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Le pavillon de Marie-Thérèse, situé sur une colline qui déroule à ses pieds d'immenses nappes de verdure, est d'une architecture toute féerique, et à laquelle je ne puis rien comparer. Composé d'une longue colonnade tout à jour, et dont les quatre arcades du milieu sont seules vitrées de glaces pour former un cabinet de repos, ce bâtiment est à la fois un palais et un arc de triomphe. Vu de la route, il couronne le château dans toute sa largeur et semble en faire partie, parce que la colline sur laquelle il est bâti élève sa base au niveau des toits de Schœnbrunn. Il faut monter longtemps par les allées de pins, par les gazons, le long des fontaines sculptées dans le goût du Puget et de Bouchardon, en admirant toutes les divinités de cet Olympe maniéré, pour parvenir enfin aux marches de ce temple digne d'elles, qui se découpe si hardiment dans l'air, et y fait flotter tous les festons et toutes les astragales de mademoiselle de Scudéri...
Je me sauve au travers du jardin pour revenir aux faubourgs de Vienne par cette belle avenue de Maria-Hilf, ornée pendant une lieue d'un double rang de peupliers immenses. La foule endimanchée se presse toujours vers Hitzing en faisant des haltes nombreuses dans les cafés et les casinos qui bordent toute la chaussée. C'est la plus belle entrée de Vienne : c'est une Courtille
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décente et bourgeoise dont les beaux équipages ne se détournent pas.
Pour en finir avec les faubourgs de Vienne, desquels on ne peut guère séparer Schœnbrunn et Hitzing, je dois te parler encore des trois théâtres qui complètent la longue série des amusements populaires. Le théâtre de la Vienne (an der Wien), celui de Josephstadt, et celui de Léopoldstadt, sont, en effet, des théâtres consacrés au peuple, et que nous pouvons comparer à nos scènes de boulevard. Les autres théâtres de Vienne, celui de la Burg pour la comédie et le drame, et celui de la Porte-de-Carinthie pour le ballet et l'opéra, sont situés dans l'enceinte des murs. Le théâtre de la Vienne, malgré son humble destination, est le plus beau de la ville et le plus magnifiquement décoré. Il est aussi grand que l'Opéra de Paris, et ressemble beaucoup, par sa coupe et ses ornements, aux grands théâtres d'Italie. On y joue des drames historiques, de grandes féeries-ballets et quelques petites pièces d'introduction, imitées généralement de nos vaudevilles. Lorsque j'arrivai à Vienne, un mélodrame de madame Birch-Pfeiffer, les Styriens, y obtenait un grand succès. Pendant ce temps, on représentait à Léopolstadt, ainsi que je te l'ai déjà appris, une autre pièce de cette même dame. Madame Birch-Pfeiffer est le. Bou-
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chardy du théâtre allemand. Elle intitule franchement ses pièces drames populaires ; mais ce serait lui faire trop d'honneur que de la comparer à notre compatriote autrement que par ses succès. J'ai vu jouer aussi au théâtre de la Vienne le Guillaume Tell de Schiller ; ce qui prouverait que la censure impériale n'est pas si farouche qu'on la fait ; car, assurément, personne ne lui contesterait le droit de défendre la représentation de Guillaume Tell.
Mais la censure nous a permis de voir représenter aussi Ruy Blas à Léopoldstadt, sous le titre de Maître et Valet ; il est vrai que le dénoûment est légèrement modifié. Ruy Blas ne fait que menacer son maître avec cette fameuse épée qu'il lui arrache si hardiment. On s'explique alors ; le valet retrouve ses parents, comme Figaro ; mais, plus heureux que ce dernier, il les retrouve riches et grands seigneurs. Je crois même qu'au dénoûment il épouse la reine, et devient une sorte de mari-Cobourg, ce qui est encore bien constitutionnel. (13)
Les théâtres de Léopoldstadt et de la Vienne sont desservis tous les deux par la troupe du directeur Cari. Le fond de leur répertoire se compose de farces locales, sortes de pièces bizarres à grand spectacle, dont les Viennois ne peuvent se lasser. Pour s'en faire une idée en France, il
faudrait réunir la pantomine de Deburau aux vaudevilles les plus excentriques du théâtre des Variétés. Celui des Saltimbanques en donnerait une sorte d'aperçu. L'esprit logique et régulier du bourgeois parisien ne supporterait pas la liberté folle et la gaieté humoristique de ces compositions. La plus célèbre, et pour ainsi dire le modèle du genre, est intitulée : Trente ans de la vie d'un mauvais sujet. Presque toutes ces farces locales ont pour auteur un acteur nommé Nestroy, qui en joue les principaux rôles avec beaucoup de verve et d'esprit.
Le théâtre de Josephstadt, dont l'intérieur ressemble à la salle du Gymnase, vient d'être occupé pendant deux mois par les séances d'un physicien nommé Dobler. Cet artiste ne s'élève point au-dessus de Bosco, qui charme en ce moment le public de Constantinople. Depuis son départ, Josephstadt a rajeuni l'éternel sujet de la Révolte au sérail, qui, grâce aux jolies figurantes et aux tribulations des malheureux Turcs européanisés, fait fureur en ce moment ; le peuple viennois ne commence à rire des Turcs que depuis fort peu d'années, ce qui explique aussi l'excès de sa satisfaction.
J'ai été témoin, à Josephstadt, d'une représentation dont nous n'avons guère l'idée en France. C'était Y Académie du célèbre Saphir,
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l'un des journalistes et des poètes les plus distingués d'Allemagne. Une foule d'artistes concourait, d'ailleurs, à cette séance littéraire. Elle a commencé par une scène en vers, de Saphir, intitulée la Conjugaison du verbe aimer. Trois des plus jolies actrices du Théâtre-Impérial représentaient, l'une la maîtresse, les deux autres les écolières. Cette ingénieuse idée était d'une exécution charmante. Ensuite, la Revue nocturne chantée par un acteur du théâtre de la Porte-de- Carinthie était accompagnée au piano par Liszt. Puis mademoiselle Caroline Miller vint jouer, elle seule, une comédie en trois actes, fort courte heureusement, composée aussi par Saphir. C'était une sorte de parodie où le spirituel bénéficiaire faisait la critique de nos comédies modernes. Mademoiselle Miller partagea les applaudissements donnés à l'ouvrage. On sait que cette actrice est appelée la Mars de l'Allemagne. Un journaliste de Vienne remarquait dernièrement, à ce propos, qu'il serait peut-être plus convenable de dire que mademoiselle Mars est la Caroline Miller de la France. Nous déclarons ne nous y point opposer. La séance académique, après plusieurs lectures de vers, fut terminée par une lecture humoristique que Saphir vint faire en personne. Nous avions conçu d'abord quelque inquiétude sur le sort de cette longue production
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littéraire, qui arrivait après les chanteurs et les acteurs, après Liszt, après Beriot. On viendrait lire alors à un public français un article inédit de Voltaire, qu'il demanderait bien vite ses chevaux et ses socques, comme M. de BufTon. Eh bien, tout ce public brillant de Vienne resta à la lecture de cet article, qui était le développement d'un paradoxe philosophique, et l'on applaudit Saphir, et on le redemanda deux fois. Voilà ce que c'est qu'une académie dans les villes d'Allemagne ; un homme de lettres donne des concerts de poésie et de musique, comme un simple artiste exécutant. L'Académie de Saphir lui a rapporté trois mille florins. Impossible de te donner une idée plus exacte des plaisirs du grand monde à Vienne ; il faut séparer absolument celui-là de l'autre ; car, ici, il y a encore un grand monde, n'en doute pas.
Ce sont là les plaisirs de la population de Vienne pendant l'hiver. Et c'est l'hiver seulement qu'on peut étudier cette ville dans toutes les nuances originales de son caractère semi-slave et semi-européen. L'été, le beau monde s'éloigne, parcourt l'Italie, la Suisse et les villes de bains, ou va siéger dans ses châteaux de Hongrie et de Bohême ; le peuple transporte au Prater, à l'Augarten, à Hitzing, toute l'ardeur et tout l'enivrement de ses fêtes, de ses valses et des
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interminables soupers. Il faut donc prendre alors les bateaux du Danube ou la poste impériale, et laisser cette capitale à sa vie de tous les jours, si variée et si monotone à la fois.
Vienne, pendant l'été, devient une ville aussi ennuyeuse que l'est Munich dans tous les temps.