré la question des sociétés secrètes?

Dira-t-on que le décret du 8 décembre n'est qu'une annexe à la loi de 1848? Mais l'accessoire ne peut absorber le principal, etlatrans-

6i DE PARIS À CAYE?mE

portation pour dix aus, soiis le climat meurtrier (le la Guyane, ne peut être considérée comme l'accessoire d'une pénalité dont le maximum a pour limite quatre ans de prison. Ce n'est plus même une smrévélation de peine, pouvant à la rigueur être considérée comnie la conséquence d'une réglementation disciplinaire, c'est une peine nouvelle, excessive; disons le mot, c'est l'arbitraire dans toute sa brutalité.

La sagesse des nations a placé au-dessus des lois particulières un principe souverain auquel rien ne peut faire obstacle : Non bis in idenij a dit; la législation romaine, et, après elle, la législation de tous les peuples modernes, pour défendre qu'un même fait put donner matière à plus d'une condamnation. Eh bien! je n'hésite pas à le dire, ni les prétendues nécessités de la dictature, ni les convenances de la raison d'Etat ne peuvent prévaloir contre cet axiome aussi indiscutable qu'une véi*ité mathématique.

Le pouvoir judiciaire'est censé agir en toute liberté dans le cercle de ses attributions; il est souverain pour l'interprétation et pour l'application des lois. Dans l'instruction préparatoire, il détermine les délits; dans le jugement, il n'a d'autre guide que sa conscience et la loi. Conséquemment, soit qu'il applique la peine à son degré le plus élevé, soit qu'il la modère,- il accomplit dans son indépendance un acte d'appréciation définitive que l'exécutif est tenu de

respecter, si hautes que soient ses prétentions et ses prérogatives. Quand il intervient après la condamnation, c'est uniquement par voie de grâce, non pour aggraver. Ces principes sont élémentaires en droit pénal; ils peuvent se passer de développements.

Qu'a-t-on vu cependant? Le décret du 8 décembre a été appliqué à des condamnés pour lesquels les tribunaux n'avaient pas cru devoir épuiser la pénalité inscrite dans la loi de 1848. L'arbitraire administratif est venu se substituer au verdict souverain de la justice. Et comment a-t-il été appliqué? Sans avoir joui d'une heure de liberté, sans avoir été une minute seulement en position de commettre l'ombre d'un •délit nouveau, sans même avoir violé le règlement intérieur de la prison, leur seule loi cependant pendant leur détention, des condamnés pour société secrète se sont vu transporter en Afrique, au dépôt de Lambèssa. Et encore c'était une faveur qu'on n'accordait qu'aux privilégiés, à ceux qui avaient le bonheur ou le malheur d'être protégés, peut-être sans le savoir.

64 DEf>ARI8 A CAYEXÎSE

\ Bépart d« Gorta. — La prlaoB d'AJafioto. — Lliaspltalité eorse -~ La Yeadetta. ^ Les bandits.

J'étais destiné entre tous à subir dans toute leur étendue les rigueurs du décret du 8 décembre. Quelques jours à peine me séparaient de la liberté, et Toubli volontaire des formalités qui précèdent la libération d'un détenu ne me laissait aucun doute sur le sort qui m'était réservé. D'autre part, l'affaire du 14 janvier avait amené une situation dont le contre-coup ne pouvait manquer de m'atteindre dans l'enceinte de la forteresse de Gorte; et cependant, par une fatalité que cliacun comprendra, il m'était défendu de laisser percer ma conviction personnelle et de préparer les miens à répreuve qui me menaçait. Tout effort de ce genre, en dépit de toutes les précautions possibles, devait avoir infailliblement pour effet de provoquer et de justifier pour ainsi dire les rigueurs suspendues sur ma tête. Le silence était donc un devoir, et, pour la première fois, je me trouvais réduit à feindre, vis-à-vis de ma

DE PARIS À CAYENNB 05

famille, une sécurité que démentait ma raison.

Il est passé en principe, auprès d'un certain monde, le monde des puissants, qu'un démocrate est nécessairement l'ennemi de la famille ; que son cœur, fermé à tous les sentiments, comme à tous les devoirs, ne s'ouvre qu'aux inspirations du mal ; mauvais fils , mauvais époux, mauvais frère, père sans entrailles, le républicain est un monstre, sans respect pour les cheveux blancs de son père, sans amour pour la mère qui l'a nourri de son amour, toujours dévoré par la haine, la jalousie et les plus ignobles passions. La tribune, la presse et la chaire ont tant de fois retenti de ces calomnies que je n'essayerai pas d'en démontrer l'odieux, ni de les retourner contre leurs auteurs, comme cela me serait si facile. Je me contenterai de demander à mes lecteurs de s'abstraire, ne fût-ce que pour un moment, des préjugés dont on a nourri leur coupable crédulité, et de penser qu'un républicain peut, sans hypocrisie, sentir toutes les joies et toutes les douleurs qui prennent naissance dans les plus nobles émotions du cœur.

En quittant Paris pour les prisons lointaines, j'avais laissé derrière moi la moitié de ma vie. Mon vieux père, tombé au jour fatal de la Trébia, sous la mitraille austro-russe, criblé de 'blessures et accablé d'infirmités, n'avait plus d'autre vœu que de revoir, avant de mou-

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rir, les âls que les malheurs de la politique avaient enlevés à la garde de ses derniers jours, mon frère, réfugié à New- York, moi, prisonnier à Corte. Ma mère et ma sœur, anges de dévouement, sans appui, sans amis, sans consolations, jetées depuis nion emprisonnement au seuil des besoins extrêmes, avaient usé leurs forces dernières à soigner mon père, à attendre mon retour pendant quatre années. Tous trois, soutenus par l'espérance, avaient pu prolonger cette lutte impossible jusqu'à l'échéance de ma libération, et . voilà que j'allais avoir à leur demander de refaire leur courage épuisé, de ne pas désespérer de l'exil qui m'attendait I

Je l'avoue, ces préoccupations pesaient lourdement sur mon esprit, et au moment même oii, pour rester dans mon rôle obligé, j'essayais de répondre par des paroles joyeuses à la sécurité de ceux qui comptaient sur ma prochaine arrivée, je souffrais tout ce qu'auraitpu souffrir en pareille circonstance le réactionnaire le mieux pénétré du culte de la famille.

J'étais au 2S février 1858 ; c'était précisément ce même jour que, dix ans auparavant, j'avais eu l'honneur de revêtir l'écharpe de commissaire général de la République, et j'achevais le modeste dîner que nous devions à l'hospitalité du gouvernement , Jorsque je fus appelé auprès du directeur de la prison; i^me prévint qu'il venait de recevoir l'ordre de m'en-

DB PARIS À CAYENNfi 67

voyer à Ajaccio et que je partirais le soir même à minuit.

En présence de cette communication, qui ne confirmait que trop mes pressentiments, je m'abstins, suivant ma constante habitude, de réclamations comme de questions. Pourquoi donner à Toeil curieux du geôlier le plaisir de mesurer la plaie que le sentiment de Tinjustice et de la violefice peut faire dans nos âmes ? Pourquoi chercher des illusions stériles dans des réponses qui ne peuvent être que des mensonges ? Je fis mes malles et j'écrivis à Paris, employant mes meilleurs moyens de rhétorique pour préparer ma famille au renversement de ses espérances immédiates; puis j'attendis l'heure du départ.

Enfin , un peu avant minuit, une douzaine dé gendarmes, officier en tête, vinrent n^e prendre à la prison, pour me conduire à la diligence qui va de Bastia à Ajaccio. Quoique familiarisé avec la mise en scèpe des prisons, cette marche nocturne dans les rues étroites et montueuses de Gorte, au milieu de ce cortège d'hommes armés, me présentait un spectacle nouveau, et, involontairement, ma pensée me rappela le dernier des Gondé, que la justice sommaire du premier empire envoya à la mort avec un semblable cortège et par une nuit aussi sombre. Pour compléter l'illusion du souvenir, les remparts de la citadelle dedorte figuraient assez bien les fossés de Vin-

68 DE PARIS A GAYElflfE

cennes; il ne manquait que la lanterne qui servit à éclairer le tir du peloton d'exécu-

' tion.

En quelques minutes, toujours entouré de mon escorte à buffleteries. jaunes, j'atteignais le bureau de la diligence ; la ville était ensevelie dans le plus profond sommeil, et, sans le bruit des chevaux et des postillons, on eût pu se croire dans la cour du château de la Belle-au-bois-Dormant. Après avoir promené

-son œil d'aigle sur les environs, le chef de l'expédition eut le bon esprit de reconnaître que la population de Gorte ne songeait pas le moins du monde à me délivrer à force ouverte et je fus confié à un brigadier de gendarmerie et à un gendarme, qui devaient me servir de gardes du corps jusqu'à Ajaccio.

Le moment de monter en voiture était arrivé, mais une difficulté se présenta. Les gendarmes avaient ordre de se placer avec moi dans le coupé, afin de m'isoler des autres voyageurs , et il se trouvait qu'une des places du coupé était occupée par un commis- voyageur j^rovençal venant de Bastia, et peu disposé à la céder à des gendarmes ' ou à un prisonnier.

Longtemps le brigadier épuisa en vain son éloquence ; vainement il invoqua l'autorité de M. le préfet, autorité indiscutable à ses yeux ; ce ne fut qu'après d'interminables pourparlers que je pus m'installer dans ïe coupé, avec un gendarme de chaque côté pour oreiller. Le

DE PARIS A CAYEinfE 69

lendemain, à trois heures, nous arrivions à Ajaccio par une pluie battante; fêtais attendu par un commissaire de police, qui me conduisit avec toute la politesse imaginable à la prison de la ville, toujours accompagné de mes gendarmes, qui me remirent au geôlier, contre un reçu en bonne et due forme.

La prison d'Ajaccio est, comme toutes les vieilles prisons, un affreux amas de constructions hétérogènes, liées ensemble par des corridors obscurs, ornée^ de grilles absurdes, de portes impossibles, et mieux pourvues de cachots que de chambres. Cependant, je n'eus pas à me plaindre du traitement que j'y rencontrai. Prévenu de l'arrivée d'un détenu politique, le geôlier avait tenu conseil avec les principaux prisonniers pour trouver les moyens de me loger. Chambres et cachots, tout était plein jusqu'au comble, et il était presque impossible, même en m'imposant les ennuis de la prom; cuite, de me procurer les quelques pieds carrés nécessaires pour recevoir la paillasse à laquelle j'avais droit.

Mais y a-t-il des obstacles pour la bonne volonté? La seule pièce qui, dans la prison, méritât à peu près le non de chambre était occupée qar deux prisonniers, l'un détenu pour dettes, à la suite d'un malentendu judiciaire, l'autre condamné pour duel, et tous deux appartenant par leur éducation comme par leur famille à la société des gens bien élevés. Grâce

70 DE PARIS A CAYKTSNB

à la bienveillance de ces messieurs, ce problème, insoltible en apparence, trouva une sol/ition. Ils abandonnèrent la chambre dont ils étaient en possession, se condamnèrent sans regret à quelques nuits sans sommeil pour acquiter envers un étranger la dette de Tbospitalité. .

Le soir de mon arrivée, le geôlier, voulant, disait-il, me protéger contre la familiarité des autres détenus, avait emporté la clef de ma chambre, en m'y laissant, bien entendu. J'ai toujours su gré aux gens de cette sorte des prétextes plus ou moins ingénieux dont Ils coloraient les consignes brutales du métier, et J'étais à cent lieues de risquer la inoindre observation contre une précaution qui n'avait rien de nouveau pour moi. Mais mes voisins ne l'entendaient pas ainsi. Après le* départ du porteclés , ils se précipitèrent dans le corridor qui desservait librement tout l'étage, et, voyant la porte de ma chambre fermée, ils se mirent, sans plus de cérémonie , à démolir le mur où elle s'encadrait sur ses gonds. « On n'avait pas le droit, disaient-ils, de me séquestrer et je devais comtne eux avoir la jouissance du corridor. » J'avais beau les prier de renoncer à ce dessein qui ne pouvait manquer de leur attirer des désagréments; l'œuvre de destruction continuait toujours, et déjà les gravats qui tombaient de mon côté témoignaient que les gonds n'allaient pas tarder à se détacher. Pour les

î)E PAitis A cîayenne:. ^l

arrêter, il me fallut dirfg que j'avais besoin de repos et que j'étais plus disposé à me coucher qu'à causer. Cette observation désarma comme par encUantemant mes démolisseurs, qui en furent quittes le lendemain pour faire disparaître les traces de leurs travaux et demander que désormais ma porte demeurâj; ouverte, ce qui leur fut accordé.

A partir de ce moment, je pus donc communiquer, le soir comme le matin, avec les détenus, et je dois dire que jamais je n'ai eu à relever rien qui ressemblât à Une inconvenance ou qui sentît l'importunité. Sous les auspices des deux cavalxtrKÎ^Oiï m'avaient cédé leur logement et qui me faisaient les honneurs de la résidence, un certain ordre s'était établi dans les visites que je recevais.

Les quatre ou cinq jours que je passai dans la prison d'Ajaccio mQ donnèrent l'occasion d'apprécier le caractère corse beaucoup mieux que je n'eusse pu le faire peut-être en voyageant d'un bout de l'île à l'autre. Dans les tables d'hôte et dans les cafés, dans les cercleset dans les salons, on rencontre plus d'étrangers que d'indigènes, et partout on retrouve ce masque de civilisation qui poursuit les touristes et qui jette la plus désolante uniformité sur leurs pas. Au contraire, dans le petit monde qui s'agitait autour de moi, dans le déshabillé de la prison, les types originaux développaient sous mes yeux toute leur naïveté. Il ne

faut pas croire d'ailleurs que les prisons de la Corse offrent, comme en France, l'affligeant assemblage de caractères dépravés et de natures déchues. Le Corse a trop de fierté pour descendre aux humiliantes ressources du vol et de Tescroquerie, et si la justice a quelquefois à punir des attentats à la propriété, il y a r.ent à parier contre un que le coupable fait •partie des immigrants qui viennent chaque année accomplir les travaux de Tagriculture.

Le personnel des prisons se compose donc, en ce qui concerne les Corses, de condamnés pour querelles, batailles, résistance à l'autorité, duels, délits qui peuvent mériter les sévérités de la loi, mais qui n'entraînent pas nécessairement la dégradation morale. Il y avait donc, je puis le dire, bonne compagnie à la geôle d'Ajaccio; c'étaient des jeunes gens de famille, des paysans propriétaires, honnêtes ^ens au demeurant, qui n'ont pascessédeme témoigner des égards pleins de réserve, une obligeance relevée par la plus délicate discrétion.

Est-il besoin de le dire? Si j'attache dans mes souvenirs une certaine importance à l'empressement dont je fus l'objet à la prison d'Ajaccio, ce n'est pas comme satisfaction d'amourpropre. Mon humble personnalité n'était pour rien dans ces hommages, qui ne s'adressaient, en définitive, qu'à ma position de Républicain et de condamné politique. Chose singulière !

parmi ces hommes venus de tous les points de

rîle, je ne trouvai ni un adversaire ni même un indifférent. Ils venaient, les uns après les autres, me redire la prof onde impression qu'avait laissée dans le pays notre arnvée, et chacun s'efforçait de me prouver qu'il nous avait fait cortège à notre passage, en me donnant des détails dont l'exactitude ne pouvait être suspectée. Je dois ajouter que tous s'accordaient pour témoigner d'une foi peu ardente dans la durée du système actuel, et plus d'un est venu, avec une gravité sincère, m'exposer les fautes et les abus de l'administration, en me priant d'en obtenir le redressement auprès du gouvernement de la République, comme si son installation eût dû s'opérer sans le moindre retard.

La vendetta, qui a laissé tant de sang sur les annales de la Corse, n'exerce plus que de loin en loin ses terribles ravages, et avant peu, il est permis de l'espérer, cette coutume sauvage, consacrée par la tradition des siècles, aura disparu sans retour. Ce que n'ont pu les religions, la justice, ni la crainte du châtiment, l'irrésistible développement de la civilisation moderne saura l'accomplir- par la seule force de la raison, en élevant les esprits à l'intelligence et au respect du droit. Le gouvernement actuel a cru que, pour atteindre ce résultat, il suffisait de prohiber le port d'armes et de disséminer les brigades de gendarmerie sur tou$ les points du territoire. Il s'est trompé, et cette

atteinte à la liberté, si chère aux Goi^ses, n'aurait eu pour effet que de substituer l'assassinat aux pratiques relativement loyales de la vendetta^ d'abaisser les cœurs, si l'invasion toute pacifique des vérités morales n'avait pas ébranlé les préjugés héréditaires qui faisaient de chaque insulaire le médecin de son honneur personnel.

Quoi qu'il en soit, toute la population, en s'initiant successivement aux règles de la vie sociale, se refuse toujours à regarder comme des coupables les bandits^ c'est-à-dire ceux qui, pour fait de vendetta, ont dû s'enfuir à l'étranger; elle éprouve une sympathie plus vive encore pour les condamnés qui expient dans les bagnes le tort d'avoir obéi à la commune erreur. Plus de vendetta! s'écrient tous les Corses que j'ai rencontrés, mais qu'on nous rende nos condamnés !

Et, en bonne conscience, je* suis sûr que le meilleur moyen d'enterrer définitivement la vendetta serait d'obtempérer à ce vœu général. Le jour oti le gouvernement de la France effacerait par une amnistie générale ces condamnations qui, naguère encore, manquaient do moralité et de justice aux yeux de la Corse, il obtiendrait en retour le sacrifice des haines et l'abandon des vengeances.

On ne saurait trop le redire, quoique la vendetta soit un fait antisocial, puisqu'elle accuse une méfiance invincible contre la justice col*

DB PARIS A CAYENNT2 7o

lective, elle ne maiiquail ni d'aiie borle de grandeur, ni même de loyauté. Gomme la guerre, la vendetta avait son droit des gens, accepté par tous ^t très rarement violé. A part les conflits improvisés, et dans lesquels il y avait souvent mort d'iiomme, la vendetta se dénonçait à l'avance . Après cette déclaration, qui rendait la première surprise impossible, commençait cette horrible chasse qui admettait tous les stratagème^, ne comportait de trêve ni le jpur ni la, nuit, et mettait aux prises nonseulement deux hommes, mais deux familles avec leur interminable parentage. C'était une sorte de guerre civile dans le village et parfois dans le canton, guerre qui ne cessait qu'à Tex termination d'une des races hostiles.

Nos romanciers, si tristement empressés à spéculer sur les passions sauvages, n'ont pas manqué d'exploiter cette veine si féconde en péripéties de tout genre, en complications dramatiques. Malheureusement, ces messieurs gâtent trop souvent ce qu'ils touchent et, d'exagérations en exagérations, ils sont arrivés à faire la vendetta plus noire qu'elle ne l'était par elle-même. Je me bornerai, quanta moi, à raconter ce qu'on m'a dit d'un des condamnés pour lesquels on me demandait ma protection à venir.

« Mon oncle fest au bagne de Toulon depuis dix ans, me disait un de ses neveux, — ils étaient deux à la prison, — et vous allez voir

^76 ' DE PARIS A CAYENXE

si ce n'est pas un homme d'honneur, quoiqu'il porte la casaque du forçat. Un soir, comme il sortait de sa maison, trois coups de fusil sont tirés contre lui; il tombe baigné dans son sang, la cuisse traversée d'une balle ; mais il avait reconnu ses assassins. Je dis assassins, parce que la vendetta n'avait pas été déclarée entre eux, et qu'ils étaient trois pour le tuer. L'affaire avait fait du bruit ; la justice s'en mêla, et mon x)ncle était encore au lit, quand un juge vint de la ville pour recevoir ses déclarations. Mon oncle refusa de faire connaître les coupables, car chez nous on ne dénonce pas, on se venge.

» Dès qu'il fut guéri, mon oncle partit avec son fusil, et quelques heures plus tard, il rencontra deux de ses assassins, qui le croyaient encore au lit. Du premier coup il logea une balle dans la tête à l'un, et du second il cassa le bras à l'autre ; puis il rentra clifez lui, sans même songer à ce cacher. On ne tarda pas à venir l'arrêter, et cinq semaines plus tard, il partait pour le bagne; il avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité. On dit bien qu'il est mal de se faire justice soi-même, et je ne suis pas éloigné de croire qu'on a raison, quand la justice est juste cependant. Mais vous m'avouerez, Monsieur, que mon oncle a agi en homme, et qu'on ne devrait pas lui faire passer le reste de sa vie au milieu des voleurs et des ' assassins. Aussi, la première fois que reviendra

la République, tâchez d'obtenir sa liberté et celle de tous nos condamnés. Toute la Corse bénira la République. »

J'avais bien répondu que la République était

loin; que, prisonnier moi-même, ignorant le sort qui m'attendait, j'étais un triste protecteur; mes visiteurs paraissaient beaucoup plus disposés à croire à ma mauvaise volonté qu'à mon impuissance, et, cpmme on peut le penser, je m'étonnais de voir germer, si puissante, en plein sol corse, la ferme croyance à l'avenir. Quelle leçon pour ces esprits fatigués qui ont renié leur foi, quand ils ont vu que la persécution ne les menait pas assez tôt aux honneurs !

J'avais été prévenu que mon séjour à Ajaccio ne serait pas de longue durée et que je serais conduit à Marseille. Le secrétaire général de la préfecture, faisant l'intérim pendant l'absence du préfet, vint m'en avertir, en m' annonçant que, par suite d'un accident de mer, le service entre Marseille et Ajaccio serait reculé de deux jours. Le fonctionnaire parut tout étonné de ne pas me trouver tel que me dépeignaient sans doute les notes administratives qui m'accompagnaient dans mon voyage, et je dois dire qu'il se montra plein de prévenance et de politesse à mon endroit. Était-ce l'effet d'un bon naturel, d'une disposition personnelle? Pour le croire, il eût fallu ne pas voir les lèvres étroites et pincées, le nez effilé et les yeux peu débon-

78 DE PARIS A CAYKNNB

naires du représentant de l'autorité départementale. J'en conclus que cette bienveillance officielle, et toute stérile d'ailleurs,* prenait sa source dans l'opinion du pays, opinion assez peu favorable, au demeurant, pour les persecutioiis politiques.

DB PARIS A CàYBNNB 79

Travanée d'Ajaooto à Karaallla. — La prigo» de KarsalUa* Lei transportés dn li Janvlar. *- Petil-lPierre.

Ce fut le 5 mars, à neuf heures du matin, que je montai sur le paquebot de Marseille, emportant les adieux et les souhaits de ceux qui m'avaient si bien accueilli et montré tant d'obligeance et d'empressement. Le convoi dont je faisais partie était assez étrangement composé : c^était d'abord une petite^ tille de dix à onze ans qui allait rejoindre une maison de correction, puis un mendiant infirme, et enfin un réfractaire, le tout sous la garde de deux gendarmés. La mise en scène du cortège n'avait rien de ^lendide, et ne méritait guère d'arrêter les regards. Gependanti à nous quatre, nous représentions bien des côtés douloureux de la société moderne, et, dans ce rapprochement, enfanté par le hasard, il y avait matière à de tristes réflexions.

Pendant le court trajet qui sépare la prison de l'embarcadère, je trouvai sur mon chemin une foule sympathique, qui, sans souci de la

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police et des autorités, en dépit de Tentourage qu'on m'avait donné, ne craignit pas de saluer un inconnu, qui ne pouvait avoir d'autre titre à ses yeux que d'être républicain et persécuté.

Est-il une seule ville en France, sans en excepter Paris, qui, depuis 1851, ait osé en faire autant ?

Cette fois, la Méditerranée n'était pas de bonne humeur, ^t quand elle se met en colère, surtout aux environs de l'équinoxe, elle n'^est rien moins qu'agréable. Aussi, la traversée futelle aussi longue que fatigante et le pauvre petit vapeur qui fait le serviceentre Ajaccio et Marseille ^ut fort à faire avec les vagues qui balayaient son pont à chaque instant. Cependant, le lendemain, nous entrions dans le port de Marseille, et les gendarmes qui, fidèles à Tesprit de corps, avaient largement payé leur dette au mal de mer, avaient à peine eu le temps de nettoyer leur uniforme et de cacher les cigares qu'ils apportaient en contrebande, qu'un canot de la marine vint nous chercher en compagnie d'un agent de police spécialement attaché à ma personne.

Suivant les habitudes économiques des bateaux à vapeur, la cuisine n'avait pas chauffé le matin, de sorte que, si le vent avait prolongé davantage la traversée, nous eussions été ré^ duits à mourir de faim. J'étais donc à jeun, et, comme le mal de mer m'est inconnu, j'avais un dessins violents appétits qui me soient ja-

mais venus. Aussi, dès que je fus à terre, j'insistai auprès du brigadier pour entrer dans le premier restaurant qui se présenta. Je lui offris, comme de raison, de lui faire servir à déjeuner, mais le pauvre diable avait le cœur encore trop malade, et ne voulut prendre que du thé, pendant que je m'escrimais de mon mieux contre des aliments plus substantiels. Quant à l'agent, je lui fis donner un carafon de cognac, qu'il absorba consciencieusement. Ce devoir accompli envers mon estomac, je fls mon entrée à là prison de Marseille. J'y trouvai un grand nombre da détenus politiques, appartenant soit à la ville des Phocéens, soit aux départements du Midi. Arrêtés pour la plupart, après le 2 décembre 1851, puis transportés en Afrique, ils avaient fini par obtenir leur grâce. Compris ensuite dans la razzia qui suivit l'incident Orsini, ils se voyaient sous le coup d'une nouvelle transportation. Négociants, artisans et ouvriers, presque tous mariés et pères de famille, ils ne me semblèrent pas de bien terribles conspirateurs, et je crois que le pouvoir eût pu, sans grand danger, les laisser à leurs travaux et à leurs familles. Braves gens, au demeurant, ils me firent bon accueil, et s'ingénièrent pour m'épargner les ennuis qui assiègent un nouveau venu dans un milieu étranger. Malheureusement, entre eux et moi, il y aA^ait un abîme. N'ayant en vue que leur liberté, prêts à tout accepter pour la reconqué-

82 DE PABIS A CAYEMNB

rir, ils s'étaient presque tous mis en dehors de la communion républicain.e, et dès lors il était bien difficile que nos rapports fussent empreints de cette cordialité sans réserve, qui ne peut résulter que de Tidentité des sentiments et de la conduite.

Je dois faire une exception toutefois pour un ancien détenu de Belle-Ile, dont je n'ai jamais su le nom de famille et que nous appelions Petit-Pierre. Gommé l'indiquait son surnom, sa taille n'était pas fort élevée, mais il était d'une force et d'une agilité peu communes. Enfant de Marseille, il avait cette vivacité d'intelligence qui supplée à l'absence d'éducation; mais de plus il avait le sens droit, le cœur bien placé, et j'ai rarement vu de nature meilleure et plus généreuse. C'était le dévouement incarné, et sa foi naïve avait une vigueur et des élans qui faisaientmon admiration. Petit-Pierre avait quitté Belle-Ile en 1857, après avoir bravement subi jusqu'au bout la condamnation qui l'y avait amené, et, naturellement, ses antécédents et son caractère étaient trop connus pour qu'il pût trouver grâce devant les mesures exceptionnelles de janvier 1858. Ecroué dans la prison de Marseille, il était tombé malade la veille de mon entrée. -Lorsque je partis il était au plus mal et avait quitté la prison pour riiôpital. Est-il mort ou a-t-il pris le chemin de Lambessa? Entraîné moi-même bien loin de la patrie, il ne .m'a pas été permis-

* DE PARIS A GAYENNE 83

(le le savoir, mais ce que je crois pouvoir af Armer ^ c'est qull n'aura pas faibli.

Je n'ai rien vu de plus pénible que la position morale de la plupart de mes codétenus de Marseille. Toujours aux aguets, épiant les moindres gestes, commentant les paroles les plus indifférentes du geôlier et de ses aides, fatiguant leurs visiteurs ^e questions inutiles, ils vivaient dans iine surexcitation qui n'était rien moins qu'enviable; et pendant qu'ils cherchaient à se tromper, escomptant les démarches de leurs parents, de leurs amis, je sentais que l'accomplissement du devoir»dans toute sa simplicité leur eût été beaucoup plus facile. Sans doute, de tristes pensées traversaient mon esprit quand je songeais à l'espoir trompé de ma famille ; mais j'avais trop de confiance dans le dévouement de Ceux qui m'étaient chers pour supposer qu'ils ne s'associeraient pas à mon sacrifice.

S'il y a dans cette vie triste quejque chose qui soit au-dessus âes combinaisons de l'intérêt ou des exagérations égoïstes de la passion qui n'ait rien à craindre des coups de la fortune, c'est sans contredit ^a^lour de la fa- • mille, cette chaîne mystérieuse qui descend et remonte du père et de la mère aux enfants et les fait vivre d'une même vie. Pourquoi faut-il que ce sentiment n'apparaisse dans l ou te sa pureté et dans toute sa force qu'au milieu des épreuves et des souffrances ? Dans

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le cours d'une existence que ne viennent point bouleverser les orages, Tliabitude, la sécurité semblent émousser la vivacité d'une affection qUe rien ne paraît menacer. On s'aime comme on respire, sans presque s'en apercevoir.

C'est dans les mauvais jours seulement qu'on sent tout le prix de ces liens dont l'estime et l'abnégation forment la base. Quand les amitiés se taisent ou s'effacent, quand, pour chercher une excuse, l'ingratitude revêt les audaces du blâme, lorsque, accablée de tant d'atteintes, votre âme se replie sur elle-même dans un douloureux isolement, où trouver ailleurs que dans la famille tin a'sile contre les cruelles morsures de la déception ? Pour elle et pour elle seule, le malheur n'est pas un crime, c'est un titre de plus à sa pieuse et infatigable sympathie. Par elle, on se rattache à l'humanité qui vous échappe, on conjure les désolantes tentatives de l'orgueil solitaire, on renaît à la confiance, aux tendres sentiments.

Peu d'épreuves m'ont été épargnées, je puis le dire : j'ai bu jusqu'à la lie le calice de la défaite ; j'ai connu les tristesses de l'abandon, subi les blessures de l'injustice, et, je le dis sans honte, si mon cœur ne s'est pas desséché pendant cette bataille de six années, si j'en suis sorti meilleur que je n'y suis entré, sans traîner après moi le lourd bagage des haines personnelles et de l'intolérance, c'est que tou-

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jours et partout Fange gardien de la famille m'a entouré de ses actes, protégé contre les inspirations malsaines de Tisolement. Quand je voyais les miens s'oublier sans cesse et ne se préoccuper que de moi, pouvais-je me rappeler que d'autres me délaissaient ? Quand ils me disaient, eux, que j'avais sacrifié avec moi plus que moi : — Tu as bien fait de marcher au devoir ; notre conscience est d'accord avec ta conscience, — devais-je m'arrêter aux pierres jetées sur mon chemin ? Et bien des fois, en face de ce dévouement qui s'exerçait à huis clos dans le silence du foyer désert, je me suis demandé ce qu'était notre courage, à nous, soldats de la politique ; ce que valaient ces dévouements qui, pour s'affirmer, ont si souvent besoin de croire que leur sacrifice a des échos dans les foules et qu'un piédestal supportera leur mémoire ?

Hélas ! si, au retour, je n'ai pas trouvé de places vides dans mes affections, si j'ai pu embrasser mon vieux père, ma sainte mère et ma vaillante sœur, si j'ai pu les remercier de n'avoir pas désespéré, je devais bientôt apprendre que, de toutes les douleurs, la plus grande est cette séparation dernière qui s'appelle la mort. Pauvre père ! Dès qu'il me sentit auprès de lui, il laissa fléchir l'énergique volonté qui l'avait soutenu dans ses souffrances de chaque jour ; les derniers fils qui rete-' naient en lui l'existence se détendirent comme

86 DB PAHIS A CAYENNE

un ressort brisé, et cinq semaines ne s'étaient pas écoulées depuis ma rentrée, qu'entouré d'un petit nombre d'amis, je suivais son humble convoi au champ du repos !

Oh! pourquoi l'impitoyable raison a-t-elle éteint dans nos âmes la croyance qui faisait de la mort un réveil? Userait doux de penser que ceux qui ont passé sur cette terre en souffrant et en faisant le bien trouvent dans un autre monde une réparation équitable ; Tespoir de les revoir un jour, après avoir soi-même dépouillé les misères d'ici-bas, serait la meilleure des consolations. Mais non : si séduisante qu'elle apparaisse aux sentiments particuliers, cette illusion a coûté trop cher à l'humanité pour être regrettable. Si les enfants du siècle ont supprimé l'Olympe et la doctrine décevante des récompenses et des peines après la mort, ils ont fait œuvre sainte, et ce sera leur grandeur de

. l'avoir accomplie. Il est temps que les hommes s'affranchissent des chimériques espérances et des vaines terreurs de la superstition; il est temps de fermer pour jamais les portes du mal et de ramener en ce monde la justice trop longtemps exilée dans les cieux. C'est à l'humanité à remplacer la cité céleste, en réalisant sur elle-même et par elle-même, dans la mesure de

' sa faiblesse, l'idéal dont l'empreinte se trouve clans la conscience universelle. Voilà des milliers et des milliers d'années que l'esprit humain s'épuise à chercher dans le surnaturel et

• Jîi

dans les révélations mensongères son origine et sa fin, et toutes les solutions successivement acceptées par la crédulité ignorante ont disparu les unes après les autres au flambeau de la raison.

Laissons donc ces raines recherchés^ et contentons-nous d'avoir dans notre ccpur la science du bien et du mal; ne cherchons pas ailleurs la règle de nos devoirs. Dira-t-on qu'à ce compte, les pauvres et les opprimés, destitués de cette espérance, seront doublement malheureux; que les oppresseurs, n* ayant plus à redouter un Dieu vengeur, ne mettront plus de bornes à leurs passions, que le succès sera la religion du jour et la force son dieu? Hélas! on n'a jamais vu les puissants s'arrêter devant la crainte d'un châtiment qui ne les menaçait qu'au delà du tombeau. Quant aux faibles, j'appelle de tous mes vœux le jour où, rejetant enfin les promesses des mythologiés, ils n'accepteront plus, comme une Tiécessité méritoire, la servitude du corps et de l'esprit et sauront conquérir leur place au banquet que la nature offre à tousses enfants. Qui voudrait, je le demande, se rattacher aux rêves séraphiques, quand leur destruction garantit l'abolition de l'iniquité sur cette terre? Si nos morts bien-aimés, ceux dont Teiemple nous soutient et nous encourage, vivaient ailleurs que dans nos pieux souvenirs, ils seraient les premiers â désavouer cette idolâtrie i

88 DE PARIS A CAYENNK

Plus d'autre religion que le bien, plus d'autre foi que la morale, tel est le cri des serviteurs de la vérité, et leur voix n'ira pas se perdre dans le désert.

Déjà, Rome chancelle et, comme a dit le poète :

When Rome falls, the world shall fall (1).

Acceptons-en l'augure! et n'allons pas croire que ceux qui nous quittent après une vie bien remplie aient à regretter les transactions que les prêtres venaient contracter avec les mourants. Le verbe nouveau à porté ses fruits; il sera bientôt la loi des nations. Aujourd'hui, tout homme digne de ce nom n'a plus besoin de mettre sa conscience à la discrétion d'un lâche égoïsme. Il ne fera pas le bien pour être récompensé, n'évitera pas le mal seulement pour conjurer le châtiment; ce n'est plus le mercenaire qui pèse dans sa main le travail et la récompense. Rendu à toute la dignité jAe sa nature, il agit dans la spontanéité de son désintéressement, et quand la mort vient le visiter, il l'accueille sans faiblesse; en paix avec lui-même, il s'endort dans la sécurité de sa conscience.

Si le salaire a manqué à sa journée, si l'oubli, l'ingratitude, la pauvreté, l'ont poursuivi * sur son lit d'agonie, il n'en est pas abattu. Il

(1) Lorsque Rome tombe, le monde doit tomber^

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