DE L ENCYCLOPEDIE A L EMILE
de réponses, faibles en général et consacrées à signaler les hérésies beaucoup plus qu'à les réfuter. Elles s'accordent à déplorer l'absence du sentiment du péché dans un ouvrage qui déclare la raison suffisante pour nous conduire, les diverses religions inutiles ou ridicules, la tolérance nécessaire.
L'Antinatiiraliste (1) est bienveillant : « La prière qui est à la « fin du poème fait honneur à M. de Voltaire qui ne parle dans « tout l'ouvrage que comme un philosophe qui s'égare et non pas « comme un novateur qui se fait abhorrer >■> (2). Personne ne peut dire si Marc Aurèle sera damné et personne ne dit qu'on soit sauvé pour avoir vécu dans la crasse, mais ce qui est certain c'est que la raison est insuffisante puisqu'elle ne maîtrise pas les passions et n'empêche pas Alexandre de tuer Clitus. La variété des religions prouve que le besoin d'un culte est une loi naturelle.
La Parodie antidotiqiie (3) et le poème de Saiwigny (4) font appel au sentiment de notre misère pour prouver que la raison ne nous contente et ne nous sauve pas. « Interroge ton cœur, ne lui manque-t-il rien » ? dit la première. Le second montre aussi la vraie religion immuable sous ses trois états et conclut à la légitimité d'une intolérance modérée, car l'exemple de l'Angleterre prouve qu'on n'éteint pas les sectes par l'indifférence.
Le P. Bonhomme développe assez bien dans YAnti-Uranie (5) les deux idées suivantes : le déiste accepte des mystères tout comme le chrétien, avec cette différence qu'il ne peut pas les défendre contre le spinozisme ou le matérialisme. On ne peut admettre Dieu qu'en admettant le péché originel et l'hypothèse chrétienne. Sinon Dieu est un monstre et l'athée a raison.
Voltaire le sentait à mesure que la vue du mal le frappait davantage. Aussi rétrécit-il, après Lisbonne, sa notion de la Divinité. Il y a réellement du désordre dans le monde, sinon les volcans s'allumeraient dans le fond des déserts.
La réponse que Rousseau lui envoyait en tremblant (6) est devenue classique. Ses arguments ne sont pas originaux, certes ; ce
ou Examen critique du Poème de la religion naturelle -, Berlin 1756, 8",
.3. La Haye 1757, 12.
4. La religion révélée, Genève (Paris» 1758, 8°. L'auteur (17.30-1809), ancien garde du corps de Stanislas, fut censeur royal. Gagné à la philosophie, il fut cassé en 1788 pour avoir permis la publication de VAlmanuch des honnêtes gens. de Sylvain Maréchal. Il a surtout écrit pour le théâtre.
5. « ou le déisme comparé au christianisme ", Avignon et Paris 1763, 8° Gauchal (let. 37) et S'onnotte fil, c. 27) ont aussi donné une réfutation sans valeur de la Religion naturelle.
G. V. Desnoireterres V, 133 sq.
Poème sur
le désastre
de Lisbonne
sont ceux mêmes que Juquelol invoquait contre Bayle ; il y a beau temps que le débat est épuisé. Il montra « que de tous ces « maux il n'y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée « et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses « facultés plus que dans la nature elle-même » (1). Mais l'imprévu, c'est l'attitude religieuse de confiance et d'acceptation, premier indice du divorce prochain de Rousseau et des philosophes. (' Moi homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, « je médite avec plaisir... j'espère... » (2). Le révolté contre les honunes ne l'est pas contre la nature ni contre Dieu.
Candide. L'abbé Giiyon vint aussi au secours de la Providence dans la
L'Ecclésias- Suite de l'oracle des nouveaux philosophes (3), où il réfute les
te. Le erreurs de Candide, du Précis de l'Ecclésiaste et du Cantique des
Cantique cantiques. Dieu est certainement auteur du mal physique (4), mais
non pas du péché qui n'est rien de positif.
Que Voltaire ait paraphrasé deux livres de l'Ecriture pour la Pompadour ou pour son plaisir j^ropre, peu importe (5). « L'un de ces ouvrages est tendre, l'autre philosophique », écrit-il à Tlîiériot le 11 juin 1759. Ils sont donc les plus i)iquants de la Bible et les mieux faits pour rendre suspecte la révélation. De plus, en ces heures de pessimisme, le ton désabusé de l'Ecclésiaste lui convient momentanément.
A en croire Voltaire, dit Guyon, Salomon nous enseigne « l'épi- « curéisme, le manichéisme et le spinosisme tout purs. Il nous « donne pour conseils et pour règles de vie toutes les maximes « des nouveaux philosophes sur les plaisirs physiques... sur le (' fatalisme, sur le matérialisme, sur l'égalité de notre nature avec « celle des bêtes, sur notre anéantissement commun i)ar la mort, (' sur le mépris des peines et des récomjîenses qui doivent la « suivre, et voilà ce que M. de V. nous présente comme un cours « de morale fait pour les gens du monde, coinme la doctrine d'un « livre inspiré de Dieu » ((i).
C'est comme si l'on donnait les paroles de la Discorde ])our le précis de la Henriade. Voltaire prend pour les opinions de l'au-