De quelques erreurs sur la papauté
Depuis que l’Église est née du sang de Jésus-Christ, elle seule existe véritablement sur la terre. Tout se fait pour elle ou contre elle avec une énergie aussi durable que son éternité.
Elle est le Bien ; le Mal ne vit que pour la combattre. 11 la combat par une négation continuelle et par une parodie incessante. Tout ce qu’elle fait, il le déclare mauvais, absurde, funeste,
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et en l'insultant il cherche à l’imiter.
Il a ses dogmes, sa discipline , son culte, qui sont la négation obstinée et la contrefaçon servile des dogmes, de la discipline, du culte catholique. Articles de foi, sacrifices, grandes- et petites dévotions, pénitences, rien n’y manque. Les Saints surtout n’y manquent pas, et c’est peut-être le point où les religions humaines et particulières se rendent avec plus d’assiduité plagiaires de la religion divine et universelle ; et la raison en est toute simple, quoique inconnue de la plupart de ceux qui la mettent en pratique, puisque le but intime et vraiment infernal de toutes ces religions est de supprimer Dieu au profit de l’homme et de faire de l'homme un dieu sans Dieu.
Les sectaires, les indifférents, les libres penseurs ont donc leurs saints,
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qu’ils appellent des grands hommes, et qu’ils exposent à la vénération publique dans les rues et dans les carrefours. Sous la première république, si féconde en canonisations de ce genre comme en toutes sortes de créations religieuses , ils avaient consacré à ce panthéisme un panthéon. Lorsqu’ils virent que leur panthéon était sujet à se vider dans l’égout, ils ne se découragèrent pas ; ils imaginèrent la mode des statues , maintenant florissante.
Point de bourgade qui ne possède son grand homme, au moins en buste. On prend ce que l’on trouve : il faut un grand homme à tout prix. Faute de mieux, à défaut d’ écrivains, de mécaniciens, de militaires, . en va jusqu’à décerner la statue à des Saints véritables, qui n’avaient pas été reconnus grands hommes jusque-là et qui le deviennent par décret municipal. C’est,
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dit-on, pour honorer le mérite, le talent, la gloire; on fait bien de ne pas dire la vertu. S’il fallait honorer la vertu, on retomberait dans le martyrologe; il faudrait demander à l’Eglise des noms qu’elle a déjà revêtus d’un éclat plus illustre. Les libres penseurs ne prétendent point l’ imiter de cette façon.
Mais quelle vertu assez digne de solennels hommages trouvera-t-on là où l’Eglise n’a point trouvé assez de vertus? Et cependant comment faire connaître et honorer parmi les peuples ce que l’Eglise ne connaît pas ou n’honore pas? Gloriam meam alteri non dabo. Tout le culte de la libre pensée n’a rien pu contre cette parole. Ni livre, ni marbre, ni bruit, rien n’est capable , même ici-bas , d’assurer à l’homme ce peu de rayon qui est la gloire humaine , lorsque cette gloire
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n’est pas elle-même un reflet de la gloire de Dieu. Attendez cinquante ans, cent ans au plus ; sortez du petit groupe qui est la société lettrée et du petit espace qui est la localité : plus rien ne retentit, plus rien ne brille ; le grand homme, en dépit de sa statue, est comme s’il n’avait jamais été.
Les peuples, à l’admiration desquels vous l’offrez , ignorent ce qu’il a fait, ne savent pas même son nom.
S’ils le savent, ils n’en font nul cas.
Qu’importe au peuple que ce personnage ait inventé une mécanique, écrit un livre, gagné une bataille? Voilà bien de quoi toucher les âmes et les enflammer d’émulation ! L’homme de peine qui remplit tous les jours ses seaux aux pieds de la statue de Molière en est- il plus fier d’être homme?
Pense-t-il à faire des économies sur le cabaret pour se régaler du Misanthrope,
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et, s'il le faisait, en deviendrait-il meilleur ? L’homme de lettres, passant par là, y trouve-t-il un bon vers? l’homme de bien est-i! tenté d’ôter son chapeau? Ces statues dressées de tous côtés nous font un Olympe pareil à celui des païens : on ne connaît guère de vice qui n’y possède son représentant, et quelquefois tous les vices y sont glorifiés en une seule figure. On voit au fronton du Panthéon , entre beaucoup d’autres , Voltaire , Rousseau, Mirabeau, c’est-à-dire l’improbité, l’avarice, la diffamation, la révolte, la félonie, la débauche, l’athéisme, le suicide, les mauvais livres, les mauvais discours , les mauvaises actions, tous les péchés capitaux et toutes leurs catégories. Pauvres dieux!
mal établis dans leur immortalité viagère, inconnus du plus grand nombre, méprisés de ceux qui les connaissent,
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et dont ceux mêmes qui les adorent commencent par raturer pudiquement la biographie. Faites-les de bronze si vous voulez qu'ils durent !
L’Église demande d'autres titres; elle ne vénère pas brutalement un don de l’esprit , une trouvaille dans les sciences, un succès dans les arts, les affaires ou la guerre, mais, par le fait, en se préoccupant uniquement de glorifier Dieu, c’est elle qui glorifie vraiment l’humanité, puisque, sans tenir compte du hasard des talents et de la fortune des œuvres, elle couronne la force et la beauté de l’âme. Et comme la cause de ses récompenses est plus légitime, l'éclat en est incomparablement plus étendu, plus durable et plus beau. Les noms de ses Saints franchissent toutes les frontières de l’espace et du temps; elle leur fait une popularité qui n’a point d’égale. Ce n’est pas dans
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une bourgade, c’est dans le monde entier qu’elle leur dresse d’inébranlables autels. Pour le peuple, c’est-àdire pour la presque totalité des hommes, deux ou trois noms au plus surnagent de toute l’antiquité. On y parle (sans vénération) d’Alexandre et de César, symboles de la force. Qui jamais y connut, de nom seulement, Platon, Socrate, Aristote, Cicéron, Virgile, Auguste ? Il n’y a pas un paysan catholique qui ne sache très-bien ce que furent saint Pierre, saint Paul, saint Augustin, saint Louis, saint Vincent de Paul, et tant d’autres, divers d’époques et de pays. Sous toutes les latitudes ces étoiles de l’humanité divinisée sont visibles aux yeux des fidèles. Le paysan breton fait la fête de sainte Rose de Lima et de sainte Thérèse; il donne à ses filles les noms de ces vierges, qui ne sont ni de sa contrée
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ni de sa race; et l’Indien des Andes, et le sauvage baptisé d’hier dans les eaux de la mer Glaciale adressent en même temps leur prière à sainte Geneviève et à saint Louis. Le Souverain Pontife vient d’inscrire au catalogue des héros de l’Evangile le nom d’une autre Geneviève, d’une pauvre petite bergère infirme, Germaine Cousin, qui vécut il y a deux siècles dans un hameau près de Toulouse, et qui mourut n’ayant fait autre chose que garder les brebis , souffrir et prier Dieu. Le nom de Germaine Cousin ira plus loin sur la terre et durera plus longtemps que le nom des glorieux de la terre. Il est douteux que jamais une place publique soit ornée de sa statue; mais, avant qu’un siècle s’écoule , son image sera gardée avec respect dans sa patrie et loin de sa patrie, sous des huttes où l’on ne parlera pas des
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Alexandre, des César et des Napoléon.
La pauvre Germaine ne sera pas seulement connue, ne sera pas seulement honorée et implorée ; elle sera imitée.
D'humbles et grandes âmes, la prenant pour exemple, l’invoquant pour appui, voulant comme elle se rendre agréables à Dieu, deviendront comme elle des vases de foi, de pureté et de charité ; car c’est là le culte des Saints : il met en honneur des mérites infiniment supérieurs aux dons du génie et de la fortune, et par là il rend ces mérites accessibles à quiconque veut sincèrement les acquérir. Ainsi le culte des Saints se perpétue pour le salut du monde, sans que jamais les efforts du Mal puissent l’abolir, ni l’impuissante jalousie de la sagesse et de la vertu purement humaines le remplacer.
En recueillant ici quelques aperçus touchant certains côtés du rôle im-
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mense que remplit dans le monde le chef de l’Église, qui fait et proclame les Saints, nous ne craindrons pas de dépasser les limites de l’introduction d’un petit ouvrage par de trop longues considérations sur le premier et le plus grand des Papes, et celui de tous les hommes mortels à qui Dieu a le plus puissamment communiqué le privilège de son immortalité. Quel nom, en effet, après celui de Dieu, est plus vivant sur la terre, et à quel homme s’applique mieux ce cri d’allégresse du saint roi David : Nimis konorificati sunt amici tui , Deus ; nimis confortatus est principatus eorum ?