‹ De Paris à CythèreChapitre 6 sur 13 · VI — LES AMOURS DE VIENNE · texte numérisé non relu

VI — LES AMOURS DE VIENNE

Tu m'as fait promettre de t'envoyer de temps en temps les impressions sentimentales de mon

ACYTHERE 101

voyage, qui t'intéressent plus, m'as-tu dit, qu'aucune description pittoresque. Je vais commencer. Sterne et Casanova me soient en aide pour te distraire. J'ai envie simplement de te conseiller de les relire, en t'avouant que ton ami n'a point le style de l'un ni les nombreux mérites de l'autre, et qu'à les parodier il compromettrait gravement l'estime que tu fais de lui. Mais enfin, puisqu'il s'agit surtout de te servir en te fournissant les observations où ta philosophie puisera des maximes, je prends le parti de te mander au hasard tout ce qui m'arrive, intéressant ou non, jour par jour si je le puis, à la manière du capitaine Coock, qui écrit avoir vu un tel jour un goéland ou un pingouin, tel autre jour n'avoir vu qu'un tronc d'arbre flottant ; ici, la mer était claire ; là, bourbeuse. Mais, à travers ces signes vains, ces flots changeants, il rêvait des îles inconnues et parfumées, et finissait par aborder un soir dans ces retraites du pur amour et de l'éternelle beauté.

Le 21. — Je sortais du théâtre de Léopoldstadt. Il faut te dire d'abord que je n'entends que fort peu le patois qui se parle à Vienne. Il est donc important que je cherche quelque jolie personne de la ville qui veuille bien me mettre au courant du langage usuel. C'est le conseil que donnait Byron aux voyageurs. Voilà donc trois jours que

je poursuivais, dans les théâtres, dans les casinos, dans les bals, appelés vulgairement sperls, des brunes et des blondes (il n'y a presque ici que des blondes), et j'en recevais en général peu d'accueil. Hier, au théâtre de Léopoldstadt, j'étais sorti, après avoir marqué ma place : une charmante jeune fille blonde me demande à la porte, si le spectacle est commencé. Je cause avec elle, et j'en obtiens ce renseignement, qu'elle était ouvrière, et que sa maîtresse, voulant la faire entrer avec elle, lui avait dit de l'attendre à la porte du théâtre. J'accumule sur cette donnée les offres les plus exorbitantes ; je parle de première loge et d'avant-scène ; je promets un souper splendide, et je me vois outrageusement refusé. Les femmes ici ont des superlatifs tout prêts contre les insolents, ce dont, au reste, il ne faut pas trop s'effrayer.

Cette personne paraissait fort inquiète de ne pas voir arriver sa maîtresse. Elle se met à courir le long du boulevard ; je la suis en lui prenant le bras, qui semblait très beau. Pendant la route, elle me disait des phrases en toute sorte de langues, ce qui fait que je comprenais à la rigueur. Voici son histoire. Elle est née à Venise, et elle a été amenée à Vienne par sa maîtresse, qui est Française ; de sorte que, comme elle me l'a dit fort agréablement, elle ne sait bien aucune langue,

mais parle un peu trois langues. On n'a pas d'idée de cela, excepté dans les comédies de Machiavel et de Molière. Elle s'appelle Catarina Colassa. Je lui dis en bon allemand (qu'elle comprend bien et parle mal) que je ne pouvais désormais me résoudre à l'abandonner, et je construisis une sorte de madrigal assez agréable. A ce moment, nous étions devant sa maison ; elle m'a prié d'attendre, puis elle est revenue me dire que sa maîtresse était en effet au théâtre, et qu'il fallait y retourner.

Revenu devant la porte du théâtre, je proposais toujours l'avant-scène ; mais elle a refusé encore, et a pris au bureau une deuxième galerie ; j'ai été obligé de la suivre, en donnant au contrôleur ma première galerie pour une deuxième, ce qui l'a fort étonné. Là, elle s'est livrée à une grande joie en apercevant sa maîtresse dans une loge, avec un monsieur à moustaches. Il a fallu qu'elle allât lui parler ; puis elle m'a dit que le spectacle ne l'amusait pas, et que nous ferions mieux d'aller nous promener : on jouait pourtant une pièce de madame Birch-Pfeiffer (Robert le Tigre) ; mais il est vrai que ce n'est pas amusant. Nous sommes donc allés vers le Prater, et je me suis lancé, comme tu le penses, dans la séduction la plus compliquée.

Mon ami ! imagine que c'est une beauté de

104 D E PARis

celles que nous avons tant de fois rêvées, — la femme idéale des tableaux de l'école italienne, la Vénitienne de Gozzi, bionda e grassota, la voilà trouvée ! je regrette de n'être pas assez fort en peinture pour t'en indiquer exactement tous les traits. Figure-toi une tête ravissante, blonde, blanche, une peau d'un satin, à croire qu'on l'ait conservée sous des verres ; les traits les plus nobles, le nez aquilin, le front haut, la bouche en cerise ; puis un col de pigeon gros et gras, arrêté par un collier de perles ; puis des épaules blanches et fermes, où il y a de la force d'Hercule et de la faiblesse et du charme de l'enfant de deux ans. J'ai expliqué à cette beauté qu'elle me plaisait, surtout, parce qu'elle était pour ainsi dire Austro- Vénitienne^ et qu'elle réalisait en elle seule le saint-empire romain, ce qui a paru peu la toucher (10).

Je l'ai reconduite à travers un écheveau de rues assez embrouillé. Comme je ne comprenais pas beaucoup l'adresse qui devait me servir à la retrouver, elle a bien voulu me l'écrire à la lueur d'un réverbère, — et je te l'envoie ci-jointe pour te montrer qu'il n'est pas moins difficile de déchiffrer son écriture que sa parole. J'ai peur que ces caractères ne soient d'aucune langue ; aussi tu verras que j'ai tracé sur la marge un itinéraire pour reconnaître sa porte plus sûrement.

Maintenant, voici la suite de l'aventure. Elle m'avait donné rendez- vous dans la rue, à midi. Je suis venu de bonne heure monter la garde devant son bienheureux n° 189. Comme on ne descendait pas, je suis monté. J'ai trouvé une vieille sur un palier, qui cuisinait à un grand fourneau, et, comme d'ordinaire une vieille en annonce une jeune , j'ai parlé à celle-là, qui a souri et m'a fait attendre. Cinq minutes après, la belle personne blonde a paru à la porte et m'a dit d'entrer. C'était dans une grande salle ; elle déjeunait avec sa dame et m'a prié de m'asseoir derrière elle sur une chaise. La dame s'est retournée : c'était une grande jeune personne osseuse, et qui m'a demandé en français mon nom, mes intentions et toute sorte de tenants et d'aboutissants ; ensuite, elle m'a dit :

— C'est bien ; mais j'ai besoin de mademoiselle jusqu'à cinq heures aujourd'hui ; après, je puis la laisser libre pour la soirée.

La jolie blonde m'a reconduit en souriant, et m'a dit :

— A cinq heures.

Voilà où j'en suis ; je t'écris d'un café où j'attends que l'heure sonne ; mais tout cela me paraît bien berger.

Le 22. — Voilà bien une autre affaire ! Mais reprenons le fil des événements. Hier, à cinq

IOÔ DE PARIS

heures, la Catarina ou plutôt la Katty, comme on l'appelle dans sa maison, m'est venue trouver dans un kaffechaus où je l'attendais. Elle était très charmante, avec une jolie coiffe de soie sur ses beaux cheveux ; — le chapeau n'appartient ici qu'aux femmes du monde. — Nous devions aller au théâtre de la Porte-de-Carinthie, voir représenter Belisario, opéra ; mais voilà qu'elle a voulu retourner à Léopoldstadt, en me disant qu'il fallait qu'elle rentrât de bonne heure. La Porte-de-Carinthie est à l'autre extrémité de la ville. Bien ! nous sommes entrés à Léopoldstadt ; elle a voulu payer sa place, me déclarant qu'elle n'était pas une grisette (traduction française), et qu'elle voulait payer, ou n'entrerait pas. O Dieu ! si toutes les dames comprenaient une telle délicatesse !... Il paraît que cela continue à rentrer dans les mœurs spéciales du pays.

Hélas, mon ami ! nous sommes de bien pâles don Juan. J'ai essayé la séduction la plus noire, rien n'y a fait. Il a fallu la laisser s'en aller, et s'en aller seule ! du moins jusqu'à l'entrée de sa rue. Seulement, elle m'a donné rendez-vous à cinq heures pour le lendemain, qui est aujourd'hui.

A présent, voici où mon iliade commence à tourner à l'odyssée. A cinq heures, je me promenais devant la porte du n° 189, frappant la dalle

Page 1