‹ De philosophie de l'histoireChapitre 32 sur 33 · AUX PARENTS · texte numérisé non relu

AUX PARENTS

Fonder un nouveau journal, c'est déclarer que ceux qui existent vous semblent laisser une place à prendre , une œuvre à accomplir. Quant à nous, si nous n^avions pas cette pensée , cette conviction , nous nous reprocherions d'accroître le nombre des feuilles qui s^adressent à la jeunesse. Nous ne venons pas , alléchés par le succès de telle ou telle publication , essayer une concurrence , nous venons offrir aux familles chrétiennes un journal chrétien.

Cette promesse , nous le savons, a déjà été faite bien souvent. Une phrase en Thonneur de la religion , et même du catholicisme, est de rigueur dans le prospectus de toute feuille qui aspire à se faire recevoir au foyer domestique. Qu*en conclure? Que les mots n*ont pas pour tout le monde la même signification. Nous devons donc expliquer ce que nous entendons, et aussi ce que certains de nos confrères paraissent entendre par journal chrétien.

J'ovTre le Foyer domnHque , j&urnul complet de la

famille, et j'y lis : « Hommes, adolescents , enfants, » tous trouveront en nous un écbo , >un narrateur, un » conseiller, un ami à lui. Nos colonnes seront encore » accessibles à ces femmes qui sont à tous les âges les > anges tutélaires du foyer. La mère pieuse et tendre,

» cette femme selon Dieu , la jeune fille qui etc.,

» nous seront présentes à Tesprit lorsque nous écrirons 9 ces pages destinées à leurs loisirs.. Enfin les yeux » distraits de l'enfant s'y promèneront d'une brillante image à quelque page instructive et amusante. »

Voilii le programe : voyons l'exécution.

Je n'ai rien lu encore et déjà je m'inquiète. Le Foyer domestique promet des articles de MM. Alexandre Dumas , Eugène Sue, Balzac , Méry, Théophile Gauthier. 11 est très possible , sans doute , que ce ne soit qu'une réclame , car les noms de ces écrivains font partie intégrante de tous les prospectus. Mais que cette promesse soit plus ou moins sérieuse , elle prouve que le Foyer domestique compte se montrer très large dans le choix de ses collaborateurs. Charger M. Sue de défendre la famille , transformer M. Gauthier en écrivain religieux, confier à M. Dumas ou à M. Méry le soin de charmer les loisirs des femmes selon Dieu et des jeunes filles couvertes hier encore du chaste voile de la communion , c'est une hardiesse que nous n'aurons pas , que , selon nous , un journal qui prend la religion au sérieux ne doit pas avoir.

Mais laissons les articles que le Foyer domestique promet, el passons à ceux qu'il donne. Le premier numéro contient une nouvelle moyen âge, où nous voyo is un chevalier condamné à l'état d'ombre errante po ir avoir tué sa femme et la fiancée de son frère, par suite des soupçons jaloux que cette dernière lui avait ins^

pîrê en prenant des habiis d'homme. Qu'est-ce que les yeux distraits de Tenfant ou ceux plus attentifs de la jeune fille peuvent gagner à se promener là-dessus? Le même numéro contient un conte qui a pour but , s'il a un but , de prouver qu'il faut mettre à la loterie. Dans les deux livraisons suivantes , nous avons lu un petit roman du temps de Charles /JT, où , pour mieux glorifier la révolte des protestants , on fait jouer un rôle odieux aux princes catholiques , où Ton montre le duc d'Anjou, depuis Henri llï, provoquant en duel son frère , le duc d'AIençon , et lui disant : « Oh ! je » vous reconnais bien pour le fils de notre mère : » corrompu jusqu'à la félonie , prudent jusqu'à la lâ- • cheté. » Combat nocturne, rapt, révolte, telle est la suite de cette nouvelle. Après Tavoir lue , nous n'avons pas été surpris de trouver dans le Foyer domes^ tique l'éloge de la Vie de Bohême, vaudeville dont des critiques d'humeur très facile ont condamné les détails plus que légers et le dénouement immoral.

Conclurons-nous de cette brève analyse que le Foi/er domestique ne parle pas consciencieusement lorqu'il se pose en journal dévoué aux principes religieux, àPamour, au culte même de la famille ? Dieu nous en garde! nous n'élevons aucun doute sur la sincérité de notre confrère; mais dévoués aux mêmes principes que lui , nous en comprenons la défense tout autrement.

Les divers journaux qui s'adressent, comme le fb^^r domestique, à la famille tout entière, ont entre eux beaucoup de ressemblance. Le roman découpé en morceaux , avec la suite , non pas au lendemain , mais au mois prochain, y joue un grand rôle. Partout les mêmes noms d'écrivains sont mis en avant pour séduire le public. Le Musée des Familles dit d'un côté de sa

couverture qu'il s'elTorcera de plus en plus de mériter la conGance des familles chrétiennes ; de Tautre il cite avec orgueil parmi ses coUaboraieurs quelques-uns des romanciers qui ont le plus travaillé à tuer, en France^ nous ne dirons pas le sens chrétien , mais même le sens moral. Sans doute le Musée des Familles, aujourd'hui surtout, n'insérerait pas tel ou tel roman de M. de Balzac ou de M. Dumas. Est-ce assez? Doit-on, au moment même où ces écrivains donnent l'enseigne ment que l'on sait dans les feuilletons des journaux politiques, les présenter, sur un autre terrain , comme les éducateurs de la famille? D'ailleurs le roman proprement dit a des conditions auxquelles on ne se soustrait pas. Au fond , c'est toujours la même histoire; il s'agii toujours de savoir si Arlequin aura plus ou moins d'obstacles à vaincre pour épouser Golombine. Que toutes ces péripéties sentimentales, où d'ordinaire le cœur joue un si beau rôle aux dépens de la raison , semblent aux uns toul-à<fait inoflensives ; que d'autres y voient même des lectures très propres à former l'esprit et les sentiments de la jeunesse des deux sexes » c'est ce que nous devons tenir pour hors de doute en présence de tout ce qui s'imprime, se vend et se lit. Néanmoins , nous restons d'un avis contraire.

Le Magasin pittoresque , journal riche en vignettes, avantage qu'il partage avec le Musée des Familles et que nous espérons disputer , s'adresse moins à la jeunesse qu'à Tâge mûr. Nous n'avons donc pas à établir en quoi ses tendances diffèrent des nôtres. L'ensemble de ce recueil indique suffisamment d'ailleurs que ce n'est pas à lui qu'il faut demander un enseignement catholique. Mais puisque nous avons nommé le Magasin pittoresque , nous l'engagerons à se défier de ses connaissances en matières de doctrine chrétienne , à ne

pas donner , par exemple , comme un résultat exact de celte doctrine Taphorisme suivant : Charité bien or . donnée commence par soi-même. Libre au Magasin pi(. toresque de vanter la sagesse de cet aphorisme , mais le présenter comme un résumé parfait de TËvangile » c'est trop. Son raisonnement sur ce point s'appliquerait beaucoup mieux à Voltaire et à Gondorcet , dont il aime à citer les sentences.

Pourquoi parlerions-nous du Magasin des Familles f Nous prêterons passer tout de suite aux journaux écrits spécialement pour la jeunesse. Nous trouvons en pre« mière ligne, parmi les nouveaux venus de cette catégorie , le Conseiller des Enfants^ Quel est son but? C'est de parler de tout : de Voiseau qui chante , de la fleur qui pousse , du ruisseau qui murmure , du brin d'herbe de la prairie , du génie , de la gloire. -Et dans tout cela s'infiltrera une morale douce , insinuante ^ spirituelle, gaie, persuasive, qui passera inaperçue» Pourquoi inaperçue? Parce que la morale étant une boisson amère , un médecin habile doit enduire du miel de la poésie les bords du vase qui contient ce breuvage salutaire,., mais désagréable. Du reste, que Ton se rassure : cette morale , tout en passant inaperçue , laissera des germes profonds» Gomment ? C'est le secret du Conseiller des Enfants , et l'on ne peut trouver mauvais qu'il le garde. Quels seront les donneurs de conseils? La couverture annonce MM. Théophile Gaulhier, Emile Pages, Marco Saini-Hilaire, elc, et elle d'rt vrai. Le Conseiller des Enfants a déjà public , en effet, des articles de MM. Gauthier et Marco Saint-Hilaire. Ce dernier a raconté une confession. Le prêtre , homme charitable et doux, après avoir reçu les aveux de son pénitent, vieillard qui va mourir, lui crie avec fureur : Infâme! infâme! M. Marco Saint-

Hilaire saisit mieux la couleur locale quand il écrit des anecdotes du temp$ de V Empire. Quant & la nou- Telle de M. Tb. Gauthier, un autre journal également destiné I la jeunesse , l'Education nouvelle , la dénonce comme une extravagance de nature I donner aux enfants des impreesions fUnetteSy ex, qui plus est, cftfrablêe.

Mais qu'est-ce que l'Education nouvelle elle-même f Ouvrez le numéro où elle tance si vertement, non sans raison d'ailleurs, le Conseiller des Enfants, et vous j lirez nue historiette dont renseignement se réduit à ceci : La communauté des biens est préférable à la propriété individuelle. Tournez te feuillet , et vous rencontrerez un vénérable curé de campagne , proche parent du bon curé de M. Béranger, enseignant aux enfants la doctrine du progrès infini : « Nous sommes plus heureux que nos pères , nos enfants seront plus heureux que nous 9 » infiltrant dans Fesprit de ses auditeurs des idées hostiles à Tordre social actuel, et disant : Le Christ, comme s'il était ministre protestant. Nul doute que les tendances de V Education nouvelle, dont le but, en matière religieuse, est de satisfaire tous les cultes , ne plaisent particulièrement aux socialistes phalanstérieos. C'est pour nous une raison de plus de tenter quelque chose.

Après les journaux qui s'adressent à la jeunesse des deux sexes viennent se placer plusieurs feuilles spécialement destinées aux jeunes filles. Là encore le roman a ses entrées; il y dispute le pas aux receltes culinaires et aux avis sur la direction du ménage. Nous négligerons fort ces deux spécialités. En fait de recette culinaire, nous croyons que le plus simple et le plus sûr c'est de recourir à la Cuisinière bourgeoise ou au Parfait Cordon bleu. En lait d'économie domestique, nous

doutons que les femmes de lettres aient des leçons à donner aux femmes de ménage. Passons à la partie romanesque.

Le Journal des DemoUelleiprenû un roman de M. JolesSandeau, le dépèce, en fait unenouveIle> puis s*écrie : âiadeleine est un chef-d'œuvre de pureté , de grdces et de sentiment. Au fond, quelle est la morale de ce livre que TÂcadémie a couronné? Un jeune homme se ruine par toutes sortes d*excès , et il ne lui reste plus guère qu*à se tuer. Fort heureusement ce débauché a une jeune, charmante et riche cousine très occupée de lui, et qui veut le sauver. Pour accomplir ce dessein, elle vient demeurer avec son cousin à Paris; elle lui fait faire amitié avec des ouvriers, le décide à sculpler sur bois, et plus tard on s*épouse. Je ne veux pas contrarier le Journal des Demoiselles, j*admettrai avec lui que cette histoire est un chef-d'œuvre de pureté. Néanmoins, je doute que beaucoup de mères voulussent voir leur fille entreprendre Tœuvre de Madeleine.

Marguerite de Valois, cette princesse si chère aux poètes, aux révolutionnaires, à tous les libres penseurs de son temps; cette reine qui a méconnu les devoirs de son sexe et de son rang jusqu*à écrire des nouvelles licencieuses , vient de trouver un panégyriste dans le Magasin des Demoiselles, Le même journal publie un petit roman de madame Clémence Robert qui nous semble avoir pour but de prouver qu'une femme ne peut guère se faire religieuse que par suite d'un désespoir de cœur. Les deux Augustines qu'elle met en scène n'ont en effet renoncé au monde qu'après s'être convaincues que les mariages qu'elles avaient rcvcs leur attireraient le dédain de la société: elles se coii-

soient en causant entre elles des jeunes gentilshommes qui les avaient charmées.

Nous ne pousserons pas plus loin cette revue. Sans doute tous les journaux destinés aux jeunes filles ne font pas reloge de Iflai^uerite de Valois, et ne propagent pas les mêmes idées que madame Clémence Robert sur les vocations religieuses ; mais s'il en est un qui n*ait pas le goût des fades histoires, il nousreste à le trouver. Partout nous avons rencontré le roman , avec ses héros au cœur tendre. Le sujet est traité là très librement, ici avec réserve; mais, en somme, la question est toujours celle-ci : Arlequin épousera-t-il Colombine?

Eh bien ! nous croyons que les journaux destinés à la jeunesse doivent proscrire ces pâles copies du roman*feuilleton. Est-ce qu'il n'est pas possible d'intéresser sans raconter de telles histoires? Évidemment si. Les feuilles dont nous venons de parler le prouvent elles-mêmes, car, à côté de leurs fadaises sentimentales, elles donnent parfois des travaux vraiment intéressants, et sur lesquels de jeunes imaginations peuvent s'arrêter, réfléchir, sans prendre le goût des aventures.

Pourquoi ne pas s'en tenir là ? II faut des contes , des nouvelles. Oui , mais est-il nécessaire que ces contes soient des romans, avec tous les personnages obligés de ces sortes d'ouvrages? Nous ne le croyons pas, et nous essaierons de le prouver. Nous publierons des contes , des nouvelles , mais nous en proscrirons certains ingrédients qui nous semblent de trop haut goût pour le public auquel nous nous adressons. Dans un journal que l'enfance et l'adolescence doivent lire, il faut que la nouvelle soit une leçon autant qu'un délassement. A côté d'elle, d'ailleurs, on peut inlé-

r«sser, rlislraîre et amuser, en même temps qu'instruire, par des récits d'histoire, de Toyage , d'expériences scientifiques, que la gravure vient compléter. Il ne faut pas songer enfin seulement au plaisir du lecteur, il faut songer aussi à son esprit, à son ftme; il ' faut quelquefois lui faire franchir le cercle des frivolités et même celui de l'étude pour diriger ses pen* sées vers Dieu. Cette œuvre est-elle possible? J^ succès de certaines publications tout autrement conçues permet le doute. Essayons cependant. Si nous nous trompons, si les familles veulent surtout que leurs enfants se passionnent, dès qu'ils savent lire, pour les héros et les héroïnes qui défraient les feuilletons, no^ tre œuvre échouera ; mais il nous restera la conviction qu'elle est utile et la satisfaction de l'avoir tentée.

Eugène VEUILLOT.

Sommaire da numéro de Janvier 1850.

Gramrcf.

Intboduction. Aux Parents, par M. Eugène Vcuillot. S

Le Premier Jour de l*An 2

La Leçon des petits Enfants (poésie], par M. Louis

Vcuillot , . • . • i

Epiphanie, on Fête des Rots 2

Les Sobubs des Pauvres. ^

Le HuniènB Enfant, par M. Louis VeuilloU , • , 7

Gravure».

is Dbapeaui rt EHBLiMBs DE LA Frakce, psF M. Eugène Vcoitlot ^

Convint o» peut se lavb» tBS mains avec du plomb

Page 1