C Y T H E R E III
toyens et nos égaux, tant qu'ils ont pu, comme ces rois de l'Orient qui se montraient fiers jadis du titre de bourgeois romains. Commençons donc par la rue et la taverne, et nous nous rendrons ensuite, si bon nous semble, au palais quand il sera paré, illuminé, plein de costumes éblouissants et d'artistes sublimes ; quand, à force de splendeur et de richesse, il cessera de ressembler à nos hôtels et à nos maisons.
Aussi bien c'est là une ville qu'il faut voir à tous ses étages ; car elle est singulièrement habitée, et pourtant son premier aspect n'a rien que de très vulgaire. On traverse de longs faubourgs aux maisons uniformes ; puis, au milieu d'une ceinture de promenades, derrière une enceinte de fossés et de murailles, on rencontre enfin la ville, grande tout au plus comme un quartier de Paris. Suppose que l'on isole l'arrondissement du Palais-Royal, et que, lui ayant donné des murs de ville forte et des boulevards larges d'un quart de lieue, on laisse alentour les faubourgs dans toute leur étendue, et tu auras ainsi une idée complète de la situation de Vienne, de sa richesse et de son mouvement. Ne vas-tu pas penser tout de suite qu'une ville construite ainsi n'offre point de transition entre le luxe et la misère, et que ce quartier du centre, plein d'éclat et de richesses, a besoin, en effet, des bastions et des fossés qui
l'isolent pour tenir en respect ses pauvres et laborieux faubourgs ? Mais c'est là une impression toute libérale et toute française, et que le peuple heureux de Vienne n'a jamais connue, à coup sûr. Pour moi, je me suis rappelé quelques pages d'un roman, intitulé, je crois, Frédéric Styndall, dont le héros se sentit mortellement triste le jour où il arriva dans cette capitale. C'était vers trois heures, par une brumeuse journée d'automne ; les vastes allées qui séparent les deux cités étaient remplies d'hommes élégants et de femmes brillantes, que leurs voitures attendaient le long des chaussées ; plus loin, la foule bigarrée se pressait sous les portes sombres, et tout d'un coup, à peine l'enceinte franchie, le jeune homme se trouva au plein cœur de la grande ville : et malheur à qui ne roule pas en voiture sur ce beau pavé de granit, malheur au pauvre, au rêveur, au passant inutile ! il n'y a de place là que pour les riches et pour leurs valets, pour les banquiers et pour les marchands. Les voitures se croisent avec bruit dans l'ombre, qui descend si vite au milieu de ces rues étroites, entre ces hautes maisons ; les boutiques éclatent bientôt de lumières et de richesses ; les grands vestibules s'éclairent, et d'énormes suisses, richement galonnés, attendent, presque sous chaque porte, les équipages qui rentrent peu à peu. Luxe inouï
dans la ville centrale et pauvreté dans les quartiers qui l'entourent : voilà Vienne au premier coup d'œil. Tout ce luxe effrayait Frédéric Styndall ; il se disait qu'il faudrait bien de l'audace pour pénétrer dans ce monde exceptionnel si bien clos et si bien gardé, et ce fut en pensant à cela, je crois, qu'il fut renversé par la voiture d'une belle et noble dame, qui devint son introductrice et la source de sa fortune.
Si j'ai bonne mémoire, tel est le début de ce roman, oublié de nos jours ; je regrette de n'en avoir pas conservé d'autre impression, car celle-là est juste et vraie ; de même aussi rien n'est triste comme d'être forcé de quitter, le soir, le centre ardent et éclairé, et de traverser encore, pour regagner les faubourgs, ces longues promenades, avec leurs allées de lanternes qui s'entre-croisent jusqu'à l'horizon : les peupliers frissonnent sous un vent continuel ; on a toujours à traverser quelque rivière ou quelque canal aux eaux noires, et le son lugubre des horloges avertit seul de tous côtés qu'on est au milieu d'une ville. Mais, en atteignant les faubourgs, on se sent comme dans un autre monde, où l'on respire plus à l'aise ; c'est le séjour d'une population bonne, intelligente et joyeuse ; les rues sont à la fois calmes et animées ; si les voitures circulent encore, c'est dans la direction seulement des bals et des
théâtres ; à chaque pas, ce sont des bruits de danses et de musique, ce sont des bandes de gais compagnons qui chantent des chœurs d'opéra ; les caves et les tavernes luttent d'enseignes illuminées et de transparents bizarres : ici, l'on entend des chanteuses styriennes ; là, des improvisateurs italiens ; la comédie des singes, les hercules, une première chanteuse de l'Opéra de Paris ; un Van-Amburg morave avec ses bêtes, des saltimbanques ; enfin, tout ce que nous n'avons à Paris que les jours de grandes fêtes est prodigué aux habitués des tavernes sans la moindre rétribution. Plus haut, l'affiche d'un sperl encadrée de verres de couleur, s'adresse à la fois à la haute noblesse, aux honorables militaires et à l'aimable public ; les bals masqués, les bals négligés, les bals consacrés à telle ou telle sainte, sont uniformément dirigés par Strauss ou par La?inery le Musard et le Julien de Vienne ; c'est le goût du pays. Ces deux illustres chefs d'orchestre n'en président pas moins en même temps aux fêtes de la cour et à celles de chaque riche maison ; et, comme on les reconnaît, sans nul doute, partout où ils sont annoncés, nous les soupçonnons d'avoir fait faire des masques de cire à leur image, qu'ils distribuent à des lieutenants habiles. Mais nous parlerons plus loin de ces sperls et de ces redoutes, qui ressemblent assez à nos Prados et
à nos Wauxhalls ; nous irons aussi sans hésiter dans une cave, et nous trouverons là quelque chose de vraiment allemand, l'épaisse fumée qui enivrait Hoffmann, et l'atmosphère étrange où Gœthe et Schiller ont fait tant de fois mouvoir leurs types grotesques ou sauvages d'ouvriers ou d'étudiants. Entrons au théâtre populaire de Léopoldstadt, où l'on joue des farces locales (local posse) très amusantes, et où je vais très souvent, attendu que je suis logé dans le faubourg de ce nom, le seul qui touche à la ville centrale, dont il n'est séparé que par un bras du Danube.