t. II
Du premier coup d'œil on les distingue en deux groupes ; ceux qui poursuivent le rêve intellectualiste de jjrouver la religion par des arguments que la raison de tout homme non prévenu doit tenir pour démonstratifs, — ceux qui préfèrent l'apologie disons psychologique, car ils repousseraient répithète mystique. Les uns visent plutôt à persuader l'esprit, les autres à convaincre le cœur. Entendons-nous bien, les uns et les autres croient la foi raisonnable ; seulement les premiers se tiennent aux preuves externes tirées de la philosophie, du monde, de l'histoire, les seconds insistent sur les preuves de sentiment tirées de l'âme du croyant. Ces ])rcuves-ci ne sont pas, comme les premières, immédiatement probantes pour tout homme capable de raisonnement ; elles ne deviennent réellement efficaces que pour celui qui a commencé à faire les expériences qu'elles invoquent. Tout au plus en inspirent-elles à autrui le désir.
Si l'on veut comparer la foi à un édifice, les premières démontrent sa solidité par les puissants contreforts dont ils l'entourent ; les seconds, nouveaux Brunelleschi, prouvent (ju'il a sa force en soi comme un temple antique. Ceux (pi'il abrite la sentent, mieux que ceux qui le regardent.
Simplifica- Or, dans les deux groupes, on fait un effort pour s'adapter aux tien de besoins du temps par la simplification de l'apologie. Leclerc la
rapologie. réclamait lorsqu'il demandait qu'on se réduisît à prouver l'essen-
La démons- i\q\^ qu'on n'entrât pas dans les broussailles de la tiiéologie, qu'on tration voulût bien ne pas ex])liquer rincxi)licable, et quand il énumérait
par les faits j^.^ ^^ mauvaises raisons qui indisposent les incrédules >) (1).
Même les intellectualistes rognent la part de la métaphysique, discréditée i)ar Bayle. A plus forte raison ceux cpii n'osent plus, après lui, garder les positions que le spiritualisme caitésien croyait à tout jamais conquises, et qui abandonnent le logique pour le psychologique. A l'exemple d'Abbadie et suivant l'avis de Leclerc, on insiste moins sur ce qui divise les sectes que sur les objets de la foi commune ; plusieurs adoucissent les thèses choquantes lorsqu'elles ne sont i)as reçues de tout le jjeuple chrétien. Mais surtout les uns et les autres s'attachent à prouver le christianisme par les faits, les premiers de i)référence par les faits historiques, les seconds par les faits psychologiques. Ils y sont jjoussés
1. De l'Incrédulilé 2"^ part., c. G. Diipiii était du même avis. La créance n'est exigible que pour les vérités expressément enseignées par les apôtres. — Traité de la doctrine chrétienne et orthodoxe, Paris 1703, 8°, c. 4 à G. (V. Ment. Trév. [39], 1703, p. 715).
moins par la mise en demeure de Bayle(l) que par l'exemple des chrétiens anglais, toujours plus positifs, et surtout par l'état d'esprit que l'initiation scientifique et les premiers essais de la critique ont répandu dans le public : la défiance de l'abstraction, le goût des études concrètes.
C'est dans une certaine mesure le retour à la méthode de Grothis, de Pascal et de son disciple Fillean, par réaction contre la méthode a priori des Malebranche. Malebranche disait : tel fait, la Résurrection par exemple, est possible, mieux que cela nécessaire au plan de Dieu, donc il est. Houteville dira : ce fait est, donc il est possible. On prouvait la révélation en démontrant l'existence de Dieu, ses attributs parmi lesquels la bonté. Cette bonté exige qu'il se soit communiqué aux hommes. Désormais la preuve a posteriori prendra la première place.
Avant l'abbé Houteville qui est le plus remarquable apologète de cette période, quelques simplificateurs de l'apologie, suivant la formule de Leclerc et de Locke (2), méritent d'être signalés.
C'est Pierre Chauvin, théologien protestant d'avant-garde, qui, pour rapprocher ses frères divisés, exalte la religion naturelle, restituée par le judaïsme et le christianisme. Pélagien, socinien, malebranchiste par endroits, il professe toutes les hérésies qui tendent à élargir, humaniser ou rationaliser la religion (3).
C'est le chanoine Charon qui reprend la thèse analogue de la perpétuité de la foi, et réduit la religion à l'amour de Dieu enseigné par la nature. Moïse et J.-C. Il utilise pour étayer sa démonstration les traditions juives (4).
1. « Toute la dispute que les chrétiens peuvent admettre avec les philoso- « phes est sur cette question de fait, si l'Ecriture a été composée par des « auteurs inspirés de Dieu. Si les pi-^^uves que les chrétiens allèguent sur ce " sujet ne convainquent pas les philosophes, la partie doit être rompue. •> Eclaircissetiienls, Dict. t. V, 742. Luiuothe-Houdar, — qui le croirait? — fut un des premiers à proclamer que le problème chrétien était une question d'histoire pure. Dans un opuscule de 7 pages, Plan de preuves de la religion, il a soutenu cette idée, et aussi que les faits surnaturels tombent soais' les sens comme les faits ordinaires. (Œiiv. compl.. Paris 1751, 11 v. 12, t. VIII).
2. Dans Reasonableness of Christianity, 1695, traduit en français l'année suivante sous le titre : Que la reliqion chrétienne est très raisonnable, telle qu'elle nous est représentée dans l'Ecriture sainte, Lond. et Amst, 8", Locke soutient, comme Leclerc, que si l'on cherche le christianisme non chez les théologiens mais dans les évangiles, il est pleinement acceptable. Plus radical que Leclerc, il n'y trouve qu'un dogme : J.-G. est Messie, c'est-à-dire envoyé de Dieu pour le salut des hommes, qu'il procure en fondant la morale et en prêchant la repenlance.
3. « De naturali relif/ione liber in très partes divisus, ubi falsa candide rcfelluntur, vera probantur vel detegunlur, ac orthodoxaruni ecclesinrum fratres ad concordiam vocantur ■>. Rot. 1693, 8".
•1. Démonstration ét'anijélique ou Traité de l'unité et perpétuité de la véritable religion pour servir d'introduction ù la lecture de l'Evangile. Pari'S 1703, 12.
Mais la siinplifiratioii la plus en honneur consiste à prouver purement et simplement par la méthode historique ou la méthode juridique, ici confondues, les faits de l'évangile. Rien n'est fort comme un fait. Un miracle physique bien établi : celui de la résurrection d'un mort, rend inutiles les métaphysiques pour, ruine les métaphysiques contre.
Le ministre converti, Isaac Papin (1) est un des premiers qui aient formulé nettement ce principe. Chaque connaissance doit être acquise par sa méthode propre, celle des faits de la révélation l)ar la méthode des jurisconsultes qui rejjose sur la criti{iue du témoignage. L'erreur des Spinoza, des Bayle est de supposer <• qu'ils ne doivent s'appuyer que sur leurs méditations abstraites » et que « ce qu'ils ne conçoivent pas est impossible » (2). Mais l'impossibilité apparente d'une chose n'est pas une raison d'en douter, quand son existence a été démontrée. Il est également vain de me démontrer (|ue Dieu n'a pas pu se faire homme et qu'Achille n'atteindra par la tortue (3).
L'apologétique oratoire elle-même s'efforce de rester sur le terrain des faits. Le P. de la lUiei4), prédicateur fort sétluisant, s'attache, quand il défend la foi, aux deux faits incontestables utilisés par Bossuet : la propagation du christianisme et la ruine des juifs. Mais le plus notable représentant de la méthode historique est l'abbé Houteville.
1. Papin (lfi.ï7-l"09(, neveu du niiiiistrc Pajon (]iii essaya de relâcher la prédestination calviniste, suivit d'abord et outra les idées de son oncle. Dans La foi réduite à ses véritables principes et renfermée dans ses justes hornes (préface de Hayle), Rot. KiST, 1(>, il simplifiait la dof^inatiqiie. (".oudainiié i)ar un synode, sur la ])!aintc de .lurieii, il abjura entre les mains de Hossuct (KiSIOi. Sa veuve publia en 1713 un Recueil des ouvrages composés par feu M. Papin en faveur de la religion, Leyde (Amsterdam). Le succès de ces oiJUscules très médiocres ne peut guère s'expliquer que par la qualité de l'auteur et ses attaques contre ses anciens coreligionnaires. Rééd. Pai'is, .'{ v. 12, 1723, 1733, 1773.
2. Les fondements de lu religion démontrés, ou le christianisme démontré par la méthode des jurisconsultes, (l-^uvi-es, éd. 1723, l. III, 283.
3. Dans ses <■ liépcxions et remarques sur la dispute du P. Marlianui/ avec un juif ■>, Lenfant re])roche au Père de laisser le juif demander : comment jjeut-on adorer un Dieu crucifl;i ? Avaiit de rien discuter, il faut trancher la ((uestion : si l'Evangile est vrai ou non. C'est le iKeud de tout. (Art. des .V. r. /.. mai 1709, p. 479 et .")99l. Cette préoccupation est générale chez les chrétiens du temps. L'évèque de Londres, Gibson. dans luic Lettre pastorale écrite à l'occasion de quelques ouvrages d'incrédules, abandonne les jireuves trop sujettes à discussion, et fait porter sa démonstration sur les faits de l'évangile.
1. .lésuite, professeur de rhétorique à Louis-le-Grand (1643-172.1), |)ub!ia 17 Sermons dont t seulement sont apologétiques (Paris 1719, 3 v. 8"). Il rafraîchit avec beaucoup d'ait par la vivacité et le mouvement de son style les idées les plus banales.