TEMPOREL
DES PAPES
M. Guéroult, rédacteur en chef de la Presse , d’accord avec plusieurs de ses amis, demande la suppression du gouvernement temporel du Pape. C’est bien naturel de sa part. Les raisons sur lesquelles il s’appuie pour cette petite réforme ne sont pas neuves ; M. Mazzini, après beaucoup d'autres, les a données, lors du dernier triumvirat romain, ce fait brillant de l’histoire des « penseurs » modernes. Même dans la bouche et dans la main de M. Mazzini, ces raisons, qui n’étaient
plus neuves, n’ont pas davantage paru fortes. M. Mazzini voulait « affranchir »
Borne, et il était lui-même l'affranchisscur. Rome n’a pas encore oublié ce qu’elley gagna. LesamisdeM. Guéroult éprouvent le besoin d'affranchir le monde en même temps que Rome ; mais ce plan plus vaste n’a pas, jusqu’à présent, conforté les esprits, ou anéanti les inconvénients et les difficultés visibles de l’opération.
Assurément tous les révolutionnaires seraient enchantés de déposer le Pape, pour punir le Pape d’avoir, comme ils le disent, déposé les rois. Le malheur est que les rois ne paraissent pas plus disposés à se laisser venger parles révolutionnaires que les peuples euxmêmes ne semblent soucieux de confier à ces mêmes personnages le soin de les venger des rois. L’opinion publique des peuples, très-clairement manifestée
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en ce siècle, est qu ils ont le droit d’être gouvernés. On les a vus généralement faire d’assez, grands sacrifices de sang, d’argent, d’amour-propre, pour rester en possession de ce droitlà. Les révolutionnaires n’y contestent point. Oh! non! ils sont même tout prêts à fournir les peuples de gouvernements.
Mais les peuples veulent des rois, pour être sûrs de n’avoir pas tant de maîtres et de les avoir plus décents et moins affamés.
Le peuple romain, malgré tout ce que l’on a tenté pour lui faire honte d’obéir au plus grand des rois et au plus doux des maîtres, — si l’on peut appeler de ces noms de roi et de maître celui qui, en réalité, n’est qu’un pasteur; — le peuple romain, abusé par les mensonges des séditieux, et, enfin, tombé en leur puissance, n’a pas eu un autre sentiment que le sentiment
général des peuples. A peine affranchi, il a redemandé le Pape. Ainsi faisaient toutes les nations avec une grande anxiété. Le Pape n’étant plus sur son trône, il semblait que le monde, privé de paratonnerre dans le fort de l’orage, restait abandonné aux caprices de la foudre.
Et de leur côté les rois, très-disposés à rester rois, ont compris que le gouvernement temporel du Pape est la garantie des couronnes ; ce qui leur fera tolérer que ce gouvernement temporel demeure en même temps la garantie des libertés.
Devant cet accord des peuples et des rois, il ne paraît pas que les écrivains révolutionnaires soient près de leur but, d'affranchir le monde en lui ôtant du front la tiare, qui est la couronne plus que royale de l’humanité régénérée. On pourrait donc les laisser s’é-
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vertuer contre le gouvernement temporel du Pape : ils n’auront pas de si tôt rongé cette lime.
C’est sans doute un pitoyable et même un dangereux spectacle! 11 n’est pas bon que des sophistes lentement gonflés de tous les venins de l’incrédulité puissent ainsi quotidiennement endoctriner un peuple dont les révolutions ont affaibli le sens moral et ie bon sens. Cela n’est pas bon surtout pour la puissance séculière, à qui il n’a pas été dit : Non prœvalebunt. Cependant, comme c’est une des lois et une des disgrâces de la vie humaine de voir de telles choses et de rencontrer partout au pied des arbres le ver qui les ronge, il en faudrait prendre philosophiquement son parti.
Mais il nous semble que, dans cette question si simple, un bon nombre d’esprits sans malice se mettent à la torture pour raisonner de travers, et
qu’un rien les ramènerait au droit sens.
C’est pourquoi nous recueillerons à leur usage, et, Dieu le veuille! à leur profit, quelques observations sur la puissance temporelle du souverain Pontife. Ils verront combien ils sont déraisonnables d’en vouloir la suppression. i° Ils n’y réussiront pas, car cette institution est ancienne et solide, et d’un granit où se sont abîmés sans résultat beaucoup de pauvres petits ongles. 2 ° Elle est trop utile à l’Égl ise pour que Dieu ne continue pas d’employer en sa faveur la puissance qui l’a fondée et conservée.
3° L'humanité en a si grand besoin que, si nos révolutionnaires parvenaient, chose invraisemblable, à l’ébranler tant soit peu, leurs neveux eux-mèmes s’emploieraient à réparer les dégâts.
Jésus-Christ possédera le monde, parce que Dieu Lui a donné le monde.
Il s’en emparera suivant son droit, à sa manière , par une lente conquête , comme II s’est emparé de tout ce qu’il possède déjà. Nous disons lente, non pour Lui, mais pour nous, qui attendons péniblement son jour. Lui, Il a le temps, et toute la durée du temps n’est qu’un éclair dans son éternité.
Mais ce n’est pas en Dieu, c’est en homme qu’il veut faire cette conquête, afin de prouver par sa lenteur combien peu de chose est l’homme, et par sa
victoire , toujours jugée impossible , quelle est la grandeur de l’homme dans la main de Dieu.
Afin de témoigner tout de suite cette grandeur et cette puissance, Il a voulu d’abord s’emparer de Rome, qui était ce que la terre connaissait de plus puissant et de plus grand. Celui donc qu’il avait institué pour être son Vicaire, en lui promettant d’être avec lui jusqu’à la fin, Pierre, l’un de ces artisans durs et grossiers qui se disaient eux-mêmes la balayure du monde, descendit du Calvaire à Rome, capitale de l’univers, et en prit possession, inaugurant cet ordre de miracles plus grands que ceux mêmes que Jésus avait faits. Il prit possession de Rome, gage de la possession du monde, et son entrée dans la ville éternelle fut la mainmise de Jésus-Christ sut l’héritage qui Lui avait été donné.
Voilà l'œuvre de Dieu; voici main-
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tenant l’œuvre de l’homme, mêlée de grandeur et de misère.
Le premier arbre que Pierre planta dans son domaine fut la Croix, sur laquelle il se fit attacher la tête en bas, comme pour être plus près des catacombes où allaient s’enfoncer les racines de sa réelle et impérissable souveraineté ! A côté du gibet de Pierre le sang de Paul coula ; et ainsi, durant trois siècles, plantèrent et arrosèrent ces nouveaux souverains, fécondant de leur propre sang cette Rome qui leur était donnée, l’arrosant de leur sang et de leurs sueurs avec pliis d’abondance encore que ses anciens maîtres ne l’avaient arrosée du sang et des larmes des peuples vaincus.
Enfin les catacombes se trouvèrent pleines, assez pleines pour enrichir d’ossements sacrés tous les autels qui seraient plus tard élevés dans le monde,
et la mystérieuse royauté de l’Apôtre commença de paraître au jour. Les empereurs quittèrent Rome; ils portèrent à Byzance le siège de l’empire, avec ce vain titre de souverains pontifes, pontificat des dieux reniés, et ils laissèrent l’Évêque de Rome seul debout sur le Vatican, en présence du Capitole vide, à côté du sénat qui n’était plus qu’une ombre. Des siècles s’écoulèrent encore, et la ville n’avait en réalité d’autre chef que ce prêtre; car, s’il s’y trouvait encore quelques lettrés et quelques sénateurs attachés au culte des idoles, il n’y existait pas d’autre peuple que le peuple chrétien et pas d’autres lieux d’asile que les églises.
Un jour, après Alaric adouci, après Attila épouvanté, parut Totila, roi des Goths, qui emmena le sénat captif et laissa la ville déserte. Bélisaire accou-
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rut, ramenant une dernière fois les aigles romaines, et la trompette sonna du Capitole, dans cette solitude qui effrayait le général victorieux. Ni les cohortes, ni le sénat, ni le peuple romain ne reparurent; les statues brisées ne remontèrent point sur leurs piédestaux, les arcs de triomphe ne furent point relevés : il ne restait rien dans Rome de ce qui avait été Rome.
Mais le principe de vie que Pierre y avait apporté survécut au passage de Totila, comme il avait survécu à la puissance de Claude et de Néron.
L’Evêque de Rome revint à Rome, où le sénat ne revint jamais; il y ramena le peuple chrétien, et, au siècle suivant, le Pape saint Grégoire I er pouvait déjà écrire : « Le Pasteur de Rome est ac- « câblé de tant d’affaires extérieures « qu’il ne sait plus s’il est évêque ou « roi. »
Quand plus tard, à l’approche des jours de Pépin et de Charlemagne, cette royauté de fait et de droit prit son véritable nom ; quand les Papes, pour sauver l'Italie et maintenir la civilisation dans le monde, durent enfin retirer aux lâches empereurs de Byzance cette partie de l’empire qu’eux seuls leur conservaient depuis longtemps, il y avait des siècles que Rome -n’était plus gouvernée, protégée, repeuplée, rebâtie, nourrie que par ses Evêques.
Ce fut, à vrai dire, Léon l’Isaurien, par son fanatisme pour l’hérésie des Iconoclastes, qui mit la couronne temporelle sur le front des Papes, en soulevant la tempête qui sépara définitivement de Byzance les dernières possessions de l’empire en Italie. Léon l’Isaurien était sot et avare. Il y a toujours ou de l’ineptie ou quelque grand vice
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dans ces princes qui rompent avec l'Église, et souvent ces deux choses y sont à la fois. L’empereur avait fait briser à Constantinople les images du Sauveur ; les peuples d’Italie brisèrent ses images, sans s’effrayer des lauriers qui les couronnaient. Averti par le Pape, il le menace de le faire venir à Constantinople, chargé de chaînes. Prenez garde aux peuples ! lui dit encore le Pape. Mais Léon ne savait pas ce que c’est qu’un Pontife.
Les empereurs byzantin^ étaient parvenus à se donner une de ces Eglises nationales, si chères aux docteurs qui veulent une religion pour le peuple. Gibbon, quoique l’un des plus grands entre eux, dompté par sa conscience d’historien, fait voir la différence du Pontife et du fonctionnaire. «Tandis, dit-il, que le patriarche de Constantinople, esclave, passait alternativement, suivant le ca-*-
price de son maître, d’un couvent au siège patriarcal, du siège patriarcal dans un couvent, le génie et l'indépendance des Papes étaient excités par le fait même de leur position éloignée et dangereuse au milieu des barbares de l’Occident. »
Gibbon est un philosophe et un hérétique, et la philosophie et l’hérésie sont deux bandeaux. Nous avons dit, en répondant à M. de Sacy, ce que c’était que le génie des Papes et où se trouvait la force de leur indépendance.
Gibbon continue et parle vrai , sans parler plus juste : « Leur élec- « tion populaire les rendait chers « aux Romains; la misère publique et « privée trouvait un soulagement dans « leurs amples revenus, et la faiblesse « ou la négligence des empereurs les
« forçait de veiller constamment dans
« la paix et dans la guerre à la sûreté
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« matérielle de Rome. Au milieu des « calamités de toute espèce, l’Evêque « revêtait insensiblement les vertus et « la magnanimité du prince, et tous,
« Italiens, Grecs ou Syriens, prenaient « le même caractère, adoptaient la « même politique en montant sur la « chaire de saint Pierre. C’est ainsi « que Rome, après la perte de ses lé- « gions et de ses provinces, retrouva *< sa suprématie dans le génie et la « fortune de scs Pontifes. »
Que de précautions pour constater les faits et les interpréter en dehors du miracle de la foi et de l’assistance divine!
Gibbon, décrivant les temps affreux au milieu desquels s’accomplit ce prodige qu’il explique sans le comprendre, s’exprime ainsi : « L’inlluence de la religion « pouvait seule suppléer au défaut de « lois ; le tumulte et la violence des « assemblées où se débattaient égale-
« ment les affaires particulières et les « négociations du dehors ne pouvaient « être tempérées que par l’autorité du « Pontife. Ses aumônes, ses prédica- « tions, sa correspondance avec les rois « et les prélats de l’Occident, les ser- « vices qu’il avait rendus si récemment, « la gratitude et le serment des Ro- « mains devaient les accoutumer à le « considérer comme le premier raa- « gistrat ou le prince de leur cité.
r Malgré leur humilité toute chré- « tienne, on donnait déjà aux Papes le « titre de Dominus ou seigneur , et « leur profil avec leur inscription se « voit sur les monnaies de cette épo- « que. Leur domination temporelle se « trouve ainsi fondée sur mille années r de respect , et leur plus beau titre à r la souveraineté est le libre choix d’un « peuple qu’ils délivrèrent de l'esclar vage. »
DES PAPES
Après cet aveu d’un hérétique écoutons la parole émue d’un évêque :
« Rome est l’œuvre de l’amour, de l’in— « telligence, du dévouement des souve- « rains Pontifes. Ils l’ont pétrie avec « leurs larmes et leur sang ; ils l’ont « parée des couleurs célestes; elle est à « eux. Pères, artistes sublimes, nobles « défenseurs, ils ont tous les titres, « ils ont tous les droits (i). »
Ainsi s’est formé le gouvernement temporel des Papes. Aucun gouvernement jamais n’est sorti si profondément , si légitimement et si lentement, de la nature des choses. Sans aucun emploi de la force matérielle, et lorsqu’il la voyait au contraire de toutes parts brutalement conjurée contre
(1) Mgr Berteaud, évêque de Tulle s Lettre pastorale ordonnant des prières publiques pour N. S. P. le l’ape Pie IX, en exil. 18 décembre 1848.
lui , sans aucun moyen, sans aucun projet d’agrandissement , il s’est établi ne sachant pas même qu’il s’établissait.
Et ees siècles de tempêtes, qui n’ont rien laissé debout ni en place dans le monde, qui ont emporté les institutions, les empires, les peuples et les dieux dans ces jeux et dans ces débordements de la force sauvage, ces siècles ont aussi fidèlement travaillé à la construction merveilleuse dn trône de Rome qu’ils ont fidèlement détruit les plus puissants ouvrages du monde ancien. Lent miracle, d’autant plus manifeste et plus éclatant! OEuvrc de Dieu par la main des hommes, non pas de ceux qui la voulaient faire, mais de ceux qui ne la voyaient pas, qui ne la devinaient pas, qui ne la voulaient pas! Car, pour ceux qui désiraient obéir à Dieu, et que la Providence employait aussi, en obéissant, leur but et leur
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effort étaient de maintenir et d’étendre le domaine spirituel de l’Église, et non pas de lui assurer un domaine temporel. Tour a tour les barbares et les empereurs ont apporté leur pierre, et l’ont posée et cimentée à la plaee indiquée par l’Architecte invisible, qui seul connaissait le plan, qui seul marquait l’heure, qui seul avait choisi les matériaux. Autant que les barbares, les empereurs, par leurs trahisons, leurs lâchetés, leurs entreprises sacrilèges, sont devenus les fondateurs assidus de cette royauté sans précédents et dont le monde ne verra pas d’autre exemple. Ainsi, sur certains rivages, les flots, multipliant leurs fureurs, ont eux-memes formé la diguequilcsborne à jamais. Ils l’assailliront sans relâche, et aux jours de grandes tourmentes ils pourront la couvrir encore de leur écume ; mais, à moins que Dieu
ne change les lois du monde, la mer n’aura plus que des colères impuissantes, et s’arrêtera devant les limites que Dieu, par ces mêmes lois, l’a contrainte à se donner.
Quand l’œuvre a été faite, alors les hommes ont vu qu elle était bonne et l’ont régularisée. De ce recoin misérable, de cette bourgade qui se nommait Rome, où de vils empereurs la faisaient tourmenter par des subalternes quand les barbares n’y étaient poiqt, la Papauté, loin de l’Italie et loin de Byzance, avait enfanté des nations catholiques, entre autres celle des Francs.
Tel avait été le résultat de ce que Gib bon appelle la « correspondance » des Papes avec les peuples de l’Occident.
L’Orient se perdait dans l’hérésie ; l’Occident avait pour roi des barbares hérétiques. « Alors, dit Baronius, Dieu « suscita du milieu des infidèles un
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« prince qui fût à lui, et se forma un « peuple privilégié qui protégerait son « Église contre les assauts de l’hérésie « et le flot des barbares; il voulait en- « core que son Eglise fut glorifiée par « eux . 11 paraît en effet certain que la na- <• tionalité française est instituée pour « ce double but. » La nation de Clovis, en correspondance avec les Papes, était devenue la nation de Charlemagne.
« Tout ce qui se produit sur la scène « terrestre est pour l’exécution d’un plan « éternel. Quand Dieu y veut employer « un homme comme un instrument « direct et aimé, il met dans son cœur « la piété filiale envers l’Eglise. Si, pour « lui rendre aisée sa tâche illustre, les « obstacles doivent être écartés, ils le « seront. Des victoires rapides sur les « choses mauvaises lui seront données.
«Au besoin il sortira du nombre et « montera s’asseoir au rapg suprême,
« afin que son action se déploie meil- « leure et plus libre (i). » Tel fut Charlemagne, « cet homme si grand que la grandeur a pénétré son nom et que la voix du genre humain l a proclamé grandeur au lieu de grand (2). » Pendant les jours de Charlemagne, à Byzance la dynastie iconoclaste des Isauriens était continuée par un Copronyme, qui mérita sur le trône l'ignoble surnom qui lui avait été donné enfant, et s’éteignait en la personne d’un Flavius Constantin, trahi par ses courtisans, battu par ses tributaires, détrôné par sa mère qui lui fit crever les yeux.
Charlemagne ordonna cinquante-trois expéditions militaires, dont il commanda le plus grand nombre. Partout ses armes victorieuses frayaient le chemin à
(1) Mgr Berteaud. évoque de Tulle : Lettre pastorale à l’occasion de l’érection de l’Finpire.
(2) Joseph de Maistre.
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l’Évangile, et souvent ses campagnes n’eurent pas d’autre but. Les mœurs devinrent plus douces, les sciences et les arts de la paix fleurirent, la véritable liberté civile commença : la civili-
sation, que les envoyés des souverains Pontifes avaient introduite dans les Gaules comme en la tenant par la main, prit racine dans ce sol prospère qu elle n’a plus quitté. Mais Charlemagne n’aurait été qu’un météore, moins encore, un conquérant, ou plutôt un envahisseur barbare comme les chefs si vite disparus des Huns et des Goths, s’il n’avait pas aimé l’Église. Il lui fut bon fils, elle lui fut bonne mère. Inspiré par son amour, attentif à ses lois, il en reçut les lumières qui l'ont fait si grand et devint le législateur de l’Europe. Jamais le sacerdoce et l’empire ne furent mieux d’accord qu’à cette heure unique , et jamais la politique
humaine n’a rien créé d’aussi majestueux et d’aussi puissant. Charlemagne vint à Rome : il y vit l’œuvre des siècles et la constitua ; le Pape vit Charlemagne , reconnut l’homme de la Droite de Dieu et le fit empereur.
Chacun était dans son rôle : le prince affermissait et reconnaissait le travail du passé; le Pontife ouvrait l’avenir.
Ce fut l’an 800, à Rome, le jour de Noël, vigile d’un siècle nouveau, que le successeur de Pierre, Léon III, sacrant Charlemagne, institua l’empire d’Occident, le Saint-Empire romain.
Il le fit de sa pleine autorité, et lui seul le pouvait faire. Charles, disent les historiens modernes, « le comprit avec une intelligence parfaite des temps nouveaux. » Ils ajoutent, mais qu’en savent-ils? que le chef dep Francs, par un raffinement de prudence, voulut paraître surpris lorsque
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le Pape versa sur sa tête l’huile sainte et posa sur son front la couronne d’or.
La philosophie de Charlemagne n’allait pas jusqu’à douter du droit du souverain Pontife, ni sa prudence jusqu’à craindre les armées de l’impératrice Irène, veuve de Copronyme et mère de Flavius Constantin. S’il parut surpris, c'est qu’il l’était, et que le Pape n’avait parlé qu’à Dieu de ce qu’il voulait faire au nom de Celui que le genre humain régénéré reconnaissait pour Maître et Roi de tous lesempires.
« C’est un usage des cérémonies romaines, dit le savant évêque de Tulle, que, dans la nuit illustre de la Nativité du Sauveur, le souverain Pontife remette ou destine une épée et un casque surmonté d une colombe à quelque grand prince chrétien. Cet usage est plein de symboles. Par l’Incarnation, le Fils unique de Dieu a vaincu l’in-
venteur de la mort : une si grande victoire est bien représentée par l’épée.
Les Ariens infidèles, autrefois, eurent l’audace d’affirmer que le Fils de Dieu était une simple créature. L’Evangile de la nuit de Noël affirme que Dieu a tout fait par son Verbe. En conséquence, le souverain Pontife remet une épée, exprimant l’infinie puissance dans le Christ, vrai Dieu, égal au Père, et vrai homme, selon cette parole du Psaume : Les deux sont vôtres , et la terre est vôtre aussi. V ous avez fondé Vordre du globe et sa plénitude ; l'aquilon et la mer sont vos créatures.
Le Siège de Dieu, c’est-à-dire le Siège apostolique, tire sa solidité du Christ et est un composé de droit jugement et de justice; avec ces armes, Notre Sauveur Jésus, le vrai Dieu, a battu les ennemis de ce Siège, à savoir les hérétiques et les tyrans, conformément
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au dire prophétique : La justice et le jugement sont les éléments de votre siège. Enfin l’épée figure la puissance suprême conférée par Jésus-Christ au Pontife, son vicaire ici-bas, selon les textes sacrés : Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre ; et ailleurs : Il dominera d'une mer à une mer , et des bords du fleuve aux extrémités de la terre. Le casque avec la colombe est l’emblème de la protection du Saint-Esprit étendue sur l’homme valeureux honoré des dons du souverain Pontife (i).
« Tels sont les beaux sens de cette cérémonie. La main armée de l’épée, la tête couverte du casque mystérieux, le noble chrétien est tenu de se montrer jusqu’à la mort l’intrépide défenseur de a Foi et du Siège apostolique (a). *>
(1) Catalan., lib. I, Cœrem. Roman .
(2) Monseigneur Behteaud, Lettre pastorale.
Ainsi se montra Charlemagne, et ce fut là sa grandeur; elle est immortelle.
Sa race a perdu l’empire, elle a fini, l’empire est tombé ; de ses lois et de ses institutions il n’est resté qu’une trace. Un autre homme de guerre, un autre empereur, moins grand et moins heureux, est venu l’effacer dans la mémoire des peuples. Pour les lettres, les arts et les sciences, provinces volontiers ingrates, il n’est qu’un lointain protecteur encore grossier et ignorant; mais, dans l’établissement anonyme du pouvoir temporel des Papes, sa main reste visible à jamais, comme si huit siècles n’avaient lentement élevé l’œuvre que pour qu’il eût la gloire d’y mettre le couronnement, et que dans la suite des âges aucune tempête acharnée à la détruire ne passât sans paraître vaincue par le génie et la piété de Charlemagne.
Ces efforts contraires ont duré mille ans, à peu près sans relâche. Les raconter serait faire l’histoire de l’Europe ; car, de même qu’aucun siècle n’a passé sans en produire quelque exemple, aucun pays n’a joué un rôle important dans l’histoire sans prendre part à cette lutte de l’esprit de Satan qui veut continuellement abattre ce qu’a édifié et ce que soutient continuellement l’Esprit de Dieu. Le combat a été plein de vicissitudes inouïes.
Que de secours inattendus! que d’amis ingrats ! que de retours soudains !
De nos jours nous avons vu ces coups de l’enfer, ces contre-coups de Dieu.
L’histoire, toujours surprenante , en est écrite à l’avance pour l’éternité.
Quand le Pape est à Rome, tranquille, — si ce mot de la langue humaine peut être appliqué ici, — sur son trône de justice et de douceur, perpétuellement haï de l’iniquité, alors les séditieux argumentent, et les dupes écoutent avidement leurs discours pervers.
Pourquoi un trône au Pape ? Son royaume n’est pas de ce monde !
Pourquoi un peuple et des tributs à ce prêtre du Dieu pauvre et mortifié ?
Il n’est pas juste qu’un peuple, si petit qu’il soit, demeure privé des institutions des autres peuples, soit sujet des prêtres, ne puisse ni mourir sous ses hommes de guerre, ni s’agiter à la voix de ses tribuns, ni se lancer dans les entreprises à la suite de ses hommes
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d’État î Ou bien quelque prince ambitieux, comptant sesarméesetdiscernant les mauvais instincts de la foule, se dit tout bas : « Je n’ai que les corps, et le Pape gouverne les âmes. Si le Pape était mon sujet, si je le tenais dans mes terres et sous ma main, ou s’il n’y avait plus de Pape, j’aurais tout; car, ôté le Pape, le monde appartient à la force, et la force est à moi. »
Voilà le point où se forme l’orage ; il grossit; l’orage éclate, l’incendie s’allume ; mais alors les yeux s’ouvrent et les aveugles voient clair. Il y a dix ans, lorsque le Pape était en exil et que la république, à coups de couteau, s’installait dans Rome, on n’entendait de tous les côtés que les paroles les plus saines et les plus sages sur la nécessité sociale et européenne de l’indépendance du Vicaire de Jésus-Christ.
Ce n’étaient pas les chrétiens qui par-
laient ainsi, mais les politiques, les incrédules, les hérétiques eux-mêmes, quoique toujours plus acharnés dans la folie de leur haine et plus lents à s’eu déprendre. Ce tremblement de terre mettant à nu les fondements de l’édifice social, tout le monde les voyait, tout le monde en comprenait la merveilleuse structure, tout le monde sentait qu’ils n’étaient pas de main humaine et que nulle force humaine ne les remplacerait s’ils venaient à crouler. Les médiocres avocats et gens de lettres à qui, chez nous, le pouvoir appartenait par aventure, la veille éclatants ennemis de la Papauté , maintenant consternés de ses embarras, plus honteux et plus intimidés qu'incertains de ce qu’ils devaient faire, disaient eux-mêmes que la Papauté ne pouvait pas disparaître et qu'il était également impossible que le Pape de-
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vînt jamais le sujet d’un gouvernement quelconque et fût leur bote plus d’un instant. En tremblant, mais non pas à regret, ils avançaient la main pour soutenir le temporel du souverain Pontife, lorsque le pouvoir leur fut ôté.
Un prince inconnu, neveu dudernier persécuteur, les remplaça. Ce fut celuici, un Bonaparte, obligé de compter ^vec la révolution et de ne pas trop lui déplaire, qui donna l’ordre à l’armée française de prendre Rome, d’en chasser la bande ridicule et odieuse des révolutionnaires , d’en rouvrir les portes au Vicaire de Jésus-Christ.
Jadis, dans son aventureuse jeunesse, l’esprit plein des obscurités du temps, mais s’attendant à de grandes destinées et les poursuivant au hasard, lui aussi, ce prince, il s’était cru ennemi de l’œuvre de Dieu; il la croyait une œuvre humaine, arrivée aux caducités
qui atteignent tout ce que l’homme a fait.
Cependant, exilé, il avait trouvé à Rome les douceurs de l’hospitalité pontificale. Là, maintes fois, son esprit, qui volait sans règle et sans guide dans les hauteurs de la pensée, put méditer sur cette puissance si exposée, si combattue, d’apparence si fragile, indestructible pourtant. Un jour, se ‘promenant dans la campagne de Rome, la ville lui apparut telle qu’il ne l’avait pas vue encore, la ville éternelle ! Du faîte des monuments qu’apercevaient ses yeux il voyageait en esprit dans l’histoire, interrogeant le passé et lui demandant les secrets de l’avenir. Le Capitole lui parlait de la république, les arcs de triomphe lui parlaient des empereurs, la vaste ruine du Colisée lui enseignait ce que peut la force et comment elle
DES PAPES
est vaincue. Le dôme de Saint-Pierre dominait tout, portant la croix vivante qui a vu passer tout; et l’exilé se dit en lui-même : C’est l’éternité de Rome; c’est là qu'est Dieu, et Dieu n’est que là ! Cette parole, envolée de son cœur dans une heure de rêverie, sans qu’il pensât qu’elle y dût revenir jamais, qui sait si ce n’est pas cette parole qui l’a fait empereur!
En tout cas, Dieu l’a choisi pour accomplir, en ce qui touchait Rome, le vœu des peuples , et non , comme il est arrivé quelquefois, pour le devancer et pour le contraindre. Quel que fût son sentiment particulier, conseillé par la politique ou inspiré par la foi, ce qu’il a fait il le devait faire ; et la couronne impériale était, comme du temps de Charlemagne, sur le tombeau violé des saints Apôtres, offerte par la Providence à qui le délivrerait. Les
moins clairvoyants ne s’y trompaient pas. La folie occupant alors le trône, le bon sens courait les rues, en révolte contre ce pouvoir indigne qui l’avait surpris. Dans la même enceinte où, quelques mois auparavant, les ministres de Louis-Philippe avaient bafoué les réclamations de l’Eglise pour la liberté d’enseignement, une assemblée républicaine applaudissait avec enthousiasme l’orateur catholique qui s’écriait : L'Eglise est une mère! et qui flétrissait les parricides dont la main vile et débile l’avait frappée. Sous Louis -Philippe on n’avait pas pris garde aux paroles de M. Guizot, calviniste, répondant aux menaces de la révolution que ce qui avait résisté à Luther et à Voltaire résisterait bien à Mazzini. Sous la république, quelques mois plus tard, on comprit mieux Pellegrino Rossi , disant aux Romains :
JigiTïze
St>ogIe
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« L’indépendance du domaine pontifi- « cal est garantie par la conscience de « tous les catholiques. Les trésors de « l’Europe entière ont élevé les mo- « nuinents de Rome, et Rome, tête « et centre du catholicisme, appar- « tient beaucoup plus aux chrétiens « qu’aux Romains. Soyez bien assurés « que nous ne laisserons pas décapiter « la chrétienté, ni réduire son Chef fu- * gitif à demander un asile que l’on « pourrait faire payer cher à sa li- « berté. » Pellegrino Rossi ! encore un ancien ennemi de la Papauté. Il eut la gloire de mourir pour elle, assassiné par les libérateurs de la conscience humaine, et ses dernières paroles furent : « La cause du Pape est la cause de Dieu. »
Dans cette explosion de l’instinct public, qui ne différait pas de la raison chrétienne, on recherchait, on répé-
tait , on réimprimait ce qu'avaient dit de tout temps les savants, les politiques et les sages, sur les convenances universelles de l’indépendance du pouvoir temporel des Papes. Laissant de côté les maîtres de la sagesse dont l'autorité l’emporte à nos yeux, les saint Bernard, les Baronius, les Bellarmin, les Suarez , contentons-nous de choisir dans la foule quelques témoignages que nos adversaires ne peuvent récuser.
Un orateur du concile de Bâle, cité par le protestant Ranke, Histoire de la Papauté : « Autrefois mon opinion « était qu’il aurait été utile de séparer « le pouvoir temporel du pouvoir spi- « rituel ; mais maintenant j’ai reconnu « que le signe extérieur sans le pouvoir « est ridicule, que le Pape sans le pa- « trimoine de l’Église ne représente « autre chose que le serviteur des rois « et des princes. »
DES PAPES
Fleury : « Depuis que l’Europe est « divisée entre plusieurs princes indé- « pendants les uns des autres, si le « Pape eût été sujet de l’un d’eux, il « eût été à craindre que les autres « n’eussent eu peine à le reconnaître « pour Père commun et que les schis- « mes n’eussent été fréquents. On peut « donc croire que c’est par un effet « particulier de la Providence que le « Pape s’est trouvé indépendant et « maître d’un Etat assez, puissant pour « n’être pas aisément opprimé par les « autres souverains, afin qu’il fût plus « libre dans l’exercice de sa puissance « spirituelle et qu’il pût contenir plus « facilement tous les autres évêques « dans leurs devoirs. »
Muller : « Si le Pape fût resté à Avi- « gnon, il serait devenu un grand-aun mônicr de France, qu’aucune autre
« nation n’aurait reconnu, à l’excep « tion de la France. »
Le président Hénault : « Il était né- « cessaire, pour le repos général de la « chrétienté, que le Saint-Siège acquît « un domaine temporel. Le Saint-Père « n’est pas, comme dans le principe, le « sujet de l’empereur. Du moment où « l’Eglise s’est propagée dans l’univers, « il doit répondre à tous ceux qui « commandent, et par conséquent il « ne peut être soumis au eommande- « ment de personne. La religion ne « suffit pas pour imposer à tant de sou- « verains. Dieu a donc justement per- « mis que le Père commun des fidèles, « par le moyen de son indépendance, « reçoive le respect qui lui est dû. »
Napoléon I er : « Le Pape est hors « de Paris, et cela est bien ; il n’est pas r à Madrid ni à Vienne, et c’est pour « cela que nous tolérons son autorité
DES PAPES
« spirituelle. A Vienne, à Madrid, on « pourrait en dire autant. Croyez-vous « que, s’il était à Paris, les Autrichiens « et les Espagnols consentiraient à re- « cevoir ses décisions ? Nous sommes « donc trop heureux qu’il réside hors « de chez nous, et qu’en résidant hors « de chez nous il ne réside pas chez pos « rivaux; qu’il habite cette vieille Rome, « loin de la main des empereurs d’Al- « lemagne, loin de celle de la France « et des rois d’Espagne, tenant la ba- « lance entre lessouverains catholiques, « inclinée toujours un peu plus vers le « fort, et se relevant promptement si « le plus fort devient oppresseur. Ce « sont les siècles qui ont fait cela, et ils « ont bien fait. Pour le gouvernement « des âmes, c’est l’institution la meil- « leure et la plus bienfaisante que l’on « puisse imaginer (i). »
(1) Thiers, Hist ■ du Consulat et de V Empire.
Napoléon III : « Je déplore de toute « mon Ame que le fils aîné de Lucien « Bonaparte (Canino, l’un des trium- <* virs) n’ait point senti que la souve- « raineté temporelle du Chef de l’Eglise « est intimement liée à l’éclat du ca- « tholicisme comme à la liberté et à « l’indépendance de l’Italie (i). »
On citait aussi les ennemis de la Papauté anciens et nouveaux ; on rappelait leurs vieilles espérances et leurs vieilles embûches, dont le résultat, devenu imminent, était l’épouvante et la ruine du monde.
Avant la Révolution , Frédéric II
Le Napoléon que Pou vient d’entendre est celui du Consulat; le Napoléon de l'Empire tint un autre langage pour justifier d'autres projets : il voulait avoir le Pape en France et à Paris pour devenir l’empereur de la terre.
(1) Lettre au Nonce apostolique, à Paris, le 0 décembre 1848; communiqué le même jour, par le Prince lui-même, au journal l’Univers.
DES PAPES
écrivait à Voltaire : « On pensera à la « conquête facile des Etats du Pape, « et alors le pallium est à nous et la « scène est finie. Tous les potentats de « l’Europe, ne voulant pas reconnaître « un vicaire du Christ soumis à un « autre souverain, se créeront un pa- « triarche, chacun pour son propre « Etat... Peu à peu chacun s’éloignera « de l’unité, et finira par avoir dans « son royaume une religion ainsi qu’une « langue à part. »
O docteurs et propagateurs de la fraternité ! chaque Etat ayant sa religion et sa langue à part, et la conscience et le sang des hommes livrés à l’ambition des rois! M. Mazzini, se gonflant plus tard de ce qu’il avait fait à Rome, disait, avec la candeur imbécile du crime : « L’abolition du pouvoir tem- « porel entraînait nécessairement , dans « l’esprit de ceux qui comprennent le
«i secret de l’autorité papale, Vèmnnci- « pation du genre humain de l’autorité « spirituelle.» Oui ; et quand l’autorité spirituelle ne soutiendra plus la conscience humaine, qui émancipera le genre humain du bon plaisir de la force matérielle ? Sans doute le poignard de M, Mazxini !
Mais cette conscience humaine, si méprisée par ces faquins trop fiers de leur glaive royal ou de leur poignard, les a méprisés à son tour , et ils ont vu que le poignard n’assassinait pas les idées, et que les consciences ont aussi le glaive pour s’affranchir du glaive.
« Quoi ! s’écriait un évêque, l’étroite limite nationale presserait donc l’universel monarque des esprits ! Le genre humain, appelé au surnaturalisme, c’est-à-dire à des rapports avec Dieu, d’une grandeur et d’une délicatesse ineffables, entend que personne ne
DES PAPES
puisse avoir la triste tentation de les troubler ou de les corrompre ; il veut . aller à sa fin sans heurter en son sentier les gardes des frontières humai»
nés. La cité divine doit rester ouverte et le jour et la nuit ; le message céleste en sort, la prière y entre ; que ce soit sans contrôle et à toute heure. Les âmes volent vers ses sommets de tous les points du globe ; qu’on ne demande pas aux nobles voyageuses la couleur des drapeaux qui abritaient leurs toits de boue. Là, que le particulier s’efface, que les rivalités écloses au champ national soient ignorées. Dieu saura bien discerner le sien, nonobstant les variétés et les oppositions issues des climats, des politiques, des civilisations, des barbaries. A une fonction tenue de rester si universelle , si impartiale, si aimante, l’indépendance est nécessaire ; ses magnifiques affaires ne peu-
vent être traitées convenablement sous l’œil de surveillants jaloux. »
Et, du milieu des clameurs et des ténèbres du moment, la même voix épiscopale, aussi inspirée que savante et éloquente, ne craignait pas d’annoncer comment le Pontife exilé reviendrait bientôt dans sa ville assainie. Sa prophétie n’était qu’un tableau du passé ; il le prenait dans les annales de l’Eglise, à l’époque où Arnauld de Bresce avait régné sur Rome, comme y régnait en ce moment le héros des penseurs et des illuminés de notre âge, l’homme du poignard.
« On dirait qu’il y a de vraies résurrections des fureurs et des folies humaines. Eugène III était un prince très-noble et très-généreux ; il n’avait pas voulu être dur envers les coupables habitants de Tivoli. Notre bienaimé Pie IX, en montant sur le trône,
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refusa de laisser durer des sévérités décrétées contre des perturbateurs criminels. Les bandes d’Arnauld égorgèrent les fidèles Romains; les hommes fidèles de Pie IX ont été tués. Eugène se retira à Viterbe; Pie IX est dans le royaume de Naples. Arnauld, diseur dangereux, répandait des déclamations astucieuses, prétendant que le Pape devait être confiné dans sa région spirituelle ; que disent-ils autre chose, ces semeurs de vaines paroles ? Saint Bernard, catholique et français, appelait Rome une colombe séduite, sans cœur ; il la montrait décapitée, ville aux yeux arrachés, à la face ténébreuse. Mille reproches de ce genre pleuvent sur la Rome d’aujourd’hui ; la France, dans sa religieuse indignation, ne les lui mesure pas. Eugène III, à Viterbe, reçoit du Nord et de KOrient, et des terres occidentales, des
légations pieuses qui consolent son âme de l’ingratitude des Romains.
Puissent les tendres hommages de la catholicité tout entière et les respects du reste du monde dédommager le grand cœur de Pie IX ! Eugène, dans l’exil, n’en était pas moins occupé des intérêts généraux de l’Eglise; Pie IX esj tout entier à cette œuvre, nonobstant ses douleurs. Nous voudrions bien pouvoir mener ce parallèle jusqu’au bout. Puisqu’une légitime indignation nous a dicté des paroles sévères contre les violateurs d’une majesté si grande, nous serions heureux d’avoir pu raconter à l’avance leur repentance prochaine. « Il advint donc, dit l’historien, que, par la miséricorde de Dieu , une grande joie éclata dans toute la ville à la nouvelle de la rentrée inattendue du Pontife.
Une multitude innombrable courut
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au-devant de lui avec des branches vertes. On se prosternait sur ses pas, on en baisait les vestiges, on le couvrait d’embrassements lui-même. Les bannières flottaient ; les officiers , les juges s’avancaient en foule. Les Juifs n’étaient pas absents de cette grande joie, portant sur leurs épaules la loi de Moïse. Les Romains, semblables à un chœur d’harmonie, chantaient ees paroles : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! C’est ainsi qu’à travers les effusions de tout un peuple le Pontife monta au palais de Latran (i). » C’était aux environs de Noël : Eugène y put célébrer cette fête (2). »
Ce fut ainsi, une année après, que Pie IX, escorté par l’armée française,
(1) Otto Fressihg.
(2) Monseigneur Bkrteaud, évêque de Tulle* Lettre pastorale.
rentra dans Rome aux applaudissements du monde.
Un autre évêque, dont la voix chère > aux catholiques de France s’est élevée avec autorité depuis vingt ans dans toutes les circonstances qui intéressent les droits et la gloire de l’Eglise, tirera les dernières leçons de cet événement, préparé et consommé, dit-il, non pas par la Foi, comme autrefois les croisades, mais véritablement par la politique, calculant à sa manière et cherchant ses propres intérêts; car, en effet, Dieu a voulu que la politique elle-même rendît hommage à cette autorité extérieure de l’Eglise qu’elle avait si longtemps méconnue.
« La politique donc avait prétendu qu’elle gouvernerait bien , ou même qu’elle gouvernerait mieux le monde sans la Religion; et il arrivait que le monde, à mesure qu’il se trouvait
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privé de religion, notait plus gouvernable.
« Elle avait dit encore que l’Eglise n’avait rien à voir dans les intérêts temporels des peuples; et voilà que les intérêts même temporels des peuples se trouvaient comme personnifiés dans ce Chef temporel de l’Église ; tous voyaient en lui la plus haute représentation de l’ordre et de l'autorité, ces deux grandes conditions de la vie des peuples, les plus essentielles toujours, et aujourd’hui les plus menacées.
- Enfin, sous prétexte d’empêcher qu’il n’y eût, comme ils le disaient, un Etat dans l’Etat, les politiques n’adinettaient pas d’autre société organisée libre et complète que la société civile ; et voilà que toutes ces sociétés matérielles chancelaient effrayées et s’affaissaient sur elles-mêmes, tandis que
la société chrétienne , se dégageant peu à peu de ses entraves au milieu des pouvoirs publies affaiblis , reparaissait avec sa discipline, son sacerdoce, son unité ; avec ses tribunaux, ses conciles , ses ordres religieux , et se tenait seule debout, pleine de jeunesse, de force et d’avenir.
« Et alors tous ces politiques, voyant ces millions de fidèles soumis aux prêtres, ces milliers de prêtres soumis aux évêques, ces centaines d’évêques soumis au Pape, et, tous ensemble, Pape, évêques , prêtres et fidèles , formant l’édifice de l’Eglise, ils ont compris qu’il y avait là une pierre ferme sur laquelle il serait bon d’asseoir les sociétés humaines défaillantes.
« Et comme ils savaient très-bien que, dans cette Eglise si fortement constituée, tout repose sur le Pape, c’est l’Église elle-même , comme société vi*
DES PAPES
sible, qu’ils ont raffermie dans la restauration temporelle de son Chef ; et en raffermissant l’Eglise , c’est le monde entier qu’ils ont voulu raffermir ; tellement que cette société spirituelle qui leur avait si longtemps fait ombrage, qu’ils avaient dédaignée comme inutile, quand ils ne la persécutaient pas comme ennemie, est devenue à leurs yeux le modèle le plus parfait, l’appui le plus solide, le refuge le plus sûr de toutes les sociétés humaines (i). »
( 1 ) De l’Église et de l'État, à l’occasion de la rentrée de N. S. P. le Pape à Rome , par Monseigneur Parisis, évêque de Langres (aujourd'hui d’Arras) et membre de l’Assemblée législative (1850).
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De ces considérations, qui intéressent le monde et plus que le monde, la destinée entière de l’humanité, descendrons-nous à considérer les intérêts particuliers du peuple romain ? C’est une moquerie. On affecte de le plaindre beaucoup, ce peuple. Il est trèsmalheureux, dit-on, de n’êtrepas gouverné comme les autres , de n’avoir pas à parcourir de si glorieuses carrières, de ne pouvoir se livrer aux beaux essais qui se font ailleurs pour trouver la vérité, la gloire, la fortune, le bonheur, la liberté. Nos journalistes insis-
tent fort sur ce point : un peuple qui n’a pas de grands journaux! qui n’aura point de vie politique ! Assurément c’est une infortune inénarrable. Mais quoi , si le salut du monde est à ce prix? Le peuple romain peut avoir en aussi grande abondance qu’il veut la vie savante, intellectuelle et spirituelle.
11 est agriculteur, pasteur, artiste; il vit sous un beau ciel et sous un doux maître, parmi les monuments et les chefsd’œuvre, sans être écrasé parles impôts, sans payer jamais l’impôt du sang. C’est la vie des heureux de ce monde, de ceux pour qui les autres hommes s’agitent, combattent et gémissent dans les labeurs et les privations. Quand l’Anglais a mis sous le pressoir et ses propres compatriotes et les autres peuples de la terre; quand il a recueilli le tribut des mines d’or et des mines de charbon; quand il a vendu au Chinois,
pour l’empoisonner, la sueur et le sang de l’Indien transformés en opium, alors il vient en Italie chercher le doux soleil, les monuments, les musées et les loisirs du peuple romain. Mais il ne prend que l’écorce grossière des joies accoutumées de ce peuple, qui est intelligent, qui a le sentiment des arts et qui connaît et aime Dieu.
Le peuple romain ne se plaint pas; ce n’est pas lui qui hait son roi pontife et qui souhaite la destruction de ce paternel empire. Un petit nombre de sots et ingrats rebelles, corrompus par l’opinion étrangère, médiocres lettrés et guerriers plus médiocres, s’estimant les descendants des dominateurs du monde, et modestement convaincus qu’ils sont encore le peuple et le sénat, quelques centaines d’individus peut-être, voilà ce que nos journalistes appellent le peuple romain. Voilà le
DES PAPES
groupe illustre et touchant de déshérites auxquels il faudrait sacrifier la paix du monde. Quand la tempête a fait surnager ces héros, pas un seul n’a pu soutenir un jour les regards du public; l’Europe n’a point daigné savoir leurs noms : ils étaient, en gros, la révolution romaine ; et le peuple romain lui-même n’a connu un instant parmi eux que quelques démagogues plus forcenés, assez heureux pour avoir pu dépasser, sans pourtant sortir du vulgaire, la mesure accoutumée de la folie et du crime.
C’est le Pape, et le Pape seul, qui fait du peuple romain un peuple ; mais par le Pape il est un grand peuple, un peuple que n’écrase pas ce nom de Rome, un peuple à la fois conservateur et initiateur.
Ilne conserve pas peu de chose. La Rome des Papes n’est pas seulement
le sanctuaire de la conscience chrétienne, par conséquent l’inviolable sanctuaire delà liberté, dont la conscience chrétienne est le suprême et invincible rempart ; elle n’est pas seulement le dernier asile où s’abritent le respect et l’amour des pauvres et des petits; elle n’est pas seulement une terre privilégiée où vivent encore une foule de traditions nobles et d’institutions vraiment populaires que jadis toute l’Europe y a prises et qu’elle y viendra reprendre quelque jour :
Rome pontificale est encore un laboratoire où le génie de la charité conçoit, expérimente et fait consacrer ses bienfaisantes conceptions. Là sont nées toutes les œuvres de miséricorde ; nées ailleurs, là elles ont reçu le baptême et la fécondité. Là enfin est le centre de la civilisation universelle , puisque là est le centre de l’apostolat chrétien. Que
DES PAPES
ceux qui ne veulent plus du christianisme ne veulent plus aussi du Pape dans Rome , nous le concevons : du même coup ils supprimeraient l’apostolat, ou du moins ils ralentiraient beaucoup ses efforts et en retarderaient incommensurablement les trop lents résultats ; mais le genre humain des Indes et de la Chine, et des profondeurs de l'Amérique et de l’Océanie, sept ou huit cents millions d’hommes, qui l’émanciperait de l’autorité spirituelle des bonzes, des idoles, des fétiches ? Serait-ce toujours le poignard de M. Mazzini ?
Nous le dirons à ces hommes qui parlent si légèrement de découronner le souverain Pontife et de l’envoyer périr de langueur, et l’Église avec lui, dans quelque bourgade , sous les maîtres mobiles que leur donnerait la sédition. Ce ne sont pas leurs idées
qui nous révoltent : elles ne sont que folles ; c’est leur forfanterie. La plupart affectent des colères qu’ils n’éprouvent pas et des terreurs qu’ils n’ont pas ; ils appellent des maîtres sous lesquels ils ne voudraient pas vivre et des événements qu’ils auraient horreur de voir, et ils ne provoquent l’orage qu’avec l’arrière - conviction qu’il n’éclatera point, ou qu’il passera cette fois encore sans emporter l’édifice puissant et vénérable qu’ils désignent à sa fureur .
L’un d’eux, dernièrement, faisait observer que les catholiques suivent hardiment et jusqu’au bout la logique de leurs principes, tandis que les libres penseurs hésitent, biaisent, sont poltrons et légèrement hypocrites. Le fait, trèsévident, était exposé dans les termes à peu près que nous venons d’employer; et le libre penseur qui s’abandonnait
DES PAPES
à cet accès de franchise en tirait la conclusion, très-évidente aussi, que le catholicisme obtiendrait encore plus d’une victoire dans le combat que lui livre l’erreur sous le nom de libre pensée.
Seulement la langue particulière de la libre pensée n’est pas franche, même lorsqu’elle exprime des opinions sincères. Le libre penseur en question avait soin d’appeler les catholiques le moyen âge et la libre pensée le dix-neuvième siècle. Ces qualifications caressent et exploitent des préjugés dont aucun libre penseur de ce temps, quelle que soit la fierté de son esprit, ne sait dédaigner l’humiliant secours. Ne nous en plaignons pas :
notre adversaire prouve combien la maladie qu’il dénonce, l’hypocrisie et la poltronnerie de la libre pensée , est générale et profonde, puisque , témoin
son langage, lui-même n’en est pas exempt.
Or pourquoi la libre pensée seraitelle hypocrite et poltronne, si, tl’une part, elle ne sentait pas qu elle heurte le sentiment du genre humain ; si, d’une autre part, elle n’adhérait pas ellemême, en dépit d’elle-même, aux grandes vérités qu’elle nie ; si elle n’avait pas au moins le soupçon que ces vérités sont divines et étemelles ?
Notre adversaire, pas plus que les autres libres penseurs, n’a certainement aucune raison de croire que les catholiques d’aujourd’hui sont plus du moyen âge et sont moins du dix-neuvième siècle que lui-même. Il parle souvent des « débris du moyen âge qui traînent encore dans les lumières de la civilisation présente : » le cœur humain et l’esprit humain sont deux de ces débris ; il les porte en lui, comme nous les portons
DES PAPES
en nous. Les brillantes idées qu’il expose ne sont pas sa création , elles ont été développées, combattues, vaincues dans le moyen âge; elles viennent de plus loin. Les vérités qu’on lui oppose sont nouvelles comme la nature humaine, et celles qui peuvent paraître plus jeunes ont été, non pas inventées, mais reconnues , il y aura bientôt dixneuf cents ans. Elles n’ont pas plus changé que le cœur de l’homme, dont elles sont la force et le besoin ; pas plus que l’esprit de l’homme, dont elles sont le besoin et la lumière. Elles ne seront pas vieilles dans cent ans, ni jamais; elles auront toute leur vigueur et toute leur jeunesse au dernier jour du monde. Alors, après avoir plusieurs fois relevé l’humanité ingrate, elles la ressaisiront pour la juger, au moment où celle ci se flattera de les avoir enfin abjurées. Ainsi la loi répond par un
châtiment souverain au transgresseur obstiné qui la nie souverainement. L’humanité, sortant de la nature, forcera le Créateur de détourner sa face trèssainte et de clore les âges en brisant un ouvrage qui ne sera plus celui qu’il a fait.
Si le dix-neuvième siècle n’est pas cet âge pervers, cet âge de la révolte suprême et du suprême châtiment, il n’est qu’une époque de la durée inconnue des temps; époque à certains égards moins difficile que beaucoup d’autres, et pendant laquelle l’Eglise catholique, portant la vérité de Jésus Christ, remplira sa mission de créer des vivants et de ressusciter des morts.
La mission est sans doute laborieuse.
Quand ne le fut-elle pas? Nous ne voyons aucun temps où les ennemis de l’Eglise n’aient pu espérer, aucun où ses enfants n’aient dû craindre, aucun
DES PAPES
où ses plus formidables défaites ne contiennent le germe de ses triomphes prochains.
Il y a soixante ans, on ne disait la messe en France qu’au fond des souterrains et des déserts, et les libres penseurs victorieux, voyant leurs bandes garnies de prêtres apostats, plombaient à Valence le cercueil d’un captif qui était le dernier Pape . — Eh bien ?...
Les chrétiens le savaient , ce cercueil du dernier Pape ne renfermait point la Papauté. Pie VI était mort captif ; Pie VII était libre et vivant, élu sous la protection des baïonnettes russes ; Pie IX naissait. Le berceau de Pie IX a flotté sur le sang des prêtres égorgés.
V ous ne savez pas ce que vous mettez dans les tombes, ni ce que Dieu met dans les berceaux ; nous autres, nous le savons. Ce que vous mettez dans les tombes, c’est la vie, et ce que Dieu
met dans les berceaux, c’est encore la vie. En allant à la mort le chrétien jette une goutte d’eau sur le front de son fils nouveau-né : c’est le baptême !
Arrachez cela ; et vous n’empêcherez pas le chrétien d’offrir au moins son sang qu’il va répandre pour servir de baptême à son fils enlevé par les bourreaux*, Vos enfants, vos propres enfants, nous les baptiserons de notre sang à défaut des nôtres, et ils feront ce qui s’est fait depuis dix-huit siècles partout où l’Eglise a souffert : ils apprendront le Credo sur la tombe des martyrs.
Parce qu’il y aura eu des martyrs il naîtra des saints ; les saints continueront et développeront l’œuvre de Jésus-Christ.
Les subordinations instituées de Dieu sont inaltérables ; la folie et le crime multiplieront en vain des lois pour les violer. En dépit des codes que pour-
DES PAPES
raient imposer les phalanstériens et les communistes, la femme restera soumise à l’homme, l’enfant au père ; l’adolescent aura moins de force que l’homme formé, l’homme formé moins de sagesse que le vieillard ; la passion sera gouvernée par la raison froide; toute fureur, tout délire, n’étant qu’une force qui mène à la mort, finira par obéir à la prudence, à la tempérance, à la patience, qui sont les forces de la vie.
Et ces forces de la vie, personne ne les possède au même degré, si pleinement et durablement que les saints.
L’Eglise triomphera donc parles saints, quand même ceux-ci n’y ajouteraient pas la force des miracles. Rangés autour du Pape, leur chef visible, qu’ils ne méconnaîtront jamais , à quelque abaissement qu’on le réduise, ils lui rendront le signe visible de l’empire universel promis à Jésus-Christ.
CONCLUSION
Au milieu des fluctuations, des incertitudes et des écroulements de la politique humaine, jetons un dernier regard sur ce que Bossuet osait appeler la politique divine. Les triomphes de l’erreur nous ont entourés de ruines ; à travers ces ruines , la vérité fait son chemin, étend et consolide son empire. Consolons-nous par ce beau spectacle de la sagesse , de la certitude et de la durée.
Quelqu’un aurait-il su compter, il
CONCLUSION
y a dix ans, les Français qui proclamaient, en toute assurance et en toute allégresse, la déchéance irrémédiable du dogme catholique ? C’était le cri de tous nos professeurs, de tous nos écrivains, de tous nos orateurs, de tous nos censitaires , répété par les échos de toute l’Europe et dominant l’esprit de tous les gouvernements. Les plus déterminés de ces professeurs, de ees écrivains, de ces orateurs, sont arrivés au pouvoir par un coup de foudre qui a ébranlé le monde et mis Rome aux mains de leurs alliés... Ils ont chassé de Rome, à force ouverte, leurs alliés, et rétabli le Pape.
Le Pape rétabli par la France, et par la France en révolution, voilà l’événement du siècle. L’humanité vivra là-dessus longtemps. L’homme s’agite, Dieu le mène. Il ne suffit pas de savoir ce que les révolutionnaires français se
CONCLUSION
proposent, il faut savoir ce que Dieu
voudra. Si Dieu veut, comme tout
l’annonce, que son Eglise soit glorifiée,
il faudra bien non-seulement qu’on s’y
résigne, mais qu’on y travaille, les
révolutionnaires français tout comme
les autres. La trombe formidable qui a passé sur le monde savait sans doute où elle voulait frapper, mais elle n’a pas su ce qu’elle frappait. En Allemagne elle a ruiné le joséphisme, démantelé le protestantisme et introduit les Jésuites, qui faisaient encore plus peur que chez nous. En Italie elle a, quoi qu’il en semble, semé plus de germes de régénération que de germes de mort.
En France elle a roulé dans la fange les principales chaires de l’impiété et laissé debout celles delà religion. Que l’on nous permette une comparaison vulgaire : Dieu est comme le meunier, qui ne livre passage aux eaux que pour
CONCLUSION. 315
faire tourner la roue de son moulin.
Epouvantés de la force et du fracas du torrent qu’il déchaîne , nous croyons qu’il veut tout submerger, tout détruire : nullement ! 11 veut moudre.
On plaint le souverain Pontife. Ah!
sans doute, à ne considérer que sa situation temporelle, nul homme ne porte un pareil poids d’angoisses; mais il faut s’élever plus haut. Ne regardons pas ce qui disparaîtra dans l’éloignement historique’, les Mazzini , les Ledru- Rollin, les Palmerston, et ce groupe de subalternes qui leur servent d'instruments. Pauvres figures, en somme!
Qu’est-ce que tout cela, comparé aux ennemis d’autrefois ? Tout cela donc écarté, il reste un Pape saint, véuéré, obéi , plus puissant dans l’Eglise de Dieu qu’aucun de ses prédécesseurs ne le fut jamais, et la chaire de Pierre , plus que jamais considérée comme la
CONCLUSION
clef de voûte de l’ordre social. Parcourons l’histoire depuis dix-huit siècles ; nous ne trouverons pas un Pape, nous disons pas un, que le monde catholique ait plus docilement, plus unanimement, plus tendrement salué Evêque des évêques, Pasteur des pasteurs, Chef et Père de tout le troupeau du Christ. Nous sommes à un grand moment des annales du monde, nous assistons à un spectacle nouveau, et la postérité nous félicitera d’avoir contemplé l’aurore des merveilles qui l’attendent.
Autrefois le puissant établissement temporel des évêques, en même temps qu’il fut une arme excellente aux mains de l’Eglise, fut une arme dangereuse aux mains des ennemis et des jaloux du pouvoir spirituel de la Papauté.
Souvent la politique s’en empara, et les Papes soutinrent peu de grandes
CONCLUSION
luttes sans voir, autour des rois dont ils réprimaient les entreprises, un ou plusieurs de ces évêques qui occupaient un rang si élevé dans l’Etat. Plus irrités contre les évêques fidèles que reconnaissants envers les évêques courtisans, les souverains, alléchés d’ailleurs par les biens de l’Eglise, ont résolu d’abattre la puissance temporelle ecclésiastique. Ils pensaient, et leur calcul était juste, et, si Dieu n’avait pas pris soin de le déjouer, il aurait pleinement réussi, ils pensaient que, les évêques étant abaissés et détruits, les couronnes auraient facilement raison de la tiare.
Ils y ont travaillé sans relâche et presque unanimement durant trois siècles.
Ils ont si bien frappé, si bien réglementé, si bien persécuté ; la brutalité des populaces, l’ingratitude des savants, la ruse des administrateurs et
CONCLUSION
des politiques leur sont venues en aide si efficacement qu’enfin la destruction qu’ils avaient juré d’accomplir a etc consommée. Tous les biens de l’E- »
glise sont tombés en leurs mains ; tout le pouvoir politique des évêques a passé aux mains de l’Etat. On n’a rien laissé aux évêques que ce qu’il n’était pas possible de leur ravir : l’onction sainte et la mission apostolique.
Voilà, certes, une entreprise habile, persévérante, et couronnée d’un rare succès , grâce à la complicité ardente du monde entier ! Mais le but suprême de cette politique a été manqué. Le but était d’abattre le Pape , et il se trouve, après trois siècles, que tant d’efforts n’ont servi qu’à grandir le Pape et qu’à le fortifier.
Dans tout le collège des Apôtres, quelle est la tête qui s’élève contre Pierre et la voix qui parle contre
CONCLUSION
lui? Qui résiste, qui pourrait résister?
qui pourrait admettre seulement la pensée d’une résistance comme il y en eut en tous les temps ? Si quelque part, ce qui semble n’être plus possible, un évêque soutenait une erreur , préconisait la politique antichrétienne d’un pouvoir quelconque, refusait de faire son devoir, le Pape lui écrirait :
Mon frère , vous vous trompez. Et le rebelle verrait aussitôt ses partisans s’éloigner, ses disciples le condamner; il se verrait seul , il tomberait à genoux. S’il voulait contester, il ne serait pas même effrayant, il serait ridicule ; on ne concevrait pas son entêtement.
Le Titan soulevé contre Rome ne paraîtrait qu’un faible esprit et ne serait pas autre chose. Telle est aujourd’hui dans l’Eglise la puissance papale.
Une autorité si forte et si bien établie dans l’Eglise est forte et bien éta-
CONCLUSION
blie partout. Ou a cru la miner, on l’a seulement entourée de fossés et de palissades. Elle est là, au centre de tous les intérêts humains, dernier rempart de la civilisation, dont elle fut la source première. On ne peut y toucher que tout ne soit menacé ; si elle croulait, tout croulerait , et tout le monde le sait, et l’a vu, et Ta dit.
Elle est pauvre, faible, dénuée de toute puissance matérielle ; mais elle a toujours la parole féconde qui crée les peuples, les institutions, les empires.
Malgré cette parole, M. Mazzini peut bien encore une fois prendre Rome ; il peut, si Dieu le permet, prendre même le Pape Pie IX n’est pas le premier Pape qu’on ait vu dans l’exil et ne serait pas le premier qu’on eût vu dans les fers ou sur la croix; mais la Papauté, M. Mazzini ne la prendra pas, parce que Dieu ne le
Digmzea
CONCLUSION
permettra pas. Un jour, M. Mazzini, si sa destinée comporte tant d’honneur, sera pendu ou jeté dans un cul de basse-fosse, soit par quelques-uns de ses amis à qui Dieu donnera cette mission, soit par une armée que le Pape fugitif ou captif aura levée du seul mouvement de ses lèvres ; et le Pontife immortel, traversant les populations agenouillées, reviendra par un chemin de Heurs reprendre la couronne d’épines qui déchire son front, mais qui foudroie les autres fronts. Il présidera, comme c’est sa fonction depuis dix-huit siècles, aux destinées de l’humanité, assis sur cette chaire de la doctrine et du martyre qui, toujours vacillante , verra tout tomber et relèvera tout ce qui ne doit pas périr.
Sans doute on ne peut pas comparer absolument la monarchie à l’Eglise , ce qui est éternel à ce qui est
CONCLUSION
périssable. La monarchie en général, les familles royales en particulier n’ont pas reçu les promesses si magnifiquement remplies qui ont été faites au pêcheur d'hommes , et, les eussentelles reçues, il faut bien reconnaître qu’elles n’en ont pas, comme lui, mérité l'accomplissement. Mais cet exemple montre au moins ce que valent les serments des peuples, ceux qu’on leur fait faire et ceux qu'ils font réellement. Toujours , jamais , paroles légères sur les lèvres humaines ! Nous ' voulons ceci , nous ne 'voulons point cela , paroles plus vaines encore ! Vous voudrez ce que Dieu voudra, et vous le ferez vous-mêmes, ou par la république ou par la monarchie, et, des deux façons, vous le ferez en abjurant ces rêves d’orgueil qui vous ont laissé croire que vous aviez secoué le joug divin. Vous ferez ce que Dieu voudra,
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et Dieu voudra que son Église règne sur toute la terre, ornée de toutes les gloires et parée de tous les triomphes.
Vous consentez à lui donner le triomphe du martyre, Dieu lui donnera celui de la victoire. Sa victoire sera de vous conduire à la liberté par la vérité.
Pour soutenir le combat contre le
monde l’Eglise n’a jamais dit que deux mots, mais deux mots qu’elle a scellés de son sang. A ceux qui voulaient commettre l’injustice elle a dit:
Non licet ; à ceux qui voulaient la rendre complice de l’injustice elle a dit : Non possumus. Avec ces deux mots elle a vaincu la foule innombrable des oppresseurs et des sectaires qui ont entrepris de persuader aux hommes que tout leur était permis afin de pouvoir eux-mêmes se permettre tout.
Par ces deux mots le droit et la justice
CONCLUSION
sont restés inébranlables sur la terre, et rien n’empêchera la conscience humaine de savoir qui les a maintenus.
Nul ne peut dire encore ce qui a péri, ce qui restera ou ce qui se relèvera des choses anciennement établies qu’a renversées le choc révolutionnaire. Ce que chacun peut voir dès à présent, c’est que la Papauté sera l'instrument de Dieu pour la réédification de la société, et que l’histoire des rois et des peuples futurs sera la même que celle des rois et des peuples passés : heureux autant qu’ils ont protégé l’Église, grands autant qu’ils l’ont aimée.
TABLE
Introduction p. 5 à 14
L’Église est le Bien; te Mal ne vit que pour la combattre. Culte borné et éphémère de la libre pensée pour ses grands hommes; légitimité, popularité, perpétuité du culte des saillis dans le Catholicisme. — Un mot sur le pré • sent ouvrage.
Saint Pierre p. 15 à 56
I. Saint Pierre, prince des Apôtres et prince des saints. Après dix-huit siècles, il est le personnage le plus vivant de l’histoire. — Pouvoir du Pape, le plus solidement établi de tous les pouvoirs, le plus étendu, le plus durable. — Secret de la puissance et de la gloire de saint Pierre.
II. Saint Pierre k l’école de Jésus. Prédilection de N. S. pour ce disciple. Bossuet explique le plan de Dieu sur saint Pierre. Autres motifs qui ont valu h saint Pierre l’honneur de sa mission. Saint Pierre a donné l’exemple du renoncement absolu, de l’amour vrai, de la foi parfaite.
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III. Apostolat de saint Pierre, après la mort de Jésus ; succès de ses prédications ; ses miracles, son attitude devaut les puissances, ses laborieux triomphes. — État de Rome du temps de saint Pierre; quels étaient les maîtres de cette ville, et ses grands, et ses philosophes.
IV. Mort de saint Pierre ; naissance du second empire de Rome.
Les Papes d’Avigsox p. 57 à 190
I. Idées erronées de M. de Sacy sur la Papauté. La Papauté est, en réalité, l’idéal d’un gouvernement chrétien et l’histoire des actes de Dieu par l’intermédiaire des souverains Pontifes.
II. État de la Papauté au quatorzième siècle : schisme, hérésies, chaos; élection de Martin V. Erreur de ceux qui disent que la Papauté souffrit alors « un affaiblissement notable. » — Événements qui suivirent le concile de Constance.
III. Les Papes ont travaillé à reconquérir Rome et leur indépendance : combien ce double recouvrement importait à la paix du monde.
Le cardinal Egidius Albornoz. Élection, d’innocent VI. Véritables caractères de la Papauté considérée dans son ensemble; injustice de M. de Sacy h son égard.
IV. Le Pape et l’empereur. — Justification de Boniface VIII et de Léon XII. — Différence entre rancieune Rome et la nouvelle.
V. Comment les Papes sont devenus les dominateurs de l’Europe : saint Nicolas I er et Photius. Véritable politique des Papes.