‹ De Pascal à Chateaubriand; les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 9 sur 397 · LES PRECURSEURS · texte numérisé non relu

LES PRECURSEURS

Mais historiens ou métaphysiciens, en autorisant les mystères, proposent à notre esprit une vérité extérieure, qui, suivant un mot de Leibniz, peut bien être apprise, mais non pas comprise {1). En matière de vérité, le contenu n'est pas acceptable s'il n'est pas assimilable, et il n'est pas assimilable s'il n'est pas conforme aux lois de la pensée ou aux exigences d'une conscience donnée. J'ai beau accepter le contenant pour des raisons historiques, je repousse le contenu pour des raisons logiques ou morales. La vérité offerte reste un corps étranger dans mon esprit.

Toutes les démonstrations rationnelles du christianisme dogmatique vont se heurter pendant un siècle à cette fondamentale objection.

11 n'est pas difficile de retrouver dans les Pensées les pierres Pascal. — d'attente d'une démonstration de ce genre. C'est l'apologie que Une apolo- P.\SCAL aurait pu écrire après sa première conversion. Mais il y a gétique l'ébauche d'une autre, qu'il ne pouvait écrire qu'après la totale nouvelle (2) renonciation. De même que, dans cette seconde crise, la lutte ne s'est pas engagée sur le terrain de la pensée qui était convaincue, mais sur le terrain de la vie : « Je m'en suis séparé, je l'ai fui, renoncé, crucifié w, l'apologie nouvelle vise moins à la tète qu'au cœur. Elle veut atteindre dans l'homme le fond de l'être et la source de la vie, non pas seulement la raison, qui, faculté essentielle de l'espèce, est bien ce qu'il y a de plus impersonnel dans l'individu. L'apologétique n'est plus une science théorique, c'est un art pratique. Pascal a fait une expérience ; il veut amener les autres à la faire aussi, en parcourant les étapes qu'il a lui-même parcourues.

On connaît sa tactique. La première démarche consiste à révéler l'homme à lui-même, à lui faire sentir sa misère. Son état, que les philosophes jugeaient normal, est un intolérable malaise. Avide de vérité, de vertu, de bonheur, l'homme livré à sa faiblesse en est à jamais incapable. Mais Pascal dresse en face du pécheur la personne de Jésus-Christ, modèle et Sauveur à la fois. Homme normal, il fait mesurer au pécheur son infirmité ; homme-Dieu, il

1. Œuvres philosophiques, éd. Paul Janet, Paris, Ladrange, ISCfi, 2 v. 8" ; t. I, 532 (Nouveaux Essaisj.

2. On ne cherchera pas dans ces quelques images une étude proprement dite sur l'Apologie pascalienne, sujet inépuisable largement traité en vingt volumes, en cent articles par les ^jenseurs les plus i)énétrants. \oiis fixons simplement notre point de départ. — En principe, nous éviterons de redire trop longuement au lecteur ce qu'il sait déjà et de lui présenter comme des inconnus les grands apologistes, Bossuet, Malebranche, Fénelon, sur lesquels des maîtres ont écrit des ouvrages durables. Un seul de ces grands noms remplirait plusieurs tomes, et nous avons tant d'oubliés à rai)i)eler du fond des brumes cimmériennes !

en apporte le rcinède. Allez à lui après les vrais chrétiens de tous les siècles (1), connue eux et comme Pascal lui-même vous ferez une telle expérience de paix intellectuelle, de joie du cœur, de force morale (2) que vous aurez une certitude d'être dans la vérité supérieure à toutes les démonstrations rationnelles.

(lar la raison faussée n'est i)as l'organe par lequel nous appréhendons cette vérité, ('/est une faculté spéciale, d'un autre ordre, sur laquelle la dialectique n'a pas de prise : le cœur. « C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison « (3). « Ceux à qui Dieu a donné la religion par le sentiment du cœur sont bien heureux et bien persuadés » (4). Le cœur est, on le sait, ce fond ])ropre et ultime de l'être, ce réduit de l'âme d'où sourdent les principes innés, les connaissances intuitives, les sentiments de l'amour et les élans de la volonté qui dépassent l'impulsion réfléchie. C'est le subconscient des modernes, si l'on veut, mais plus largement tout ce qui dans notre monde intérieur nous (ip/xirait premier, tout le donné dont la cause nécessaire et sullisante nous échappe, ou nous déborde.

Tel e.st l'organe de la connaissance religieuse.

Mais cet organe même fonctionne mal. Cet œil de l'âme est voilé i)ar le péché. Même quand la raison est convaincue, le cœur n'est ])as vaincu. « Votre raison vous porte à croire et néanmoins vous ne le pouvez. » « Travaillez donc non pas à vous convaincre l)ar l'augmentation des preuves de Dieu, mais ])ar la diminution de vos ])assions qui sont vos grands obstacles. » Le moyen ? « Pliez votre automate, » « Au lieu qu'en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaître avant de les aimer... les saints au contraire disent en parlant des choses divines (ju'il faut les aimer ])our les connaître et qu'on n'entre dans la vérité (jue par la charité » (5). Comme le dit Vinet, ce disciple : « L'âme l>ure ou l'ànie épurée peut seule recevoir certaines vérités, parce (|ue le péché n'est i)as seulement .souillures mais ténèbres •» (6).

Mais tout ce fnivail de l'homme n'a d'autre résultat (|ue d'écar-

1. '. Suivez l;i niaiiiric \y.w oi'i ils oui cominciU'é >, ('•(!. Ilavol, X, 1 ; (mI. l'orl-Hoyiil. Vil, 2.

2. " Le Dieu dos rliri'tlens csl un Dieu d'amour el l'e consolation ; c'est un Dieu qui rcniiilit rànic et le cœur qu'il possède ; c'est un Dieu qui leur fait sentir inlérieurrnient leur misère et sa miséricorde infinie ; qui s'unit au fond de leur âme, <|ui la remi>lit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour. » XXII, 1 ; XXIV, r.. P. H. XX, 2.

:i. XXIV. .-i : V. n. xxviii, .ôs.

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