‹ De Quelques Caracteres du Langage PrimitifChapitre 1 sur 1 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

Les idées renfermées dans les pages qui suivent ont été exposées par moi, il y a longtemps, à la Faculté des lettres de Dijon ; elles existent en manuscrit depuis 1858. Bien avant cette époque, je m'étais aperçu du grand avantage que le linguiste pouvait tirer d'une étude attentive de la grammaire chinoise. M. Max MûUer, dans son bel ouvrage a Science of language », a eu recours, lui aussi, aux lumières de notre grand sinologue M. Stanislas Jullien, qui lui a fourni de précieux renseignements. Parti du même point que moi, M. MûUer est souvent arrivé aux mômes résultats. Je m'estime heureux de m'être ren-

conlré dans plus d'une occasion avec l'indianiste éminent , qui récemment encore a vu ses travaux accueillis par le suffrage de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Paris, le SO octobre 1862.

DU

Lq k rAcadèmie des Inscriptions et Belles-Lettres le 50 octobre 1861.

Par langage prinditif nous n'entendons pas le mode de s'exprimer employé par Adam et Eve au Paradis terrestre, ni une langue déterminée de notre globe, telle que l'hébreu, le sanscrit, l'égyptien, considérée comme l'idiome dont se seraient servis nos premiers pères. Nous entendons par langage primitif l'état rudimentaire où se trouvaient toutes les langues k nous connues, indo-européennes, sémitiques ou autres, à l'époque primordiale qui vit se former les différents groupes de peuples destinés à les parler. Nous ne nous proposons pas de traiter de l'unité de notre race envisagée sous le point de vue de la linguistique, encore moins songeonsnous à la combattre. Cette unité est un dogme de nos religions modernes : les sciences naturelles, si imparfaites qu'elles soient, ne répugnent nullement à accepter, même dès aujourd'hui, ce dogme comme une vérité scientifique, pourvu qu'on n'attache pas au mot <( unité » un sens trop littéral. La grammaire comparée^ science

née d'hier, est forcée sans doute de s'arrêter dans ses conclusions encore en deçà de la limite tracée par les sciences naturelles. Mais, quelque incomplets que soient les matériaux dont elle dispose, elle peut découvrir, à l'aide d'un procédé d'analyse connu des hommes spéciaux, certains caractères communs à tous les idiomes, dont nous pouvons étudier l'histoire et suivre les évolutions. Ces découvertes ne sont pas assez importantes pour asseoir sur la base de la raison et de la certitude philosophique le théorème de l'unité de toutes les races humaines ; mais elles seraient encore les bien venues , espérons-le au moins, si à leur aide nous parvenions à répandre quelques nouvelles lumières sur la question si obscure et si controversée de l'origine du langage.

En théorie, quel a dû être le Imigage des premiers hommes? Chaque impression qui les frappait devait être une, quelque multiples qu'eussent été les éléments qui la produisaient. Le sentiment, le concept, qu'elle provoquait , devait avoir le même caractère d'unité. Un seul son, une seule syllabe aidée du geste et du regard, devait leur suffire pour l'exprimer. La faculté de parler est une faculté noble et difficile, qui avait besoin d'être exercée longtemps avant d'être une habitude aisée. Les premiers hommes parlaient lentement et gravement, comme Wilh. Grimm l'a si.bien fait remarquer dans son écrit sur les Runes. Chez eux, chaque mot portait, cha<r

que modification du son primitif impliquait une modifia cation de la pensée.

Nou^ sommes donc amené, par le raisonnement a priorif à voir dans les débuts de la parole humaine un monosyllabisme presque interjectionneL Or c'est précisément ce monosyllabisme que nous trouvons en réalité à la base de tous les idiomes qu'on a pu analyser convenablement. Le fond de la langue sanscrite, qui a conservé à un plus haut degré que toutes ses sœurs le cachet des âges primitifs, se compose d'à peu près 2000 de ces monosyllabes, appelés ra4^ines par les grammairiens. Les racines ne sont pas des êtres abstraits, créés par l'imagination des linguistes ; c'étaient des mots réels, véritables, comme il est prouvé par la publication des Védas, qui en renferment un grand nombre. Ce qui caractérise les racines, c'est qu'elles n'appartiennent, par leur forme extérieure, à aucune des catégories du discours ; qu'elles sont verbes, noms, même adverbes*, selon la nature du suffixe dont elles sont suivies. La langue des anciens Égyptiens nous fournit plus d'un exemple de phrases formées à l'aide de ces mots-racines, auxquels l'ordre seul dans lequel ils se succèdent donne un sens et une valeur précise. Dans cet idiome, mon hor signifient <x le berger paît », et hor mon « le pfttre surveille », mon et hor étant tour à tour verbes et substantifs {mon^ pâtre, paître; Aor, surveiller, berger surveillant). Un philologue illustre, Guillaume de Humboldt, a réussi à décomposer des séries de mots polysyllabiques tirés d'une foule de langues, et présentant des sens sim-

pies ; ii a retrouvé aiûsi le monosyllabisme au fond du malais, du barman, et d'idiomes môme très-complexes, tels que le basque et le mexicain. Seules les langues sémitiques ne paraissent pas rentrer dans la loi générale, ou, pour mieux dire, le préjugé bizarre qui attribue à leurs premiers mots un caractère dissyllabique s'est maintenu avec opiniâtreté jusqu'à présent. Et cependant il suffit d'un coup d'œil jeté sur un dictionnaire hébraïque pour y découvrir des centaines de monosyllabes. Il est vrai que la plupart des racines verbales renferment trois consonnes^ et sont <( trilitères » , comme on dit, mais un très-grand nombre d'entre elles se ramènent sans effort à la forme monosyllabique. Qui nierait que nadahf nadad, sont des formes allongées de noud (fuir); dahhaf dahhah, dahhahhy de douhh (frapper)? que les monosyllabes dowh (battre le blé), tzauk (verser), kout (éprouver du dégoût), souk (céder), etc., sont plus anciens que adashy nakat, yatzak^ tiasak? Souvent aussi la troi* sième consonne introduit une nuance nouvelle dans la signification plus générale de la racine monosyllabique , sans que pour cela le rapport qui unit celle-* ei aux racines dérivées puisse être mis en doute. Nous citerons par (porter et emporter, briser), forme primitive à laquelle se rattachent : para, par ah ^ par ad ^ paraSf parahh, parum, parat%^ parak^ et beaucoup d'autres. D'autres séries sont : l"" dour^ puis darar, darahh^ darag, darab; 2"* hhary c'est -à* dire hha^ rary hharah, hharab, kharag, hharaCf hharak, hhéi* rat%y etc., etc.

Noos ne prétendons pas retrouver le fil qui relie toutes les racines dissyllabiques à des monosyllabes primitifs, quoique nous n'ignorions pas que Tentreprise ait été tentée. On ne pouvait se promettre de cette entreprise ua succès décisif» vu l'état fragmentaire dans lequel nous sont parvenus les idiomes sémitiques , et notamment le plus ancien de tous, l'hébreu. Nous nous proposons de revenir une autre fois sur le monosyllabisme sémitique, et d'en traiter d'une manière plus détaillée. Nous espérons faire connaître alors quelques séries nouvelles qu'on n'a pas encore songé à grouper, et celles-ci en feront décou* vrir d'autres sans doute. Bornons^nous à dire que le monosyllabisme primitif des langues sémitiques est considéré aujourd'hui par tous les grands orientalistes de l'Allemagne comme un fait acquis à la science, quoiqu'ils emploient des méthodes différentes pour l'expliquer. Ce qui en a pu faire douter si longtemps, c'est la circonstance que la seconde syllabe des racines dissyllabiques présente un élément irréductible, qu'elle n'est jamais une racine nouvelle, mais un son pris un peu au hasard pour nuan«* cer ou développer ultérieurement le sens de la première syllabe. Ce mode de procéder n'appartient pas exclusi-^ vement aux langues sémitiques. Pour en trouver des exemples dans les idiomes indo<-européens, on n'a qu'à citer des formes telles que : dico et jeiV^u-p , au^cu et ov^ayci), tU(ù et eixodot). On a beaucoup écrit sur la valeur des syllabes formatives -v^-, -av-, -aS-, et d'autres encore ; mais il ne sera venu à la pensée de personne de les envisager comme des mots indépendants.

Les considérations qui précèdent auront donné peutêtre à la doctrine du monosyllabisme un certain degré de vraisemblance ; et cette vraisemblance s'élèverait presque à la certitude s'il existait des langues où le caractère monosyllabique sefût maintenu jusqu'à nos jours. Or ces langues existent ; la plus connue et la plus étonnante de toutes est le chinois. Il est impossible qu'en examinant de près sa grammaire si imparfaite et son lexique si étrange, nous ne découvrions pas certaines traces du langage primordial de la Chine d'abord, puis d'autres pays et d'autres races, si l'on peut prouver que leurs idiomes ont ressemblé à l'idiome chinois aux premiers jours de la création.

Le chinois est une langue monosyllabique, — c'est un fait incontestable; mais en a-t-il toujours été ainsi? On a essayé, dans les derniers temps, de mettre en doute le caractère de fixité constante, malgré quelques, change-^ ments de détail, que la grammaire et les mots chinois ont conservé à travers les siècles. Tout récemment encore on a voulu voir dans le chinois une langue trèsmodifiée par l'usage, et qui, à force de servir, aurait perdu la plupart de ses aspérités, comme les cailloux perdent leurs angles à force de rouler sur le rivage de la mer.' On ne manque pas d'ajouter qne dans nos idiomes l6 même fait s'observe sur une plus petite échelle, et à la multitude d'homonymes que le chinois renferme on oppose quelques exemples, tels que tour de tomiiSj et UmrAB turris; en anglais, buy (acheter) et by (par), tirés du verbe gothique bugjàn (?).

' Nous verrons quelle valeur il faut attribuer à ces eom-' paraisons aventureuses ; constatons d'abord que, quelque haut que Ton remonte dans l'antiquité chinoise, partout le langage de ce peuple présente la même roideur de monosyllabisme. Or on peut remonter très-haut dans la littérature et l'histoire de ce peuple singulier. Ainsi, dans le Chovrkingf dans le Chirkingf et dans VY-kingf on rencontre des passages et des poésies entières qui datent des premiers temps du Céleste-Empire ; et, comme nous venons de le dire, on en peut poursuivre les annale&jusqu'à Tan 2400^ et peut-être jusqu'à 2700 avant notre ère. Ces annales, d'ailleurs, ne ressemblent nullement à celles des autres peuples. Elles se distinguent surtout par un caractère prosaïque et par le sens de la réalité qui y ^ domine. Ainsi, elles nous apprennent, avec la précision des journaux de notre siècle, qu'il y a plus de 4000 ans Nankin a été dévoré par un incendie; qu'en l'an 2297, sous Tempereur Yao, les pays bas de la Chine ont été inondés par les débordements des grands fleuves, le Hoangho et le Yang-tse-kiang ; que tel ou tel jour le collège des prêtres a été dissous par l'empereur, etc., etc. Des renseignements si nets, si précis^ présupposent des traditions écrites non interrompues, et par conséquent une langue restée la même dans son principe essentiel.

Au surplus, l'écriture chinoise, malgré les transformations nombreuses qu'elle a subies, est une preuve des plus éclatantes du caractère monosyllabique de tous les' mots de la langue. Les commencements de cette écriture existèrent très-certainement vers 2400, mais ils remoQ-

tant, selon toutes les apparences, à 2900 (1). Or, à cette époque si éloignée de la nôtre, le chinois se serait donc déjà trouvé dans une profonde dégénérescence; ses mots auraient déjà commencé à perdre ces formes plus amples, plus riches, mais aussi plus rudes, qu'ils auraient te* nues d'une synthèse primitive! Et où va-t* on chercher le type mieux conservé de cette langue plus antique et plus parfaite? Dans le pays des Barmans, c(^onisé et ci-^ vilisé par les Chinois à une époque relativement récente. Il est certain que la langue des Barmans montre une tendance assez visible à sortir du monosyllabisme, qui n'en est pas moins la loi principale. Il en est de même de beaucoup d'autres langues de l'Indo-Chine et du Tibet, et même de l'idiome des Mandchoux. D'après nos adversaires, la langue chinoise seule serait tombéedans rétat de décrépitude où nous la trouvons maintenant, tandis que les nombreuses peuplades à demi barbares qni entourent l'empire An Milieu parleraient des idiomes

(1) Voici ce <iue nous disions à ce sujet en 1869 {René européenne , !•' octobre» p. 193) : «Entre 3000 et 9900, les premiers éléments de récriture furent inventés par Fohi. C'étaient des lignes horizontales et brisées, qui , gravées sur des planchettes» se combinaient à TOloBté. On les appelait aussi liffnee tntpendtiee, pêne qu'elles étaient suspendues dans les lieux les plus fréquentés , et qu'elles étaient exposées à la vue des peuples. Ce fait est d'une importance souyeraine : car il est constant désormais qu'à une époque immémoriale la parole était fixée en Chine par des signes visibles , et que ces signes étaient connus de tout le monde. Le même caractère rappelant constamment le même son , et le même son étant représenté toujours par le même signe, la tradition du langage fut établie irrévocablement. La languexhinoise était encore dans sa phase monosyllabique lorsque cette tradition commença. Gomme celle-ci ne fut jamais complètement interrompue et se fortifia encore par le mandarinat et la fondation des écoles , le chinois resta ee qu'il était été au premier jour, etc., etc. »

dans lesquels éclateraient encore des traces multipliées d'un langage plus complet, plus synthétique. Mais, ea vérité, il est inutile de discuter ces chimères, et de nous arrêter un seul instant aux assertions gratuites de quelques linguistes qui ont plus de présomption que de savoir.

Ce qui prouve d'une manière victorieuse que te chinois a toujours été monosyllabique^ c'est qu'il ne renferme au«* cune trace d'une synthèse antérieure. Toutes les langues modernes qui, à notre connaissance, sont parvenues à leur période analytique, gardent quelques restes de leur ancien système grammatical plus complexe. Les formes flexives de l'allemand sont nombreuses et très^ifBciie$ à apprendre ; le français, l'italien et l'espagnol ont hérité d'une partie des formes synthétiques du latin ; Tanglais lui-même, malgré ses formes mutilées, malgré la perte de presque tputes Icsl désinences flexives, a conservé dans la déclinaison le signe du génitif singulier et du pluriel, dans la conjugaison ceux de la seconde et de la troisième personne du singulier au présent, et de la seconde à l'imparfait, -exprimé lui-même ou par une terminaison ou par la modification de la voyelle radicale. Eh bien, le chinois, auquel l'anglais de nos Jours a été tant de fois comparé, ne présente aucun fait pareil. Nonseulement tous ses mots ont été des monosyllabes, mais ils sont restés inféconds, immobiles, immuables, et c'est par là surtout que le chinois se distingue des autres langues, dont l'histoire nous est connue.

Bn effet, la langue chinoise, étant dépourvue de tous

moyens de flexion, de dérivation et même de composition véritable, a dû y suppléer de bonne heure par l*em« ploi de particules précédant ou suivant les termes dont elles indi(|uent les rapports.  rorigine, les autres langues ont dû procéder de la même manière ; mais peu à peu elles ont combiné avec les mots pleins de la phrase ces particules qui servent pour ainsi dire d*ajppoint au discours, tandis que les Chinois leur ont conservé toute leur indépendance. Cette classe de mots que la grammaire chinoise appelle les mots vides ^ et dont le chiffre s'élève à plusieurs centaines, comprend toute la série des particulœ expletivœ et numérales^ c'est-*à-dire des mots qui ne comptent que par leur nombre, et non par leur poids .'Mais il y en avait bien moins à l'origine, et alors ils étaient d'un usage moins fréquent. — Pour ne pas se perdre au milieu de mots qui presque tous peuvent être à la fois nom, verbe et particule, les Chinois reconnaissent comme loi souveraine de la phrase, à laquelle il n'est pas permis de déroger, un ordre de mots fixe et invariable. Une loi analogue a dû être observée au commencement des choses à peu près dans tous les idiomes du globe. Comment, par exemple, le sanscrit, le grec et le latin seraient-ils parvenus à posséder un systèmo si régulier de conjugaisons et de déclinaisons, si à l'origine des choses les Aryas n'avaient pas fait suivre inva^ riablerhent le mot j?/m, le mot principal, de son dernier déterminant, c'est-à-dire la notion verbale du suffixe indiquant le pronom au singulier, au duel, au pluriel ; la notion de la substieince du suffixe marquant le genre, le

nombre» et surtout le cas? Supposez, pour un moment, que la place de ces particules-suffixes ait été variable, jamais les populations primitives n'auraient songé à les combiner avec les mots auxquels leur pensée les rapportait irrésistiblement, et jamais les idiomes japhétiques n'auraient. été des langues à flexion. Dans nos langues modernes dérivées du grec, du latin et du sanscrit, la flexion étant mutilée, ou ayant disparu complètement, les mots se succèdent de nouveau d'après un certain ordre ; mais, ces mots ayant conservé une partie du ba^ gage synthétique des anciens temps, ils sont moins a&servis à cet ordre que les mots chinois, dont la valeur et le sens ne se reconnaissent que par la place qu'ils occupent.

Nous avons essayé de prouver, ailleurs que ceux-là commettent une grave erreur qui voudraient faire sortir le vaste système des langues d'une série d'onomatopées. II faut écarter pareillement des origines du langage la raison réfléchie, la convention préméditée. L'ordre, la méthode, l'économie dans l'emploi des sons de la voix Jiumaine, sont le résultat de l'expérience et de l'habitude d'abstraire et de généraliser, lentement acquises par les générations. Aussi la langue chinoise, en sa qualité de langue primitive, se reconnaît-elle à trois caractères : l^'.à la multiplicité des termes pour exprimer la même idée , S"" à rélasticité et au vague du sens attaché au même. terme, 3** à des: sens nombreux et entièrement distincts attribués au même son.

l"" Multiplicité des termes pour exprimer la

même idée. Cette multiplicité a lieu d'étonner dans une langue qui ne renferme que 450 monosyllabes, ou, si Ton aime mieux, quelque chose comme 1200 sons, chacun des monosyllabes pouvant être prononcé avec plusieurs accents. On pourrait supposer que la langue çhi^ noise, parlée par un peuple très-intelligent, usât avec précaution et parcimonie des ressources limitées qu'un pareil vocabulaire peut lui offrir. Il n'en est rien. Les Chinois, ne connaissant pas la flexion, ont recours, pour y suppléer, à une foule de tournures périphrastiqûes. Pour exprimer le pluriel ils emploient jusqu'à treize particules différente^, telles que muèn (plusieurs), tèm (les autres)^ moei (chacun), ehûng (tous), etc. Le génitif et le datif peuvent être désignés par six prépositions ; le comparatif se rend par king (beaucoup plus), yeu (da*> vantage), ou bien les verbes &tto (surpasser) et pi (com- i

parer) ; le futur, par : ciang (se préparer), hoei (se pré- i

parer), j^ao (vouloir) ; le prétérit, par: leao (unir), kuo I

(passer), yeû (avoir), huôn (être achevé), etc. — Cette abondance de termes pour désigner des idées ou des rapports d'idée identiques s'étend même au pronom, puisqu'il y a plusieurs termes en usage pour dire : moif toif lui ou eeluù'là (1)« Elle est l'indice d'un langage rudimentaire cherchant péniblement sa voie pour arriver à une expression nette et précise. Il est certain que , si les signes flexifs avaient pu se combiner d'une manière intime avec les mots auxquels ils se rapportent, leur nom-

bre aurait nécessiairement diminué » la langue reconnaissant instinctivement les cas, les nombres» les participes, les modes du verbe, à V invariabilité de leurs "désinences ou de leur formation. Avouons toutefois que, même dans les langues indo-européennes, la flexion n'a pas acquis tout d'un coup la fixité que nous lui voyons aux époques littéraires. Dans toutes, la déclinaison des pronoms est très-irrégulière et profondément distincte de celle des substantifs; en passant du sanscrit et du slave au grec et à l'allemand, le nombre des cas varie de huit à cinq ; la langue d'Homèreflécbit les noms à l'aide d'une foulé de désinences, telles que: — cytv, — S-t, — 3ev, — 3e j qui dans l'idiome d'Athènes ont fait place à des terminaisons plus courtes, plus simples et plus propres à se fondre avec le radical. Les formes conjugatives ne sont pas non plus absolument identiques et également nombreuses dans toutes les langues japhétiques. Partout nous rencontrons les traces de tâtonnements séculaires; partout, chez toutes les tribus éparses de la grande race des Aryas, un triage s'est fait parmi la multiplicité exubérante des formes primitives ; partout aussi nous voyons naître, à la suite de la jonction des éléments rudimentaires et inorganiques , des langues ayant toutes leur physionomie propre , des langues vivant d'une vie qui a les apparences de l'organisme.

Ce n'est pas seulement dans les surrogats de la flexion qu'éclate l'étrange richesse de la langue chinoise ; c'est dans son vocabulaire, c'est dans son lexique qu'il eh faut chercher les preuves les plus flagrantes. Exami-

nons, par exemple, la clef 93 (!)♦ celle du bœuf; nous y trouvons :

Hië (bœuf).

Po (jeune bœuf).

Tông (jeune bœuf qui n*a pas encore de cornes).

Seoû (bœuf âgé de trois ans).

Sy (bœuf âgé de quatre ans).

Kiày (bœuf âgé de cinq ans] .

P^ (bœuf âgé).

Chûn (bœuf haut de sept pieds).

Ma (espèce de grand bœuf).

Tcheoû (bœuf de couleur blanche).

Yô (bœuf de couleur blanche).

. Yû (bœuf noir).

Ly (bœuf dont le poil est de différentes couleurs)*

Tsô (bœuf des montagnes).

Sun (bœuf marchant lentement).

Kien et kiay (taureau coupé).

Koù et kang (taureau).

Du riz liquide peut se dire hoû, kiën et m^. Il y a dix manières de traduire le mot odeur, à savoir : fèn, pô, PVf f^Uf f^9 y^^ (odeur «considérable»), hing, tân et ngay; vingt-sept pour traduire. la pensée : examiner, rechercher; enfin, onze pour: dire, parler.

Nous nous arrêtons , car des exemples analogues à ceux que nous venons de citer se trouvent dans, la plupart des 214 clefs du dictionnaire.

- (i) De Guignes , Diet. chinois , p. 598 et saiy.

2* Quant au vague et à Télasticitë du sens attaché au très-grand nombre des mots chinois, personne, nous le croyons au moins, n*a jamais osé en douter. Comment en serait-il autrement dans une langue dont les mêmes termes peuvent être, suivant les besoins^et les exigences de la phrase, tour à tour substantifs, adjectifs, verbes OU' adverbes; où ta signifie à la fois : grande grandeur ^ grandir j grandement; où van est : roi et gouverner; où ly rend ces trois idées : hœuf^ labourer, charrue; ou eût en exprime quatre, dont le lien intime ne saurait échapper à personne : V toiy 2"* deux^ 3"* la conjonction et (comme qui dirait : jonction) ^ i^ petit enfant (comme qui dirait dédoublement) ?

Ces significations apparemment diverses n'en formaient qu'une seule en réalité. L'esprit de l'homme primitif ne distinguait pas les différents objets qui concouraient pour produire sur ïui une impression. C'est cette^ impression seule qu'il rendait par l'indétermination de la racine ; et ce n'est que plus tard qu'il commença à voir d*une manière plus distincte ce qu'il avait vu d'abord d'une ihanière embrouillée et confuse. On comprend maintenant les efforts qu'il en a dû coûter aux premiers Chinois pour sortir de la confusion de leur pensée primitive. Mais s'il est possible d'établir un certain enchaînement entre plusieurs sens que le même son peut offrir, il est rare qu'on puisse les expliquer tous par une seule et unique idée fondamentale.

3« En effet, la langue chinoise ne renfermant que 450 sons monosyllabiques, il est évident qu'à chacun de

ces sons répondent une foule d'idées qui n'ont pas le moindre rapport les unes avec les autres.. Aussi rien n'est étrange comme l'impression que l'on éprouve en parcourant pour la première fois la lis te, si peu étendue des sons chinois, accompagnés de leurs^ significations si variées, si nombreuses. La raison réfléchie, l'esprit de système, n'ont aucune part à l'ordonnance de cette liste. Pour se rendre compte de la manière dont les significations sont distribuées entre les différents sons du lan* gage chinois, il faut se souvenir de ce qui se passe aune loterie. DJun côté se trouve la grande urne renfermant les numéros des billets : supposons qu'il y en ait de vingt à trente mille; de l'autre côté, une urpe beaucoup plus petite contenant les numéros d'ordre des lots à gagner:. admettons qu'il y en ait quatre cent cinquante. Le contenu de la grande urne représente pour nous le nombre des idées à exprimer ; celui de 1a petite, le nombre des sons de la langue chinoise. Exagérons même le nombre de ces sons, ou mieux le nombre des billets; mettons qu'il y en ait 500, car on peut supposer que plusieurs des numéros de cette série ne sortiront jamais. On tire au hasard un billet représentant une idée f et en même temps un billet représentant un séi^y qui désormais sera le signe de cette idée. Mais, à la différence de ce qui a lieu bm tirage de la loterie, on rejettera immédiatement dans la petite urne le billet que l'on a tiré, et on aura soin d'en mêler de nouveau le contenu pour procéder au tirage des autres numéros, jusqu'à ce qu'on ait épuisé ceux que renferme la grande

bmgue chinoise, où tel ou tel son représente 30, SO et même 80 idées ou choses diverses, tandis que tel autre n'en exprimera qu'un très-petit nombre, et quelquefois, mais rarement, une àeule.

On inclinera peut-être à trouver exorbitante cette comparaison que nous venons d'établir entre une loterie et la disposition de la table phonétique d'un dictionnaire chinois. Elle est exacte pourtant quant aux traits princi* paux. Hàtons-nous maintenant d'y apporter quelques restrictions ; elles se trouvent indiquées dans les pages précédentes, où il est dit que, malgré l'extrême pauvreté du chinois, la même idée est souvent rendue par un grand nombre de sons, — cas qui ne pourrait pas se produire dans l'hypothèse d'une loterie, mais qui contribué à rendre plus chanceuse encore et plus irrégulière la distribution des idées entre tous les sons du vocabulaire chinois. Il faut faire aussi une réserve pour les idées différentes, mais affines f qui sont rendues si souvent par le même mot. Ne faisons pas de difficulté non plus d'avouer que les objets n'ont pas été nommés tout à fait au hasard par les premiers habitants dp Céleste-Empire ; mai» celui-là serait bien habile qui réussirait à découvrir des rapports secrets et intimes entre les objets, les idées et noms qui les désignent, parce qu'il parait constant que, toute proportion gardée, le chinois ne renferme pas plus d'onomatopées qu'aucune autre langue (1).

(1) Comparez cependant Max MûUer, Science of languagct p. 373. L*effet des S0B8 cités par le célèbre iàdianista parait dft plutôt à leur redoublement qu*à leur tertu imitatiye; par exemple : Un Un (les Toitures roulent], tiao siao (le tent et la pluie retentissent) » Mao kiao (le coq chante) , etc., etc.

On devine qu'il doit régner une grande obscurité dans une langue ainsi constituée; un ordre de mots fixe et in«: variable, tel qu'il se trouve établi dans la phrase chinoise, n'y remédie qu'imparfaitement. Aussi la langue moderne a-t-elle eu recours à des composés synonymes, qui contribuent à éclairer la marche de la pensée. Le fait est extrêmement connu; nous en parlons ici seule-* ment pour présenter un tableau plus complet du langage* primitif. Taé-loû^ en chinois, signifie chemin. Le mot taô seul a les sens suivants : dérober ^ renverser ^ atteindre, couvrir,, nnétendardy du ble\ conduire , fouler aux pieds^ enfin u le chemin » • Le mot loû peut signifier : la voiture^ la rosée y le corbeau de mer, une certaine rivière, une sorte de bambou, forger, détourner enfin «le chemin». Les deux mots taô et loû ont donc en commun la signification de chemin. Si vous employez chacun d'eux en particulier, il serait très-difficile de distinguer lequel, parmi ces sens nombreux, on désire lui attribuer pour le moment. C'est seulement en les combinant que l'on' réussit à faire comprendre que c*est la signification de chemin, et nulle autre, qu'on veut leur donner.

Malgré toutes ces précautions, la langue chinoise * parlée reste condamnée à produire des malentendus nombreux. Abel Rémusat, dans son Essai sur la langue et la littérature chinoise (Paris, 181 1 , p. 56)> raconte que bien souvent deux personnes en conversation se voient forcées à se demander avec une politesse mu-r tuelle l'explication de tel ou tel mot par écrit> de sorte ^ qu'un mot simple, qui peut s'entendre dé plusieurs ma-

nières,'se trouve exprimé par écrit en deux mots, dont Tun détermine de plus près le sens de l'autre (i). Cette» façon de s'expliquer n'a rien de choquant pour les Chinois. Assurément nos premiers pères ne pouvaient pas^ recourir au même procédé lorsqu'il s'agissait de s'entendre dans un langage encore plus imparfait. Mais k cette époque si éloignée de nous, les raffinements de la pensée: n'existaient paâ encore; les besoins étaient simples et > peu nombreux, et là où par hasard lé mot n'aurait pas ^ suffi, on s'aidait de l'intonation de la voix, du geste et* du regard.

Nous nous sommes efforcé d'établir a pnon que le langage des premiers hommes devait être composé de monosyllabes ayant un caractère presque interjeçtionnel. Arrivant aux faits, nous avons rencontré une série d'idiomes réellement monosyllabiques parlés sur notre globe, et venant à l'appui de notre thèse. Le plus connu, le plus remarquable de ces idiomes, c'est le chinois; nous avons prouvé qu'il n'a jamais cessé d'être monosyllabique.. Nous avons démontré ensuite que le même caractère de monosyllabîsme se retrouvait au fond et à l'origine de toutes les familles de langueà dont nous avons pu comprendre la grammaire et étudier l'histoire : les lan-

(!) Remarquez que l'écriture chinoise, dont nous ne pouvons donner id YtgtplicaUon^ guide parfaitement r<Bil çt l'esprit; et, différant en cela de la langue • parlée , elle ne permet pas la moindre méprise. Aussi, étudier sérieusement le chinois, est-ce en étudier l'écriture.

gués japhétiques, les langaes sémitiques et Taneieh égyptien. Ce point étant acquis à nos recherches, nous nous sommes tourné vers le chinois^ et nous avons démêlé dans le mécanisme de cet idiome étfange trois propriétés qui nous paraissent inséparables de la phrase primordiale de toute langue parlée par des hommes, à savoir : multiplicité de termes pour exprimer la même idée, élasticité et vague dé la* signification attachée au même terme, enfin sens nombreux et tout à fait distincts attribués au même son. Si nous pouvions retrouver ces propriétés dans les débuts, ou, pour mieux dire, dans les éléments rudimentaires du sanscrit, de Thébreu et de l'égyptien , la question de Torigine du langage , sans être résolue (car elle ne le sera jamais dans tous ses détails), nous semblerait pourtant avoir fait un pas décisif, car nous l'aurions ramenée, en partie au moins^ à celle de l'origine de la langue chinoise , sur l'histoire et la marche de laquelle il n'y a plus guère d'incertitude. Essayons donc.

l'' Les j[)reuves abondent lorsqu'il s'agit d'établir la fréquente multiplicité des termes pour exprimer la même idée dans d'autres langues que le chinois.— M. Becker, en foisant le relevé des racines sanscrites, dont le chiffre monte à environ deux mille , a trouvé que pi us de cinq cents, c*est-à-dire plus du quart de ces racines^ renfermaient la notion du mouvement (1). Parmi ces dernières, il y en a bon nombre qui expriment un mouvement déterminé, tel que : tomber ^ voler , descendre ^ jeter ^ rouler; mais il y

(0 Becker, Dët Wort^ p. 95.

en a encore pins de trois ceats qui ont conservé la notion vague que l'on traduit par imoveriy ir^. Nous n'igno-» rons pas que les grammairiens indous présentent souvent comme entièrement distinctes les formes variées d'une même racifie^ et que sur la liste des racines dressée par eux il se trouve même plus d'une forme dérivée, en sorte que le chiffre de deux mille pourrait sans danger subir une réduction notable ; mais cette observation ne renr verse pas les proportions établies par M. Becker entre k totalité des racines et le nombre de celles qui marquent le mouvement. L'idée de retentir ^ de bruire et de parler, est représentée en sanscrit par plus de 140 racines; celle de luire, de briller ^ d'éclater^ par 100; celle de couler f par 50.

Dans les Yédas, la terre porte, outre son nom ordinaire de bhû^ bhûtni, ceux de urvt (la vaste), prithvt (la large, l'étendue), maht (la grande). Le dictionnaire védique, le NighantUf mentionne vingt et un autres noms qui lui sont également donnés. Tout cela n'empêche pas que urvt (la vaste) ne signifie en même temps « rivière » ; prithvt (l'étendue), en même temps a le ciel et l'aurore » ; maht (la grande, la forte), en mémo temps « vache et discours )> (1). Pour désigner l'air, on y emploie les mots antariksha, gagaMf kha, nâka, et beaucoup d'au^ très encore, ii'oiseau y est désigné par vi (s/^vi, aller), khaga et khagama (mot à mot in aère iem), etc. ; l'élé*. phant, par gaja et ïbha^ etc.

(i) Max. MûUer, Euai de wt^ikologie comparée , p. 54. ^

Puisque fious trouvons une aussi jgrande quantité de synonymes à un-état déjà si avancé de la langue sanscrite, on ne doit pas s*étonner que leur nombre ait étf beaucoup plus considérable à une époque où cette langue' se composait encore de simples monosyllabes. Inutile de faire remarquer que la même chose se reproduit dans les langues sémitiques. - Ainsi les racines arabes se comptent par milliers, et les synonymes y sont nécessairement très-nombreux. Mais puisque l'arabe ne saurait être considéré par nous comme le type d'un idiome sémitique bien ancien, tenons-nous-en à l'hébreu. Les racines exprimant le mouvement, l'éclat, la splendeur, etc., y sont encore en très-grand nombre ; mais peutêtre nulle langue n'en renferme-t-elle autant qui indiquent la notion d'une activité violente, comme : couper^ frapper^ déchirer y briser y détruire, tuer. On reconnaît à ce signe le caractère implacable et Thumeur farouche

des enfants du désert. Nous ne parlons pas ici des

centaines de dénominations qu'on a données en arabe au chameau, au lion, à l'épée, etc. : ce sont là des faits qui appartiennent à un autre ordre de choses; mais nous rappelons ce que nous avons dît ailleurs dés verbes si nombreux qui, dans les langues celtiques, signifient: germer, verdir, grandir , croître, etc. (1) «La langue, ajoutions-nous, dans le progrès des > siècles, a abandonné la plupart de ces formes, et il n'est pas probable qu'elle les ait distinguées toutes

(i) Aperçu général ^ p. 3f et tf .

au commencement par des nuances d'idées ; mais dans celles qu'elle conserva il est impossible de ne pas reconnaître qu'elles ont dû leur conservation à une légère modification du sens. (Que Ton compare epTroi), aller, aux mots Isiins serpens, serpere; azziyjài à l'ail, steigen; la racine scr. pat (aller) au lat. petOt gr. tictuto) et rAzoïiou.) Toute surabondance qui ne sert pas l'idée est retran^ chée à la longue par le génie de la langue. >»

2<> Les racines, les termes du langage primitif, ne renfermaient pas des idées nettes, précises et bien distinctes, mais seulement l'image un peu vague, un peu confuse, de l'impression ressentie par nos premiers pères. De là cette indétermination des racines qui ne sont ni adjectifs , ni noms , ni verbes ; qui ne rentrent dans aucune des parties du discours, ou qui les comprennent touteSi Nous avons prouvé dans les pages précédentes que non-seulement le chinois et l'égyptien, mais encore le sanscrit et l'hébreu, n'ont eu à l'origine' des choses qu'un seul et même terme pour exprimer l'activité et la substance. Nous ne nous arrêterons donc pas à des mots tels que M(f 5, signifiant « resplendir» et « splendeur» ;

mridy « broyer» et « argile » ; yuj , «joindre » et « jonction, » etc. Nous allons citer un certain* nombre de racines quij envisagées seulement comme verbes, présentent des sens multiples que la pensée moderne attribuerait plus volontiers à des sons différents.

C'est ainsi que plu et «rw signifient tr^ eifluere; \^''\/^rag et lag : moveri et adipisci; \J'^\J''ard^ han, pish et ri : moveviy ferire et occidere;

\/^\/^atj vitshhf ghat^ pat^ lut : mùveri^ tueere^ loqui^ V~~M : mùveri, distillare^ gêner are^ dominari; y/'y/'t et vt : ire, projicere^ desiderarcy adipisciy gène-

rare^ mordere; \/^pis : mùveriy inhabitaret lœderSf vigere^ dare^ lucere^

hqui; \/^ai> : moverif luceref audire^ adipiscif creseere^ ocdr-

dere^ valere^ gaudere.

La même racine pouvait donc renfermer les sens les plus variés et même les plus contraires, comme dans V~W, prendre et donner; dans \/^\/^van, pan, krlf acheter et vendre, etc. Et quoique les grammairiens aient assigné souvent aux racines^ des sens qui n'appar* tenaient qu'aux verbes et aux noms qui en dérivent , il n'en reste pas moins prouvé que l'imagination si vive et si ardente des générations qui les premières foulèrent notre globe renfermait , par voie de métaphore et par les transitions les plus hardies et les plus brusques, dans une seule et même image les choses évidemment les plus disparates et les plus étrangères les unes aux autres. C'est ainsi que exo) en grec peut signifier : avoir, tenir ^ porter, diriger, pouvoir ^ etc. ; viiuù : diriger, paître, distribuer, penser; Xeyo) : coucher, réunir ^ parler. L'allemand schlagen a pour signification première celle du mouvement (i) : Die Flamme schUgt %um Fenster hinaus (la flamme sort par la fenêtre) ; ein Awschlag

(f) Btekir, Dêê Woft^ p. 9T.

(ttne éruption). Puis ce verbe prend celle de tomber dans Schlag-hautn (barrière , mot à mot : arbre qui s'abaisse), Taubetir-schlag {y oMhve^ pigeonnier); celle de tourner dans : die Augen auf- und nieder^ehlagen (lever et baisser les yeux) ; celle de pousser dans : Wurzeln schlor gen (prendre racine) ; celle de jeter dans : in Fesseln schlagen (jeter dans les fers) » aus den Gedanken schlagen (chasser quelque chose de sa pensée). Enfin on dit : dos Her% schlûgt (le cœur palpite, bat, etc.), schlagen ailes dos da lebet (tuer tout ce qui a vie) , Donner^chlag (coup de tonnerre) , die Wachtel schlàgt (la caille crie) , von gutem Schlag, Geschlecht (de bonne race , famille ; sens : gêner are)j etCé, etc.

On le voit, la multiplicité des sens d'une même racine, si fréquente dans les langues primitives, n'est pas sans exemples dans les langues modernes , et nous pourrions en rencontrer même en français. A tout prendre, ils sont plus rares dans les langues sémitiques , les racines y ayant subi de bonne heure cette métamorphose bien connue , propre à cette famille seule : de monosyllabes qu'elles furent à l'origine , elles passèrent pour la plu«part, à la forme dissyllabique. Ainsi, ce que leur sens primitif pouvait avoir de vague et d'incertain se déter* minait , se spécialisait davantage dans des racines que nous appellerions volontiers secondaires ou dérivées.

Citons cependant : ud et id (courber, entourer, s'appesantir, être fort).

Oh (une outre , un nécromancien , un démon , un revenant).

En (àyin) (néant, mensonge, fausseté, faiblMse, fa«tigue, facilité, faculté, force).

Bul (pluie, produits, [pravenius]).

Bor (citerne, prison).

Nud (s'agiter, regretter, se plaindre, consoler).

Caph (creux de la main, porte, coupe).

S*ur (comprimer, pincer, céder, s'éloigner).

Hhcu (tâche imposée, limite, but, loi).

Tur (mur, collier de pierres précieuses , rocher, forteresse).

Nu% (se mouvoir rapidement, resplendir).

Bar (a) (tailler, former, engendrer, manger).

Gur (s'arrêter en chemin , séjourner, avoir peur^ se réunir), etc., etc. (1).

S"" Les sens employés par les premiers hommes n*étant pas nombreux , il devait arriver ce qui a lieu encore aujourd'hui en chinois, que le même son désignait plusieurs, idées entièrement distinctes. M. Steinthal (2), qui de nos jours a poussé le plus loin la philosophie du langage, fait remarquer en passant que cette singularité se rencontre non-seulement dans les langues un peu rudimentaires, comme l'égyptien, mais même dans l'idioine le plus riche de la famille indo-européenne, dans ie sanscrit. Peyron, dans sa grammaire copte (3), cite *. . Ha{V 9ub, 2* ventilabrum. S"" Udum) ; . He (1 * cadere, 2* modus) ;

(1) Voy. le Diftitmimre de Gésénius.

(9) EwiwUtlaM§ ierSckrifl^ p. 93, 94 et soiv.

(3) Cfw— gfifj UM§Mm Cêft.f p. fp.

y^} Hë (1** faciès, 2" utérus) ;

Hi {Vin, ^'^ jacere); Hô {V sufficere, 2" etiam).

Nous empruntons à M. Steintbal :

.. ^. Ba (chouette et âme) ;

Mu (mère et prendre) ; .

Nib (panier, maître, chacun, tous); Jtf a/a (bandelette, remplir, ceinture, l'aune, l'aile); . . Li (nom d'une déesse et signe (préfixe) des nombres

ordinaux), etc., etc.

L'hébreu offre aussi d'assez nombreux exemples :

Tor (1 " tourterelle ; 2* série, collier de perles ; 3" doctrine (tor= toraA) ; . Shod (V mamelle, 2** oppression, violence, ravages); Sha (ah) (1" faire du bruit, s'écrouler ; 2" regarder); -. Rak (rakak) (V être menu, ténu; 2** cracher);

Ku% (V éprouver du dégoût, avoir peur ; 2" se réveiller ; 3" couper, blesser) ; Pas' (passas) (V cesser, disparaître; 2° s'étendre); Pahh (V réseau, piège ; 2° gouverneur) ; ^'- '^- JPak {V vaciller , 2» sortir) ;

A' s (V teigne, 2* la Grande-Ourse); U'I (4 "se réveiller, 2° être nu, 3* creuser , 4*" paille) ; A'fe (1® seuil, perron; T ténèbres, nuages); 3 '^ S''uph (V enlever, mettre fin ; 2« roseau) ;

iVa(l"cru,mal cuit; 2** donc, pourtant [lat.«w,|)recor]); Mush (V céder, 2** toucher, tâter) ; Ken (V droit, honnête; 2" ainsi ; 3* place, échafeudage ; 4** petit insecte) ;

^r-fiii

Hham (1** beau-père^ 2* chaud, 3" l'Egypte);

Hhor (V trou, cavité; 2" une étoflFe fine et blanche (byssus) ;

AM(1^ frère, 2*» réchaud, 3° hélas!);

/ (V lie ; 2** cri, lamentation ; 3" ne pas) ;

Et (1® celui-ci ; 2*proximité, près de ; 3" houe, boyau);

Bad (1"* séparation, partie ; 2'' bavardage, bavard), etc., etc.

Le «anscrit nous fournit une liste moins étendue, surtout quand nous écartons tout ce qui n'est pas monosyllabe (par exemple : aja=:l'' bouc, 2** celui qui n'est pas né, nom d'un certain ordre de génies, etc.), et les racines, fort nombreuses dans les Védas, qui sont employées tantôt comme verbes, tantôt comme noms. Nous ne pouvons donc pas considérer des mots tels que bhâs , dyut (resplendir et splendeur); vatch (parler et voix, langage), comme rentrant dans la catégorie qui nous occupe pour le moment. Nous n'avons à notre disposition que le glossaire de M. Bopp, dont nous tirons les exemples suivants :

As (1" être, 2** déposer, jeter) : nous en distinguons as (être assis), dont Ta est long (probablement à l'origine le même verbe) ;

Ish (1° aller, 2" vouloir, désirer);

Kshi (1** périr, 2** tourmenter, 3" habiter) ;

Tshar (1** aller, agir; 2** réfléchir, considérer);

Pâ (1° boire, 2* conserver, protéger, régner); • Bhuj (1** fléchir, courber; 2** manger);

Ma (1" mesurer, 2" négation, gr. iii}) ;

' Yat (4* pronom relatif neutre , 2" s'efforcer);

Ranj (V adhérer, être dévoué; 2* colorer, illuminer);

Rtcdh {V aimer, vénérer; 2" empêcher, exclure);

Vas (V habiter, 2** mettre, revêtir);

Va (1** souffler, 2" ou, comme);

Vid (1* trouver, obtenir; 2** savoir, comprendre); •

Viç (V entrer, 2* un marchand) ;

Vri (!• couvrir, 2** choisir, 3** éloigner, empêcher);

Vrit (1* aller, 2" choisir); *

Çutsh (i*" se lamenter; être triste ; 2** être pur) ;

Çvas (1° souffler, respirer, gémir; 2" demain);

Sad (i® être assis, 2*" aller; probablement le même verbe , comme as et as);

Su{V engendrer, 2® bon, beau) ;

Ha (1** quitter, 2" interjection : hélas !) ;

Hi (4" envoyer, jeter; 2** car-; quelquefois particule interrogative).

Il est probable que bon nombre de racines citées par nous n'ont eu à lorigine qu'une seule signification, à laquelle on pourrait ramener les autres sens si l'on connaissait bien l'histoire' de tous les mots d'une langue. Nous ne croyons pourtant pas notre liste trop étendue , et si l'on retranche plusiejirs sons dont le sens réellement multiple est sujet à plus d'un doute, on peut les rempla* cer mentalement par tous ceux que nous avons omis et dont le glossaire de M* Bopp ne fait pas mention (1).

(i) Quelques sayants ont essayé, tout récemment encore, d'expliquer Thomo* phonie si fréquente dans l'égyptien et dans le sanscrit par des analogies tirées du français, où touer représente k la fois locare et teatfare, où têur répond, ù

Nous nous sommes interdit de parler d'une foule de mots à signification très-distincte , et qui , à une légère nuance près , se prononcent de .la même façon , comme dâ (donner), dhâ (mettre), at (aller), et ad (manger). Si l'on songe avec quelle extrême facilité les dentales et les sifflantes se permutent dans les difTérents dialectes de la Grèce, on est frappé de la ressemblance qu'offrent at (aller) et ad (manger) avec as (être) , as (jeter) et as (être assis). On dirait que les premiers hommes se sont servis d'abord, pour exprimer les notions élémentaires et urgentes, d'un très-petit nombre de sons, dont la différence ne nous parait plus assez marquée aujourd'hui. Ou bien auraient-ils vu des rapports là où nous ne savons plus en apercevoir? Et de même qu'un grand

tomuê et k turris. Mais, pour que cette analogie fût sérieuse et complète, il faudrait que Tégyptien et le sanscrit fussent des idiomes nés de la corruption de langues plus anciennes et plus riches, dont il ne nous serait rien resté, excepté les homophones en question. Or cette supposition ne saurait être admise , puisqu'à des langues mieux constituées que Tégyptien et le sanscrit deyraient répondre des ciYilisations adéquates, et que, si ces civilisations avaient existé, il nous en serait certainement parvenu quelque souvenir. Au reste, le français comme la plupart de nos langues modernes ont parfaitement Tair de ce qu'elles sont, les résidus d'organismes au moins extérieurement plus robustes et plus puissants, tandis que l'égyptien et le sanscrit nous révèlent, non-seulement par leur système grammatical , mais aussi par les idées qu'on trouve dans leurs plus anciens monuments, un ordre de choses vraiment primordial. — Que si nos adversaires, après avoir abandonné et le domaine de la sicnoe et le champ déjà plus hasardeux des analogies , se lancent dans les voies de l'hypothèse, pour soutenir que des lant^ues telles que l'égyptien et le sanscrit, après avoir créé des centaines et des milliers de racines , ont pu les composer les unes avec les autres , puis les mêler et les confondre, et tout cela pour ainsi dire k l'origine des choses, ils se heurteront contre la première loi de la linguistique. Cette loi nous apprend que les langues, dans leur marche ascendante, font des efforts perpétuells pour déterminer davantage la fonne et le sens un peu vagues de leurs premiers sons. Loin de

philosophe moderne commence son système par Taxiome : Cogito, ergo sum^ leur premier raisonnement aurait-il été celui-ci : Je mange, donc je suis ? — Peyron fait remarquer aussi (1) qu'un simple changement de voyelle transforme entièrement le sens des racines , puisque sa en égyptien veut dire : être beau ; se : boire ; si : se rassasier; so : six. Il serait assurément périlleux de vouloir se rendre compte des rapports qui peuvent avoir existé entre des racines d'un son si semblable, ces rapports pouvant être tout à fait imaginaires. Mais, si Ton réfléchit que chez les Chinois un nombre considérable de racines sont descendues au rang de simples particules explicatives, on arrive à se demander si la même méthode n'aurait pas été employée quelquefois par les Japhétides.

mêler et de confondre les racines, elles les différencient, on pourrait presque dire à rinfini. Le chinois, dont la puissance créatrice s*e8t arrêtée de bonne heure, a recours à d'autres moyens pour arriver à une clarté, à une précision plus grande. Si cette langue avait possédé jadis mille racines au lieu de quatre cent cinquante, croit-on qu'elle s'en serait dépouillée de gaieté de cœur, pour y suppléer par des procédés ingénieux sans doute, mais assez difficiles à découvrir? Dans les langues, comme chacun sait, la confusion des sons est le résultat d'une espèce de corruption , et cette corruption est infiniment plus rare dans leur enfance que dans leur maturité. Dailleurs, en nous combattant ainsi , on ne fait qu'opposer aux parties problématiques de notre théorie une hypothèse tout à fait gratuite , personne ne nous ayant entretenu jusqu'à présent de racines sanscrites corrompues à la façon du fr. louer «* locare et laudare. Tout au plus y a-t-on trouvé des racines verbales composées avec des prépositions, à demi effacées par le temps ; ces racines sont moins propres que toutes les autres à être confondues avec des racines qui leur ressembleraient. Enfin on trouverait quelques racines fondues et étriquées du genre des mots français tour ei louer ^ que cela ne prouverait rien contre/4e très-grand nombre de celles qui resteraient à expliquer. Nous maintenons donc notre système jusqu'à nouvel ordre , et parce qu'il n'est pas en désaccord avec les faits acquis actuellement à la science, et parce qu'il paraît singulièrement conforme à la nature des choses. (t) Gramm. llng. copt.^ p. 20.

r Noua avons toujours pensé qu'en sanscrit les substan* tifs neutres en as , tels que : tanhas (rapidité) , vatshas (discours), tshêt-as (esprit), étaient composés avec la racine, flw (être). Cette racine est très-propre à exprimer le caractère abstrait de ces mo^tà qui répondent aux noms grecs en 04 (yevo;,, /xévoç) (1). Aujourd'hui, nous sommes disposés à voir la même racine dans la désinence as (gr. eç/, lat. es) du pluriel. Le verbe as n'a pas eu du premier coup les fonctions de la copule ; le participerai est souvent employé comme .adjectif avec le sens de : bonm, probus, prœcipuus — ; sat^ya signifie vertis ; satata, œternus. La signification véritable de as parait donc avoir été: dwtety être solide. Quoi de plus ingénieux que d*e;cprimer le pluriel d'un objet ou d'un être par la notion de sa durée , de son immortelle réalité , et de voir ainsi dans le même objet, dans le même être au singulier, quelque chose de passager, de périssable et de contingent (2). v La racine i signifie en sanscrit celui-ci ^ ^nis allei\ Y a-t-il un rapport primordial entre les deux significations? L'homonymie est-elle l'effet d'un pur hasard? Nous n'osons nous prononcer. Car cet i est devenu plus tard particule formative. Il désigne le pkriel des neutres en général, de plusieurs pronoms en particulier. Est-ce i pronom ou i verbe qui a aidé les premiers Aryas à distinguer les nombres? Nous penchons pour le verbe, car l'idée du mouvement nous conduit sans effort à celle

(l) L. Benlœw, Accentuation des langues indo-européennes ^ p. i09. (s) L'is fait partie to désinences de tous les cas du pluriel, excepté de celles du génitif et du locatif, dont les formes seront expliquées par nous ailleurs.

— sodé Tagitation et du fourmillement » tandis que le pi'onom peut marquer tout aussi bien le singulier que le pluriel. En revanche, nous croyons reconnaître ce dernier dans Vi du locatif, et peut-être dans les désinences ê et ya du datif.

A est, comme on sait, le signe de la première personne : a-ham; duel : âvâm; accusatif pluriel : Or-smân. A long est une préposition signifiant : jusqu'à, près de (c'estrà-dire rapprochement du sujet parlant). Elle parait avoir été employée par la langue comme exposant de l'instrumental au singulier (par exemple : matt^ gr. /x>5tiç, insir. matjâ). Enfin, a est l'expression du guna, d du vriddhi. Gomme tel, il a pour mission d'attirer l'attention de l'interlocuteur sur la syllabe qu'il vient renforcer. Toutes ces significations semblent présenter un certain caractère de parenté. Mais voici qui est plus étrange : a sert à désigner en même temps la troisième personne dans difiPérents cas, genres et nombres du pronom idam. Pour ne parler que du masculin , le datif singulier y fait usmaij l'ablatif asmât, le génitif asja, le locatif asminj le gén., le dat. et l'instrument du duel y font âbhjdm. Qui peut méconnaître l'analogie de ces formes avec les formes asmân, asmat, âvâm, âvâbhjâm^ etc., du pronom de la première personne aham ? On dirait que chez les premiers Aryas a signifiait en réalité d'abord celui-ci. Accompagné du geste cet a, comme hic en latin et oi)toç en grec, pouvait se rapporter tout aussi bien à celui qui parlait qu'à un tiers. Ce qui semble confirmer cette vue, c'est que certains termes désignant la troisième personne paraissent avoir été aussi presque identiques à l'origine

avec le pronom de la seconde personne. L'une et Tautre sont caractérisées par la dentale t (tu et sa, sa, tat). La dentale ayant dans les langues japhétiques une puissance démonstrative, on est disposé à admettre une parenté primordiale entre tu, ta et les verbes dâ (donner) , dhd (mettre), tan — originairement ta? — (étendre) (1). Il parait certain en tout cas que la langue a voulu distinguer avant tout la première personne de la seconde* Elle allait naturellement au plus pressé. Quant à la troisième, elle pouvait par sa forme extérieure se rapprocher sans grand inconvénient tantôt de la première, tantôt de la seconde. Nous avons signalé déjà ailleurs Tidentité présumable du duel et du pluriel de la seconde personne yur^âm et yûr^jam avec la racine yu (joindre). Il serait difficile d'établir des rapports d'une nature semblable entre la racine pronominale ma (qui se trouve dans les cas obliques de aham : mâm, maya 9 etc.) et là racine mé (mesure); entre ana (celui-là) et la rac. an (respirer); entre nos (nous), na (non) et nt (conduire) ou nam (diriger) ; entre vas (vous) et va (souffler) ou vas (habiter) ; entre yas (lequel) et yâ (aller, voyager), etc. Disons toutefois en passant que M. Lassen voudrait faire venir aham (mm) de la racine ah (dire, parler), tandis que M. Benfey y voit la racine pronominale a suivie de la particule ham.

(I) On n*ignore pas que les racines dâ et dhâ ont été déjà confondues par les Latins dans une série de Nefhes composés. Abdere^ ahseondertf eondere, paraissent mieux s'expliquer par |/dÂJ» gr. rl-^-fii. Credere n'est autre chose que le sanscrit çrat ■+■ dhâ , c'est-à-dire fidem pono. Mais dans didere , indere , addere , et d'autres encore , il est malaisé de se prononcer.

ainsi a-\-ham (1). A vrai dire, nous n'attachons qu'une médiocre importance à toutes ces homonymies* Mais elles sont trop nombreuses pour qu'il soit permis d'ad* mettre que dans les premiers jours, et dans l'absence de toutes les formes flexives , les Aryas aient pu distinguer entre des racines pronominales d'un côté et des racines verbales et nominales de Tautre. La séparation des deux ordres de racines s'est accomplie de bien bonne heure sans doute, mais ce ne fut certaiment pas de prime abord. Cherchons une dernière fois la preuve de nos assertions dans le dictionnaire chinois. Nous y trouvons: Où signifiant mot, puis : grand parleur, néant, rat ailé

(chauve-souris), espèce d'arbre.

Yû — moi, puis : accorder, se réjouir, transvaser, sorte de mesure, orme, stupide, bœuf noir, etc.

Yù — toi, puis : lait, teindre, manger, gâteau

de miel.

y — lui, eïUi puis : appuyer, rire malgré soi, -^soupir, enfant nouveau-né, respect, guérir^ chien robuste, etc.

Tchy — partie, dugénit.y puis: ce, lui, sorte de

coupe, branches, soutenir, fruit jaune, arbre mort, labourer, etc.

Si les observations que nous venons de présenter sont

(i) On ne peut guère admettre que le pronom de la première personne dérive d'un yerbe. En reyanche, je serais disposé à faire venir de akam^ hfù^ goth. ift, le verbe I^m, goth. oigan^ qu*on a identifié sans raison, selon nous, avec i/vuh, lat. veho. II était assez naturel , ce nous semble , de rattacher l'idée de la possession à celle du mof . 'Exvv serait proprement : faire an tMi.

trouvées justes , il s'ensuivrait qu'il ne faut rien voir de mystérieux dans l'origine du langage , si ce n'est la faculté merveilleuse départie par Dieu à l'homme d'exprimer sa pensée par la parole. Les langues sont composées d'abord d'un nombre plus ou moins grand de monosyllabes rudimentaires presque interjectioiinels. Quelquesunes d'entre elles s'arrêtent à cette première phase où le sens des mots ne se reconnaît qu'à l'ordre dans lequel ils se succèdent dans la phrase. Mais la plupart combinent et fondent ensemble avec plus ou moins de bonheur les monosyllabes» que l'esprit de l'homme rapprochait invariablement et irrésistiblement les uns des autres: c'est ainsi que naquirent les langues agglutinatives , et, à un degré au-dessus, les langues à flexion^ où les catégories de la pensée cherchent à se faire jour dans les parties du discours. C'est dans ces deux ordres de langues, et notamment dans le dernier, que les raeines^se transforment en mois véritables , que. des procédés mécaniques font place à une vie qui rappelle celle des organismes. Il faut chercher l'origine de cette transformation dans l'instinct de la raison humaine, s'il est permis de s'exprimer ainsi; mais le levier extérieur et visible de ce grand travail des langues est Vaccent, qui établit l'unité dans les différents éléments qui constituent le même mot, et une hiérarchie entre les mots qui forment la phrase. C'est l'accent qui organise les langues et qui les fait vivre comme d'une vie , qui leur est propre; mais c'est lui aussi qui, en attirant à la syllabe principale toute la force vitale du mot, finit par l'user, par l'atrophier, par le désorganiser. Les lan-

gués passent de la phase de la synthèse à celle de Tanarlyse ; elles reviennent pour ainsi dire sur elles-mêmes, et tendent à vivre d'une vie plus mécanique. C'est pourquoi la grammaire et la syntaxe de l'anglais ont été si souvent comparées & celles du chinois, dont elles sont cependant encore & une grande distance. II n'en est pas moins vrai, selon nous , que dans leur enfance et dans leur vieillesse les langues ressemblent davantage à des mécanismes; elles ne sont réellement vivantes que dans l'époque du milieu : aussi dans les âges extrêmes les mots ne sont-ils que les signes de nos idées , tandis que dans la jeunesse des langues, et comme qui dirait durant leur floraison, les mots paraissent faire effort pour en présenter le calque.

Nous terminerons ces pages sur l'origine des langues par quelques observations relatives ù Tépoque du milieu, qui est celle de leur synthèse. Il est impossible d'assigner à cette époque un commencement précis. Les éléments, qui devaient former le mot proprement dit, se groupaient sous l'influence de la pensée qui les rapprochait, et de l'accent qui était le signe extérieur de ce rapprochement ; mais ils n'étaient pas dépouillés pour cela immédiatement de leur indépendance, encore moins perdaient-ils le sens primitif qui y était attaché. Il devait se passer beaucoup de temps avant que la prédominance d'un des éléments constitutifs du mot sur les autres fût reconnue, avant que la distinct tion entre le radical et les désinences se fût établie. La synthèse fut précédée de la juxtaposition des mots-racines ou de la parathèse. Ceci est encore visible en sanscrit, où les terminaisons n'ont pas cessé d'être vi-

vantés, et où elles semblent avoir conservé comme un souvenir de leur ancienne indépendance. Elles commencent à s^éteindre en grec , surtout dans la conjugaison ; elles sont mortes en latin. Jamais elles n'y sont animées et en quelque sorte vivifiées par l'accent. Ce n'est donc pas à l'origine des choses que l'instinct a joué un rôle véritablement important dans la création du langage; ce n'est pas au moment où l'homme était obligé de tirer de ses organes et de son intelligence les sons qui devaient désigner les objets qui l'entouraient et les sensations qu'il éprouvait ; c'est à un moment plus tardif, lorsque quelques-uns de ces sons avaient déjà perdu une partie de leur valeur intrinsèque et commencé à n'être plus que les signes de certaines idées abstraites, que les hommes, qui avaient fini par les combiner presque ma* chinalement avec des mots d'une importance plus considérable, créèrent, comme à leur insu, les formes flexives de la grammaire, la déclinaison, la conjugaison, la dérivation. Cet oubli des origines caractérise au plus haut point les langues parlées par les anciens Pélasges, le grec et le latin , puis(|u'il serait difficile de démêler ces origines aujourd'hui sans le secours du sanscrit. La formation de cet idiome primitif lui-même au sein des Aryas encore réunis a dû être le résultat d'un travail aveugle ; mais ce travail a dû s'arrêter de bonne heure chez les conquérants de la Pentapotamie , puisque la conservation presque intacte des éléments primordiaux , la mobilité intelligente des accents et Tordre systématique de la grammaire entière semblent prouver qu'une série d'es-

prits d'élite a ressaisi habilement les rênes du langage , et Ta dirigé désormais en pleine connaissance dans la voie d'un développement régulier.

Citons un exemple entre mille, pour mieux faire com-» prendre notre pensée. On sait que les Âryas formaient leur futur en joignant celui du verbe être , syâmi (qui n'est lui-même qu'une forme allongée de l'optatif syâm^ lat. siem, sim)^ à la racine du verbe que l'on conjuguait. Ainsi , dâ voulant dire donner , dâr^yâmi signifiait je donnerai (mot à mot : donner je serai). Oserait-on dire que les Âryas n'avaient aucune conscience de cette formation; qu'aux premiers jours de leur existence ils ont créé cette forme grammaticale assez compliquée, sans se souvenir que le syâmi du fiitur dâsyâmi était en même temps le futur du verbe être ? Ceci est d'autant moins admissible que les anciens Indous étaient d'excellents grammairiens y et qu'ils avaient soumis leur bel idiome à une analyse savante bien des siècles avant que les Grecs ne fissent du leur l'objet d'une étude particulière. Aussi, lorsque ces derniers disaient dodacd, qui est l'équivalent littéral de dâsyâmi. ils ne se souvenaient certainement plus de tout le chemin que ce mot avait dû parcourir pour arriver à une forme aussi courte et aussi simple. C'est que ddïatù était abrégé de donjui) ou. dcooJM. Les Doriens ont conservé longtemps dans leur futur les traces de Tancien syâmi des Indous, comme le prouvent des formes telles que : Trpan-cjt-ojxeç , j^apix-ai— ofte&a , j3o«&>î-ai-a), etc.

Ce que nous venons de dire ici de la marche des idio-

mes japhétiqiies peut s'affirmer de celle de (outes les langues dont nous savons l'histoire et dont nous pouvons découvrir les premiers débuts. Les Sémites ont toujours établi une distinction très-précise entre leurs radicaux monosyllabiques et dissyllabiques et les nombreux pré-* fixes et suffixes qui servaient à les nuancer, à les déterminer davantage. En effet, ni dans la déclinaison, iii dans la conjugaison, ils n'ont considéré ceux-ci comme faisant partie intégrante du mot principal. C'est là, si nous ne nous trompons pas , une des différences essentielles qui distinguent la grammaire sémitique de la ^amiuire indo-earopéenne» et qui font qu'il y aura toujours une distance très-considérable entre des formes telles que : tuttt— i), ruTiT-etç, tuTut-et, TÙirT-of«v, etc., et le paradigme hébraïque : kâtaUti, kâtal-tâ, kât^-lâh, kâtal, kâtuirnoûf etc. — Évidemment les Sémites ont poussé moins loin que les Japhétides l'oubli des formes primitives, et dans la création de leurs idiomes ils ont laissé moins de marge à l'instinct, c'est-à-dire à une activité qui n'a nulle connaissance d'elle-même , qui peut être raisonnable, mais qui n'est pas raisonnée. .

L^ancien égyptien se rapproche plus encore que les langues sémitiques, dans sa grammaire et dans sa syntaxe, de la langue chinoise, qui pour nous est le type qui rappelle le mieux le langage primordial. Les racines égyptiennes et coptes sont naturellement monosyllabiques, ee qui est le caractère des racines de toutes les langues possibles. Mais une chose plus importante, c'est ■que presque toutes les particules, qui servent à faire

naître des formes flexîves où des mots dérivés y existent encore à Tétat d'indépendance. — Il n'est peut-être pas fout à fait de même des langues touraniennes , sur les* quelles M. Max Mûller a fait de si curieuses études. Mais eé qiii les caractérise en revanche , c'est l'immobilité, rimmuabilité de leurs racines, qui restent intactes et comme en relief même lorsqu'elles sont entourées d'un cortège considérable de préfixes et de suffixes. Là voyelle de la racine influence et transforme les. voyelles des syllabes secondaires; elle-même ne change jamais. C'est pourquoi M. Mûller fait rentrer ces idiomes touraniens dans la classe des langues agglutinatives, dont la structure tient beaucoup plus du mécanisme que celle des langues à flexion. Les langues indo-européennes» les langues sémitiques et même l'ancien égyptien sont des langues a flexion. Les éléments qui concourent à la formation de leurs mots se fondent ensemble souvent d'une manière indissoluble. Il est rare qu'en se réunissant ils n'abandonnent pas quelque chose de leur étendue et de leur poids primitif. Les racines elles-mêmes s'y modifient profondément y fait significatif qui n'est pas seulement vrai du sanscrit , de l'allemand et de l'hébreu , mais encore de l'ancien égyptien.

De ce qui précède il résulte pour nous que le point de départ a été le même pour toutes les langues, et que leur vraie diversité naît de leur développement ultérieur. Sous le coup des mêmes besoins et des mêmes nécessités se sont produits chez tous les hommes, dans les premiers temps, des faits ou identiques oa au. ynoins analogues.

La race humaiile est à la fois une et^nultiple; et malgré les variélés de climat » de sol et de conditions sociales, f homme déploie partout les mêmes aptitudes, les mêmes passions et les mêmes talents. Aussi le cerveau humain est-li construit partout de la même façon , et d'un bout du monde à l'autre , quelle que soit la race, son>poids ne varie que d'une manière imperceptible.

Ainsi donc, quoiqu'on ne soit autorisé nullement par les faits & dire que les langues rentrent les unes dans les autres, on peut affirmer néanmoins que la différence qui les sépare n'est pas une différence absolue ; car les langues sont partout l'expression de l'esprit humain , et nous savons que cet esprit est le même partout , malgré des nuances et des modifications sans nombre*

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