PAU
Henri GLOUARD
En l'année tragique de i8i4, un enfant de six ans menait des jours idylliques dans l'un des plus doux paysages du monde.
On l'appelait Gérard.
Ne connaissant ni son père ni sa mère, il était élevé par un grand-oncle au pays de ses ancêtres, à Montigny, près d'Ermenonville, « dans une maison jaune à contrevents verts, dans un jardin sauvage au fond duquel un Pan barbu souriait à l'entrée de sa grotte ombreuse, dans un village qui avait une fontaine où régnait une Amphitrite. Cette Amphitrite, ce Pan, gardien des troupeaux, furent les premiers dieux de Gérard, qui ne les renia jamais ». Ainsi parle Anatole France.
Des cousines un peu plus âgées que lui et de jeunes villageoises lui composaient une fête permanente qui se déroulait dans les prés; dans les bosquets, et le long des eaux claires.
Toute sa vie est restée doucement sonore de ces rondes auxquelles nul autre garçon n'était convié.
« Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse, en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si naturellement pur que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France. J'étais le seul garçon de cette ronde. »
Un jour de la même année, l'apparition de trois officiers au teint hâve, aux uniformes noircis, vint mettre un terme à l'enchantement de Gérard et de ses compagnes qui, sous les grands arbres et les clairs de lune du Valois, ignoraient les malheurs publics ou ne pouvaient, à leur âge, en avoir qu'une idée confuse. L'un d'eux, voyant l'enfant qui joue sur le seuil de la maison, se précipite vers lui, le saisit et l'embrasse avec une telle effusion que Gérard s'écrie : « Mon père ! tu me fais mal ! » A la rudesse affectueuse de l'étreinte, il a deviné qu'il est le fils de l'inconnu.
On ne saurait rêver antithèse plus romantique si la mort de Gérard n'en devait offrir une plus saisissante encore avec les pures années de l'enfance. Elle eût pu servir d'introduction aux Confessions d'un enfant du siècle.
Les deux générations sont en présence. L'officier, le docteur Labrunie, était un médecin de la Grande Armée, mais non un de ces médecins que les hasards de la réquisition transportent brusquement de leur cabinet sur un champ de bataille. Engagé, à l'âge de seize ans, dans les armées de la République, toujours aux avant-postes, blessé deux fois, sa seconde blessure avait mis fin à une brève carrière militaire active. Mais le goût du métier, irréductible en lui, le fît s'adonner à l'étude de la médecine, conquérir le titre de docteur en vue de rester dans l'armée. Sa femme l'avait suivi en Russie, laissant l'enfant à son oncle. Le petit Gérard est bien un de ces « enfants du siècle » « conçus entre deux batailles ». Curieuse rencontre des deux poètes ! « De temps en temps, écrit Musset, leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d'or, puis les reposaient à terre et remontaient à cheval. » Pendant que son père prenait part à l'épopée de gloire et de sang, pendant que sa mère mourait, à vingtcinq ans, en Silésie, d'une fièvre gagnée « en traversant un pont chargé de cadavres », l'enfant grandissait, comme nous venons de le voir. L'idylle des premières années, reprise pendant les vacances de l'adolescent enfermé
dans un collège parisien, va dominer son existence entière. Dans presque toutes ses œuvres, sous les formes les plus diverses, il racontera son rêve, mais il mourra de n'avoir pu le réaliser.
Rêve d'autant plus dangereux pour un être tout différent de ses énergiques parents, qu'au cours des vacances passées à Mortefontaine avec les mêmes cousines et amies, il découvre, dans le grenier du grand-oncle, des livres de sciences occultes, et les dévore. L'irréel, la doctrine de la transmigration des esprits, la théosophie, l'illuminisme, le hantent désormais et ne le quitteront plus. Ces préoccupations et ces influences vont le conduire à tenter une traduction française de Faust qu'il termine à l'âge de dix-huitansetqui lui vaut ce mot de Goethe : « Je ne me suis jamais si bien compris qu'en vous lisant ». Un mot si étonnant n'était pas une hyperbolique et olympienne politesse car, raconte Eckermann, le dieu de Weimar, ayant appris ultérieurement l'âge de son traducteur, poussa cette exclamation : « Dix-huit ans ! mais alors, retenez bien ceci : cette traduction est un véritable prodige de style. Son auteur deviendra l'un des premiers écrivains de France ». Quelle prédiction !
A la même époque, il écrit des poésies sati-
riques et patriotiques clans la tradition du pseudo-classicisme. Mais Théophile Gautier, avec qui il s'était lié d'amitié au collège Charlemagne, l'entraîne dans la bataille romantique, et, le 25 février i83o, Gérard est un des principaux organisateurs des truculentes manifestations de la bataille d'Hernani, spécialement chargé de distribuer les carrés de papier rouge portant le mot de passe : Hierro. Pourtant, l'enthousiasme et son ardeur à défendre le maître contre les « vieilles perruques » scandalisées ne lui font perdre ni la modestie de l'enfant de Mortefontaine qu'il conservera toute sa vie, ni la mesure qui règle son œuvre. Il ne peut se résoudre au gilet rouge, à la cape espagnole, à la redingote soutachée, ni aux cheveux trop longs. 11 s'habille comme tout le monde, comme ses adversaires les combattants du classicisme. N'est-il pas tout entier dans ce détail, le charmant écrivain dont l'œuvre exprime une sensibilité romantique avec la plus classique pudeur ?
Voici qu'un hasard le met en présence du rêve que l'adolescent avait vécu : il croit retrouver Adricnnc.
Adrienne est cette blonde, grande et belle adolescente qui s'était un jour trouvée placée en face de lui, dans le cercle des danses et à
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qui la règle du jeu avait voulu qu'il donnât un baiser :
a Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara de moi. La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s'assit autour d'elle et, aussitôt, d'une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances, pleines de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit d'avoir aimé... Nous pensions être en paradis... »
Dès qu'elle a achevé, Gérard court au parterre du château, y cueille des lauriers dont il fait une couronne qu'il pose sur la tête de la jeune fille :
u Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures. Àdrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux et rentra en courant dans le château. C'était, nous dit-on, la petite fille de l'un des descendants d'une famille alliée aux anciens rois de France ; le sang des Valois coulait dans ses veines. Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux ; nous ne devions plus la revoir car, le lendemain, elle repartait pour un couvent où elle était pensionnaire. »
Désormais, il aimait Àdricnne.
a La figure d'Adrienne resta seule, triomphante, mirage de la gloire et de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études. Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse. ».
En réalité, Adrienne — qui était Sophie Dowes, fille naturelle du duc de Bourbon — ne se fit pas religieuse ; elle ne mourut pas au couvent ; elle en sortit, ses études terminées, et épousa le baron de Feuchères. Le jeune amoureux la considéra comme morte en religion pour mettre un peu de romantisme dans son lumineux souvenir. Il aimait, pour toujours, une morte ; mais, d'après la cabale à l'étude de laquelle il s'adonnait de plus en plus, les âmes peuvent passer d'un corps dans un autre...
Voilà donc celle qu'il retrouve, un soir, sur une scène, en la personne de l'actrice Jcnny Colon. Fasciné, il retourne chaque jour au théâtre.
« Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre qui, tous les soirs, me prenait à l'heure du spectacle pour ne me quitter qu'à l'heure du sommeil, avait son germe dans le sou- ^c]\\r d'Adrienne. Aimer une religieuse sous la
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forme d'une actrice ! Et si c'était la même ! Il y a de quoi devenir fou ! »
Il y avait d'autant plus de quoi devenir fou que le naïf coureur de chimères fut présenté à l'idole, entra dans son intimité, et que Jenny n'avait qu'une ressemblance physique avec l'Àdrienne déjà lointaine et divinisée par l'exaltation. Il semble pourtant qu'elle ait eu pour lui une sincère affection, peut-être même de l'amour ; elle fut, en tout cas, pleine de bonté et d'indulgence. Mais le poète ne poursuivait en elle qu'une image, « et rien déplus », disaitil. Quelle actrice courtisée, quelle femme se résoudrait à n'être que l'image d'une autre ? Une fois, — si nous en croyons un épisode de Sylvie, et il n'y a pas de raison pour qu'on ne s'y fie point — il conduisit Jenny, qu'il appelle Aurélie, au château, sur la même place verte où il avait vu Àdrienne pour la première fois. a Nulle émotion ne parut en elle », écrit-il. Attendait-il donc qu'elle s'éveillât aux souvenirs d'une existence antérieure ?
a Alors, je lui racontai tout ; je lui dis la source de cet amour entrevu dans mes nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle m'écoutait sérieusement et me dit :
— Vous ne m'aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : « la comédienne est la même que la
religieuse ». Vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus ! »
Il continua cependant de prendre une part active à l'intense mouvement du romantisme en pleine et effervescente jeunesse. En 1828, il a publie, signé de son seul prénom de Gérard, sa traduction de Faust, dont un fragment avait déjà paru dans le Mercure de France où sa collaboration va être assidue. L'année de la rencontre de Jenny est fertile en œuvres : articles de revues, édition d'un choix des poètes de la Pléiade remis en honneur, des poésies, des contes, des études sur les poètes allemands et des traductions de poésies de Gœthe, Schiller, Klopstock et Burger. Un héritage qu'il recueille lui permet de dorer un peu la romantique bohème qu'il vit en compagnie, de Théophile Gautier et d'Arsène Houssaye. Dans le bric-à-brac d'un salon commun, encombré de meubles de tous pays et de tous styles, où se balance le hamac de l'indolente Sarah, et qui se prête à toutes sortes de lyriques extravagances, Gérard reste, au fond, ce qu'il était le soir d'IIernanl et dans les prairies du Valois, une « âme discrète et pudique, rougissant comme Psyché et, à la moindre approche de l'amour, se renfermant sous ses voiles »,
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dit Arsène Houssaye qui, dans une autre occasion, lui reproche affectueusement son « air académique ».
Pour fuir les tourments de l'amour, il voyage ; il parcourt l'Allemagne et l'Italie. Plusieurs fois, le cours de sa mélancolique existence le ramènera aux bords du Rhin ; il n'échappera pas au mal qui lui vient d'Aurélie-Adrienne, et il l'aggravera d'un autre qui, pour être d'ordre intellectuel, n'en est pas moins poignant ; ses amis s'en aperçurent, Paul de Saint- Victor, par exemple, qui écrit dans la préface d'une édition posthume de la Bohème galante :
« Il alla de bonne heure en Allemagne ; il y retourna souvent ; il en parlait la langue, il savait par cœur ses poètes et ses philosophes ; ce fut là peut-être un des malheurs de sa destinée. Il faut avoir la tête forte et l'équilibre sûr pour descendre impunément dans le puits de la science germanique ; il en sort des vapeurs qui troublent et qui enivrent. L'Allemagne est le pays des hallucinations de l'intelligence... »
Gérard est victime de tout ce que symbolise et synthétise Lorely, la fée du Rhin, de ce qu'aux jours de ses vacances de collégien il avait trouvé dans Faust et dans les livres mystérieux du grand-oncle :
« Cette fée radieuse des brouillards, cette ondine fatale comme toutes les nixes du Nord qu'a chantées
Henri Heine, elle me fait signe toujours ; elle m'attire encore une fois ! je devrais pourtant me méfier de sa grâce trompeuse, — car son nom même signifie en même temps charme et mensonge ; et, une fois déjà, je me suis trouvé sur la rive, brisé dans mes espoirs et dans mes amours, et bien tristement réveillé d'un songe heureux qui promettait d'être éternel. »
Ceci est écrit à la deuxième page des Souvenirs d'Allemagne de Gérard de Nerval : il vient de prendre ce nom d'une terre ayant appartenu à sa famille. Le lecteur au courant de sa tragédie intérieure se croit ainsi introduit à un livre d'impressions désordonnées, d'hallucinations mystiques et d'occultisme oriental. C'est le contraire qu'il y trouve. Le génie français accomplit en Gérard un miracle. Dans ce livre, comme dans le Voyage en Orient, le douloureux amant ressuscite un art à la fois réaliste et fantaisiste, léger et plein d'observations justes et profondes, instructif, entraînant, cet art qu'avaient illustré nos récits de voyages des siècles antérieurs et que nous manquâmes perdre sous une phraséologie solennelle, faussement poétique et dédaigneuse de la vérité. Lui, l'enthousiaste traducteur des poètes de l'Allemagne, il évite les erreurs, les aveuglements dont furent victimes un Victor Hugo
qui avait « un sentiment filial pour cette noble et sainte patrie de tous les penseurs » et un Michelet qui estimait que seule la Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus entre ses bras, sur un piédestal couvert de roses, était digne de symboliser le pays par excellence de la virginale candeur. Nerval est un observateur aussi perspicace qu'allègre. Ses historiettes galantes, la façon dont il fait jaillir un trait de mœurs d'une anecdote, son incisive élégance, font penser parfois à Stendhal dont l'art est pourtant si différent.
Je l'admire surtout dans la description. Supposons un Chateaubriand contemplant Constance, son lac et le Rhin, parcourant la ville et dévisageant les passants. On imagine les nobles phrases harmonieusement cadencées qu'il écrira, le soir, dans sa chambre ou, plus tard, à Paris, ctqui ne composerontfinalementqu'images indéterminées. Devant le même spectacle, un réaliste d'il y a quarante ans se fût attaché à faire une description minutieuse d'une quantité de détails placés tous sur le même plan : un fastidieux inventaire en vingt pages. Au lieu que vingt lignes suffisent 5 Gérard de Nerval :
« Constance ! C'est un bien beau nom et un bien beau souvenir ! C'est la ville la mieux située de
l'Europe, le sceau splendide qui réunit le nord de l'Europe au midi, l'occident et l'orient. Cinq nations viennent boire à son lac d'où le Rhin sort déjà fleuve, comme le Rhône sort du Léman. Constance est une petite Constantinople, couchée, à l'entrée d'un lac immense, sur les deux rives du Rhin, paisible encore. Longtemps on descend vers elle par les plaines rougeâtres, par les coteaux couverts de ces vignes bénies qui répandent encore son nom dans l'univers ; l'horizon est immense, et ce fleuve, ce lac, cette ville, prennent mille aspects merveilleux. Seulement, lorsqu'on arrive près des ports, on commence à trouver que la cathédrale est moins imposante qu'on ne pensait, que les maisons sont bien modernes, que les rues étroites, comme au moyen âge, n'en ont gardé qu'une malpropreté vulgaire. Pourtant la beauté des femmes vient un peu rajuster cette impression ; ce sont les dignes descendantes de celles qui fournissaient tant de belles courtisanes aux prélats et aux cardinaux du concile : je veux dire sous le rapport des charmes ; je n'ai nulle raison de faire injure à leurs mœurs. »
Gérard écrit ces lignes, en 18/10, sur la route de l'Orient. Au cours des années précédentes, il a donné la Main de gloire, la traduction de la Fiancée de Corinlhe de Goethe, des fragments de ses impressions de voyage en Allemagne ; il a fait représenter son drame de Léo Barchavdt ctécrit, en collaboration avec Alexandre Dumas, un opéra-comique, Piqaillo, et un drame en vers, Y Alchimiste ; il a publié des poésies dont
quelques-unes sont dans toutes les mémoires
Il est un air pour qui je donnerais Tout RossinL tout Mozart et tout Weber
Où sont nos amoureuses ?
Elles sont au tombeau, Elles sont plus heureuses Dans un séjour plus beau.
Les historiens de la littérature commettent une lamentable erreur en négligeant Nerval poète, que je n'hésite pas à ranger, pour la qualité, fort au-dessus d'Alfred de Vigny... Vous souriez ? Mais relisez donc le Christ aux Oliviers :
O mon père ! est-ce toi que je sens en moi-même ? As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort ? Aurais-tu succombé sous un dernier effort De cet ange des nuits que frappa l'anathème... Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir, Hélas ! et si je meurs, c'est que tout va mourir !
La terre s'enivrait de ce sang précieux, L'univers étourdi penchait sur ses essieux...
Voilà donc le poète en route : il veut visiter l'Egypte, patrie des initiés, la Turquie d'Europe et d'Asie, berceau des religions. Mais il passe presque toute l'année en Autriche. Il mène à Vienne, pendant plusieurs mois, l'existence
d'un jeune homme désœuvré, artiste, un peu écervelé qui ne songe qu'à se divertir, fréquentant les salons, les théâtres, les bals, tous les lieux où l'on s'amuse. Il a de passagères liaisons avec « des beautés de bas lieu »t| en commence une avec « une grande dame », mais, par discrétion, coupe court aux confidences en disant que « cela a mal fini ». Le récit animé de ces aventures dans la plus futile des capitales européennes emplit plus de la moitié du volume que nous présentons au public.
L'amant mystique et "désespéré de la petitefille des rois de Fiance est-il donc enfin guéri ? Non, son cœur est plus malade que jamais ; mais il y a en lui une dualité psychique tellement extraordinaire qu'elle pourrait servir d'argument pour les théories du dédoublement. Il y a l'homme qui vit et un autre qui rêve, jusqu'au jour où le rêve anéantira la vie. Parfois même, au milieu des plaisirs, le rêve surgit à l'improviste, comme pour avertir le malheureux des prochains assauts que subira sa raison. Ne crut-il pas, un jour, retrouver Aurélie sous les traits d'une archiduchesse autrichienne ?
Au lieu de gagner l'Orient, il retourne de Vienne à Paris, reprend, malgré le mal qui le ronge, ses travaux littéraires, commence la
publication des Filles dix Jeu par ce dramatique récit d'Octavie ou l'Illusion, dominé par l'obsession de la mort.
« Mourir ! grand Dieu ! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, comme s'il n'y avait que la mort qui fût l'équivalent du bonheur que vous promettez ? »
Sa santé générale est minée par un travail cérébral intense ; la douleur que lui cause sa définitive séparation de Jenny mariée depuis deux ans, et la hantise d'un au-delà entrevu dans les livres de magie, l'altèrent profondément. A des accès de fièvre et à des lourdeurs de tête succèdent des troubles mentaux, préludes de la folie. Il a décrit lui-même dans Aurélia les phases du mal implacable, les apparitions de spectres qui viennent le terroriser ; il ne peut plus les oublier et, plus tard, il interprétera l'une d'elles comme un présage de la mort d'Aurélie. Jenny Colon meurt, en effet, pendant cette période. Le pauvre Gérard porte, des lors, dans son cœur et dans son imagination, deux femmes mortes qui se confondent en un visage unique.
Enfermé dans la maison de santé du docteur Blanche, il en sort, un jour, guéri en apparence- Le mal reviendra, mais seulement après douze années. 11 peut alors donner suite à son projet
de voyage en Orient. Il part à la recherche de l'éternelle Isis, « la mère et l'épouse sacrée », il se sent revivre en elle ; parfois, dit-il, « elle m'apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens ». Il part à la recherche d'Aurélie et d'Adrienne. Et c'est étrange merveille de le voir déployer dans le récit de son voyage aux pays d'où lui vient une partie de son mal, les mêmes qualités d'observation, de finesse, de fantaisie, de bonne humeur et d'élégante lucidité qu'on avait déjà admirées dans ses souvenirs d'Allemagne et d'Autriche. Il crut cependant retrouver une incarnation d'Aurélie dans la fille d'un cheik et manqua l'épouser.
L'autre Gérard vivait donc toujours et l'heure devait sonner où il tuerait le lucide écrivain :
u II revint de ces voyages, dit Théophile Gautier, plus imbu encore de cabale, de magisme, d'initiations mystiques ; il but de longs traits à ces coupes vertigineuses que vous présentent les sphynx dont l'indéfinissable sourire de granit rose semble railler la sagesse moderne. Les cosmogonies et les théogonies, la symbolique des sciences occultes, occupèrent son cerveau plus qu'il ne l'aurait fallu, et souvent les esprits les plus compréhensifs ne purent le suivre au faîte des Babels qu'il escaladait, ou descendre avec lui dans les syringes à plusieurs étages où il s'enfonçait. »
Il vit en pleine chimère, il est atteint de la manie ambulatoire, il vagabonde par les rues les plus bizarres de Paris, il passe des nuits entières dans le quartier des Halles ; il n'a pas de domicile, il dort dans des bouges ou chez des amis ; il écrit sur des tables de cabaret, il y écrit ce chef-d'œuvre : les Illuminés, où il semble avoir à cœur de démontrer, à propos de Gazotte, de Quintus Aucler, de Cagliostro, que le mysticisme de certains hommes dont le regard sort de ce monde n'a rien à voir avec l'aliénation mentale. Il a dit un jour à quelqu'un qui lui parlait de Jenny Colon : « Taisez-vous, elle est morte ; et je suis convaincu que les âmes des morts sont là autour de nous qui nous écoutent ». Mais il a toujours raisonné ses exaltations.
Le mal fond de nouveau sur lui avec des tourmentes de frénésie, des cauchemars, des hantises de suicide. Plusieurs fois il est interné. Entre deux crises, en i853, il compose l'immortelle Sylvie ; entre deux autres il court en y\. Ile magne où la fée du Rhin l'appelle. Aurélia est de Tannée suivante, et c'est vraiment, selon le mot de Théophile Gautier, la Raison écrivant les mémoires de la Folie sous sa dictée.
Aux heures d'accalmie, il se berce dans l'ima-
gination de la mort. Une poésie où il se représente tel qu'il était,
Tour à tour amoureux, insoucieux et tendre,
se termine par ces vers :
Et quand vint le moment où, las de cette vie, Un soir d'hiver, enfin l'âme luijut ravie, It s'en alla disant: Pourquoi suis-je venu ?
Il écrit El desdichado :
Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, Le prince d'Aquitaine à la tour abolie...
Et le mystérieux, cabalistique sonnet d VI r/e-
mise :
La treizième revient ; c'est encor la première.
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux, Rose au cœur violet, fleur de Sainle-Gudule, As-tu trouvé ta croix dans le désert des deux ?
Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux ; Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle : — La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux.
Chose étrange ! Au milieu des extravagances auxquelles le livre sa déchéance physique et intellectuelle, dans la vie lamentable et misérable de bohème dont il meurt, il garde ce qu'aux dernières pages du voyage De Paris à Cythère il appelle « la pudeur de la souffrance, comme l'animal blessé qui se retire dans la
solitude pour y souffrir longtemps ou pour y succomber sans plainte ».
Sa solitude, c'est la foule grouillante des maraîchers des Halles qui lui font entendre parfois les mots du terroir, les accents de l'idyllique Valois d'Adrienne et de Sylvie. Sa solitude, ce sont les rues infâmes, lépreuses et nauséabondes qui subsistent encore du vieux Paris.
Or, le 26 janvier i855, à l'aube d'une journée de neige, dans une des plus horribles ruelles, celle de la Vieille Lanterne, des maraîchers découvrirent un homme pendu à un barreau de soupirail, près d'une grille d'égout. On trouva dans sa poche des papiers d'identité, un passeport pour l'Orient et les derniers feuillets à' Aurélia. Il fut impossible de savoir si Gérard s'était suicidé dans un accès de folie ou s'il avait été pendu par de misérables rôdeurs D'ailleurs, qu'importe ?... IL ne restait plus rien de tant de grâces et de clartés.
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