‹ De Pascal à Chateaubriand; les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 296 sur 397 · Let. de la Montagne III · texte numérisé non relu

Let. de la Montagne III

oui ramène tout à la religion naturelle, proclame les autres religions indifférentes et relatives au climat ou au génie des peuples, vante les passions comme instruments de notre conservation, établit la raison juge de la foi et détruit le principe de l'obéissance au Souverain (1). Onze jours plus tard, le Mar/iiifique Conseil de Genève imitait le Parlement. Le 20 août, la Sorbonne censurait l'ouvrage (2).

C'est la réfutation la plus faible qu'on en ait faite. La Faculté maintient que la certitude morale des faits évangéliques est à la l)ortée de tous les fidèles, que le miracle juge la doctrine, jamais la doctrine le miracle. Elle ne frappe juste que pour défendre les missionnaires. Rousseau prétend qu'ils n'apportent aux peuples qu'un récit étrange et incontrôlable : ils leur apportent une doctrine qui a un merveilleux rapport à leur conscience et aux besoins de leur âme. Si cette réponse n'est pas une naïveté, elle est d'une agréable finesse.

Le mandement de V archevêque de Paris se méprenait, nous l'avons vu, sur la méthode de Rousseau. Sur l'éducation religieuse de l'enfance, l'auteur a quelques remarques justes. Mieux vaut prévenir que guérir. Si les principes religieux sont une force, et Rousseau l'admet, inculquons-les aux jeunes gens avant le choc des j)assions.

Mais ces censures officielles laissent mal deviner l'horreur que les bons chrétiens éprouvèrent. Ni les « Lettres anglaises », ni « l'Esprit », n'avaient secoué les âmes i)ieuses du frisson que donnait ce livre où Diderot voyait une capucinadc. On préfère un franc ennemi ; les faiblesses de la foi sont plus i)oignantes dévoilées par la main respectueuse d'un homme qui attache du ])rix à la foi et en parle avec gravité.

Marin (.3), le futur censeur royal, victime désignée de Beaumarchais, parle à Rousseau comme on ])arle à un dément irres])onsable. Il i)asse de la hauteur du pédagogue à la bienveillance insinuante : ce malheureux écrit des énormités telles qu'il est manifestement inconscient. Tout n'est pas bon à dire, il ne faut pas ébranler la société. Voyez ce paysan famélique grelottant auprès

1. Arrâl de la cour de Parlemeiht qui condamne un imprimé ayant pour titre V Emile » etc.. à être lacéré et brûlé... Extraits des registres du Piiricincnt du 9 juin 1702.

2. Censure de la Faculté de théoloijic de Paris contre le Hure qui a pour titre... Paris 1702 8". Le projet de cette censure était de l'éminent théologien Ilooke. y. Papiers Joly de Fleury [1], n» 1708, f. .lOI.

3. François Louis Claude Marini n721-180!)) obtint en 1771 la direction de la Gazette de France, fut censeur et secrétaire général de la Librairie. Sa Le^ttre de l'homme civil à l'homme sauvayc, Amst. 170.'?, 12 était anonyme.

d'un palais : la seule religion lui fait supporter son sort. Rousseau pourrait employer ses beaux talents à faire de l'économie politique par exemple. « Portez vos vues sublimes sur les différentes « parties de l'Administration : écrivez et sur les spéculations des u finances, et sur les ressources du commerce » (1).

Chez Vernes, l'ami de Rousseau, c'est la consternation mêlée d'angoisse.

Ses Lettres sur le christianisme de M. J.-J. Rousseau (2), sont un précieux document pour montrer que malgré l'orientation libérale du clergé genevois, louée par d'Alembert, le critérium de la vérité religieuse adopté par Rousseau effrayait la masse des protestants tout autant que les catholiques. Peut-être sentaient-ils qu'ils ne pourraient échapper à ce saut logique où les poussaient depuis longtemps leurs théologiens avancés : la substitution de l'autorité intérieure aux autorités du dehors (3). De là cette appréhension de l'abime et leur hostilité à l'apologétique nouvelle. « Mon ami, me dit M..., j'ai vu plusieurs de nos concitoyens navrés « jusqu'au fond de l'âme par les doutes et les perplexités que la « lecture d'Emile leur avait fait naître. Le dirai-je ? oui, j'en ai « vu un bien respectable par son âge et par la pureté de ses « mœurs, me dire avec effroi et la larme à l'oeil en me montrant « Emile : voilà le poison de mon bonheur » (4).

Rousseau provoquait l'effroi du génie qui devance les temps d'un siècle, brusque l'évolution et détruit l'équilibre intérieur des âmes qui auraient mis cent ans à changer (5). Parmi les croyants bouleversés, les réfutateurs surgirent en masse.

2. « adressées à M. I. L. par Jacob Vernes, pasteur de l'église de Céligny », s. 1. (Genève) 1763, 8° et Ainst. 1764, 12. Les mêmes idées sont exprimées dans ses Dialogues sur le c,hristianisme de J.-J. Rousseau 1763, 8°. Pour une fois Grimni accorda quelques éloges à cet ouvrage d'un chrétien : « Ces lettres ne sont pas mal faites et je crois que Jean-Jacques avec toute sa subtilité et toute son adresse aura de la peine à y répondre ». V, 382. On sait que Voltaire eut la làoheté de brouiller les deux amis en laissant imputer à Vernes le Sentiment des citoyens. Vernes, malgré les soupçons injurieux de Rousseau, parle de lui dans les « Lettres > sur un ton digne et modéré. Le clergé de Genève était moins animé contre lui que les magistrats. V. Desnoireterres VI, 311. E. Dufour : « Jacob Vernes, sa vie et sa controverse apologétique avec J.-J. Rousseau », Genève 1898, 8». Masson II, 13Ô. Nous ne comptons pas parmi les ouvrages apologétiques les articles plus ou moins violents qui foisonnèrent dans certains journaux suisses, à l'adresse de Rousseau. On en trouvera les références chez Masson o. c. II. 143 n. 3.

3. Vernes lui-même alla de plus en plus « à gauche ». Il publia en 1774 un Catéchisme à l'usage de toutes les communions chrétiennes, expurgé des points contestés.

5. 11 n'y a dans le Vicaire savoyard pas une idée qui ne soit formellement dans Huber et nous avons vu comment la « Profession de foi » se préparait

Ils s'accordent à dire que la religion du Vicaire manque d'un élément essentiel, le sentiment du péché. Il ne demande rien à Dieu parce que l'ordre du monde est immuable, mais aussi parce qu'il ne lui manque rien. « O mon ami, écrit Vernes, c'est en s'oc- « cupant de ce que l'on a à demander à Dieu, c'est en étudiant « ses besoins que l'on apprend à se connaître et que l'on se forme (1 à l'humilité la plus profonde. Quand la prière, si utile à d'autres « égards, ne produirait que cet ell'et, elle serait déjà de la der- «. nicre importance » (1).

Puis les apologistes s'évertuent à sortir du cercle de la doctrine et du miracle, ils contestent que le christianisme favorise la tyrannie et affaiblisse le sentiment national, ils justifient l'éducation religieuse.

adoptent sa méthode

Les contra- Par un curieux effet, Rousseau les a presque tous amenés aux dicteurs de j)reuves internes de la foi et rajjprochés de Pascal. Rousseau Ils disent : nous constatons notre misère et que la foi nous guérit. Mais la méthode de Pascal n'est pas fondée uniquement, comme quelques-uns sendjlent le croire, sur une expérience personnelle qui serait aux yeux des savants sans valeur démonstrative ; les mystères ont la valeur rationnelle d'une explication suffisante de l'homme, du jjroblème du nîal et de l'ensemble des choses. Quoi qu'il en soit, il est intéressant de voir après Rousseau et grâce aux progrès croissants du « sentiment » dans les âmes, les raisons du cœur prendre ou reprendre leur place dans l'apologétique rationnelle.

C'est la méthode de Pascal qu'adoptent Andrk et Dkfoius dans leurs trois volumes de réfutation (2). L'abbé André, ancien bibliothécaire de d'Aguesseau et qui avait ])assé plusieurs années chez les oratoriens, connaissait bien les Pensées dont il donna en 1783

depuis 50 ans dans le protestantis\ine. Quand clip pclate cependant elle a un air de nouveauti' ; c'est le privilège des œuvres du génie. On peut con>parer leur apparition aux « saltations " de l'évolution organique, lentement préparées puis éclatant au grand jour.

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