I. — L'knni:mi a convainciu-.. — Pnocnics dk i/iNCMÛnuLiTK
A tout prendre, leur démonstration n'est pas mal adaptée à un public peu documenté, plus jaloux de son indépendance que capable de la légitimer. Le gros des libertins avant Bayle est insufTisamnient armé ; ils sentent le faux de la religion et souhaitent sans doute qu'un csi)rit vraiment fort l'établisse, mais l'histoire et la critique ne sont pas leur fait.
Ces libertins sont, en effet, des gens du monde ; le témoignage des apologistes est concordant sur ce point. C'est le jésuite Rapin (jui dit que la foi du peuple doit compenser aux yeux de Dieu les mancpiements des gens de cour(l), c'est l'oratorien Mandait constatant que les églises sont encore pleines (2) ; c'est le pasteur Spanheim qui relève le sens nouveau du nom d' « honnête homme » : « Selon le style du siècle, qu'est-ce que d'être honnête « homme ou que d'être un galant homme ? Ce n'est pas comme « vous le savez être un homme de bien, mais c'est être imj)ie dans « le raisonnement, c'est être railleur dans la conversation, c'est ' être libertin dans la vie... et souvent c'est être sans Dieu et « sans religion » (3).
Car, parmi les causes de l'incrédulité ([ue Rapin cherche à définir, l'esprit aristocratique a sa place. « Ils sont seuls les beaux « esprits, dit lourdement Spanheim, les déniaisés et les savants, «' et à leur avis ceux qui prennent plaisir au tout Puissant ne sont <■ (|ue des esprits faibles, des niais et des idiots » (4). .Toignez-y la ciiriositc. la prétention damnable de pénétrer les mystères. On entend cavaliers et dames trancher allègrement les problèmes de la grâce, dont les i)ai)cs et les conciles ne ])arlaient qu'en trem-
1. (Eiii'res (lirerscs loutluinl la reUtjion : >■ La foy (h-s derniers siècles », Paris. I(i72, 12.
2. Trailé de religion contre le.i nlliée.i, les déistes el les nouveaux pijrrhoniens. Paris, 1077, 12, Préfaee.
.3. Frédérie Spanheim le jeune, né à Genève en 10.'?2, mort en 1701 à Leyde, professeur de Ihéolo^ie : I/Mlice convaincu en fi serinons. Leyde, 1(>7(), 8", ]>. S.'î. Rossucl s'éeriail déjà en ICO."» : •■ O Dieu, les verrai-je toujours triompher dans les compat^nies et empoisonner les esprits par leurs railleries sacrilèges ? « (Serni. sur la divinité de la religion, l'"^ point).
l'âge d'or de l'apologétique classique 63
blant(l). L'esprit cartésien a sourdement fait en eux son œuvre. La passion de raisonner les possède. « C'est en raisonnant qu'ils veulent chercher Dieu et le trouver » (2). Et comme, avant les u Pensées sur la comète >^, leur raison n'est peut-être pas bien convaincue de l'impossibilité du miracle, ils demandent des miracles pour croire, alors que le plus grand est la conversion du cœur humain par l'évangile, et qu'il devrait suffire.
Or, le mal encore secret tend à se propager. I^es églises sont pleines, mais cette uniformité apparente cache « une diversité horrible de sentiments » (3). D'autant plus que les malades n'osent pas dévoiler toute la gravité de leurs blessures. « S'ils en parlent ce n'est que par manière d'entretien ou de divertissement et l'on peut dire que ce sont là les péchés honteux des hommes » (4).