‹ De Paris au Niagara [microforme]Chapitre 10 sur 28 · D4 DE PARIS AU NIAGARA · texte numérisé non relu

D4 DE PARIS AU NIAGARA

d’un luxe nn peu banal, l'illusion de la richesse. Il n’est pas rare de voir une belle Américaine qui ne possède ni un essuie-mains, ni une paire de draps, ni un meuble, ni un couvert d'argent ; en revanche, elle a des robes superbes et quantité de bijoux. Toute sa fortune est d 115 douze ou quinze caisses qu'elle fait et défait selon que les accidents d'une vie errante la conduisent ici ou là. Elle est ainsi (comme l’on voudra) ou partout chez elle, ou chez elle nulle part. C’est une façon d’entendre la vie en nomade, à laquelle notre vieux monde aurait quelque peine à se faire.

Beaucoup d'églises aussi : des grandes, des petites, des moyennes. Le catholicisme et le protestantisme anglican ne sont pas ici seuls en présence; toutes les variétés du protestantisme ont crûà et multiplié à l’égal des étoiles du ciel et des sables de la mer, sous le régime de l'entière liberté religieuse. Pour les énumérer il faudrait un dénombrement un peu plus long que celui d'Homère. L'Etat ne protège aucun culte, n’en persécute aucun; chacun se débrouille de son mieux, recrute des prosélyles comme il peut.

Chaque communauté, en faisant appel à la générosité de ses fidèles, élève des édifices religieux, les entretient; et entre toutes les communauté; c'est une rivalité d'amour-propre à qui montrera

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le plus de magnificence. L'Américain trouve aussi naturel de payer les frais de son culte que d’acquitter les notes de son épicier et de son boucher, de payer son médecin s’il est malade, ou son avocat s’il a un procès. On ne peut faire deux cents mètres dans cette partie de New-York sans rencontrer une église, et les églises cependant sont moins nombreuses à New-York qu’à Brooklyn, surnommée la cilé des églises. En comparaison de Brooklyn, New-York a la piété tiède. Presque toutes ces églises, quelle que soit la secte à laquelle elles appartiennent, sont également de style ogival : gothique encore voisin du roman, gothique tout à fait ogival, gothique fleuri et flamboyant, il y en a ici pour tous les goûts, avec de hautes flèches quand les moyens l'ont permis. C’est le gothique assurément qui répond le mieux au sentiment mystique de ce pays. Mais, que ce gothique imite les xu° et xin° ou le xiv° siècle, c'est toujours un gothique d'imitation : on y cherche en vain une note nouvelle et originale. Rien de plus varié que les maisons de cette partie de la ville. Chacun a bâti selon son goût et selon sa fortune. Tous les styles de tousles temps, de tous lespays, sesontcomme donné rendez-vous. A côté d'un pylône égyptien, voici un portique dorique, puis un portique d'ordre ionique, puis un autre

d'ordre corinthien. Ici une maison moyen âge; là une autre de la Renaissance ; là une maison hollandaise ; il ne manque que le châlet suisse — et encore je n'en réponds pas ! Ici une maison d'un ou deux étages, là une bâtisse énorme qui fait songer à un palais de Florence; là une immense construction peinte en rouge vif et qui compte dix, onze, douze étages. Le type le plus commun est celui de la maison anglaise avec sa cuisine au rez-de-chaussée, à demi enfoncée dans le soussol, un escalier d’une douzaine de marches avancant sur le trottoir et conduisant à l'habitation des maîtres : il y manque seulement cette fenêtre à pans coupés faisant saillie sur la rue et d’un si joli effet à Londres lorsqu’à l'intérieur elle est toute garnie de fleurs.

Les deux avenues essentiellement élégantes de New-York sont la cinquième avenue et Madison avenue. C’est là l'équivalent de notre faubourg Saint-Germain ou de notre quartier des Champs- Elysées. Ni dans l’une ni dans l’autre on n’a permis aux tramways de poser leurs rails.

Presque en haut de la cinquième avenue, à la hauteur de la cinquante-troisième rue, nous sonnons à la porte d’un hôtel carré, peu élevé, presque fermé du côté extérieur aux regards indiscrets. C’est ici la demeure du très riche

M. Vanderbilt, propriétaire de la plus célèbre galerie de New-York, que nous voudrions visiter. Nous sommes introduits dans un large vestibule carré, dallé de mosaïques, dont les murs sont revêtus de plaques de marbre jaune relevé de garnitures de bronze; au centre, sur un piédestal, un énorme vase de malachite. Visiter la galerie de M. Vanderbilt est une faveur dont le maîtreest, paraît-il, avare. On nous avait prévenus que nous nous verrions refusés; mais le titre de membre de la Délégation française est un Sésame qui ouvre toutes les portes : la permission est aussitôt, et fort gracieusement, accordée. La collection est exposée dans deux vastes salons ouvrant sur un magnifique jardin d'hiver, décorés et meublés avec autant de goût que de richesse.

Elle est vraiment superbe. On me dispensera de la décrire; au surplus, les Parisiens ont vu à nos Salons presque tous les morceaux qui la composent. M. Vanderbilt n'a voulu collectionner que la peinture moderne ; mais il a su la bien choisir. À de rares exceptions près, il n’a recherché que des œuvres de l’école française. Tous nos maîtres en renom sont représentés chez lui, et presque tous par une œuvre impor ante,

Il est une autre galerie également célèbre à New-York et que nous voudrions aussi visiter :

c'est la collection réunie par le marchand de Nouveautés Stuart. Mais M"* veuve Stuart vient de mourir aujourd'hui même; on ne doit l’enterrer que dans quelques jours. Nous serons forcés de partir sans avoir vu la collection Stuart. Il y a quelques années, après la mort de M. Stuart, son cercueil avait disparu ; de hardis voleurs l'avaient dérobé, comptant forcer la famille à le racheter à prix d’or. M"° Stuart a pris, paraît-il, de minutieuses précautions pour empêcher que semblable aventure n’arrivât à sa dépouille mortelle : peine inutile assurément; les meilleurs coups sont ceux qu'il faut le moins s’aviser de recommencer.

Quand on s’est promené toute une journée à travers une ville comme New-York, on cherche, malgré la fatigue, à résumer l'impression qu'on en rapporte, et deux ou trois traits restent marqués dans l'esprit.

New-York est, comme on sait, une ville tirée au cordeau. Les avenues dans le sens de la longueur, les rues dans le sens de la largeur, s'y coupent à angle droit. Rues et avenues se distinguent les unes des autres par des numéros; un chiffre, sauf de bien rares exceptions, est le seul nom de baptème des rues et des avenues. Un conseil muni-

cipal animé du désir de bouleverser les dénominations reçues serait ici bien embarrassé de faire des siennes! Un nom propre risque de déplaire, si illustre qu'il puisse être, à tel ou tel parti politique : impossible, avec la pire mauvaise volonté du monde, de mettre de la politique dans l’arithmétique.

Le système est commode; rien de plus aisé pour se reconnaitre et se diriger. Du moment où vous avez rencontré la quatrième avenue après la troisième, vous savez que la cinquième doit suivre en continuant dans le même sens; vous savez aussi que c'est la vingt-quatrième rue qui suit la vingt-troisième ; elle est suivie elle-même par la vingt-cinquième. Un numéro d’avenue, un numéro de rue : iln'en laut pas davantage pour aller sûrement où vous voulez; il n’y a plus qu’à découvrir le numéro spécial de la maison que vous cherchez dans telle avenue ou telle rue.

Ce système si commode à pourtant aussi ses désavantages. Il est glacial comme les mathématiques ; il ne dit rien à l'imagination. Une promeiade dans Paris est une leçon d'histoire perpétuclle. Elle rappelle aux jeunes Français tout le passé de notre pays ; les noms propres inscrits en lettres blanchessur les plaques bleues émaillées réveillent de précieux souvenirs ; ils les rappellent

aux générations nouvelles ; ils témoignent de la reconnaissance nationale pour les grands hommes qui ont bien servi la patrie; ils promettent un semblable honneur à ceux qui, à leur tour, la serviront bien. L'Amérique offre à notre démocratie plus d'un bon exemple à suivre ; pour ce qui est des noms des rues je serais fàché que la France renonçât à ses traditions pieuses. Je préférerai toujours le nom d’avenue Hoche ou d’avenue Kléber à celui de Troisième ou de Cinquième avenue.

Une ville bâtie en damier pourra être une ville bien ordonnée; elle sera toujours une ville monotone. Ici, aucune fantaisie, aucun imprévu; toujours et toujours la ligne droite, devant soi, dans la rue que l’on suit, à droite et à gauche, dans les rues que l’on croise. Or, si rien n’est plus court que la ligne droite, rien n'est aussi moins varié, moins intéressant, moins pittoresque.

La ligne droite est-elle même toujours la ligne la plus courte? Il faut s'entendre. Quand on va ici d'uu point à un autre, à moins de suivre une rue ou une avenue, il n'y à Jamais de ligne plus courte : il faut toujours suivre les deux côtés du triangle rectangle, car on chercherait en vain l'hypoténuse. Si, au lieu de se servir continuelle-

ment des cars ou du chemin de fer aérien, les habitants de New-York marchaient davantage à pied, ils maudiraient souvent les ingénieurs, épris de régularité mathémathique, qui ont tracé le plan de leur ville.

Point d'arbres dans New-York; à part trois ou quatre squares espacés de distance en distance, pas un endroit où la végétation se montre et vienne égayer le regard; pas une rue plantée : de la pierre et des enduits, rien que de la pierre et des enduits Ale couleurs souvent criardes. Il ne me souvient pas d’une seule maison, fût-elle celle d'un millionnaire — et le millionnaire ici est l’homme qui « vaut » au moins un million de dollars, — à laquelle attienne un jardin; personne ne possède un jardin de deux cents mètres carrés de superficie, avec quelques arbres : le terrain est à trop haut prix pour que personne puisse s'offrir une telle fantaisie.

Disons-le franchement, on ne saurait appeler New-York une belle ville. Cité puissante, cité énergique, riche, où l'énergie de la race se montre partout, j'y souscris tant que l’on voudra ; mais ville élégante et faite pour plaire, non pas! — De quelque côté que l'on s’y promène, dans la ville haute ou dans la ville basse, il semble toujours, ici ou là, que l’on se promène dans la

même rue, car l’aspect ne change pas. Partout des bâtisses et des bâtisses, disparates, différentes, hautes ou basses, riches ou humbles; mais toujours le même spectacle. Nulle part une échappée à droite ou à gauche ou sur l'Hudson ou sur la rivière de l'Est ou sur la rade. On pourrait ici vivre des années sans se douter jamais d'aucune des beautés de la nature qui nous environne. La promenade, en quelque sens qu'on la dirige, n’a rien de ce charme qu'offre notre Paris, par exemple, lorsqu'on suit la ligne des boulevards, l’avenue des Champs-Elysées, ou lorsqu'on traverse les ponts qui relient les deux rives de la Seine. Rien non plus de cet attrait qu'offre la suite de nos étalages invitant les regards à s'arrêter et les passants, même pressés, à faire halte un instant. Rien ne détourne ici des affaires ni des intérêts ; rien ne distrait des préoccupations. New-York n’est pas une ville, sauf un petit coin deBroadway, où l'on puisse trouver plaisir à flâner. On la traverse pour aller où l’on a besoin d'aller, sans autre souci que d'arriver le plus vite possible; on s'explique que les habitants de New-York préfèrent à la marche des moyens de transport plus rapides : la rue est laide en général, franchement laide. Quand il pleut, en attendant qu'il neige — et voici qu'il a commencé à pleuvoir, — la boue,

une boue noire, visqueuse et épaisse envahit les rues; ce n’est pasenfrais de balayage que la municipalité de New-York risque de se ruiner. Les trottoirs sont encombrés de poteaux laids, soutenant des traverses en bois sur lesquelles sont posées des vingtaines de fils : ce sont les fils des télégraphes et des téléphones, inventions commodes et utiles à coup sûr, mais d’un aspect déplaisant. Ces centaines de fils qui se croisent en tous sens forment en l'air une manière de toile d’araignée. On s'occupe ici exclusivement du côté pratique ; on élablil au meilleur marché possible les choses utiles ; de l'élégance et de l’art, à peu près aucun souci. Et, de mème, rien de plus laid que les becs de gaz chargés d'éclairer les rues et peinturlurés d’une couleur verte odieuse; presque tous ont perdu à la bataille leurs verres qu’on n'a pas remplacés ; le couvercle de métal qui les couronne incline à droite ou à gauche, selon la fantaisie ; et le support du bec de gaz lui-même, aux formes mal équarries, titube à son gré, comme un homme ivre, dans un sens ou dans un autre. Qu'importe, après tout, pourvu qu'il fasse suffisamment sa besogne,qui est d'éclairer!

J'ai parlé des tramways, des innombrables tramways dont les rails se coupent à travers les

rueset les avenues. Il faut dire un mot aussi du chemin de fer aérien, de cet elevated rail-road dont on a tant parlé chez nous depuis qu'il est question du chemin de fer métropolitain. L'elevated rail-ro1d part de la Batterie, de la pointe de New-York sur la rade ; il aboutit au haut de la ville, à Central Park, en suivant une double direction. L’embranchement de gauche a tracé sa voie du côté de l'Hudson ; l'embranchement de droite, du côté de la rivière de l'Est. Il forme ainsi une sorte de V.

De minute en minute les trains se succèdent ; quel que soit d’ailleurs le point où l’on s'arrête, comme dans les cars, le prix est le même : cinq cents, c'est-à-ûire cinq sous, par personne. Ici non plus aucun sacrifice n a été fait à l'élégance. Le chemin de fer circule à peu près à la hauteur d'un second étage ; de distance en distance chacune des deux voies est soutenue par deux colonnes de fonte, souvent même par une seule, qui se divise en forme d'Y. En quelque endroit de la ville que l’on soit, on aperçoit sans cesse, à sa droite et à sa gauche, le chemin de fer aérien. La construction est hardie, d'autant plus hardie que le chemin de fer décrit souvent une courbe assez rapide, presque un coude : on n’eût guère manqué chez nous, au nom de la sécurité publi-

que, de protester contre une telle installation, si elle eût été tentée. Mais ici le danger n'est pas chose qui effraye à l'avance ; et, en fait, un seul accident s’est produit depuis 1873, date de la construction de l’elevated rail-road. Ce qui est vrai, c'est que l'aspect de la construction est fort disgracieux, qu'il y aurait à Paris un beau tolle, et un tolle justifié, si l'on s’avisait d’en introduire une pareille !

Avec les cars, avec le chemin de fer aérien, les moyens de iransport abondent à New-York; le malheur est que, pour se servir des uns et des autres, il faut déjà connaître la ville assez bien. Je défie un étranger, même assez familiarisé avec la langue anglaise, de distinguer les noms des stations du chemin de fer lorsque les employés les prononcent ; et àchique arrêt iln'y a de temps à perdre ni pour monter ni pour descendre. Un visiteur nouvellement débarqué à New-York est réduit à s'adresser aux voitures de place, et ces voitures sont chères ; un dollar et demi la première heure, un dollar pour chaque heure qui suit. Encore, ces voitures sont-elles aujourd’hui soumises à un tarif; naguère, 1l en était autrement. Il fallait débattre le prix de gré à gré, et l'étranger était littéralement plumé : j'en sais qui ont dù payer cinq dollars — près de vingt-sept

francs — pour se faire transporter du quai de débarquement à leur hôtel. La liberté illimitée a

ses inconvénients, surtout quand on a affaire aux cochers.

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