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De Paris au Niagra

Nous n'avions guère plus de vingt ans, l'un et l'autre, mon cher ami, lorsqu'éclata, à la suite de l'élection d'Abraham Lincoln, l'effroyable guerre de sécession aux Etats-Unis. Avec quel intérêt nous suivions les péripéties de cette lutte de quatre années entre les États du Nord et ceux du Sud, entre les fédéraux et les confédérés, comme on les appelait, lutte poursuivie des deux côtés avec une énergie égale, avec un égal acharnement, tu t'en souviens comme moi. Toutes nos sympathies, tous nos vœux étaient pour le Nord qui défendait l'intégrité

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de l'Union américaine, qui combattait pour cette cause sainte, Tabolition de Tesclavage. Quelle part nous prenions à ses revers, puis à ses victoires, quelle joie enfin nous causait son triomphe ! Avec quel respect nous prononcions le nom de Lincoln, et quel deuil ce fut pour nous lorsqu'au lendemain de la capitulation de Richmond arriva la nouvelle de cette mort tragique qui faisait un martyr du grand patriote ! ^lais du moins il avait pu achever son œuvre : la guerre civile était domptée, l'esclavage était aboli.

Nous avions d'autres raisons encore pour que l'Amérique nous fût chère. La république fondée par Washington sur l'autre rive de TOcéan n'avait, depuis plus de quatre-vingts ans, cessé de prospérer et de grandir. Les Etats- Unis offraient la preuve vivante, que dans les temps modernes, une république peut vivre et durer en un grand pays sans aboutir fatalement, comme tant de gens le prétendaient chez nous, ou à l'anarchie ou à la tyraniiie militaire. Et nous que nos pères avaient éle-

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vés dans le respect de la Révolution, dans les souvenirs de la seconde République ; nous qui, arrivant à l'âge d'homme, trouvions la liberté vaincue en France, notre patrie soumise à un maître ; nous qui ne prenions notre parti, ni de la loi de sûreté générale, ni de la presse mise au régime des avertissements et de la police correctionnelle, ni de la candidature officielle, ni du droit de réunion et d'association confisqué — nous tournions avec admiration et avec enthousiasme nos regards vers l'Amérique.

Tandis que, au Corps législatif, les Cinq représentaient, non pas seulement trois circonscriptions de Paris et deux circonscriptions de Lyon, mais tous ceux qui, dans la France entière, gardaient le culte du passé et espéraient en l'avenir, nous Usions et relisions la Démocratie de Tocqucville et les livres d'Edouard Laboulaye. L'Amérique était notre modèle, notre idéal. « La liberté, comme en Amérique, » telle était notre devise. Nous portions envie à ceux de nos

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jeunes camarades qui, comme Ernest Duvergier de Hauranne, pouvaient aller contempler de leurs yeux le grand et noble spectacle d'un pays vraiment libre, et en rapporter un encouragement et un exemple pour les luttes auxquelles nous nous préparions, que nous appelions de tout notre cœur.

Un quart de siècle a passé. Nous l'avons aujourd'hui en France, nous aussi, cette République qui nous apparaissait comme le seul gouvernement légitime d'une démocratie, comme le plus juste de tous les gouvernements. Elle est sortie du plus affreux des désastres et, même en calculant tous les maux que peuvent causer à un pays l'abandon de lui-même et le pouvoir absolu d'un homme, nous n'avions pu prévoir l'horreur de celui-ci. Nous avons la République depuis seize années et de notre sagesse seule il dépend qu'elle soit fondée en France, et Fère des révolutions politiques définitivement close après un siècle d'agitations et d'inquiétudes. Je viens de visiter bien rapidement, trop

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rapidement, ce pays qui a tenu une si grande place dans notre vie de jeunes hommes. C'est ton nom que je veux écrire en tête de ce récit. L'Amérique, que j'ai aperçue plutôt que je n'ai pu la voir, n'est pas tout à fait l'Amérique idéale que nous montrait Laboulaye et que nous nous figurions d'après lui. Elle est moins parfaite peut-être, mais bien plus vraie et plus humaine. Dans ses mœurs, aussi bien que dans ses institutions, elle môle rinexpôrience à l'audace, de précoces raffinements à une rudesse native. La république que nous venons de fonder en France, vieux pays qui compte vingt siècles d'histoire, n'est pas et ne doit pas être la république empruntée à la jeune Amérique. Elle a pourtant beaucoup de leçons utiles à recueillir de sa glorieuse sœur aînée.

Quand on a vu là-bas, fût-ce en courant, ce que peuvent l'initiative et l'énergie individuelles, ce qu'est le bouillonnement, désordonné parfois et tumultueux, mais grandiose, d'une race pleine de sève, qui, en naissant

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à la vie, a trouvé toutes prêtes ces armes nouvelles et formidables qu'avait forgées dans un labeur de trois siècles la science moderne et s'en est aussitôt revêtue pour le grand combat, on ne rentre pas dans notre ancienne Europe sans une admiration à laquelle s'ajoute une sorte de terreur.

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