I. — L'Encyclopédie et l'Esprit L'antimatérialisme
Le déplacement de l'effort philosophique est surtout sensible dans l'Encyclopédie et dans l'Esprit que nous ne séparons pas, car les contemporains les ont étroitement unis et y ont vu des manifestations de la même tendance.
L'Encyclopédie en effet a des articles théologiques sufTisamment orthodoxes et qui faisaient gémir Voltaire, mais ce qui terrifie c'est l'esprit laïque et positif, — qu'on appelait alors matérialiste. C'est l'élimination systématique du surnaturel, au sens le plus étendu de ce terme, le parti pris de s'en tenir en physique, en morale, en politique à ce qu'on voit, à ce qu'on touche, aux êtres réels et aux causes sensibles.
Nous ne nous arrêterons pas aux critiques que le P. Berthier, le directeur du Journal de Trévoux, fit au Discours préliminaire; elles n'ont rien de proprement religieux (2).
La première critique détaillée de l'Encyclopédie fut celle du P. Bonhomme, œuvre injurieuse et basse, vraiment digne d'un
1. Elles dénoncent la conformité des idées de l'abbé de Prades avec les idées encyclopédistes, an. 1752, p. 44, 1754. p. 106 ; — le but antichrétien de l'Encyclopédie, 1754 p. 107 ; — les impiétés des philosophes sur les miracles, l^o<. p. 33-45. Elles signalent avec joie les « Préjugés légitimes « de Chaumeix, 1758 p. 201, 1759 p. 9, 1761 p. 159 ; — la suppression du privilège, 1759» p. 83 ; — la condamnation prononcée par Clément XIII, 1759 p. 173 ; — la prohibition du Journal encyclopédique par le prince-évêque de Liège, 1760 p. 69, 77. — V. aussi 1758 p. 120 ; 1759 p. 72.
2. Trév. 1751 p. 302, 2250, 2419, 2592. L'auteur relève avec prédilection les plagiats du grand dictionnaire. L'inquiétude théologique se fait jour seulement dans l'avant dernier article : les écrits irréligieux ne sont-ils vraiment dangereux que pour le peuple ? D'Alembert lui répondit, d'après Barbier, par un-e lettre « vive et insolente » (t. Ill, 355) que la Correspondance de Raynal attribue à Diderot (II, 27). On trouvera dans « les Encyclopédistes » de Ducros un chapitre lestement mené sur la bataille autour de l'Encyclopédie, [94], 209.
DE L'ENCYCLOPÉDIE A l'ÉMILE
capucin (1). C'est l'appel au bras séculier, l'attente joyeuse des rigueurs qui se préparent. L'auteur parait surtout préoccupé de relever l'analogie des idées encyclopédistes avec celles de Prades. Il est épouvante par la souveraineté du peuple, que proclame l'article Conquête en disant qu'un usurpateur cesse de l'être si le peuple l'aecepte et s'il améliore les lois. Sa meilleure démonstration est celle des avantages du célibat ecclésiastique. On jugera par elle des autres. Il affirme sans sourciller que le célibat fut certainement établi par J.-C. et les apôtres. A suivre le raisonnement des Encyclopédistes sur les bienfaits de la population il faudrait instituer la polygamie. L'Angleterre n'est pas plus formidable depuis qu'elle a des prêtres mariés. Si les prêtres se marient, les paroisses seront négligées, l'instruction se raréfiera et les crimes augmenteront ; les bénéfices entretiendront les femmes et les enfants, non plus les pauvres. Il est enfin nécessaire d'être pur pour administrer les sacrements.
Plus sérieux mais plus illisibles sont les Préjugés légitimes et Réfutée par refutauon de l'Encyclopédie avec un Examen critique du livre le * Pauvre de l Esprit par Abraham Joseph de Chaumeix, le « Pauvre dia- diable > ble », alors âgé de 28 ans (2). Il ne faut pas, quand on commet un livre en 8 volumes, inscrire en épigraphe : ^i^^ p/gXtov {xsya .axôv, L auteur fondait sur ce coup d'audace sa renommée sinon sa cui-i sine. On l'a un peu légèrement accusé d'être un réfutateur à gages (3) ; nous ne connaissons pas de preuves décisives de cette imputation. Il attira sur lui les pamphlets de la secte. Le plus connu, attribué à Morellet, est un Mémoire pour Abr. Chaumeix contre les prétendus philosophes Diderot et d'Alembert (1759)
Chaumeix gémit d'abord sur la théologie laïcisée. Un ramassis d écrivains incompétents se permettent de juger des matières qui ne sont pas de leur ressort. L'Encyclopédie achève la révolution commencée par les Anglais et Voltaire. « Que M. Dumarsais dé- « cide sur la grammaire, à la bonne heure. Que M. d'Alembert ^< prononce sur les mathématiques, je n'y trouverai point à redire « mais que les diff'érents particuliers de cette société prennent le'
lin ^1754^8^'?"!^'"" franciscain sur les 3 volumes de l'Encyclopédie (an.) Ber-
/i"/./ La i^ave l'7.r«o 'T ^' '^'''' ^' l'Encyclopédie et des encyclopé-
vous ;..nL?T • , " ^°''' "' convaincrez personne non seulement que
r^ez >,^ Vonf 1 !"'' V\^^ '^'*' ^" ^^""^ ^""^^î"' "^«i^ ^^^^ que vous pensiez ». Voilà le ton. V. Raynal II. 198. ^
2 Bruxelles 1758. 8 v. 12. L'auteur, né à Chanteau (Loiret) vers 1730 mouru a Moscou en 1790. Il méritait par son outrecuidance un peu du mVpris^nt
î^ 5rv. I "m! ''""" '' *""' ^' ' ^^"^'""*^ ^'""^ ^^"^^ P- commune "! 3. V. Keim [97], 399.
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DE l'encyclopédie A L'ÉMILE
« même ton sur les sciences qui ne sont pas, ainsi que les pre- « mières, abandonnées à la fantaisie des hommes, c'est une teme- « rite qui n'est pas pardonnable » (1). Le critique s'en prend ensuite au principe même de la secte, à l'empirisme. Pour 1 auteur du Discours préliminaire et celui de l'article Droit naturel, es hommes d'abord sauvages n'ont connu la loi naturelle que par les incommodités reçues de leurs semblables. Ils ont fondé sur des conventions leurs obligations réciproques. « C'est à la volonté c( générale que l'individu doit s'adresser pour savoir jusqu ou il « doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, et quand il lui (( convient de vivre ou de mourir... Vous avez le droit naturel le <( plus sacré à tout ce qui ne vous est point contesté par l'espèce
« entière » (2). ' .
A cela Chaumeix répond que les conventions ne se conçoivent pas sans la notion du juste et de l'injuste. Un Maître suprême la met en nous et fixe ainsi, antérieurement à tout contact, les limites
respectives des êtres.
En physique on prétend retracer la formation du monde par des hypothèses que suggère l'observation ; « et moi je vous dis que « la bonne physique est celle qui s'accorde avec les Ecritures, « puisqu'elles ne peuvent être fausses » (3). Quel lecteur éclairé de 1758 ne fermerait là le livre ?
* On peut encore supporter la réfutation d'Helvétius en 2 tomes sur laquelle nous reviendrons, mais il n'est pas possible de subir 4 volumes dirigés contre Locke, sous prétexte qu'il est le vrai père de l'Encyclopédie. Chaumeix croyait n'avoir rien fait tant qu'il n'aurait pas ruiné les principes ; c'était une faute de tactique. C'était retomber dans le laborieux débat de philosophie pure, intolérable à des lecteurs légers ; c'était surtout ne pas sentir que les encyclopédistes, sauf peut-être d'Alembert, ne sont pas de vrais philosophes. Ce sont des réformateurs et des amis des sciences. Ils ont adopté Locke, non pas après avoir examiné si son système était inattaquable, mais parce que ses principes favorisent les idées où les mènent leur tempérament, la réaction générale des esprits contre le dogmatisme cartésien, l'horreur de la métaphysique, naturelle à des hommes soucieux d'améliorer au plus vite la condition terrestre de l'humanité. Aussi cette erreur de tactique, l'insuffisance de l'auteur et l'horrible prolixité d'un ouvrage hâtif font-ils du plus grand effort d'ensemble dirigé contre l'Encyclopédie un lamentable échec.
Les deux dernières parties sur Dieu et la révélation ne virent pas le jour(l).
Aussi bien les défenseurs du christianisme s'attaquaient-ils plutôt à Helvétius. Son livre est un des nœuds du siècle. Quoique bien surfait en son temps, « l'Esprit » marque une date de la pensée, plus que le Dictionnaire philosophique aujourd'hui moins oublié. C'est qu'il fut avec l'Emile un des premiers essais de construction de l'esprit nouveau, récemment affranchi de la tutelle théologique.
Tout le siècle cherche la clé du bonheur de l'homme en société. Le premier livre qui fonde la science du bonheur est bien le point culminant du siècle. Dans son système Helvétius utilise et organise ces forces naturelles, l'amour-propre, les passions, en l'honneur desquelles on se bornait à exécuter de grands airs de bravoure. Avec lui nous entrons dans l'âge des réalisations. Jusque-là on avait démoli ou assemblé des matériaux ; un destructeur n'est qu'à demi redoutable tant qu'il ne remplace pas. Mais voici que les chrétiens s'épouvantent à voir surgir en face de la vieille demeure un abri nouveau pour l'humanité. Lfe constructeur bâtit sur le fondement le plus large : le désir du bonheur, immédiat, matériel, non point moral ou différé comme la félicité chrétienne. Montesquieu avait bien montré une des conditions de ce bonheur social, l'accord des institutions avec le milieu physique et moral de chaque groupe humain. Mais Helvétius estime qu'il faut « étu- « dier l'homme lui-même et fonder sur sa propre nature l'édifice « auquel il doit être soumis » (2). « J'ai cru, dit Al, que Von pou- « vait traiter la morale comme les autres sciences et faire une « morale comme une physique expérimentale ». L'étonnement que devaient provoquer au xx*^ siècle les réducteurs de la morale à un art appuyé sur la science des mœurs, n'est rien auprès de celui qu'excita leur ancêtre.
Son livre comprend 4 discours. Le premier étudie l'Esprit en lui-même. Parti du sonsualisme (3) l'auteur montre le rôle et la dignité des passions (4) et de l'amour-propre. Déterminés par le
/l. L'abbé Leclerc de Montlinot publia une Justification de plusieurs articles du Dictionnaire encyclopédique, ou Préjugés légitimes contre Abi^. Jos. de Chaumeix (an.) Lille Panckoucke 1760, 12.
2. Chasdellux : « Eloge d'Helvétius » (1774. 8«) c p. Keim 234
3. Sensualiste pur. Helvétius dédaigne la métaphysique et n'examine pas si la substance est matérielle ou spirituelle. ^ h e ctmme pas si
éd ^nidof Î^'q-'?.'"' "IT. ^rZT ^^ ^°"^' nécessaire pour marcher ». (Œuvres,
tpm inf y . ""' ^^' V' ^^^^' '' ^^"^'y ^ ^"« »^« gr«"des passions qui puissent enfanter les grands hommes » t. IV. c. 7.
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désir du bonheur, nous ne pouvons pas, à vues humaines, nous considérer comme libres.
Le 2* discours est de l'Esprit par rapport à la société. Nous appelons vertu le désir du bonheur général ; est moral ce qui est conforme au bien social. De là la relativité de la morale ; la sagesse est la folie commune à un peuple donné à un moment donné (1). Tout l'art du moraliste^ et du législateur est de faire coïncider l'intérêt personnel, notre seul mobile, avec l'intérêt général. « C'est au besoin de l'état à déterminer les actions qui « sont dignes d'estime ou de mépris ))(2). Le législateur qui connaît ce besoin devrait nécessiter les citoyens à la vertu en dirigeant leurs passions par un jeu de punitions et de récompenses sensibles (3). C'est ainsi qu'on pourrait encourager le citoyen vertueux, héroïque, par les joies de l'amour : au plus vaillant la plus
belle.
Celui qui a tant de foi dans les lois pour changer les mœurs, croit aussi à la puissance de l'éducation et c'est d'elle que traitent les deux derniers discours. Helvétius veut une formation rationnelle du corps et de l'esprit, qui, sans comprimer les passions, les dirige au bien général.
Telle est la substance de son traité de morale empirique et de pédagogie laïque.
Réfutateurs Le scandale fut, semble-t-il, le plus grand du siècle. A. Keim l'a raconté par le menu (4). Nous ne reviendrons après lui que sur les réfutateurs qui donnèrent à leur critique une forme originale capable d'attirer l'attention d'un public déjà blasé.
La presse religieuse éclata d'abord. Le journal de Trévoux attaqua Helvétius en septembre, octobre et novembre et réfuta en février deux apologies de « l'Esprit )> (5). Il admet la nécessité dune bonne législation, mais il faut la rapporter à Dieu source de toute loi. Le système de la sensibilité physique qui détruit la liberté et la distinction innée du bien et du mal, est « le matérialisme le plus clair, le plus absolu, le plus universel ». L'ouvrage
1. V. t. III, 80 sq. On peut rapprocher de ces pages la célèbre apologie du préjugé par Durckheim.