‹ De quelques points des sciences dans l'antiquité physique, métrique, musiqueChapitre 6 sur 22 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

Un des phénomènes qui nous frappent d'admiration au plus juste titre, c'est assurément celui de la vision.

Rien de plus simple ^ et par cela même de plus merveilleux, au moins aux yeux des vrais philosophes , que la manière dont il s'opère. Le fluide lumineux , d'une ténuité ei d'une élasticité extrêmes , rebondit sur les divers objets. H entre en petits fidsceaux par la pupille ; ces faisceaux, reçus sur le cristallin, y sont réfractés conmie sur un verre grossissant, et ils vont former derrière lui, et juste sur la rétine, l'image de l'objet qui les a envoyés.

Le Hollandais Snellius , et Descartes son contemporain , sont les principaux auteurs de cette théorie. Elle fut, d'ailleurs , démontrée avec toute la certitude possible , lorsque Rohaut, élève du dernier, imagina et exécuta dans ses leçons l'ingénieuse expérience de l'œil artificiel -, c'était une sorte de chambre obscure, sphérique comme le globe de l'œil. Les rayons , à l'aide d'un verre convexe convenablement disposé , allaient former l'image sur un vélin transparent placé derrière lui, comme la rétine au fond de l'œil, et offhiient

ainsi aux spectateurs l'objet lui-même vu en petit et dans une situation renversée *.

n fallait, pour arriver à comprendre un phénomène si subtil et si artistement combiné par la nature, toute la sagacité des modernes , jointe aux progrès des sciences et de la philosophie. On pense bien que les anciens se sont perdus dans des hypothèses ridicules , avant que personne fût sur la voie de la véritable expUcation.

La plus insensée de toutes est sûrement l'bypotiièse des idolii , $pectre$ ou iimulacre$ que les scolastiques ont nommés plus tard , d'un nom plus ambitieux, mais non plus clair, des espèces iateniionnelUi.

Démocrite parait en être l'auteur : selon lui, nous voyons, parce que les idoles, c'est-à-dire les apparences sorties des objets, entrent dans nos yeux *.

Épicure suivait la même doctrine, et les philosophes épicuriens, chez les Latins surtout, se sont exprimés à ce sujet avec plus de précision que personne. Gatius * appelait $peetre$ les idoles de Démocrite et d 'Épicure, et Lucrèce, embellissant ces singuUères idées du charme de la poésie , rat^ tachait à la même cause les songes qui viennent quelquefois nous agiter pendant la nuit : « Il y a , disait-il *, ce que nous appelons les simulacres * des choses, qui , comme des membranes enlevées de l'extrême surface des corps, voltigent de tous côtés dans les airs, excitent notre esprit quand ils se présentent à nous dans la veille, et l'effrayent quand ils nous apportent pendant le sommeil des visions merveilleuses^ ou les images de ceux qui ne sont plus. »

^ Rohant, Physique, Iît. I, ch. 28 et sniv.

* Plntarch., De plaeitis phUo9oph.f IV, 13 ; Diog. Laert., De viUs, etc., IX , 7, n* 44 , m Democrito»

> Gic, Bpiet. ad famU., XV, 16.

* De natura rerum, IV, t. 34 et sqq.

" Un peu plus loin , il les nomme des effigies, des figures légères.

î^9 LK VISION SELON LES ANCIENS.

Gicérou se moquait assez ^aiment de ceUe explicalion * : €c Quand bien même, disait-il , ces spectres pourraient frapper nos yeux, je ive vois pas du tout comment ils iraient Jusqu'à l'âme. »

Nous ne savons pas davantage comment l'image tracée sur la rétine est transmise à l'intelligence ; et c'est moins par cette difficulté philosophique que par l'impossibilité physique de l'hypothèse qu'il faut combattre cette théorie.

Dans le principe , on supposait que les spectres ou simulacres étaient de la grandeur de l'objet apergu. C'est une des raisons pourquoi Épicure ne voulait accorder au soleil que sa grandeur apparente , un pied de diamètre environ *. Mais cette opinion ne pouvait subsister devant l'expérience , qui nous montre les objets diminuant pour notre vue à mesure qu'ils s'éloignent. Les scolastiques dirent donc que l'objet visible produisait une image dans l'air voisin ; celle-ci une autre plus petite , cette seconde une troisième , et ainis de suite, jusqu'à l'humeur cristalline de l'œil, qu'ils regardaient comme le principal organe de la vision.

Les anciens ont , du reste , imaginé une autre explication aussi fausse , mais moins enfantine, et par cela même plus recommandable que celle-ci. C'est celle qui supposait une certaine force sortant de nous par les yeux, et s'étendant jusqu'aux objets aperçus.

Le Timée expose cette doctrine dans un langage malheureusement si voilé et si métaphorique , que la pensée a de la peine à se fixer sur le véritable sens de l'auteur. « Les dieux , dit Platon, ont voulu que le feu pur et homogène à celui qui éclaire le monde, et qu'ils ont mis dans notre corps, pût s'écouler par les yeux. . . . Lors donc que la lumière du jour se trouve autour de l'effluve de l'œil , ces deux corps

» Epist.adfaml,X\, 16.

• Cleom., Insp. cire. 11.

se rencontrant, semblable contre semblable, un seul corps approprié se maintient dans la direction de l'œil, où se joignent ce qui vient du dedans et ce qui vient du dehors. Tout devenant homoBopathique par la similitude de nature, partout où il touche ou est touché , il transmet ce mouvement à la sensation par laquelle nous disons qu'on voit-, et quand la nuit vient, le feu homogène s'en allant, la sensation de la vue se trouve interceptée '. »

Aristotea donné à ces imaginations une forme plus exacte et plus convenable à la science. Selon lui , d'aï)ord la lumière n'était ni du feu, ni un corps, ni une effluve d'aucun corps-, c'était la présence du feu ou de quelque chose comme le feu dans un milieu transparent V « Le milieu transparent, ajoute-tp-U, c'est l'air, Teau ou quelque chose de semblable, qui, agité par la couleur, vient frapper l'organe visuel et transporte la sensation à l'Ame '. » D est remarquable que jusqu'ici cette théorie s'accorde assez bien avec celle des physiciens modernes, qui ne croient plus, avec Newton, que la lumière soit produite par une file de petits globules lancés par le foyer lumineux, et rejaillissant de l'objet aperçu jusqu'à notre œil , mais bien par les vibrations d'un milieu très^ubtil et très-élastique, dont les ondulations se communiquent jusqu'à nous.

Aristote et ses sectateurs ajoutaient à l'idée de ce milieu, et c'est là ce qui caractérise et distingue cette opinion ancienne, l'idée d'un acte ou d'une puissance de l'œil, qui n'est nulle part aussi nettement arrêtée que dans l'opinion d'Hipparque \ qui tient « que les rayons lancés de l'un et de l'autre de nos yeux venants à embrasser de leurs bouts, ne plus ne moins que par l'attouchement des mains , l'exté-

« TUnéê, p. 1056, E, F; 1057, A.

* ArisU, De anima, II, 7, p. 638, D.

* Ibid.

« Plutarch., De placitis phUosoph.y IV, 13.

riorité des corps objectés , en portent la compréhension à la puissance visive '. »

Cette idée se trouve à tout instant dans Aristote. C'est la vue * qui , selon quelques philosophes y produit en se réfléchissant l'apparence des comètes * -, c'est elle qui est trop fiûble pour se réfléchir de l'eau sur la voie lactée, et de la voie lactée sur le soleil *\ c'est encore la vue qui se réfracte dans les nuages pour former les parhélies , les halos , les arcchen-cieP. De plus, quand elle s'étend très-loin, elle ploie ou se replie à cause de sa Cedhlesse , et « c'est peut-être pour cela que les étoiles nous paraissent scintiller , tandis que la lumière des planètes est par&itonent tranquille-, car les planètes sont près de nous % en sorte que la vue a la force d'akUer jusqu'à elle \ Mais quant aux étoiles fixes, la vue est agitée à cause de la distance , et son tremblement fait que l'étoile nous parait trembler -, car, pour nous , il est indifférent (quant à la sensation) que ce soit la vue ou l'objet qui soit en mouvement *. C'est la vue enfin qui , lorsqu'elle est très-faible, est réfractée ou réfléchie (les anciens ne distinguaient pas ces deux accidents de la lumière), non-seulement par l'air épais, mais encore par l'air le plus pur-, de telle sorte que l'homme qui a cette faible vue se voit constamment devant lui-même , l'air faisant sur ses yeux le même effet que les miroirs sur tout le monde *. »

Ces dernières lignes si importantes , et qui nous font con-

' J'emploie ici la tradaction d^Amyot.

* Aiist.y M0t9Qr,f 1,6, p. 534, E.

* Jfoteor., I, 8, p. 538, E.

» MeUor,, UI, 3, p. 576, A, C, D.

• Eyyùç eiatv.

' li'yKpa'rilç oùira rpàç aôrouç âKpixvstrai iy 6yptç,

• DecoBto,!!, 8,p. 463,C,D.

*» MeUor., 111 , 4, p. 577, B.

naître d'une manière si péremptoire l'opinion des anciens sur la vision^ ont été presque littéralement traduites par Se* nèque : Quidam hoe génère vaUtudinis laborwiU ut ipsi iibi videamur œeufrere et ubique maginem iuam cemant. Quare ? quia infirma vis oeularum non potest ne proximum quidem sUn aerem perrumperre^ $edre$istit^ Uaqus quod in cUi$ eflieU densus aer, in hit facit ornnis \

Ajoutons à ces témoignages irrécusables des opinions anciennes une observation qui ne manque pas d'intérêt : c'est que y par cette théorie , beaucoup d'expressions deviennent faciles à comprendre, qui, dans les idées aujourd'hui reçues, sont tout à fait inintelligibles.

Platon dit, par exemple*, que l'huile est ftûixpirizov o^/ffûjç, propre à discerner ou à faire discerner la vue. Il s'agit certainement ici de l'huile d'olive , qui n'a aucune propriété curative pour les yeux. Platon signale donc un phénomène tout à fait extérieur. Quel peut-il être? on ne saurait le dire avec certitude. Mais on conçoit que dans la doctrine d'une force sortant des yeux , la douceur, l'onctuosité de l'huile puisse paraître très-favorable-, et comme, d'ailleurs, elle rend translucides des choses très-minces , comme le papier le linge, le S^iccKpinzov 3 >)>sû?ç peut s'expliquer très-naturellement.

On voit aussi dans quel sens le vieux médecin aristotélicien de Monsieur de Pourceaugnac* recommande de blanchir la chambre de son malade, et s'appuie sur ce vieil axiome : AWum est disgregativumvisus.... Le blanc est Yipanouitifde la vue , c'est-à-dire que le faisceau lumineux sorti de l'œil va s'épanouir sur le blanc , comme le pinceau qu'on appuie sur le papier. Dans l'hypothèse , aujourd'hui admise , d'un

* Seneca, Quœst. nat., I, 3.

* Timée, p. i064, E.

* Acte 1, se. a.

I3i LA VISION SELON LES ANCIENS.

Suide qui vient du dehors et qui entre en nous , rien ne serait aussi inexplicable que cet album disgregatùmm, le blanc qui sépare, qui désagrège la lumière.

Quelque fausse que fût cette hypothèse, les anciens étaient parvenus à tirer des conséquences pratiques assez justes sur la grandeur réelle et la grandeur apparente des corps. En effet, considérant les rayons qui partaient du centre de l'oùl comme formant une sorte de cône , dont le sommet était à leur origine , ils reconnurent la relation qui existait entre réloignement d'une chose et sa grandeur apiiarente; en d'autres termes, ils reconnurent le décroissement de l'angle visuel à mesure que l'objet s'éloigne de l'observateur.

Quelquefois même ils ont tiré de là des explications ou des formes de démonstrations très-élégantes. C'est, par exemple, dans le livre de Gléomède ', un passage extrêmement remarquable que celui où il explique les phases de la lune. Selon lui, il faut y concevoir deux cercles : l'un qui sépare la partie éclairée par le soleil de celle qui est dans l'ombre; l'autre qui sépare l'hémisphère que nous voyons de celui que nous ne voyons pas. Celui-ci est la base du cône sorti de nos yeux, d'après la doctrine des anciens -, l'autre est la base d'un autre cdne dont le sommet serait au centre du soleil, et, selon la position des deux astres relativement à nous, les deux cônes tournent, et leurs bases se coupwt de telle façon que la partie de la surfoce lunaire, qui leur est comr mune , est toujours la partie visible pour nous , c'est-à-dire précisément la phase dont il s'agit.

Mais il est inutile de s'arrêter sur ce point \ notre objet était de montrer comment les anciens se sont représenté ou ont tâché de s'expliquer l'acte de la vue.

« /fwp. cire, U, p. 237 de Tédit. d*AnTen, 1553.

J'ai reçu votre lettre, mon cher élève; j'y ai lu avec intérêt les détails que vous me donnez sur votre manière de vivre et d'employer le temps à la campagne , pendant le court espace de vos vacances. Je conçois qu'après deux ans passés à l'École polytechnique, à la veille d'entrer pour un temps aussi long dans ceUe des ponts et chaussées , vous ayez besoin de secouer un peu la poussière des x et des y, de courir les champs , d'aspirer l'air pur des montagnes. Je comprends très-bien encore que, de retour à la maison, vous enfermant dans la bibliothèque de votre grand-oncle, qui, comme vous me le dites , ne parait pas avoir été renouvelée depuis le commencement du siècle dernier, vous trouviez les livres de science bien arriérés. La physique y est encore toute cartésienne , m'annoncez-vous *, et vous ajoutez : c'està-dire absurde. Je ne disputerai pas sur l'épithète.

Mais vous me demandez comment cette physique a pu avoir autrefois tant de succès : vous ne pouvez , me ditesvous, concevoir l'engouement dont les savants se prirent tout à coup pour les tourbillons , la matière subtile et les deux éléments plus grossiers qu'avait imaginés Descartes '.

* J'avais, en 1836, inséré à la suite de ma thèse sur la Physique d'A^ ristote^ et j'ai conservé dans cette édition (p. 24) une note où se trouvent les trois lignes répétées ici. Cette note , ainsi que beaucoup d'autres , pouvait, en se développant , donner naissance à des thèses nouvelles. La lettre

134 l'hôtel de condé.

La question est, en effet, intéressante, et mériterait d'être examinée à fond -, et je me serais peut-être laissé aller à c(»nposer ici une longue et ennuyeuse dissertation sur ce point curieux de Tbistoire des sciences : j'aurais développé et retourné en cent façons ces mots si pleins et si précis de d'Alembert sur Descartes* : « Sa méthode seule aurait suffi pour le rendre immortel ; sa dioptrique est la plus grande et la plus belle application qu'on eût faite encore de la géométrie à la physique -, on ne pouvait alors rien imaginer de mieux que ses tourbillons , devenus aujourd'hui presque ridicules ; il fallait passer par là pour arriver au vrai système du monde y et, tout en se trompant sur les lois du mouvement, Descaries a du moins deviné le premier qu'il devait y en avoir ; » si un vieux manuscrit trouvé dans des papiers de famille, ne m'avait paru donner, et sous une forme plus attrayante ^ tous les détails que vous pouvez désirer.

La comparaison faite entre les points princi{)aux de cette philosophie subtile, engageante et hardie*, qu'alors on appelait nouvelle, et les Uiéories correspondantes de la physique scolastique , est en effet ce qu'il y a de mieux , ce me semble , pour montrer sans calcul , sans recherches profondes , indépendamment même de la vérité absolue des doctrines , en quoi l'une l'emportait sur l'autre. Or, cette comparaison a été faite chez le prince et dans l'hôtel de Gondé, entre 1664* et 1672^-, car le manuscrit que je vais copier ou, au

suivante, écrite en 1841, est, sous une forme plus animée, une thèse de ce genre ; elle a pour objet le fMsagé de la physique scoUutique à celle de Descartêt,

*• Discours pr^minaire de l* Encyclopédie, Vojes aussi Mélanges de Ut- ^ralur», 1. 1, p. 132.

* La Fontaine , Fables , X , 1 .

* Régis, dont il est ici question, partit pour Toulouse en 1665; il alla y ouvrir des cours de physique , qui eurent le plus grand succès , et ne revint à Paris, pour y demeurer, qu'en 1680.

* La publication de la Physique de Rohaut date de 1671; c'est dan> l'intervalle de ces deux dates qu'a lieu Taction rapportée ici.

l'hôtel de CONDÉ. 135

moins , extraire pour vous tout à l'heure , ne donne à cet égard aucune date précise. Conservé dans ma famille par respect pour un de mes ancêtres maternels , qui était attaché à la maison de Gondé , et qui parait l'avoir écrit peu de temps après l'exposition dont je parle , ce cahier n'a malheureusement pas rencontré toujours des conservateurs bien soigneux -, les premières et les dernières pages ont disparu, et avec elles la date précise de la conférence. Quelques notes écrites au crayon, sur les marges, m'ont seules permis de rétablir à peu près exactement l'ordre et les résultats de la discussion , ainsi que l'entrée en matière. On pouvait avoir appris ces dé* tails par tradition , ou même les avoir lus sur le manuscrit, quand il était complet, et ils ont été plus tard indiqués par ceux qui le voyaient se détruire.

Vous savez, du reste, que le grand Gondé, qui fut toujours curieux d'attacher son nom au progrès des sciences et de la philosophie , aimait beaucoup à voir débattre et vider ces questions dans le magnifique hâtel qu'il possédait à l'endroit où sont aujourd'hui l'Odéon et les rues environnantes. Quel bruit n'a pas fait, dans les journaux du temps', l'expérience essayée devant lui de la baguette divinatoire , par ce rusé paysan du Dauphiné, Jacques Aymar, dont les prétendus sortilèges avaient abusé la crédulité de tant de bonnes gens, et ne purent tromper l'œil plus exercé du prince de Gondé*.

A l'époque dont je parle, il s'agissait de tout autre chose : le jeune Sylvain Régis% après avoir obtenu des succès brillants dans un collège de province , était venu achever ses études à Paris -, il s'était surtout attaché à Rehaut , plus âgé que lui d'une douzaine d'années ^ et qui avait embrassé

' Lettres historiques et Mercure politique du mois de mars 1693. ' Bayle, Dictionn. hist.^ mot Abaris, remarques H et I. ' Né à La Salvetat de Blanquefort , dans TÂgénois , en 1632. ^ Né à Amiens, en 1620.

156 l'oAtel de CONDÊ.

avec ardeur les idées de Descartes. Régis se distinguait dès cette époque par la facilité et la netteté de son élocution ; il avait quelquefois suppléé son maître dans les leçons que celui-ci donnait chez lui , et avait rempli cette place aux applaudissements de l'auditoire.

La renommée de ce talent, jeune encore et si brillant , s'étant répandu dans la bonne compagnie, le prince de Coudé eut envie de l'entendre; il l'invita donc à venir dans son hôtel faire une exposition de la physique de Descartes. Pour donner plus d'intérêt à cette séance , il pensa à y inviter un ecclésiastique, {dus âgé pourtant que Régis, c'était le Père Magloire, professeur de l'Université de Paris, disciple de Pierre de Saint-Joseph et de Pierre Barbay, tout entier, par conséquent, à la physique d'Âristote, ou plutôt encore à celle de saint Thomas d'Aquin.

On avait alors la manie des conférences *, on aimait à mettre aux mams des gens qui soutenaient un parti opposé, soil dans la théologie, soit dans la philosophie; et Gondé avait d'abord voulu avoir chez lui une discussion de ce genre -, mais ayant réfléchi que les questions relatives à la physique ne peuvent pas se décider par les applaudissements de la multitude, il s'était sagement restreint à une sùnple exposition alternative des doctrines , sans débat sur leur valeur. U avait seulement donné au jeune Régis rendez-vous une heure environ avant son adversaire , afin qu'il pût faire connaître les différences caractéristfques des deux philosophies, en ce qui touchait la physique générale, dont il désirait qu'on ne parlât pas dans la conférence.

Régis arriva, en effet, à l'heure dite; il fut reçu avec toutes les marques de la considération la plus bienveillante ^ on fit avec lui quelques tours de jardin , les dames le pressant de questions auxquelles il répondait avec une précision parfaite et une grâce charmante. Enfin l'on s'assit sous une tonnelle^ et le prince de Gondé l'ayant prié d'indiquer par

l'HÔTBL de GONDÉ. 137

des points généraux en quoi la physique cartésienne paraissait l'emporter sur son aînée :

« Selon M. Rohaut^ répondit Régis , la principale cause des erreurs des péripatéticiens, en ce qui tient à la physique, c'est l'idée fousse et incomplète qu'ils se font originairement de l'objet et du sujet de leur science; ils traitent longuement de l'existence et du nombre des principes, de leur définition , de leur contrariété ' : ils examinent si la matière a une existence propre, si elle peut exister sans aucune forme*, comment la puissance se comporte relativement à la matière, si elle s'en distingue ou si elle est de son essence, ce que c'est que la forme et la privation, quelle est l'essence de la forme ou sa production, si toutes les formes substantielles se tirent de la puissance du sujet, si l'on peut trouver plusieurs formes substantielles et to^es dans toute espèce de composé', etc., etc. Or, toutes^ ces questions, analogues, en vérité , à celles que Molière met dans la bouche du docteur Pancrace de son Mariage forcé\ non-seulement sont très-obscures et difficiles à comprendre , mais en- COTe , quand on les a résolues , on ne sait pas du tout comment la matière se comporte réellement dans les actions réciproques des corps. L'expérience seule pouvant nous instruire à cet égard , des raisonnements abstraits ne la suppléeront jamais.

Il y a plus *, je crois que toutes les erreurs , toutes les faussetés, toutes les contradictions du monde peuvent être soutenues et démontrées par ces raisonnements métaphysiques*-, et que c'est bien ici qu'on peut répéter ce mot de Gicéron :

* Arist., Nat. ausc.f et Petrus a Sancto Joseph, Phystca^ 1, i, p. 9 à 20.

* Ibid.. p. 21 i 28; P. Barbât, Canment. in Àrist. Phy$,, t.I, p. 73 et i02, édit. de i676.

* P. a S. J., ibid., 3, p. 39 à 53.

* Donné en 1664. Voyei la scène 6.

' Voyez à ce sujet d'Aiembert, Mélanges de littérature, t. V, p. 51.

i58 l'hôtbl de condé.

qu'il n'y a pas d'absurdité qui n'ait été embrassée et défendue par quelque secte de philosophes*. Pour ne pas quitter les péripat^ciensy qui nous occupent en ce moment, ne suffitil pas de rappeler ce qu'ils soutiennent dans leurs écoles: les uns qu'un corps peut n'être nulle part, les autres qu'il peut être en plusieurs lieux à la fois; et le raisonnement, ne vous y trompez pas , est complet Les prémisses sont séduisantes, et, une fois accordées, elles entraînent forcément la conséquence. Les thomistes, par exemple, vous disent que tout sujet est naturellement antérieur à ses qualités, même prises collectivement Or, être dans un lieu , ce qu'ils nomment Vubieaiian modaU, est assurément une qualité dont Dieu pourrait très-bien priver un corps sans lui ôter son existence matérielle et absolue, et, dans ce cas, il ne serait nulle part*.

Voilà pour la première assertion; passons à la seconde, qu'un corps peut être en plusieurs lieux à la fois ; elle ne les embarrassera pas davantage. Us citent d'abord le corps de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie', lequel est tout entier à la fois dans toutes les hosties consacrées. Cet exemple n'est pas bon , l'ordre surnaturel ne devant jamais être invoqué comme preuve des phénomènes naturels. Us ajoutent les raisonnements que voici : 1^ Une créature qui n'existe pas encore est possible distributivement partout : elle peut donc être créée dans plusieurs lieux à la fois ^-, 2° un coqs existant à Paris n'est pas , relativement à Rome , dans une condition pire que s'il n'existait pas du tout : dans cette dernière

* Ck., De divinat., Il, ii9.

* TbomisUe quidam fatcntes subjectum omne prius esse natura qualibet saa forma, etiam collectiTO sumpta, faientar cotiseqaenter corpus aliqnod divinitus posse conservari sine qualîbet ubicatione modali ; in qua bypoibesi, foret nullibi. Barbay, Comment, m Arist. Phys,, 1. 1, p. 277.

* Barbay, 1. 1, p. 284.

* Greatura non existcns |)ossibilis est in omnibus locis distributive.... ergo crcatura poni polest simul in mullis locis. Ibid.f p. 285.

lhAtel de CONDÉ. 159

hypothèse 9 ii pourrait assurément être créé à Rome; il le peut donc encore , bien qu'il soit déjà à Paris; donc, etc.'. Qu'ave^vous à dire? L'argument n'est-il pas inattaquable, et ne montre-t-il pas aux plus aveugles où l'on nous mène en physique avec des définitions abstraites?

— Vous avez bien raison, dit M. le Prince*, les définitions sont bonnes pour s'entendre*, elles sont surtout nécessaires au commencement de la science. Mais la physique ne peut pas se composer de définitions; elle doit consister, ce me semble , dans l'observation des phénomènes , liés entre eux , s41 est possible , par une théorie générale.

— C'est là, reprit Régis, ce qu'enseigne et reconunande M. Descartes , et ce qu'exécute constamment M. Rehaut. C'est par des expériences que celui-«i nous fiiit connaître les qualités essentielles de la matière, l'étendue, la divisibilité, la figurabilité, l'impénétrabilité; et ses qualités accidentelles, c'estF^-dire celles qui peuvent y être ou n'y pas être, comme la lourdeur, la saveur, l'odeur, etc. Il y a loin de ces idées si nettes et si claires aux interminables recherches sur les formes et les autres abstractions de l'ancienne physique. Si les raisonnements abstraits sont employés , ce n'est jamais que pour mettre hors de doute une vérité fondamentale et désormais irrésistible. Ainsi , de ce que l'étendue est si essentielle à la matière que celle-ci ne peut être conçue sans elle, il conclut avec raison, ce me semble, que l'étendue est l'essence de la matière, et que la matière n'est autre chose que l'étendue. « Quand on parle d'une table, dit-il, les aristotéliciens veulent que l'étendue soit un mode et que la table soit la substance ; mais il est aisé de faire voir que c'est une erreur.... Il faut remarquer que la nature de la susbtance est de pouvoir exister indépendamment de son mode, et

* Corpus existens Parisiis non est deterioris conditionis Roms quam si nullo modo exisleret; atqui si uuUo modo existeret, nossel poni Uoniaî; ergo et si sit l'arisiis non desinit posse poni Romœ. Barbay, 1. 1, p. 285.

uo l'hôtel de conoé.

qu'au contraire la nature du mode est de ne pouvoir exister sans la substance. Or, il est certain que toute retendue qui est dans une table pourrait exister sans être table , et qu'au contraire il ne saurait y avoir de table sans étendue. C'est pourquoi , bien loin de dire que l'étendue est un mode dont la table est la substance , il faut dire , au contraire , que l'étendue est la substance dont l'ètre-table n'est que le mode, ou la fiiçon d'être*. »

De cette définition bien comprise résultent les corollaires suivants , qui sont aussi inébranlables que le principe : 1° La matière et l'étendue étant une seule et même chose , umim quid et idem, une étendue sans matière est une conrtradiction ; 2^ il n'y a donc pas de vide \ 3^ le monde est aussi étendu que l'espace universel, il est donc infini dans tous les sens *, 4° la matière des deux et de la terre est de la même espèce, car c'est toujours de l'étendue; 5^ le lieu ne diffère pas du corps qui l'occupe -, 6^ deux volumes ^;aux contiennent la même quantité de matière*; 7^ la raréfiM^tion et la condensation sont le résultat de l'introduction ou de la sortie d'une matière subtile*. Voilà certainement des conséquences bien importantes, et en même temps bien nécessaires, du premier principe admis par les cartésiens.

Ce qu'ils disent du mouvement n'est ni moins obligé ni moins clair. Puisqu'il n'y a pas de vide possible, le mouvement d'une molécule ne peut avoir lieu en avant qu'elle ne soit remplacée en arrière par la suivante , celle-ci par la troisième, et ainsi de suite. Il n'y a, pour concevoir ce rem-

* Rohaut, Traité de physiqu»t 1,7. — Rohaut se trompe éyidemment ici , ayec tous les cartésiens ; il est dupe des mots qu'il emploie. Mais c'est ici un simple exposé , et non une critiq[ne des opinions de Descartes.

* L^auteur dit : Deux masses égalés contiennent, etc. J'ai changé ce mol, qui nous ferait entendre un fau\ sens. Voyez VArt de penser ^ i^ part., en. 9, où cette pensée est reproduite.

s Rohaut, Pyi2/s., 1, 8.

L'fiÔTBL DE GONDÉ. 141

placement successif , que deux hypothèses : l'une qui fait suivre en ligne droite toutes les molécules depuis l'infini ; celle-là est cdbsurde, et doit être rejetée; l'autre suppose que les parties, poussées en avant par la molécule qui se meut, se détournent un peu à droite ou à gauche, qu'elles agissent sur celles qui les avoisinent, et que celles-ci, pressées par la matière qui les enveloppe de toutes parts, vont successivement prendre la place quittée par la première molécule'. Ce mouvement en anneau, aussi certain qu'il est nécessaire, est la cause de plusieurs mouvements que l'on admire et qu'on explique par les termes mystérieux et vides de sens de sympathie et d'antipathie*. Telle est l'attraction exercée par l'aimant sur le fer', par l'ambre, le jayet ou le verre frottés sur les corps très-légers'*, telle ,est encore la chute des corps à la surface de la terre , due , non pas à celte force obscure et inexplicable que quelques-uns nomment attraction, mais à l'action d'un tourbillon de matière subtile et invisible \

Ce que M. Rehaut dit du mouvement en lui-même, et surtout de sa quantité ou de sa mesure , n'est pas moins convainquant , ni surtout moins utile que ce que je viens de rappeler. Il avoue d'abord que l'essence même du mouvement est quelque chose d'obscur et d'impénétrable*; mais au lieu de s'attacher, comme les péripatéticiens , à multiplier les divisions et les distinctions sur cette nature intime qui nous

> Yoyei, pour Texpositioii de cette théorie, Rohaut, Phys,, I, ii; VArt de penser^ 3* port., ch. 19, n* 4. — Il est pourtant Tisible q[a'il y a là une erreur grossière, quUl se ferait toujours un Tide au détour des molécules. Gassendi a, d'ailleurs, renversé sans retour cette hypothèse dans son SytUagma Spic. doetr,

* Rohaut, Phys., I,li.

* Rohaut, PA^., 111,8.

* Ibid.

* Rohaut,PAyf., n,i8.

* Robaut, Phys,, 1,10.

U3 l'hôtbl de gondé.

échappe 9 quoique nous iassions*, il passe tout de suite, avec M. Descartes , à ses propriétés appréciables et à sa mesure : 1^ le mouvement une fois imprimé aux corps , ceux-ci persévèrent naturellement dans cet état; c'est une erreur chez Aristote de croire que tout corps en mouvement tend par lui-même au repos-, il n'y arrive , en effet, que parce que des causes extérieures usent successivement et détruisent la force qui l'anime; par lui-même il est indifférent à l'un ou l'autre de ces états* \ 2° tout corps en mouvement tend à marcher en ligne droite; Aristote a eu tort de croire que le mouvement circulaire était ce qu'il appelle un mouvement naturel; tout corps mù en rond se meut ainsi par contrainte ; telle est la pierre dans la fronde : dès que l'obstacle qui la retient est supprimé , elle s'échappe par une tangente au cercle*; 3° les corps mus en rond sont donc soumis à une force qui les éloigne du centre de rotation, et qu'on appelle force centrifuge^; 4"^ cette force, surtout quand elle s'exerce dans un fluide, pousse les autres corps, et les dispose à aller vers le centre ^ C'est ce que l'on voit dans une très-belle expérience due à M. Huyghens : il a jeté dans une eau tournante de la cire d'Espagne réduite en poudre , et a vu que ces particules , emportées d'abord par le torrent de l'eau , finissaient pourtant par se réunir au centre , l'eau conservant beaucoup mieux qu'elles son mouvement de rotation*, et les chassant ainsi successivement jusqu'au point où le mouvement est le plus faible; ^^ la quantité de mouvement, quelque part que ce soit, s'estime par la vitesse,

' Barbay, t. I, pari. 2, De motUy etc.; P. a S. J., Phyt., I, 8. Voyex aussi Bayle, Dictionn. hist., surtout à l'article Zémon.

• Rohaut, />Ayj., I, 10.

» Rohaut, Phys,,\, 13.

* Ibid, » /Wd.

« Rohaul, Phys.y 11, 28.

l'hôtbl de GONDB. «43

c'est-à-dire par la longueur de la ligne parcourue dans un m^e temps et par le poids qui se meut ' ; 6^ quand deux quantités de mouvement sont égales et opposées , le mouve* ment est détruit, il y a équilibre : cet équilibre se manifeste dans les solides, comme on le voit dans toutes les machines* et dans les liqueurs elles-mêmes , ainsi que l'ont fait voir les belles expériences de M. Pascal, achevées , dit-on , dès 1655, et qui n'ont été imprimées que depuis peu, en 4663, un an après la mort à jamais regrettable de l'auteur'; 7*^ en appliquant cela à notre tourbillon , ne concoit-on pas que , composé, comme il l'est, d'une matière fluide très-subtile, il repousse vers le centre , c'est-Â-dire vers la surface de la terre, les graves qui ne sont pas soutenus, et qui ont bien moins de mouvement que lui ^ ? Cette action d'une force extérieure agissant par impulsion n'est-elle pas infiniment plus claire et plus intelligible que cette tendance occulte des corps vers le bas de l'univers? Gomment surtout expliquer ce double appétit? Car, enfin, si les graves tendent au centre, les corps légers , dit Âristote (et ses sectateurs pensent comme lui), tendent vers le haut ou la circonférence, propria vi^ proprio molu. D'où vient cette diCTérence? Pourquoi tous les corps ne se comportent-ils pas de même? Il est difficile de le dire. Nous , au contraire , nous disons : Tous les corps tournants sont animés de la force centrifuge-, cette force est plus grande chez ceux qui tournent plus vite *, tout étant plein , les fluides ne peuvent s'éloigner du centre sans forcer les autres corps à les remplacer, car où se mettraient-ils? Gela étant, la légèreté n'est autre chose que la force qui tend à

* Rohaut, Phys.f 1, 10. — Au liea de poids , Rohaut dit quantité de matière 9 ce qui est contradictoire avec ce qu'il a dit précédemment, qu'il y avait toujours même quantité de matière sous même volume.

* Rohaut, Phys., 1, 10.

' Voyez le Discours sur la we et les ouvrages de Pascal , par Bossut.

* Rohaut, Phys.y 11,28.

t44 l'hôtel de CONDÉ*

éloigner les corps de la surEace de la terre; en ce sens, tous les corps sont légers, puisque tous sont animés de la force centrifuge. Mais ceux qui le sont le moins sont repoussés vers la terre ; alors ils nous paraissent lourds , et nous jugeons que la pesanteur est une force réelle, quoique au fond ce ne soit qu'une moindre légèreté*. Ainsi ils ne pèsent qu'en vertu de la différence des actions de la matière subtile pour les rapprocher, et de leur propre action pour s'éloigner du centre. De là vient l'inégalité du poids malgré l'égalité de volume ; il se passe là quelque chose d'analogue à ce que nous montre la belle expérience d'Ârchimède, dans laquelle un corps plongé dans un liquide ne conserve plus de son poids que ce dont il surpasse un pareil volume de liquide*. On nous a fait voir un jeune homme qui pesait dans l'air 138 livres, et qui ne pesait plus que 48 onces quand il était tout entier dans l'eau*. C'est là-dessus, comme chacun le sait, qu'est fondée la connaissance des pesanteurs spéciales* des corps dont on fait un grand usage dans les arts. Pour revenir à la pesanteur et à la chute des graves, on voit que cette chute ne dépend pas de la nature des corps ni de leur poids, et qu'elle doit s'accélérer, comme l'a montré M. Galilée, parce qu'elle vient de l'action de la matière subtile, action qui continue , et dont les effets s'accumulent successivement \

— Ce qu'il y a de bien certain, observa M. Clerselier*, c'est qu'au moins toute cette philosophie est parfaitement cUdre;

^ Rohaut, Phys.f U, 28. Voyez dans les MélangBi d$ littérature^ I, p. 133, Véloge que fait d'Alemberl de cette manière de considérer et d^'expliquer la pesanteur.

■ Vitruve, D9 arcMt,, IX, 3,

* Rohaut, Phys.,l, 16.

* Aujourd'hui spéci/lques, " Rohaut, PAi/9., 11,28.

* Né en 1614, mort en 1684, celui-là même qui, par amour pour les doctrines cartésiennes, maria sa fille à Rohaut.

l'hôtel de CONDÉ. 143

elle se comprend du premier coup, dans ses déductions comme dans ses idées générales; c'est pour moi une grande présomption qu'elle est vraie.

— n &ut ajouter^ continua le jeune Régis , que l'expérience vient à l'appui. J'ai cité les observations que tout le monde Seût ou peut faire tous les jours-, il y en a d'autres en assez grand nombre , et qui se multiplieront sans doute par la suite 9 qui nous permettent d'interroger la nature ellemême et de nous assurer si nos idées sont conformes à la vérité.

Déjà l'on peut observer la température et la mesurer. On a reconnu que si une bulle de verre terminée par un tuyau cylindrique trës^mince contient de l'eau forte colorée en vert, comme ce liquide se dilate beaucoup par le chaud et se resserre par le froid , la colonne monte ou descend dans le tube 9 et indique ainsi l'augmentation ou la diminution de la chaleur *.

On obtient un instrument plus sensible encore en mettant de l'air seulement dans la bulle de verre et lui opposant une gouttelette colorée qu'il pousse *. Dans tous les cas, d'où viennent ces effets , sinon de la matière subtile qui entre dans le liquide ou en sort » et lui fait occuper plus ou moins de volume? car aussitôt l'air extérieur cède, ou sa pression iait céder le liquide.*

La pression de l'air, l'introduction de la matière subtile jouent donc un grand rôle dans les phénomènes et expliquent très-naturellement ces merveilles dont nous n'apercevons pas les agents , et qui paraissaient à tout jamais impénétrables à la raison humaine.

Tel est ce fait remarquable de la raréËau^tion et de la condensation , qui , dans la théorie d' Aristote , suppose , sous

* Robaot, PAy«., 1,23.

• Ibid,

quelque nom qu'on cache sa pensée, une véritable transubstantiation , c'est-à-dire un changement essentiel d'une matière en une autre. Plus on réfléchit sur cette idée, plus on reconnaît que l'esprit ne peut ni la concevoir ni l'admettre : et M. Descartes a attribué, avec bien plus de raison, ce phénomène à l'introduction ou à l'expulsion d'une matière subtile *. Déjà aussi nous voyons quelques péripatéticiens admettre cette explication. L'un d'eux combat, dans un ouvrage très-savant sur la physique d'Aristote', tout ce qu'ont soutenu autrefois les philosophes de son école. Selon lui , la raréfaction ne s'opère point par des vides disséminés entre les molécules*, ni par le gonflement des points matériels qui forment le corps *. Il n'y a dans la condensation aucune pénétration des parties * -, aucune quantité ne périt ni dans l'une ni dans l'autre opération**, aucune partie de la grandeur ne reçoit d'accroissement ' *, il n'y a , non plus , ni acquisition de qualité * ni plus grande extension locale '. Que se passe-t-il donc? Précisément ce que nous disons, nous autres cartésiens-, il entre ou il sort une matière subtile : Rarefaetio fU per intromi$$Umem corpuseulorum, condenr- Mio vero per eorum expr€smnem*\ Les vieux péripatéticiens seraient bien scandalisés d'entendre un de leurs élèves faire une telle déclaration.

La pression de l'air explique de son côté l'ascension de l'eau dans les pompes , celle de l'argent-vif dans le baro-

* Rohaut, Phys,, 1, 8.

* Barbay, Comment., etc.

' Rarefaetio non fit per yacua disseminata. T. I, p. 322.

* Rarefaetio non fit per inflationem panctornm. Ibid,

* In condensatione , nnlla contingit penetratio. T. I, p. 323.

* In rarefiictione et condensatione nulla périt quantitas. Ibid. ' Nulla producitur pars magnitadinis. T. 1, p. 324.

* Non fit per acquisitionem qualitatis. T. I, p. 325.

* Non per majorem extcnsionem localem. T. I, p. 327. «• Barbay, ouvr. cité, p. 328.

l'hôtel de CONDÉ. 147

mètre y la dilatation de l'air épais , quand il n'est plus pressé que par l'air subtil ^ car, bien qu'on ne connaisse pas la nature particulière de ce fluide , il faut avouer qu'il y a deux espèces d'air : l'air subtil , qui est , à proprement parler^ la matière du second élément; les parties en sont si ténues, qu'elles passent facilement à travers les pores du verre , et que nous ne pouvons aucunement sentir leur présence-, et l'air grossier, c'est celui qui nous entoure -, c'est aussi le seul pesant , et la pesanteur lui vient de la grande quantité de particules aqueuses ou terrestres qu'il contient toujours*.

Maintenant, comme ces deux espèces d'air sont également matérielles et impénétrables , et que , d'ailleurs, l'univers est plein et sans vide , l'une d'elles ne peut être extraite d'un vase que l'autre n'y entre aussitôt : car où pourrait , je vous le demande , se placer l'air grossier extrait si un volume égal d'air subtil ne lui cédait sa place en occupant la sienne?

C'est en ce sens qu'il faut entendre l'horreur de la nature pour le vide, ou le non datur vacuum m rerum natura^ des péripatéticiens; car l'explication qu'ils en donnent me semble tout à fait inadmissible. Selon eux , hors de la sphère du monde , il existe un espace infini absolument vide , qu'ils appellent «pcKia imagmaria^ c'est là qu'ils placent, ou que quelques-uns placent le séjour de Dieu '. Mais , en dedans de cette sphère, ils ne veulent aucun vide, se fondant: l^sur ce que Dieu et la nature ne font rien en vain, et que ce serait en vain qu'il y aurait quelque espace vide entre les choses*; 2** sur ce que, s'il y avait, en effet, un vide, les influx célestes n'étant que des accidents, ne pourraient

K Rohant, Phys., I, 12.

* Molière, le Mariage forcé, se. 6; P. à S. J., Phys., 1, 7, p. 103. > P. aS. i., PAf^f., ibid.

* Frustra spatiam aliquod Tacunm in rébus relinqucretur. Ihid.

se transmettre à travers, ce qui causerait sans doute le plus grand dommage aux corps sublunaires \ De là ils concluent que la nature éprouve réellement pour le vide cette répugnance qu'ils appellent horreur ^ et qu'ainsi le vide ne pourrait se trouver aucune ]mi sans une sorte de renversement des lois générales du monde.

Comprise ainsi y l'absence du vide me parait une grande futilité-, car elle est plus obscure, en vérité, que ce qu'elle veut expliquer. Elle est, d'ailleurs, en complet désaccord avec les faits , puisque nous verrons qu'on peut obtenir ce vide que nient les péripatéticiens.

Au contraire, il n'y a rien de plus simple, le plein absolu une fois admis, que les conséquences tirées par H. Descartes et prouvées par l'expérience. Supposons, par ex^nple, une seringue ordinaire plongée dans l'eau : tirons le piston ; l'eau suit aussitôt. C'est par l'horreur du vide , disent Ifô sectateurs d'Aristote. Non, disons-nous avec Torricelli, et surtout M. Pascal , c'est parce que l'air grossier qui pèse sur l'eau , n'éprouvantdans l'intérieur aucun contre-poids, pousse l'eau et la fait monter dans le corps de l'instrument '. Supposons, en second lieu, une seringue d'une matière absolument sans pores, et bien boucbée partout, le piston remplissant, d'ailleurs , exactement son canal cylindrique parfoitement poli : je dis qu'il sera impossible de la faire marcher. C'est l'horreur du vide, nous dit-on. Point du tout, c'est que, tout étant plein, vous ne pouvez faire un vide complet quelque part sans repousser, non pas telle ou telle quantité de matière, mais la totalité de la matière qui forme l'univers et qui presse sur ce piston '. Faisons une troisième hypo-

* Magnum damnum corpoiibus înferioribus inferret, si quidera cœlorum inQuxus, quum sint accidentia, per vacuum trajîci non poMunt. Jhid.

* Robaut, Phys,, 1, i ?.

» Ibid.

l'hôtel DB CONDé. U9

thèse : supposons une seringue faite de métal , et une matière subtile capable de passer parles pores de ce métal; il arrivera alors ce que nous voyons dans certaines expériences. La matière subtile et sans poids passant par les pores , et pouvant occuper le lieu abandonné par le piston, on aura un espace privé de tout corps pesant , et par conséquent ce qu'on appelle le vide dans le langage ordinaire '. Qu'arrivera-t-il, en quatrième lieu , si, toutes choses restant ainsi , on lâche le piston? U retombera naturellement-, car, environné de toutes parts d'un air grossier et pesant,, il est soumis au poids et à la pression de cet air, qui doit, par conséquent, le chasser devant lui comme il pousserait toute autre chose ' *, et avec quelle puissance , quelle énergie ce piston sera-t-Q poussé? précisément avec une force égale au poids de cet air. Cette grande et importante vérité a été, dans ces derniers temps , mise hors de discussion par la belle expérience de Torricelli, et surtout par celles que M. Pascal a faites après lui.

Vous voyez tout de suite par là quelle différence il y a entre notre philosophie et celle du lycée. Pour nous , les nombres, les proportions , les harmonies , les idées , les formes élémentaires ne sont que des conceptions de notre esprit '. Nous ne leur attribuons jamais aucun de ces changements pour lesquels Taristotélisme a toujours une forme prête, comme un Dieu dans une machine. Chez nous, la matière seule agit extérieurement sur la matière ; aussi , nous nous y attachons , nous l'enfermons dans des vases transparents, et, la soustrayant à toute influence étrangère, nous examinons, nous faisons voir à ceux qui suivent notre philo^ Sophie comment elle se comporte dans ses réactions.

g Rohaat, Phys.f 1, 12.

• /Wd.

' Bayle , Dktionn, hist,, mot Ljsucippe, remarque D.

150 l'hôtel de condé.

Ce n'est pas dans une conférence qu'on peut refaire toutes ces expériences; rappelez-vous seulement celles que M. Descartes a imaginées, celles qu'il reconunande de faire , celles que son élève et mon maître, M. Rohaut, fait avec tant de succès dans ses cours , soit sur le vide , quand il y Coût périr quelques petits animaux , ou enfler et crever une vessie de poisson ' -, soit sur un appareil plus compliqué , où , par une disposition ingénieuse, le vide foisant monter le mercure dans un tube, le fiait descendre dans un autre, et, si l'on rend l'air, il descend dans le premier et remonte dans le second '. Que vous dirai-je encore de ces observations an moyen desquelles il a déterminé de quelle nature sont les ondulations de l'air qui nous apportent la sensation du son'? Que vous dirai-je des expériences nouvelles par lesquelles il a confirmé la théorie cartésienne de la lumière et de la vision *? Avec quelle admiration n'a-t-on pas reçu cette heureuse combinaison de trois bulles de verre remplies d'eau, et placées de manière à faire avec l'axe de l'œil des angles déterminés : la première nous renvoie de la lumière rouge, la seconde du jaune et la troisième du bleu ;' puis, la mèand boule, placée aux trois positions, donne tour à tour ces troiscouleurs , et M. Rehaut conclut que dans l'arc-en-ciel les rayons qui nous apportent ces couleurs font avec l'axe optique précisément les mêmes angles. Il poursuit son observation : la nature nous montre presque toujours deux arcs à la fois. M. Rehaut trouve aussi pour ses bulles de verre des places différentes*, il montre que les rayons n'entrent pas de la même manière dans les unes et dans les autres , et par là s'explique très-bien la diverse apparence de ces deux iris ^

* Rohaat,PAy«., 1,12.

* lUd, — Cette expérience est de rinvention de Rohaut.

* Rohaut, i>Ay«., 1,26.

* Rohaut, Phys., 1, 27 et suiv.

* Libes , Histoire de la physique , Il , p. 91 .

l'hôtel de CONDÉ. 151

Mais c'est surtout en ce qui tient à la vision que l'œil ar**iificiel montré dans ses cours , a fait, l'expression n'est pas trop forte, une révolution parmi les savants.

M, Rohaut ne se contente pas d'exposer la vraie théorie de la lumière, de démontrer la marche des rayons lumineux , de la rendre sensible au moyen des miroirs de toutes sortes, des lunettes concaves, convexes ou à facettes ^ Bientôt un œil artificiel, composé par lui-même, reçut la lumière partie de l'objet visible, et en porta l'image sur une feuille de vélin placée derrière lui. Ainsi , dorénavant, ce no sera plus le cristallin, ce sera la rétine qui recevra l'image ; le cristallin n'est qu'une lunette convexe par où passe la lumière pour former l'image un peu plus loin-, et, comme l'avait prévu M. Rohaut , il faut pour qu'elle soit nette une juste distance : trop près ou trop loin, elle est confuse, et nous ne pouvons rien distinguer *. L'expérience de tous les jours ne eonfirme-t-elle pas cette heureuse explication ?

En vérité, plus j'y réfléchis, et plus je crois que M. Descartes nous a mis dans la bonne voie , par son explication générale des phénomènes du monde, et en recommandant toujours les expériences -, et si plus tard on trouve dans ses idées quelques erreurs qui nous échappent aujourd'hui, luimême aura d'avance établi à quel caractère on les pourra reconnaître : savoir si elles contrarient l'expérience et l'observation. Or, ce principe une fois admis, et suivi franchement, il y a tout lieu d'espérer que la science fera dorénavant des progrès que rien ne viendra borner.

Cette explication fut reçue avec des marques non équivoques de plaisir et d'assentiment M. le Prince témoigna à plusieurs reprises au jeune philosophe sa parfaite satisfaction ; les dames vinrent aussi lui faire leurs compliments,

1 Rohaut, Phi^5.,l, 30 à 34.

« Rohaut, i>^y5.,I,3i,

15i L*HÔTEL DB CONDÉ.

que M. Régis reçut avec beaucoup de modestie , rapportant toute cette gloire à ses nudires, et déclarant que^ pour lui, il n'avait encore rien fidt , mais qu'il espérait bien plus tard ne se pas écarter de la route qui lui avait été tra(M§e , et qu'il croyait la meilleure. »

On en était là lorsqu'on annonça à M. le Prince l'arrivée de l'ecclésiastique qu'il attendait Le Père Magloire, professeur de philosophie dans l'Université^ y enseignait avec un plein succès la physique scolasAque ^ il avait sous la robe une grâce infinie , et s'énonçait avec autant de facUité que d'élégance, au point de bire souvent trouver claires, surtout lorsqu'il parlait en latin, des choses qu'avec un peu de loisir et d'examen on aurait bien vu qu'on ne comprenait pas.

Après les politesses d'usage , et quand le silence fut établi, il commença ainsi :

« Je ne crois pas devoir examiner si le ciel existe , cette question n'en est- une que pour les aveugles*. J'examine donc : i^ quelle est sa nature , s'il est de la substance de l'un des éléments, ou s'il est un mélange des quatre ; et je réponds non, d'abord d'après Aristote, qui prouve clairement qu'il faut admettre un cinquième corps , différent des quatre premiers : c'est à savoir le ciel * : en second lieu, parce que le ciel a été établi au-dessus de tous les éléments , qu'il les enveloppe, qu'il est emporté d'un mouvement circulaire, qu'il influe sur les éléments et tous les mixtes, qu'il est substantiellement inaltérable et incorruptible, qu'il contient en luimême le soleil, cet astre si éclatant : toutes ces raisons prouvent évidemment, ce me semble, que le ciel est un corps d'une plus noble nature que le monde sublunaire '

' Idea philosophiœ naturaUs , 9eu physica , pars tertia toHus philof sophiœ, auct. D. Petro a Sancto Joseph faliensi, edit. secanda. Paris» i659. — Ceti cette édition que je citerai dorénavant sous le simple titre Physica.

* Arist., De cœlc^ 1, 2.

» Physica, p. 187.

l'hôtel OB CONDÉ. 153

Et qu'on ne dise pas qu'on trouve dans le ciel les qualités des éléments, la solidité de la terre, la continuité de l'eau, la transparence de l'air, la chaleur ou la lumière du feu, et qu'ainsi il est d'une nature élémentaire. Je réponds qu'absolument la majeure n'est pas vraie : le ciel est solide , mais il ne l'est pas comme la terre ; car il y joint la transparence que celle-ci n'a pas. D est continu et transparent, mais il ne l'est pas à la manière de l'air ou de l'eau, puisqu'il est solide, et que l'air et l'eau sont des fluides. On conclut de même à l'yard de sa lumière , qui n'est pas formellement chaude comme celle du feu\

Je ne puis dissimuler, au sujet de la solidité des cieux, admise par toute l'antiquité, que quelques philosophes modernes, même parmi les péripatéticiens , renoncent à y croire aujourd'hui : j'en vois qui pensent que le ciel où se meuvent les planètes doit être fluide, afin de leur livrer passage*; une raison semblable les Cedt croire à la fluidité de l'empyrée. C'est, disent-ils, la demeure des saints et des bienheureux ; or, un espace fluide est pour ces corps glorieux une habitation bien plus convenable qu'une masse solide et partout résistante' ; car il se prête bien mieux à tous leurs mouvements et à l'aperception des corps éloignés. Je ne nie pas la force de ces raisons ; je ne pense pas pourtant qu'elles doivent prévaloir sur la croyance unanime des philosophes anciens , sur les témoignages que nous donne l'Écriture de la solidité des cieux, ni sur les preuves que nous en donne leur incoituptibiUté, dont j'ai à parler maintenant.

2*. Le ciel est incorruptible : les raisonnements d'Aris-

' Lnoemqiie caloris formalis expertem, qualis non est in igné. P. 188. * P. Barbaj, Comment.,, etc., t. Il, p. 58.

' Empjreom est flnidum.*.* acconunodatum est statui beatorum ^upy nun est sedes; corpus autem fluidum aptius est ad statum corporuntgtDf"'' riosomm , qnnm sit aptius ad motum et ad visionem corponim aistantMÊE^;' eigO; etc. Barbay, ibid,, p. 57.

tote à ce sujet sont connus ' -, les observations faites depuis son temps par les astronomes , qui n*y ont observé aucune trace de corruption, fortifient toutes les conjectures*. En vain voudrait-on voir dans quelques passages des saintes Écritures * la preuve que les cieux sont périssables^ ces passages peuvent s'entendre de tout autre chose que du cid, et appliqués au ciel , ils peuvent signifier autre chose que la ruine et Tanéantissement de sa substance \

On trouve une objection plus forte dans Tobservation faite de quelques étoiles qui sont nées tout à coup dans le ciel . et se sont ensuite évanouies : telle est celle qui , en 157S» fut aperçue par Tycho-Brahé dans la constellation deCassiopée; qui brilla, depuis le mois de novembre jusqu'au mois d'avril de l'année suivante , d'un éclat assez vif pour surpasser la clarté des fixes de première grandeur et de Jupiter mèmci dont la clarté s'affaiblit ensuite , et qui disparut seize mois après sa découverte*. J'avoue qu'il est difficile d'expliqué complètement ce phénomène ; quelques-uns ont voulu y voir une comète. Cette opinion n'est pas admissible, puisque les comètes sont au-dessous de la lune*-, d'autres croient que les étoiles marchent quelquefois dans l'épaisseur de la huitième sphère, qu'elles s'approchent ainsi de nous et deviennent visibles ; qu'ensuite elles remontent par la même voie et disparaissent à nos regards'-, mais cette explication supposerait au ciel la fluidité de l'air, ce qui parait bien difficile à croire ; et qu'ensuite les étoiles s'y meuvent de haut en bas à la façon des oiseaux , ce qui nous semblera sans doute ab-

' DecœlOy\f3.

* Physica, p. 188.

* Dans les psaumes, et Pétri epistoL, II, c. 3, if^ 10 , *.Pfcy«ica, p. 189.

•• •: : 'l/^'» Laplace, Expos, du syst, du fnondCf V, 6. •APfcywca, p. 189.

' Physica, p. 189 et 190.

surde, si nous réfléchissons que leur position invariable, qui les a &it nommer fixes^ prouve la solidité absolue du ciel où elles sont attachées ^ J'aime donc mieux, avec beaucoup de physiciens bons catholiques, recourir au miracle, d'autant irios que nous voyons dans l'Ecriture une étoile nouvelle conduire les mages à Bethléem, le soleil s'obscurcir miraculeusement à la mort du Sauveur, s'arrêter à la voix de Josué, reculer de dix degrés devant le roi Achaz -, et ces phénomènes, précisément parce qu'ils sont miraculeux, ne prouvent rien contre l'incorruptibilité du ciel *. Â l'égard des comètes que Ton voit de temps en temps se produire et se détruire dans les cieux, et dont on a fait un argument contre rincorruptibilité du ciel, au moins en quelqu'une de ses parties, pour peu qu'on les compare aux étoiles quant à leur lumière, leur quantité, leur consistance, leur mouvement, leur durée, on se convaincra qu'elles ne peuvent être d'une nature céleste, et que rien, par conséquent, n'empêche, comme je l'ai dit, qu'elles ne se forment au-dessous du ciel. Cette opinion est d'autant plus recevable que personne n'a pu, jusqu'à présent, expliquer la formation des comètes dans le ciel ; ce que quelques-uns ont supposé, qu'elles se produisaient par les exhalaisons du soleil ou la transpiration du corps des {rianètes, est trop ridicule pour mériter une réfutation en rë* ^e '• L'objection tirée du petit parallaxe * que font les comètes serait sans doute très-puissante, et prouverait leur grand éloignement de la terre , si tous les astronomes étaient d'accord sur ce point ^ mais il y en a beaucoup qui assurent avoir observé le contraire \ Ainsi l'on peut très-bien n'y pas voir un argument sérieux contre l'incorruptibilité du

* Phytka, p. 189 et 190.

* Phytica, p. 190.

» i>fcyjfca,p.l91. " :;

* ParaUaxe était masculin sous Louis XIV. *' ' Pleriquc... se oppositum expertoft esse testantur. Physica, p. 192.

156 l'hotel 1>E comdé.

ciel, que nous avons soutenue jusqu'ici et que nous maintenons.

3"*. Je ne m'arrête pas à parler de la matière du ciel : Aristote, d'une part^ de l'autre, les Pères et les théologiens, et enfin les philosophes, au moins la plus grande partie d'entre eux, tiennent que le ciel est matériel , qu'il est formé d'une matière qui lui est propre , et ne peut absolument se transformer en aucune autre. Les objections fiedtes à cette opinion , ou celles qu'on a proposées pour la remfdacer, ne méritent pas de nous occuper '.

4"*. Quant à la forme du ciel (je prends ce mot dans le sens aristotélique, pour exprimer non pas seulement sa figure, mais l'ensemble de ses qualités ou sa nature réelle), la question est plus grave. On peut demander, en effet , si sa forme est l'âme, c'est-à-dire, en d'autres termes, s'il est l'âme du monde*, ce qu'ont soutenu non-seulement des philosophes païens, mais même des catholiques, entre autres Origène et Auréolus. On repousse justement cette idée par les raisons suivantes : d'abord le ciel , n'étant pas un mixte, ne peut recevoir une âme *, car celle-ci ne peut habiter que dans une matière douée de diverses qualités ou dispositions. En second lieu, il n'y a, comme on le sait, que trois sortes d'âmes : la végétative, la sensitive et la rationnelle. Aucune d'elles ne peut se placer convenablement dans le ciel : la végétative, parce que le ciel ne se nourrit ni ne s'augmente, et qu'il n'a pas à engendrer un autre ciel; la sensitive, parce qu'il n'a pas d'yeux, ni d'oreUles, ni d'autres sens internes ou externes ; la rationnelle , parce que sans cela le ciel , doué d'intelligence et de volonté, serait capable de mérite et de démérite, de bonheur éternel et de châtiments. C'est ce qu'aucun catholique ne croira jamais , et ce qui montre la

•'/**Pfcy«ca, p. 192.

* An forma cœli sit anima. Physicaf p. 104.

gi'ossiëre erreur d'Origëne, d'après lequel les étoiles auraient comme nous des viees et des vertus, et le Christ serait mort pour leurs péchés comme pour les nôtres *.

Nous voyons par là qu'il est assez difficile de faire connaître exactement la forme ou la nature propre du ciel ; tout ce que nous savons est qu'il est matériel y qu'il est incorruptible , que sa matière diffère essentiellement des quatre éléments , que ceux-ci ne peuvent agir sur lui en aucune manière; mais que lui, au contraire , exerce sur eux une puissante influence '.

5^ Le nombre et la grandeur des ciels méritent et doivent attirer notre attention : d'abord y combien y a-t-il de ciels ou de sphères? Les astronomes ne s'accordent guère dans leurs réponses : Eudoxe en comptait vingt-trois, Galippe trente, Âristote quarante-sept, Ptoléméc trente et un, Royaumont trente-trois ; beaucoup de philosophes en admettent d'abord dix , et y en ajoutent un onzième : savoir le ewhm eœlaruin ou le eiel des deux *. Pour moi, je crois que ces ciels peuvent absolument se réduire à trois : savoir , le ciel empyrée, le ciel étoile ou des fixes, et celui des planètes. Les raisons qui m'y déterminent sont d'abord qu'avec ce nombre de ciels, on peut expliquer tous les phénomènes, et il ne fout pas multiplier les êtres sans nécessité ; c'est ensuite et surtout que les Pères de l'Église n'admettent ordinairement qu'un petit nombre de ciels. Quelques-uns même

* Origenis.... qui docet stellas, esse capaces virtntîs et vitii , Ghristumque etiam pro peccatis Ularam mortuum esse. Physica, p. 195.

* Phynca, p. i94.

* Johnston, Thaumatogra'phia naturalisa classe 1, ch. 1 , art. 2. — Les nombres cités par Barbay, t. Il , p. 60 , ne sont pas les oiémes : Ptolemcas et Aristoteles octo (cœlos) admiserant , septem planeticos et primom mobile; Clavins duodecim.... Chrysostomus , uuicum.... S. Thomas , très : empyreum , cristallinam et siderenm , quod complectitur firmamen* tum et totam regioaem planetaram ; S. Damascenus , duos tantum : sîdereum et empyreum ; Tyrlio-Bn^hc , très : cmpyrcum , firmamentiim et planeticnm.

188 l'hôtel de condé.

pensent qu'en réalité il n'y en a que trois, se fondant, avant tout» sur ce que saint Paul a été ravi jusqu'au troisième del, c'est-à-dire jusqu'à l'empyrée '.

Ce qui fait qu'on a tant augmenté le nombre des dels , c'est que toutes les fois que les astronomes ont reconnu un mouvement particulier et uQuveau , ils ont supposé que ce mouvement venait d'une sphère nouvelle qui enveloppait les autres et leur communiquait son mouvement ; mais, quels que soient ces mouvements, il n'est pas nécessaire, pour les expliquer, de recourir à un ciel supérieur. Us peuvent venir directement de la cause mouvante, je veux dire de Dieu, ou des intelligences qu'il a préposées à cet effet.

6^. La grandeur ou la distance des différents ciels est une des choses que l'on voudrait le plus connaître parfaitement ; malheureusement, la science ne nous apprend jusqu'ici rien de certain à cet égard. Je rapporterai donc, mais sans en af^ firmer aucunement l'exactitude , quelle est l'opinion générale. On compte ordinairement, du centre de la terre au c^cle de la lune, 33 demi-diamètres terrestres, ou 48 000 Ueues géographiques * *, du même centre à Mercure, 64 demi-diamètres ou 91000 lieues; jusqu'à Vénus , 467 rayons ou 239 000 lieues -, jusqu'au soleil , jusqu'à Mars, Jupiter et Saturne, respectivement, il 21, 1216, 8853 et 14378 rayons, ou en lieues, 1600000, 1740000, 12600000, et 20 millions et demi*, enfin la concavité du firmament est à 22612 demi-diamètres, ou 32 millions de lieues, et sa convexité, qui , selon mon sentiment , se confond avec la concavité du ciel empyrée, a une distance double, je veux dire de 64 millions de lieues, ou 45225 demi-diamètres'.

• Physica, p. 196.

' Je compte le tour de la terre comme étant de 9000 lieues , et le diamètre de 2864; c'est le nombre établi depuis bien longtemps. Mais Tauteur comptait 9540 lieues de tour (Physica^ p. 202). Voyet aussi Barbay, à la fin du premier volume.

* Physica.ip. 20i» 202, 203. Cf. et ci-dessus, p. H 3.

l'hôtel de GONDÉ. 4 59

Les moyens pris pour calculer ces grandeurs sont assez simples-, on a mesuré sur un méridien la distance de deux points pour lesquels la hauteur du pôle diffère d'un degré: on a multiplié cette distance par 560 pour avoir le méridien tout entier.

Les éclipses de lune ont montré que cette planète est beaucoup plus petite que la terre , puisqu'elle peut être immergée tout entière dans son ombre , bien que celle-ci s'allonge dans l'espace et s'appointisse en pyramide.

La forme de l'ombre de la terre a fait juger que le soleil était beaucoup plus grand ; ensuite , en comparant les distances de cet astre et de la lune, quand ils sont le plus près et le plus loin de la terre , en considérant aussi combien de temps met la lune à sortir de l'ombre terrestre, on a pu déduire les distances des autres astres ou l'épaisseur des ciels où ils sont attachés.

7^. Des distances des astres et de ce qu'ils décrivent leur cercle autour de nous en vingt-quatre heures, on conclut immédiatement leur vitesse : le soleil parcourt 4S0000 lieues en une heure, ou 7000 par minute -, il va donc 5000 fois aussi vite qu'un boulet de canon *. Une étoile placée à l'équateur traverse un espace 20 fois aussi considérable, ou de 8400000 lieues; c'est4-dire qu'elle va aussi vite qu'un oiseau qui ferait dans le même temps 1900 fois le tour de la terre-, c'est-à-dire encore qu'une flèche, animée de la même vitesse , ferait plus de 7 fois le tour de la terre avant que vous n'eussiez achevé un Ave Maria ".

S**. La grandeur absolue des astres n'est pas moins curieuse que leurs distances -, je ne répète point ce que tout le monde sait de leur division en étoiles fixes et planètes.

' Physica, p. 208. — La vitesse du boulet n'avait pas encore été mesurée; on Testimait à 55 toises environ par seconde. On sait aujourd'hni qu'elle est à peu près quadruple.

• PAy«ca, p. 208.

ICO LHdTBL DE OONOÉ.

Celles-ci sont au nombre de sept : la lune , Mercure, Vénus, le soleil^ Mars^ Jupiter et Saturne. Les fixes sont sans doute innombrables^ puisque, selon le dire des astronomes, la voie lactée, qui ne nous apparaît que comme une bande blanchâtre, se compose d'une multitude d'étoilettes qu'on distingue à l'aide du télescope; mais celles qu'on reconnaît à la simple vue ne sont en tout que 1022, que l'on a rangées, pour les reconnaître plus facilement, en 48 constellations. On les a aussi divisées , d'après leur éclat, en divers ordres de grandeurs ; il y en a quinze primaires , c'est-à-dire de première grandeur : ce sont les plus brillantes du ciel. Chacune d'elles est 108 fois * aussi grosse que la terre; il y en a 46 secondaires, 208 tertiaires, 474 quartaires ,217 quinaires , 49 sextaires. On y ajoute 5 nébuleuses et 9 obscures. Les étoiles de seconde, troisième, quatrième, cinquième et sixième grandeur sont respectivement 90, 72, 54, 36 ^ 18 fois aussi grosses que la terre '.

Comparées aussi à la terre, les planètes donnent les nombres suivants : Saturne vaut 91 fois son volume ; Jupiter, 95-, Mars, 1 ; le soleil, 166; Vénus n'est que 1/37, Mercure 1/21952, la lune 1/39'.

9^. Il reste à faire sur les corps célestes quelques questions importantes , et auxquelles on ne peut répondre absolument aujourd'hui. Quelle est la force qui meut toutes ces sphères? est-elle propre aux ciels et intérieure? Il semble plutôt qu'elle leur est extrinsèque, bien qu'Aristote ait cru que le mouvement des cieux leur était naturel , parce qu'il dure éternellement. Mais Aristote s'est trompé en cela; car après le jugement dernier, les cieux resteront certainement

* Il y a 107 dans le texte, p. 205; mais c^est sans doute une faute d'impression : les nombres donnés sont visiblement les multiples de 4B. La même faute se trouve dans Barbay.

• Physicay p. 205.

» Ibid.

l'hôtel de CONDÉ. Idt

en repos pendant toute l'éternité * , le repos est donc leur état naturel.

Mais alors, quelle est précisément cette cause mouvante? est-ce Dieu lui-même? est-ce un ange? Il est plus probable que c'est Dieu j car à peine conçoit-on qu'un ange pût remuer si longtemps et si également des corps doués de dimensions et de vitesse si extraordinaires-, d'un autre câté, peut^n admettre qu'un ange , un esprit bienheureux soit attaché à son ciel pendant tant de siècles y sans un seul petit moment pour descendre sur la terre, monter dans l'empyrée, ou quitter la roue qu'il est chargé de foire tourner "?

L'observation a fût reconnaître des taches sur la surface du soleil : que sont ces taches? Quelques-uns veulent que cet astre soit toujours en ébullition, et que ces taches soient des amas d'écume ou de scories *, mais il fondrait, pour recevoir cette explication , regarder le soleil comme corruptible , et portant en lui-même la cause de sa corruption * , ce qui est contraire à tout ce que nous savons de la nature des corps célestes. D'autres pensent que ces taches ne sont pas dans le soleil, qu'elles sont dans l'air, et qu'en s'interposant elles apparaissent à l'observateur comme si elles étaient sur la surfoce solaire. Cette explication n'est pas admissible*, car les taches n'apparaîtraient pas au même point à des observateurs différents : d'ailleurs, elles obscurciraient la lune et les autres astres , ce qui n'a jamais lieu. D'autres enfin disent que ce sont des astres errants, des planètes d'un genre particulier, peu éloignés du soleil, intermédiaires entre lui et Vénus. Cette explication, meilleure que les autres, n'est pourtant pas entièrement satisfaisante, et ce qu'il y a de plus

' Post diem jodicii, coelum per totam œteniitatein qniescet. Phy^ «ica, p. 209.

. * Physka, p. 209.

* PAyjJca, p. 212.

t(}2 l'hôtbl de condé.

assuré sur les taches du soleil , c'est que nous ne savons pas très-bien ce que c'est \

On voudrait savoir encore si les qualités primaires ou élémentaires, le chaud, le froid , le sec et l'humide, et les secondaires, c'est-à-dire celles qui naissent immédiatement des précédentes, comme les couleurs, les saveurs, les odeurs, etc. , sont en substance dans le ciel. Je réponds qu'aucune de ces qualités n'y peut être formellement constituée*-, et il ne faut pas objecter que le soleil produit la chaleur, Saturne le froid, la lune l'humidité, et Mars la sécheresse. Il suffit, en effet , que ces qualités y soient contenues causativement et de loin* ; de même 0 importe peu que les astres soient diversèment colorés. La couleur n'est pas en eux pour cela -, elle résulte de la diverse proportion de la lumière, de la transparence ou de l'opacité des astres, de la distance de notre

vue *.

On demande aussi si le ciel exerce une action sur notre globe, comment et quand il l'exerce-, la réponse n'est pas douteuse. Assurément il agit sur nous non pas seulement par sa lumière, mais par des influences occultes. Il y agit par les astres qui l'embellissent, qui sont comme le cansd indispensable de ses influences, et c'est pourquoi le firmament qui ne contient pas d'étoiles n'exerce aussi sur nous aucune action \ On doit rapporter à des influences occultes du ciel la production de l'or, de l'argent et des autres métaux que la lumière du soleil ne peut atteindre dans les entrailles de la terre, et sur lesquels , par conséquent, l'action mystérieuse du ciel ne saurait être mise en doute *. Cette dernière asser-

' PAyM'ca, p. 213,214.

• Physiea,^. 214.

• Phyiica, p. 215.

• /Wd.

'^ Physiea, p. 216<.

• Ibid,

lion répond à la question que l'on pourrait faire savoir - 1^ si les deux produisent quelques choses substantielles et inanimées; 2^ s'ils concourent à la production des êtres vivants : trè&*certainement ils exercent cette double action.

D'abord, puisqu'il est évident que de la masse des cieux proflaent sans cesse les qualités élémentaires qui y sont virtuellraient contenues : savoir la chaleur, la froideur, l'humidité et la sécheresse, on peut certainement conclure qu'il en résulte la naissance de certaines substances, puisqu'il y a des corps auxquels ces qualités sont connaturelles '. L'expérience, d'ailleurs, le démontre-, les rayons du soleil, rassemblés au foyer d'un miroir concave , n'embrasent-ils pas des étoupes, du bois, etc. , et, puisque le feu est plus parfait que les autres éléments, il n'y a pas de raison pour que le ciel ne puisse pas concourir effectivement à leur formation *. n en est de même des mixtes , et surtout de ceux pour lesquels on ne peut assigner aucune cause prochaine suffisante : tels sont les métaux , les diamants , les autres pierres précieuses-, car le ciel étant, de toutes les substances inanimées, sans contredit la plus parfaite, et influant, comme il a été dit, sur ce bas monde, et par sa lumière et par ses formes occultes , il n'y a pas lieu de douter qu'il ne concoure effectivement à la production des choses inanimées*.

En ce qui tient à la production des êtres animés , il est certain qu'il y influe beaucoup en disposant la matière à la réception de la forme '. Toutefois , cette influence n'est que

' Quam constat a cœlis profluere qualitates elementares in ils Tirtualiter contentas, uempe calorem, frigas, humiditatem et siccitatem, hinc satis coiligitnr ex iis prodire aliquamm sabstantianun generationes , quam ejusmodi qoalitates sint connaturales nonnullis corporibus. Physica, p. 220.

• Ibid.

» Ihid.

* lUnd certam videtnr cœlnm influere ad generationem viventinm.... disponendo materiam ad receptionem formœ. Physica, p. 221.

tG4 l'hôtel de condé.

matérielle et dispositive y car tous les êtres vivants ayant eD eux une force suffisante et adéquate pour produire des formes semblables , il n'est pas nécessaire que le ciel y concoure par soi, et comme cause principale. Il suffit qu'il prédispose la matière comme je l'ai dit '.

D y a plus de difficultés sur les animaux qui ne sont pas engendrés par leurs semblables, mais qui tirent leur origine de la matière en pourriture, comme les grenouilles, les mouches, les vers, etc.*. Quelques philosophes pensent qu'ils sont produits à la ressemblance d'autres êtres, qui leur {servent de causes principales. Ainsi les vers naîtraient d'une certaine forme de ver, vague et indéterminée pour nous, quoique déterminée pour Dieu '. Cette opinion se rapproche essentiellement des idées de Platon; rien ne l'appuie, rien ne la doit faire adopter.

D'autres les supposent formés par des animaux absents; mais cette opinion est inadmissible; car si les choses inanimées peuvent être produites par une cause fort éloignée d'elles, il n'en est pas ainsi des êtres animés, eu égard k leurs producteurs semblables; car ils ne peuvent être produits que par l'action vitale, laquelle n'a pas lieu à distance \

Il y en a qui prétendent que le ciel peut être cause principale de la génération de ces animaux, c'est4-dire se comporter comme un être animé , parce qu'il est tellement parfait qu'on peut le regarder comme plus noble qu'eux ; nuiis cette raison ne peut non plus être admise, car eUe intervertirait l'ordre de perfection reconnu par tous les philoso-

' Physica^ p. 221.

* A simili non generantur, sed fiunt ex putri materia, ut rane, musc», Termes, et estera. Physica^ p. 221.

* Ut Termem a quodam Terme vago nobisque indetermînato , qui tamen a Deo sit determinatus. Ibid.

* Physica , p. 222.

l'hôtel de CONOÉ. 165

phes, d'après lequel on place au dernier échelon les mantmés^ au-dessus de ceux-ci les vivants^ au-dessus des vivants les sentihks , et au-dessus des sensibles les îiifeUigenU. Le ciel , étant inanimé , ne peut donc être la cause principale de ces animaux à la fois vivants et sensibles : cela est évident; car les opérations de la vie et des sens sont bien plus nobles que les opérations mortes et insensibles. Les causes de celles-ci sont donc de beaucoup au-dessous des principes des autres \

D'autres ont imaginé que le ciel pouvait bien produire ces animaux comme instrument de l'intelligence qui le meut , de l'ange , par exemple , qui préside à son mouvement. Cette supposition sera rejetée comme les autres. D'abord, il n'est pas sûr que les ciels soient mus par des intelligences créées ; j'ai même montré précédemment que cela ne pouvait pas être. Mais en supposant même qu'un ange fit tourner le ciel, il ne lui pourrait communiquer aucune influence sur ce bas monde , et le ciel ne pourrait agir sur nous comme l'instrument de son moteur. En effet, du consentement de tous les théologiens, les anges ne peuvent produire aucun efifet naturel qu'en appliquant les agents aux patients : par exemple, le feu au bois, pour produire la combustion. Or, un ange approchant le feu d'une matière combustible n'est pas regardé comme la cause principale et par soi d'une telle combustion ; à égale raison, ne devrait-il pas être regardé comme la cause principale et par soi de la production de ces animaux imparfaits, quand bien même il mouvrait le ciel, et que la génération de ces animaux résulterait de ce mouvement *.

Que conclure de tant de suppositions exclues aussitôt qu'eUes se présentent? D'abord, sans doute que la question

* Pkffnca, p. 222.

* Pftyf<ca,p.223.

ide ^ l'hôtel de condé.

est diffieile el obscure, je l'avais dit en l'exposant*, mais aussi que de toutes les expUcations qu'on en peut domier, la suivante est la plus naturelle et la plus complète : La production des animaux imparfaits qui viennent de la nwlîère putréfiée doit remonter au ciel comme cause in&trumoitale, et à Dieu comme cause principale et spéciale. Rien, en effet, ne s'opposc^à cette double conclusion, puisqu'il est bien certain que ces animaux se produisent par l'influx du ciel ^ que, d'un autre côté, bien quHs soient fort impar&its, nous ne trouvons aucune cause créée capable de les produire, ei qu'il faut alors de toute nécessité aller jusqu'à la cause première, et qu'enfin bien que le ciel ne puisse en être la caoase principale et par soi , il peut parfaitement en être la cause instrumentale , ou au moins la cause dispositive et maté» rielle, comme il l'est pour les animaux supérieurs \

Voilà, je crois, ce qu'il y a de plus important à connaître sur le ciel et les corps célestes. On peut pourtant demander encore si le ciel a quelque influence sur l'homme , sur ses actions, sur ses volontés. On répond qu'il n'exerce pas d'influence directe, et que c'est avec raison que l'Église con<damne les tireurs d'horoscope qui veulent soumettre la libre volonté de l'homme à l'influence des astres '.

Mais si le ciel n'influe pas directement sur nous, il ne s'ensuit pas qu'il n'exerce indirectement aucune influence; car il influe assurément sur le corps humain. D y produit différentes dispositions : il donne à l'un tel tempérament, à l'autre tel autre, et de là des inclinations diverses qui toutes prouvent la puissance de cet agent ', quoique pourtant il laisse toujours à l'homme la liberté dont il a besoin pour ménter ou démériter. Mais déjà ceci tient à peine à la physique, et

• Physica, p. 223. 224.

• Physica, p. 224,225.

» /Wd.

je puis terminer ici ce que j'avais à dire sur cette première partie de mon sujet. »

Quand le Père Magloire eut achevé son exposition, Régis prit la parole, et après avoir rendu justice à la clarté continue de l'exposition du Père, et à l'élégance soutenue de son langage : « Je tâcherai , dit-il , de répondre en peu de mots aux diverses doctrines émises tout à l'heure -, je me fonderai, pour quelques-unes, sur ces beaux principes de M. Descartes, le msdtre de M. Rohaut et le mien , qu'il ne faut jamais recevoir aucune chose pour vraie qu'on ne la connaisse évidemment être vraie * ; et qu'en ce qui tient à la connaissance des choses physiques, les expériences sont d'autant plus nécessaires qu'on est plus avancé dans la science *. Ainsi, où défaudra l'évidence et l'expérimentation, il ne restera plus qu'à invoquer la plus ou moins grande vraisemblance sur le jugement de quoi chacun est assurément fort libre, mais ne peut aussi forcer le consentement de son voisin.

n a, par exemple, été dit tout à l'heure que les aveugles seuls pouvaient mettre en question l'existence du ciel. Entendons-nous bien : y a-tril autour de nous l'apparence d'une sorte de sphère azurée que le vulgaire appelle le ciel? Oui, sans doute, personne ne le conteste -, seulement, ce n'est pas là ce dont nous sommes en peine. Il s'agit de savoir si cette apparence est produite par une sphère réelle, solide, tournant autour de nous. Or, c'est ce que personne n'a pu expérimenter, et ce dont nous n'avons d'autre évidence que celle qui nous vient de la vue ; mais, pour ceux qui savent combien nos yeux nous trompent souvent, cette raison n'en est pas une, et, ainsi, il ne reste pour la nature des cieuxque des croyances plus ou moins invétérées chez nous , dont la

' De la méthode , part. 2, n« 7.

' De la méthode f part. 6, ii<> 3.

168 L*UdTEL DE GONDS.

valeur philosophique dépendra essentieUemenl des considérations ultérieures.

L'incorruptibilité du ciel n'est pas plus certaine que son existence; sur quoi est-elle fondée, je vous prie? sur la convenance d'une opinion , et rien de plus : l'expérience nous manque absolument Vous dites bien que les astronomes anciens et modernes n'y ont jamais aperçu aucun changement ; combien de changements, très-considérables peuvent avoir eu lieu, qui ont échappé à nos regards , ou que nos observations n'ont pu atteindre !

Déjà, bien évidemment, plusieurs phénomènes , ceux qui ont été cités tout à l'heure des comètes et des fixes survenues et disparues à certaines époques, prouvent, au premier aspect, qu'il se forme et se détruit quelque chose dans le ciel. Ces exemples ne sont pas rares -, beaucoup de comètes ont été remarquées en différents temps par les astronomes ^ et quant aux étoiles nouvelles, outre celle de 1572, n'en vit-on pas une paraître tout à coup auprès de l'Aigle , en 389, qui fut plusieurs semaines aussi brillante que Vénus * ? N'en parut-il pas une autre en 1577, depuis novembre jusqu'à la fin du mois de janvier suivant? N'a-tH)n pas vu, en 1604, une primaire briller tout k coup au pied droit d'Ophiucus, et subsister pendant un an*? La septième pléiade ^ vue et célébrée par les anciens, n'eslrelle pas perdue pour nous, comme elle l'était dès le temps d'Auguste*. On invoque le miracle pour expliquer ces phénomènes, et je le concevrais, si la foi était le moins du monde intéressée dans la question. Or, ce n'est pas le cas ici *, la solidité , la sphéricité , la corruptibilité des cieux ne sont que des opinions philosophiques, et si l'observation montre qu'elles sont

* Francœiir, Uranographie.

* Johnston, Thaumatographia naturaiiSt classe I , ch. 7^ » Ovide , FM*e« , IV, 170.

l'uûtël de gonds . idu

incompatibles avec les phéDomènes , il faut y renoncer sans regret, et ne pas appeler du premier coup Dieu à leur secours. Non est phUosaphi reeurrere ad Dewn, dit-on en commun proverbe , et on a bien raison quand il ne s'agit que des bits physiques.

Pour nous, qui suivons la doctrine de M. Descartes , rien de plus simple, de plus clair et de moins exceptionnel que ces phénomènes, crus miraculeux par nos adversaires. Le ciel, disons-nous, n'existe pas en substance-, la voûte azurée que nous voyons autour de nous n'est qu'une apparence produite par la lumière de notre tourbillon ' -, l'espace universel est rempli de matière dont les parties , extrêmement petites , sont de trois ordres de grandeur *. Nous supposons que Dieu ayant au commencement créé la matière qui remplissait l'espace, l'ayant, par conséquent, composée de particules cubiques ou pyramidales, ou de tout autre corps susceptible de boucher exactement tous les vides, a imprimé simultanément à toutes ces parties un mouvement de rotation sur elles-mêmes , de manière à briser leurs angles et leurs arêtes; de là sont nés trois éléments. Le premier* poussière subtile et anguleuse enlevée des extrémités des corps tournants, est celui dont les parties sont de beaucoup les plus petites-, c'est ce que M. Descartes appelle la matière iubtUe. Les molécules du deuxième élément sont moins petites-, elles sont sphériques ou arrondies, et formées par les centres de rotation dont nous avons parlé. Le troisième élément se compose des molécules irrégulières qui peuvent s'être formées ou par eUes-mêmes ou par leur agrégation avec d'autres. Ces trois éléments nous suffisent pour rendre compte de tous les phénomènes -, ils ne diffèrent que par la forme et les dimensions de leurs molécules, et par

' Descartei, De la méthode , part. 5, n« 2. * Rohant,PAyf.,I,2i.

les qualités qui en dépendent essentiellement. Ainsi le premier jouit d'une grande vitesse ; il est animé d'un mouvement rapide , le sien propre s'augmentant toujours de celui des autres corps qu'il rencontre, et qui le heurtent et le chassent*, le second » moins mobile que le premier. Test beaucoup plus que le troisième , et déjà vous voyez que nous pourrions au lieu de premier, second et troisième élément, dire, selon l'appellation commune, feu, air et terre. Si nous ne le fiedsons pas , c'est de crainte d'équivoque * ; car nous voulons avant tout être bien compris. Nous tâchons de représenter ces matières telles qu'il n'y ait rien au monde de plus clair et de plus intelligible; nous écartons toutes ces formes et qualités abstraites dont on dispute dans les écoles ; nous montrons quelles sont les lois de la nature , et que quand Dieu aurait créé plusieurs mondes , il n'y en aurait aucun où elles manquassent d'être observées-, nous faisons voir comment la plus grande partie de la matière créée doit s'arranger en tourbillons qui la rendent semblable à nos cieux ; comment quelques-unes de ces parties devaient composer une terre, quelques-unes, des planètes et des comètes, quelques autres, un soleil et des étoiles fixes '.

Maintenant, rien ne nous oblige à supposer les cieux incorruptibles -, ils admettent tous les changements que les divers mouvements peuvent produire en eux. Ces astres , qui ont brillé quelque temps et ont ensuite disparu , peuvent s'être couverts de taches ou de croûtes, si bien qu'à la longue ils n'auront plus envoyé de lumière '. On conçoit que ceux qui nous envoient de la lumière ne le peuvent faire que par une émission de matière subtile. Ce que l'on sait de la forcé centrifuge et de la rotation des astres sur eux-mêmes

^ Rohaut, Phys.y I, 24.

* Descartes, De Ut méthode,

* Rehaut, Phys^U, 26.

lhAtel de CONDÉ. 171

prouve clairement que cette émission ne doit avoir lieu que par leurs équateurs* \ c*est donc par leurs équateurs que le soleil et les étoiles lancent ces torrents de lumière qui s'étendent beaucoup au delà de notre tourbillon. Cependant cette émission de matière ne peut pas durer toujours, le réservoir s'épuiserait à la fin , si les astres , en général , n'avaient pas moyen de réparer leurs pertes. Ce moyen existe en effet : il suffit que la matière subtile échappée d'un soleil soit remplacée par celle qui lui vient des autres ^ cette restitution peut entretenir l'équilibre. Une seule condition est nécessaire : c'est que la matière affluente se présente aux pôles du soleil , car la force centrifuge l'empêcherait d'entrer par les régions équatoriales. Ainsi ces conditions générales, pour que les astres fournissent éternellement aux effluves lumineuses qui les font apercevoir, c'est que les pôles des uns soient tournés vers les équateurs des autres , et réciproquement.

Si ces conditions manquent d'être remplies, l'émission devient moins riche , l'astre s'obscurcit ou se couvre de taches -, c'est ce que les observations ont déjà montré dans le soleil. La lumière peut s'affiiiblir, et même disparaître tout à fait^ c'est le cas de toutes ces étoiles qu'on a perdues de vue. Par une raison contraire, une masse longtemps éteinte ou obscurcie peut redevenir brillante, si les mouvements des astres, dans leurs tourbillons, tournent leurs écliptiques vers ses pôles *, c'est là le cas de ces étoiles qu'on a vu naître tout à coup dans l'Aigle , dans Cassiopée , dans Ophiuchus. Enfin , un astre épuisé par des émissions continuelles sans réparation , peut èbre entraîné hors de son tourbillon , et jeté dans celui du soleil bien au delà du cercle de Saturne -, il forme alors une comète dont la queue ou la che^ velure, n'est due ni à une matière aérienne qui les ac-

> Kohiuij Phys., U, 25.

172 l'hôtel de condé.

compagne, ni au clignement des yeux, comme on l'a dil quelquefois , mais à la réfiracUon des rayons lumineux à travers la matière subtile*. Comparez cette explication avec celle de l'ancienne physique, et dites si elle n'est pas de tout point satisfeûsante.

Ajoutez que nous n'avons rien à dire de la matière particulière, ni de la nature intime du ciel, ni du nombre, ni des dimensions des spbères. Ces ciels ne sont pour nous que des apparences ; ce qui existe vraiment ce sont les tourbillons de matière subtile, dans lesquels sont emportées les planètes autour de leur soleO. Or, ces tourbillons sont matériels, comme tous les corps que nous voyons \ leur matière ne diflEbre de la nôtre que par la finesse de ses particules et la rapidité de leur mouvement On désire savoir quelle est l'étendue des tourbillons et quel en est le nombre. Il est impossible aujourd'hui de répondre à cette question. Nous croyons que les étoiles fixes sont autant de soleils, et qu'autour d'elles circulent des planètes plus ou moins nombreuses; mais il est impossible d'assigner les limites au delà desquelles il n'y a plus rien. Notre opinion est que les astres et leurs tourbillons s'étendent à l'infini , aussi loin que s'étend la puissance créatrice de Dieu; et c'est encore, si je ne m'abuse, un grand avantage sur le système d'après lequel, au delà d'une boule solide que vous appelez le frmameni^ il n'y a plus rien qu'un vide absolu, et par conséquent le néant, au moins quant à la matière; car saint Thomas y place les esprits *.

Notre tourbillon ne nous est pas encore parfeitement connu; il l'est mieux, cependant, que les autres, et déjà l'on y a foit des observations bien précieuses, et qui don-^

* Rohaut, Pkyi., II, 25 , 26.

* Ihid, Nihil prohiberet esM extra ccbIuiii, sical substantîe spiritnales. D. Thome Aquinatis, in ArUL, Db cgbIo , De mundo, I, leçon 20^ note 6.

LHdTEL DE CONDÉ. 173

nenl un fort appui à la nouvelle physique. La grandeur comparative des astres et de leurs distances, si gênante dans l'hypothèse des ciels concentriques, est, au contraire, ce qui confirme le mieux les explications de Copernic et de M. Descartes. La terre, par exemple, est une boule de 9000 lieues de circuit , dont le diamètre et le demi-diamètre sont bien connus maintenant. Ce qu'on appelle le parallaxe d'une planète, c'est l'angle sous lequel l'observateur placé dans un astre voit le demi-diamètre de la terre-, il est certain, par la géométrie, que, dès que ce parallaxe est connu, nous connaissons la distance de l'astre, après quoi la mesure de son diamètre apparent nous suffit pour déterminer son volume. Eh bien, l'on a pu, sur quelques-uns, foire ces observations et ces calculs -, on a reconnu que la lune est distante de la terre de 51 à 66 fois notre rayon-, que son diamètre est plus grand que le quart de celui de la terre ; que son volume est environ 45 fois plus petit-, que le soleil est éloigné de la terre de 1450 à 1500 rayons terrestres-, qu'il a un diamètre 7 fois et demi aussi grand que celui de la terre , qurnnsi il a un volume 454 fois aussi grand environ. Déjà il est peu vraisemblable qu'un si gros corps tourne autour d'un autre aussi petit que la terre -, il est bien plus naturel que le petit tourne autour du gros.

Ce n'est pas tout : Mercure et Yénus , qui n'abandonnent jamais le soleil, qui, au lieu de tourner autour de nous, ne font qu'osciller autour de lui , sont un terrible embarras dans l'hypothèse de Ptolémée. Ils s'expliquent de la manière la plus satisfaisante dans le système de Copernic -, c'est là qu'on se rend parfaitement compte de leurs phases; qu'on voit quelle partie de leur surfoce nous peut apparaître -, comment elles sont tantdt plus, tantôt moins brillantes-, comment, enfin , elles ne sont jamais en opposition avec le soleil.

Il y a plus : M. Galilée, observant les astres avec le télescope qu'il a inventé , a non-seulement apprécié les diverses

174 l'hôtel de CONDÉ.

apparences de Mars , de Jupiter et de Saturne , mais il a reconnu les gardes de Jupiter, au nombre de quatre. N'estce pas un embarras dans votre ciel solide que ces corps nouveaux qui tournent autour de la planète? et comment celle-ci peut-elle être attachée à son ciel, d'autres astres, et par conséquent d'autres ciels, l'enveloppant déjà de toutes parts? Saturne aussi a ofiert diverses apparences : tantôt plus obscur, tantôt plus brillant, tout rond ou allongé, il vous force bien d'avouer que les substances dites célestes ne sont pas aussi immuables qu'on l'a cru jusqu'ici; et une petite étoile qui tourne autour de lui dans le sens de la plus grande dimension de son ovale, semble prouver^ qu'il a comme nous une lune qui Téclaire pendant ses nuits. C'est du moins ce qu'a dit M. Huyghens, gentilhomme hollandais et habile astronome, qui a aussi annoncé que les diverses phases de Saturne lui venaient d'un grand anneau tournant autour de lui , et qui se présente à nous dans des positions différentes.

Les observations de M. Cassini sont aussi fort importantes ; il a déterminé les distances et les temps de révolutions des gardes de Jupiter. Une tache qu'il a observée sur cette planète a prouvé qu'elle tournait sur son axe \ une tache semblable a montré qu'il en était de même de Mars. Par analogie , nous devons conclure la même chose des autres corps célestes. N'est-il pas bizarre que la terre seule reste immobile , lorsque son mouvement expliquerait si bien et si complètement toutes les apparences?

Cette conséquence est si pressante, si forte en même temps , qu'aucun bon esprit ne peut y refuser son assentiment ', et , pour moi , je vais vous faire une déclaration qui vous étonnera peutrêtre : c'est que la plus forte preuve morale en faveur du système de Copernic, c'est la création nouvelle d'un système qui le combat, celui de Tycho-Brahé. Comment cela? me demanderez -vous ; comment un système

l'hôtel de CONDÉ. 175

contraire , fait par un habile astronome , et rendant compte de tous les phénomènes plus et mieux que le système de Ptolémée , peut-il être moralement si favorable aux opinions de Copernic? C'est que le système de Tycho, à proprement parler, n'est pas et ne sera jamais sérieusement en cause : c'est un moyen de transition, ou, pour parler plus juste, ce n'est pas du tout un système , c'est une hypothèse , hypothèse faite par Copernic lui-même , pour nous conduire à l'intelligence de la véritable position des astres, et à laquelle Tycho a essayé maladroitement de se rattacher, conmie si elle pouvait avoir quelque réalité dans la nature. Yoici, en effet, ce que dit Copernic, après avoir exposé les idées des anciens sur l'ordre et les mouvements des astres , et fait remarquer les difficultés que présentaient , dans leur opinion , Vénus et Mercure , lesquelles ne s'écartent jamais beaucoup du soleil. Il rappelle que Martianus Gapella, et d'autres savants italiens , faisaient circuler ces deux planètes , non pas autour de la terre , mais autour du soleil -, et il ajoute ces paroles : « Si, de même, l'on rapporte à ce centre Mars, Jupiter et Saturne, et que, donnant à leurs orbites une grandeur suffisante pour embrasser et circuir la terre supposée même immobile , assurément on ne se trompera pas, comme le fait voir l'ordre et la règle de leurs mouvements. Il est, en effet, constant que ces astres sont plus voisins de la terre lorsqu'ils sont opposés au soleil , la terre se trouvant entre eux et cet astre *, ils sont , au contraire, le plus loin de nous, lorsqu'ils se cachent derrière le soleil. Celui-ci est alors entre eux et nous -, et il en résulte évidemment que leur centre de rotation est le soleil , pour eux comme pour Mercure et Vénus '. »

N'est-ce pas là exactement ce que Tycho-Brabé a répété plus tard -, le débat est donc véritablement entre Ptolémée et

De revolutionibus orbium cc^stium, lib. 1, c. 10.

176 l'hôtel PB CONDÉ.

Copernic : ou la terre est immobile au milieu du monde , et alors tout tourne autour d'elle-, ou c'est le soleil qui occupe le centre du système , et tout tourne autour de lui. Mais conserver la terre immobile y faire mouvoir le soleil autour d'elle 9 et toutes les autres planètes autour du soleil, c'est une combinaison si puérile qu'elle n'obtiendra jamais la br veur d'un esprit philosophique.

Sans entrer ici dans le détail des objections qu'on lui pourrait faire 9 sans examiner en quoi même les phénomènes lui sont contraires, il me sufiBra de citer un passage curieux d'un de ses partisans, d'ailleurs aristotélicien dévoué, et qui jouit dans l'Université de Paris d'une juste célébrité. Apr^ avoir exposé et rejeté le système de Ptolânée, M. P. Barbay expose et compare les systèmes de Copernic et de Tycho-Brahé-, il termine son parallèle par ces mots remarquables : « Enfin, les tychoniciens, comme s'ils avaient la conscience de la faiblesse de leurs raisons , recourent à quelques passages des livres sacrés , oà l'on dit que la terre est immobile...; que le soleil se meut...-, qu'il s'est quelquefois arrêté. Ils en concluent qu'en effet la terre est en repos , et que le soleil tourne autour d'elle. Les coperniciens répondent que , dans ces passages , l'Écriture s'accommodant à la faiblesse humaine, a pris le langage qui répondait le mieux aux opinions alors reçues.... Néanmoins, comme tous les théologiens enseignent, d'après saint Augustin, que les saintes Écritures doivent être entendues dans le sens littéral , tant qu'il ne contient rien de contraire à la foi ou aux bonnes mœurs -, comme les textes cités par les partisans de Tycho contre ceux de Copernic , entendus à la lettre, ne ré^ pugnent ni à l'honnêteté des mœurs ni à la foi crhétienne ; à cause de cela, et quoique la raison naturelle ne nous le prouve en aucune manière , mais seulement par respect pour Tautorité des saintes Écritures , nous préférons au système de Copernic celui de Tycho-Brahc , réduisant ainsi en capti-

l'hôtel de CONDÉ. 177

vite notre intelUgence, afin de faire honneur à Jésus-Christ, à qui nous délions cet ouvrage \ »

n faut distinguer dans cette déclaration deux choses : l'humilité chrétienne de l'auteur, que j'admire très-sincèrement, et le moyen qu'il prend pour la prouver, que je n'estîme pas, à beaucoup près, autant. Je pourrais dire d'abord qu'au point de vue philosophique, c'est une pauvre manière d'honorer Dieu que d'adopter de gaité de cœur des idées qu'on croit absurdes ou mal fondées. Mais en laissant même cette objection de côté, car je n'ai pas envie de taquiner qui que ce soit sur sa façon d'adorer Dieu , M. Barbay est-il bien sûr du sens qu'il donne aux paroles de TÉcriture? Je respecte comme lui le texte sacré ; je crois comme lui, puisque la Bible le dit, que la terre est en repos, et que le soleil se meut. Mais s'ensuit-il que le soleil tourne autour de nous, et que la terre reste toujours au même point de l'espace universel? Oui, dit-il. Moi, je dis non, et je crois entendre le texte sacré mieux et d'une manière plus honorable qu'il ne le fait.

Qu'est-ce, en effet, que le mouvement? C'est un changement de place, cela est vrai; mais ce changement ne se peut estimer que relativement aux corps qui nous environnent. Si donc la terre , enveloppée de toutes parts dans son tourbillon, est emportée conmie une noix dans le courant d'un fleuve, elle y est étroitement en repos, bien quelle avance autour du soleil et corresponde dans son cercle annuel aux différents points du zodiaque , comme un homme dormant sur un navire , passe successivement devant les arbres et les maisons placés sur la berge, et n'est pas moins en repos pendant ce temps-là-, de même la terre, doucement soutenue dans le torrent qui l'emporte , ne s'y meut pas y bien qu'elle soit mue ; elle y dort et s'y repose à sa

* Barbay, Conmmt. fii Aritt, Ph}^,, t. 1 , p. 502 et 503.

178 L'aÔTBL DB CONDÂ.

place 9 comme dit l'Écriture : c'est sa place qui change ei qui se meut seule autour du soleil \ Et maintenant que la terre est immobile, quoiqu'emportée autour du soleil; maintenant que, selon cette interprétation, le texte de l'Écriture restant intact, la raison humaine , de son cdté, demeure libre de choisir, qui peut, je vous prie, arrêter le célèbre professeur que je cite, et lui faire préférer encore le système si incomplet et si bizarre de Tycho?

Ajoutez que ce faux-fuyant ne le garantira pas. H aura beau se sauver de l'hypothèse de Ptolémée dans celle de Tycho-Brahé , les observations l'y poursuivront ; les calculs astronomiques, plus certains que jamais, le presseront dans sa fuite et ne lui laisseront ni paix ni trêve. Ce n'est pas assez, en efiet, de dire que des astres tournent les uns autour des autres-, une force quelconque les maintient sans doute à une certaine distance* Et quelle est cette force, s'il vous plsdt? On a pensé d'abord que les cieux étant une boule parfedte dont la terre occupait le centre , leur surfoce solide pouvait très-bien soutenir les étoiles , la lune et le soleil, dût-eUe s'appuyer elle-même sur l'axe de la terre prolongé jusqu'à leurs pdles. C'était fort bien ; mais , un peu plus tard, on a vu que la terre n'occupait certainement pas le centre du cercle décrit par les astres -, on a alors imaginé ces excentriques si célèbres dans l'ancienne astronomie, qui représentaient, en effet, les phénomènes-, seulement ils ne satisfaisaient guère la raison -, car, sur quoi s'appuyaientrila, ces cieux solides et matériels, pour tourner ainsi autour d'un centre imaginaire ? Aujourd'hui Tycho-Brahé brise, bon gré mal gré, toutes ces sphères de cristal : celle du soleil tournant autour de nous, selon lui, est coupée par celles de Mercure et de Venus, comme celles des planètes plus éloignées de nous sont coupées par la nôtre. Quelle force , main-

> Rohant , Phys,, Il , 24 ; Descartes , les Principes de to ^Uasophit.

l'hôtel de CONDÉ. 179

leoant, peut soutenir tout ce système? comment ces diverses parties ne tombent-elles pas les unes sur les autres ? Il n'en est pas de même, on l'avouera , dans le système des tourbillons : ils se soutiennent réciproquement ; il n'y a pas de vide dans l'univers; ils ne peuvent donc tomber, ni eux , ni les corps qu'ils entraînent; cbacun n'a pour s'écouler que la place laissée libre par les autres; et ainsi se maintient l'ordre que nous admirons dans le monde.

Mais, dira-t-on, est-il possible que ces tourbillons ainsi conçus suivent une marche tellement par&ite qu'ils ne s'ap« prêchent ni ne s'éloignent jamais de leurs centres ? Non , sans doute ; aussi voyons-nous , et c'est une conséquence bien naturelle , que les astres ne décrivent pas des cercles , mais des ellipses les uns autour des autres : ainsi s'expliquent ces apparences inégales du même astre ; l'inégalité de la distance en est la cause évidente.

D'autres considérations appuient encore ces conjectures , déjà si vraisemblables ; les vents qui régnent constamment entre les tropiques, et que l'on nomme alizés, prouvent assurément, comme on l'a dit depuis longtemps , la vérité du système de Copernic ' ; ils prouvent mieux encore celle du système des tourbillons, qui les explique seul complètement. En eflet, ces vents viennent de ce que le tourbillon de matière subtile qui emporte la terre faisant son tour d'autant plus vite que le cercle est plus petit, circule autour de l'équateur bien plus lentement qu'autour des cercles polaires, par exemple ; et la terre étant entraînée et roulée par ces divers tourbillons avec une vitesse moyenne, doit retarder sur les plus vifs et avancer sur les plus lents ; c'est ce qui arrive à l'équateur, où le vent retarde sur le mouvement de la terre , et semble aller d'orient en occident*.

* Barbajy Comment. inArist. Phyu.^ 1. 1, p. 502, 503.

* Rofaattt,P^«.,lII,it.

i80 l'hôtel de condé.

Un autre phénomène plus renuirquable encore , et aussi avéré aujourd'hui qu'il avait été inexplicable jusqu'à M. Descartes , confirme absolument son système : je veux parla' du flux et du reflux. On sait que la mer s'élève et s'abaisse alternativement toutes les six heures , avec un retard de SO minutes environ par jour. Ces oscillations coïncident si par&dtement avec la marche de la lune qu'on avait, depuis bien longtemps, reconnu la liaison intime des deux phénomènes*. Biais comment les expliquer? comment, surtout, rendre compte des irrégularités qu'ils paraissent présenter? d'où vient que ces marées, si sensibles dans l'Océan, n'existent ni dans la Méditerranée, ni dans les lacs? comment sont-elles plus fortes aux syzygies qu'aux quadratures? pourquoi, toutes choses égales, diminuent^lles vers le temps des solstices et sont-elles les plus fortes possible aux équinoxes ? Voilà de belles questions, sans doute, et nombreuses-, l'ancienne physique n'y a jamais rien répondu. Un philosophe ancien se jette dans l'Euripe , de désespoir de ne le pouvoir comprendre, et l'un des plus habUes astronomes de notre siècle, M. Kepler, était rédait à regarder la terre comme un grand animal dont le flux et le reflux étaient la respiration ' Aujourd'hui , Dieu merci , ce n'est plus cela. La terre étant au centre de son tourbillon et la lune dans le sien , celui-ci ne peut passer sur l'autre sans lui faire éprouver une pression qui se communique, de couche en couche, jusqu'à la terre; cette pression exercée sur la mer se manifeste par l'ascension de l'eau sur. nos câtes*, c'est un effet tout mécanique, dont vous reproduirez les principales circonstances en soufflant sur le centre d'une assiette remplie d'eau -, la pression que *

* Arisi., DefMêndo, 4, p. 608; Piinius, Bist.fuU.f II, 99; Senect, Qucut, nat., 111,3,6.

* Euler, Lettres à une princesse d'Allemagne.

l'hôtel de GONDÉ. 181

votre souffle exercera suffira , pour chasser le liquide et le faire monter sur les bords.

Mais , dit-on , vous n'expliquez pas l'augmentation des marées à l'époque des pleines et des nouvelles lunes. Pardon , c'est là précisément que triomphe la nouvelle doctrine : aux syzygies, le soleil et la lune sont dans le même plan que nous; leurs centres et celui de la terre sont donc en ligne droite -, alors , évidemment, leurs tourbillons sont extrême** ment serrés, et la pression dont j'ai parlé s'augmentant d'autant , les marées doivent être plus fortes.

Aux syzygies équinoxiales , c'est bien mieux encore : nonseulement le soleil et la lune sont à la fois dans le même parallèle-, ils sont, de plus, dans le plan de l'équateur, c'està-dire que les trois tourbillons, se mouvant dans un même plan, sont dans la situation la plus contrainte, et exercent l'un sur l'autre la pression la plus intense -, l'effet suit naturellement, la mer monte ou descend plus qu'à aucune autre époque ^

On insiste : mais les lacs, mais la Méditerranée, d'où vient qu'ils n'ont ni flux ni reflux ? De ce qu'ils sont trop peu étendus -, la pression s'exerce alors à la fois sur toute leur surface , et aucun effet ne se produit*.

Ainsi, vous le voyez, la lune n'exerce sur nous qu'un effet purement mécanique -, nous ne la faisons plus descendre du ciel, comme dans les enchantements de la Thessalie; nous ne lui attribuons pas d'influences occultes \ nous ne croyons pas qu'elle mange le bois ni les pierres, les vitres ni les couleurs-, nous ne pensons pas que les animaux aient plus de moelle dans les os pendant le cours de la lune que pendant le décours, ni que les huîtres ou les écrevisses soient plus grasses aux syzygies qu'aux quadratures ' -, tou-^

iRohaat,Pfty«., 11,29.

* Rohaut,PAy#.,ll,27.

itt l'bôtbl de condé.

les ces opîniiHiSy poétiques si on le veut, et propres à intéresser dans les contes fiûts , le soir, au coin du feu y ne doivent pas séduire le physicien y qui n'a jamais à s'occuper que des faits bien constatés et à en trouver l'explication la plus naturelle, ou qui s'accorde le mieux avec les idées formées chez nous par une longue expérience.

Par ces raisons y ne soyez pas étonnés que nous n'admettions, n(m plus, aucune influence céleste; le del ne nous est sensible que par les astres qui s'y trouvent ; ceux-ci n'ont d'autre action sur nous que cdle qu'ils exercent sur l'œil par la très-bible lumière qu'ils nous envdent : toute autre influence est une pure hypotfièse, fondée, la plupart du temps, sur une conformité de nom, ou une allusion mythologique. Parce que la planète de Jupiter est très-brillante , tandis que Âitume est fort pâle, on a imaginé que ceux qui naissaient sous l'influence de la première devaient être gais et brillants, et ceux qui naissaient sous la secmide, tristes et moroses -, on a même créé les mots jodioI et $atwf^ nten pour représenter ce double état de l'àme, comme on a ftdt des guerriers de tous ceux qu'avait vus naître la planète de Mars, et d'heureux amants de ceux que regardait l'astre de Vénus. Que signifient, je vous le demande, tous ces rapprochements puérils ? J'aime encore mieux ceux des alchimistes qui , trouvant une espèce d'analogie entre l'éclat eomparatif des astres et celui des métaux , ont nommé l'or AfoOiM, l'argent DioM, le cuivre VémÊ$, l'étain Jwpiter, le vif-argent Mercure, le fer Mon, et le plomb Sahune. Mais ne rirait-on pas aujourd'hui si , de cette coïncidence des noms , on concluait une influence quelconque de la planète sur le métal homonyme ? Cela s'est dit, pourtant, cela s'est écrit , cela s'est soutenu dans les livres et dans les leçons des alchimistes ; mais nous rions avec raison , dans le siècle de Louis le Grand , de ces enfantillages. Ne les imitons donc pas en imaginant je ne sais quelle action de je ne

l*hAtbl de CONDÉ. IBS

sais quoi sur je ne sais qui. Déjà on y a renoncé en ce qui tient aux horoscopes et aux prédictions astrologiques que l'Église a formellement et sagement condamnées -, faisons un pas encore, et nous n'admettrons comme réel en physique et indubitable que ce que l'expérience nous aura démontré. »

Âpres cette première partie de la conférence , et pour donner un peu de relâche aux auditeurs , autant que pour laisser respirer les exposants > M. le Prince avait foit préparer des rafiraichissements qui furent servis, à la clarté des flambeaux, sur la pelouse, au milieu de vases fleuris et sous de verts ombrages. Pendant une demi-heure environ, les conversations particulières s'établirent de tous cdtés , à la faveur desquelles chacun put venir complimenter les deux héros de la fête, et leur inspirer, selon son sentiment, un nouveau courage pour la partie qui devait suivre.

On rentra bientOt, on reprit ses places. M. le Prince annonça que le Père Magloire allait faire connaître les opinions de son école sur le monde sublunaire; et ce Père, prenant la parole, s'exprima à peu près ainsi : « C'est une opinion bien ancienne et qui n'a pas été jusqu'ici contestée sérieusement, si ce n'est par Copernic et ceux qui l'ont suivi 9 et qui ont eu en cela peu de succès, que les quatre éléments , la terre , l'eau , l'air et le feu occupent , selon l'ordre de leur pesanteur, le milieu de l'univers, autour duquel ils sont distribués en sphères concentriques et contigute. C'est aussi cette opinion que je défends et que je vais tâcher d'exposer avec toute la clarté possible.

Je remarque d'abord qu'on entend par éléments les corps simples qui entrent dans la composition des mixtes, ou dans lesquels les mixtes se résolvent ' -, dans ce sens , il est évident qu'il y a des éléments dans la nature, et l'on sait sinon avec une parfoite certitude , au moins avec une

■ P^ynca, p. 228 et 230.

184 l'hôtel de condé.

grande probabilité', que ces éléments , au nombre de qufttre, sont ceux que j'ai nommés tout à l'heure : la terre, l'eau , l'air et le feu.

Ces éléments ont des qualités semblables et des qualités contraires : le feu est chaud et sec, l'air chaud et humide; l'eau froide et humide, la terre froide et sèche.

Pris deux à deux et comparés relativement à ces qualités, les éléments sont Bymboles ou disiymbole$^ selon qu'ils ont ou n'ont pas de qualités communes. Ainsi le feu et l'air, qui sont chauds l'un et l'autre; le feu et la terre, qui sont secs tous les deux, sont des éléments symboles*, tandis que le feu et l'eau sont dissymboles, puisque l'un est chaud et sec, et l'autre froid et humide*.

Les éléments symboles se changent é¥idemment l'un en l'autre dès que la qualité particulière à l'un est vaincue par la contraire : ainsi, le feu étant chaud et sec , si le sec est remplacé par l'humide , au lieu du feu on obtient de l'air, qui est humide et chaud , conune je l'ai dit ; c'est la définition. Si c'était le chaud qui eût été chassé par le fit>id, on aurait eu de la terre , c'est-à-dire l'élément froid et sec. Cette théorie est ancienne et reçue partout ; cependant on ne peut se dissimuler qu'elle est sujette à de puissantes objections. Et, d'abord, je crois que la transmutation ne saurait être immédiate , quoi qu'en ait pu penser Aristote ', au sentiment duquel je préférerai toujours la vérité * : car, si l'air se pouvait convertir immédiatement en feu , un brasier allumé en plein air devrait brûler toujours et sans avoir besoin d'autre aliment * -, à plus forte raison les éléments

' Probatur.... rationibus non evidenter condudentibus , 6ed valde probabilibuB. PhyHca, p. 229.

* Physiea , p. 236. Voyei aussi Barbay.

* Probabilias ^etur ea non transmatari immédiate. [Physiea, p. 268.) Cf. Arist. cinlessus, p. 23 et 24.

* Physiea, ip. no. ^ ■ Physiea , p. 269.

L^HÔTEL DE CONDÉ. f88

dissymboles ne peuvent-ils pas se changer immédiatemenl l'un en l'autre. L'expérience le prouve : on n'a jamais vu qu'un vase de terre exposé à tous les courants d'air augmentât ni diminuât de poids ou de volume ; et, de même, les mèches des veilleuses qui arrivent à l'eau après avoir consumé leur huile s'y éteignent aussitôt; l'eau ne se change donc pas en feu , pas plus que le feu ne se change en eau quand on éteint dans ce liquide des torches allumées ou des tisons; loin de s'augmenter, en effet, l'eau diminue plutôt dans cette opération ' ; et ainsi le changement des éléments soit symboles, soit dissymboles, ne peut être immédiat. Cette observation est importante : elle prouve qu'il y a, pour que la transmutation s'effectue, des conditions plus compliquées que ne l'avait pensé le philosophe de Stagire.

L'ordre des éléments à partir du centre est, on peut le juger à priori , celui que J'indiquais tout à l'heure ; les poids respectife des éléments montrent qu'ilen doit être ainsi, et ce que nous pouvons observer de leur mouvement lorsqu'ils se séparent les uns des autres , confirme entièrement cette conjecture*.

Toutefois cette vérité ne s'établit pas sans débat : on objecte que nous ne voyons pas cette sphère du feu qui doit environner celle de l'air, et qu'ainsi elle parait bien n'exister que dans notre inuigination. D'un autre côté, conunent ce feu se conservera-t-il au-dessus de l'air et sans aucun aliment? On répond au premier chef que si nous ne voyons pas la sphère du feu , c'est à cause de la rarité de l'élément et de sa grande distance; et, au second, que le feu placé au-dessus de l'air et dans le lieu qui lui est naturel', n'a pas, comme ici-bas, besoin d'aliment, parce qu'il n'a pas,

* Physica, p. 269.

* Phynca,p.ni.

* PAfffica.p. 271 et 272.

tae l'HÔTBL DB GON0É.

Gomme sous nos yeux, un ennemi qui l'enveloppe el le consume * ; il doit donc rester toujours tel qu'il est , sans s'aflEodblir ni s'éteindre.

Pour la sphère de l'air, personne ne conteste son existence ; je dois seulement dire qu'eUe se divise en trois régions : la région infime, qui s'étend en hauteur aussi loin que peuvent porter les rayons solaires réfléchis à la surbce de la terre; la seconde région , qu'on appelle aussi mayemu, comprend tout cet espace où se forment les nuages , les pluies, les neiges, la grêle et les autres météores-, la réffm iupérieure, enfin, s'étend de cette limite à la concavité de la sphère du feu*. Il convient d'ajouter que ces régions, considérées en elles-mêmes , affectent plutdt la forme ovale ou allongée que celle d'une boule exacte; car les rayons réfléchis s'élèvent beaucoup plus haut auprès de l'équateur que sous les pâles -, par là, d'après la définition, la ré^on infime doit y être bien plus élevée ; au contraire, comme le firoid est beaucoup plus intense aux pôles que dans les répons équatoriales , la moyenne région de l'air doit y avoir aussi une bien plus grande épaisseur '.

Sur l'élément de l'eau, il se présente une difficulté : faitil avec la terre, et par sa nature , une seule sphère, ou en fait-il deux distinctes , comme on le dit le plus souvent ? Je réponds qu'il n'en fût qu'une. En effet, puisque l'eau est plus légère que la terre, si elle constituait un globe distinct, elle s'élèverait beaucoup au-dessus de nous, ce qui n'est pas. En second lieu , les voyageurs par terre ou par mer voient se lever et se coucher les mêmes astres de la même manière, dans le même ordre, et, proportion gardée, au même instant, ce qui ne serait pas si le globe aqueux

* Pabalo non indiget, qunm non habeat hostem circumstantem a quo consumatur. Physica^ p. 271, 272.

• Pfc^wca, p. 272.

» Pfcyiica, p. 272 el 273.

L*UÔTBL DE GONDÉ. 187

était plus élevé que celui de la terre , le soleil et les autres astres devant alors se lever plus tôt et se coucher plus tar% pour lui que pour nous. Enfin , si la terre et Teau ne formaient pas la même sphère , elles n'auraient pas le même centre -, mais nous voyons que l'eau et la terre , tombant du même endroit , arrivent au même lieu; elles tendent donc au même point , et, par conséquent, ont le même centre*.

Le globe terrestre veut aussi quelques explications ; d'abord son centre , comment estait placé relativement à celui de l'univers ? Cette question exige que nous distinguions trois centres : l"* le centre du monde ; c'est le point mathématique d'où toutes les lignes menées à la surface de la sphère céleste sont rigoureusement égales -, ^ le eenUre de gravité i c'est le point mUieu de la ligne qui coupe un corps en deux parties également pesantes, queUe que soit leur grandeur apparente -, 5* le centre de grandeur^ c'est le point milieu de la ligne qui coupe un corps en deux parties également grandes , quel que soit le poids de chacune. Il est évident que si une sphère parfaite est partout composée de la même matière, le centre de grandeur et le centre de gravité se confondent en un seul. Il n'en est pas de même si les deux hémisphères sont de substances différentes , de bois et de plomb , par exemple *.

Cela posé , on doit admettre l'un et l'autre centre dans le globe terrestre; car, bien qu'on ne les connidsse pas , on ne doute pas que Dieu ne pût partager la terre d'abord en deux parties également pesantes , puis en deux parties de volume égal.

Il en est de même, toute proportion gardée, du globe

* PhyHca^ p. 273. — Ces réponses sont surtout importantes par les objections qui les appellent ; elles montrent où il avait fallu en venir ponr maintenir les idées a Aristote.

* Physica, p. 274.

188 l'hôtel de gondé.

terraqué, qui a aussi son centre de grandeur et son centre de gravité, lesquels ne coïncident pas nécessairement avec ceux du globe terrestre.

Maintenant 9 je dis qu'il est probable qu'à l'instant de la création le centre de gravité de la terre était juste au centre de l'univers. La raison en est que Dieu a dû créer la terre dans la situation qui lui était la plus connaturelle. Par une raison semblable y lorsque toute l'eau fut répandue sur la terre, comme elle le fut sans doute également, le centre de gravité du globe terraqué et celui de l'univers se confondirent probablement en un seul point '.

De ce que je viens de dire il ne résulte pas que le centre de gravité de notre globe soit au centre du monde \ car , comme la terre n'est pas exactement sphérique, qu'elle contient d'ailleurs des parties inégalement pesantes , les deux centres ne sont pas au même point -, mais nous ne pouvons déterminer la distance qui les sépare.

Au reste, dans tout ce que je dis ici , je suis les seules indications de la philosophie naturelle *, car, si , à l'époque de la création , Dieu a laissé dans le centre de la terre cette immense cavité que la foi catholique nous enseigne être réservée aux tourments des damnés, alors, évidemment, le centre de gravité de la terre ne pourrait plus concourir avec celui du monde '.

Dans tous les cas, et quels que soient les centres de la terre, ils sont immobiles l'un et l'autre, ainsi que le globe entier, comme je l'ai dit précédemment. Je ne reviens pas sur cette discussion , qui a trouvé sa place quand on a parlé du^ciel. J'avoue, du reste que les paroles de la sainte

* Phytica, p. 275.

* Physica, p. 276. -^ La raison donnée ici ne Yaut rien du tout. Le centre de gravité d*un corps est un point imaginaire , aui peut être hors de la substance matérielle de ce corps, tel est celui dun anneau, qui se trouve au centre du cercle vide compris dans cet anneau.

l'hôtel de GONDÉ. 189

Écriture peuvent s'entendre d'une immobilité physique et sensible 9 comme l'ont avancé les coperniciens , comme l'a répété TA. Descartes *, Je crois cependant qu'il vaut mieux entendre le texte sacré dans le sens qui se présente le plus naturellement à l'esprit , celui d'une immobilité rigoureuse et absolue '.

A présent que j'ai fait connaître la place naturelle des éléments 9 il convient de parler de leur action réciproque. De cette action dépend la génération et la corruption des êtres. La génération , que quelques-uns définissent le poi-' sage à la nature ; d'autres , le changement de non être en être ; d'autres encore , le changement de la substance virtuette en substance actuelle^ d'autres y enfin y le changement du tout en tout sans qu'il demeure aucun sujet sensible*, est pour moi la production d^un composé substantiel dépendam^ ment d'un sujet j faite par un agent naturel Je dis un composa substantiel pour distinguer la génération de toute autre action qui produirait autre chose, comme un mélange, une séparation mécanique, etc. Cette production est foite dépendamment éPun sujets pour la distinguer de la création , où les êtres se sont foits de rien ^ enfin , elle est faite par un agent naturel, et cette condition exclut les cieux , qui ont été produits de la matière , comme tout le reste ; mais ils l'ont été par Dieu et ne pouvaient l'être que par lui '.

La corruption est la destruction du composé neUurel, le même sujet demeurant toujours^ je dis la destruction, pour la distinguer de la génération et de toute production ; je dis le sujet demeurant le même , pour la distinguer de fannihikh

* Physica , p. 276.

* Via ad natnram ; matatio de non ente ad ens ; mntatio a nibstantia in potentia ad sobstantiam in actu ; matatio totios in totnm, nuUo subjecto sensibili rémanente. Physica , p. 283 , 284.

* Physiea , p. 284.

iM l'dAtbl de condé.

Ijofi ou MéttulMiMiiail dans lequel la forme ne périt pis seule, mais avec elle le sujet ou la niatiëre'.

n fout remarquer en quoi consiste la différence entre la génération et la corruption ; la première est formellement considérée comme une action positive *, la seconde con^ste formellement dans la négation de Tinflux qui conservait la diose dans son être actuel V Au point de vue formel , et par rapport à la même chose , la génération et la corruption sont donc les deux contraires ; mais , au point de vue causal et relativement à l'ensemble de l'univers , la génération et la corruption sont une seule et même chose : car, en même temps qu'un corps se détruit, un autre corps se forme; la cause qui détruit le premier est la même qui forme immédiatement l'autre -, comme , quand du bois devient feu , la cause qui forme le feu détruit assurément le bois -, et , partant, s'il y a corruption du bois, il y a génération du feu*; et c'est ce que signifie cet adage si célèbre dans nos écoles : La corruption d'une chose est la génération d'une autre; eorrupiio unim est generatio alUrius.

Cette théorie , restreinte à ces termes , n'est pas trës^ difficile ; elle le devient quand on veut la creuser davantage. On y fait des objections difficiles à résoudre : par exemple, s'il se produit par la génération quelque chose qui n'était pas auparavant , il y a là un véritable enli$$emêfU^ c'est-àdire un passage du néant à l'être par la corruption ; ce qui était tout à l'heure n'est plus maintenant : il s'est donc anéanti; or, rien ne se crée et rien ne périt dans la nature; donc, la génération et la corruption ne peuvent être admises. On répond que ce qui se fait par la génération vient du néant de soi-même , et non du néant du sujet , puisque la

* Phyilca, p. 286.

* GorrapUo consistii formaliter Id negatione inflaxns quo res oobservabatur in sno esse. Ibid.

* md.

L'HdTfiL OB COUDÉ. 191

fDatiëre existe toujours-, et, pardllement, ce qui se déta^lil par la corruption retourne au néant de soi y non pas au néant du sujet , puisqu'une forme seulement a été détruite et a cédé la place à une autre'.

Une objection plus forte encore est celle-ci : on ne comprend pas facilement comment se lient entre elles la corruption d'une chose et la génération d'une autre chose , car ht double action se fait ou dans le même instant ou dans des instants différents. Ce n'est pas dans le même instant ; sans cela , la même matière aurait à la fois deux formes contradictoires, ce qui est impossible. Ce n'est pas, non plus, dans des instants divers -, car, comme , selon l'opinion commune , l'instant n'est qu'une limite , et qu'il y a toujours un temps entre deux instants successifs, il faudrait que la matière fCkt, pendant ce temps, absolument dépouillée de toute forme, ce qui est tout aussi inconcevable. Je ne vois pour moi qu'un moyen de sortir d'embarras : c'est de reconnaître que le temps est composé d'une infinité d'instants \ de cette façon , la forme du boii^ sera dans le sujet pour un instant donné, et la forme du feu la remplacera dans l'instant suivant *.

n y a encore d'autres questions assez épineuses, la génération n'est-elle qu'une action ? en contient-elle plusieurs ? est-eUe une véritable conversion ? dans la génération et dans la corruption, la résolution va-t-elle jusqu'à la matière première? doit-on suivre sur ce point l'opinion des thomistes ou celle de la plupart des philosophes*? Je laisse de côté ces difficultés qui n'intéressent que la théorie, et je passe tout de suite aux mixtes imparfoits, c'est à dire aux météores S et aux mixtes parEedts inanimés, c'est à dire aux pierres précieuses \

* Phytica, p. 282.

* Physka^ p. 287.

> i>Ayfica,p.288à297.

* PAysfca, p. 297.

« PAyjica, p. 328.

192 l'hAtbl db condé.

Je ne m'arrête pas à la classification des météores , ni aux explications qui ont été données depuis longtemps -, je me borne à les énumérer. Je signalerai seulement ceux qui ont donné lieu à quelques observations ou à des théories nouvelles.

Les nuées, les pluies, les averses, sont connues ; mais il pleut quelquefois des grenouilles et autres reptiles -, ces animaux peuvent naître dans l'air et se produire par la combinaison des vapeurs et des exhalaisons , comme nous voyons que cela a souvent lieu sur terre '.

Les pluies sont aussi quelquefois blanches, quelquefois rouges -, c'est ce qu'on nomme des pluies de lait ou des pluies de sang-, quelques-uns disent que cela vient de ce que le lieu d'où les vapeurs se sont élevées était blanc ou rouge j d'autres croient qu'il en est de la pluie comme de l'urine , qui est blanche quand elle est crue , et rougefttre quand elle est plus cuite *.

La neige, la grêle, la glace, le givre, le brouillard , la rosée, etc., sont des météores aqueux ou formés de l'élément de l'eau -, ils sont bien connus , et je ne m'y arrête pas-, je remarque seulement que la glace, qui ne dififère de la grêle que par sa forme et le mode de sa formation, n'est que de l'eau congelée par le froid , et que la chaleur liquéfie promptement. Cependant il ne faut pas entendre que le froid tout seul ait causé cette congélation-, car l'eau étant de sa nature très-froide et très-fluide , il est visible que l'augmentation de la première qualité ne peut détruire la seconde, puisque ce n'est pas sa contraire'-, l'eau con-

* Physiea, p. 307.

* Pour cette théorie, voyei la Thê9ê sur la Physique d*Aristot9, p. 22, 23; U Curé de VarengewUe^ p. 70, 78, 94 ; et ci-dessus, p. 484, la DistmcUon des éléments symboles et dissyniboles.

l'bôtel de GONDÉ. 195

lient donc quelques exhalaisons terreuses , et c'est par là seulement que le froid peut la réduire en glace*.

Le cristal; qui ressemble si fort à de la glace, est, en effet, selon quelques savants, une glace formée de l'eau , mais parvenue à un tel poids et une telle dureté , qu'elle ne peut se tenir sur l'eau ni se fondre à la chaleur. Toutefois , comme le cristal a des qualités fort éloignées de celles de la glace , qu'il se produit dans les souterrains et sur les rochers, il y a des auteurs qui en font une espèce à part et le regardent comme un mixte parfedt *.

Je ne ferai qu'une courte observation sur le brouillard , la rosée , le givre *, c'est que ces trois météores ne sont que des variétés du même : ils proviennent de la même cause , et ne difièrent que par les circonstances de condensation ou de température -, la rosée s'appelle aussi le serein, parce qu'elle se forme surtout par un temps serein -, le serein est fort insalubre, parce qu'étant composé de particules très-petites, il entre dans les pores de la tète et nous cause des rhumes et des catarrhes'.

Le miel, la manne, et, selon quelques-uns, le sucre, sont les effets et le produit de la rosée : le miel provient d'une vapeur de rosée très-fine , visqueuse, bien tempérée et trèsdouce, qui s'attache aux herbes , aux fleurs, aux feuilles des arbres -, ainsi les abeilles ne font pas le miel , elles le recueillent tout foit et l'emportent dans leurs ruches \

La manne se forme aussi d'une vapeur de rosée mêlée aux parties les plus subtiles de l'élément terrestre -, le mélange étant d'ailleurs assez bien cuit pour être à la fois blanc et doux. Plusieurs philosophes croient que cette manne ne diffère pas substantiellement de celle que les Hébreux recueil-

• i>*î(«<ca, p. 345,

* Phyneaj p. 309.

^ Phystca^ p. 3iO.

«94 L'adTBL DE CONDÉ. ,

lirent dans le désert y que le mode de production est seul différent , d'autres ne sont pas de cet avis *, il est difficile de décider cette question '.

Le sucre , selon quelques savants , est une rosée qui se congèle dans quelques roseaux -, on n'a plus alors qu'à l'en extraire et le cuire jusqu'à lui donner la consistance et la blancheur que nous lui voyons \ selon d'autres , ce n'est pas une rosée, c'est la moelle même de ces roseaux qu'on en tire et que l'on dessèche *.

Les gouffres ou gueules, les couronnes, les verges, les parhélies, les parasélënes, les arcs-en-ciel, et d'autres météores de ce genre, qu'on appelle lumineux parce qu'ils consistent dans les apparences de la lumière, ne doivent pas nous arrêter '.

Les météores ignés sont, outre les comètes, les torches, les poutres, les pyramides , les boucliers ardents , les dragons volants , les pre$ter$ ou trombes de feu , les étoiles tombantes, les éclairs, les foudres, le tonnerre, les feux follets, les feux Saint-Elme et Saint- Antoine \ On peut dire que tous ces météores sont produits par l'inflammation de matières bitumineuses ou sulfureuses , comme on en voit de temps en temps s'allumer dans ces montagnes qu'on appelle voleams *. U fetut ajouter que la partie la plus grossière de l'exhalaison qui forme la foudre se resserre souvent et se concrétionne en une sorte de tuile qu'on appelle carreau ou pierre de foudre ^ c'est là ce qui tue ceux qui sont frappés du tonnerre *.

On a remarqué aussi , à propos des feux Saint-Ehne, que,

' Phyiica, p. 310.

» Ibid.

* Phynca^ p. 311 et suiv.

* Phyiica, p. 319 et suIy.

* Phynca, p. 324.

* Physica, p. 322; Toy. ci-dessns la note 7, p. 37.

Cnàni DE comi. io$

quand il en parait deux, e'est un heureux présage, et que c'est, au contraire, mauvais augi^e quand an n'en voit qu'un; cela vient probablement de ce que, quand abondent les exhalaisons visqueuses qui les forment , la matière des vents est diminuée d'autant , et il y a moins de moyens d'exciter les tempêtes ou de soulever les vagues ^

Les météores aériens sont les vents de toute sorte , dont on aUribue l'origine à l'exbalaison chaude et sèche qui , par- Tenue à la moyenne région de l'air, est vivement repoiusée par une nuée firoide, si bien que, retournant en arrière et tendant vers le haut par sa légèreté , elle se roule obliqua ment dans l'atmosphère '. Cette explication est celle d'Xri«* stote j elle est assez diCBcile à comprendre , et, pour vous dire ce que j'en pense, le vent ne me semble éfare que de l'air en mouvement, au moins dans certaines circonstances. Que l'exhalaison chaude et sèche soit quelquefois la cause du vent , je ne le nie pas *, mais il y a sans doute autre chose, car je ne puis lui attribuer la formation des vents froids ou humides *.

Je n'ai plus à citer, parmi les météores , que les tremblements de terre , les sources, les fleuves et les marées, qui reçoivent h peine ce nom aujourd'hui. Les tremblements de terre sont dus soit à l'effort des exhalaisons fiumées dans le sm de la terre , comme le voulait Aristote, soit à l'existence de feux souterrains qui s'augmentent quelquefois dans une proportion énorme \ Pour les fleuves et les fontaines, dont l'origine est assurément fort obscure , queiques-tms croient qu'ils viennent des eaux pluviales rassemblées dans des ré* servoirs naturels-, plusieurs soutiennent que de l'eau sa forme dans le sein de la terre, par la condensation de l'air et

* Pfcynca, p. 323.

* Phffsica, p. 324.

* Phytka, p. 325.

* Pfcyiica, p. 327.

196 l'hAtel de condé.

des vapeurs \ Rien ne prouve la vérité de cette dernière opinion-, la première est évidente pour les torrents et tous ces ruisseaux qui , s'étant formés aussitdt après les pluies , se dessèchent par les cbaleurs. Mais l'opinion la plus commune chez les catholiques^ est que les fleuves viennent de la mer, comme le dit TEcdésiaste *. On objecte bien l^ que l'eau de mer est salée , tandis que celle des fleuves est douce v on conçoit que cette eau peut avoir déposé sa salure dans les terres qu'eUe traverse *, 2* que les fleuves et les sources sont tous plus élevés que la mer-, cela est vrai -, mais l'eau, passant par les canaux souterrains et pressée par le choc d'une mer agitée y peut fort bien être élevée au-dessus de son ni-

veau*.

Les marées sont dues , conmie l'a dit M. Régis tout à l'heure , à l'action de la lune , et j'avoue que l'explication qu'il en donne est fort satisfaisante -, mais qu'il me permette de croire , jusqu'à preuve du contraire , que les huîtres et les coquillages suivent, comme l'ont dit les anciens, les variations de cet astre ; qu'ils croissent et décroissent , engraissent ou maigrissent, suivant que la lune croit elle-même ou diminue \

Je serai très-bref sur les mixtes parCeits , dont l'étude ne comporte guère de théories générales et exige que l'on s'occupe de chaque corps en particulier, ce qui permet à peine de les prendre pour sujet d'une exposition publique comme celle-ci.

Les mixtes parftdts sont ceux qui , ayant les qualités élémentaires tempérées entre elles d'une certaine façon , manquent pourtant de la forme substantielle des éléments , et ont une forme propre et spéciale. Us diCRirent des mixtes

' Fhynca, p. 315.

* Ecdês., cb. i , 1^ 5.

* Physica,^.3i4.

* PAy«co,p. 317.

l'hôtel de CON0É. 187

imparfaits ou météores par ces derniers caraclères ; les météores » en effet, représentent toujours la forme substantielle de l'élément qui les produit : la foudre est du feu , la neige est de l'eau , et ainsi de suite. Mais comment reconnsitre dans l'or, dans le fer, dans le soufre, celui ou ceux des quatre éléments dont ils sont formés' ?

On divise de diverses manières les mixtes parfaits* Aristote distingue les métaux et les fossiles ; d'autres reconnaissent les terres, les pierres et les métaux*, d'autres , les métaux , les pierres et les moyens minéraux -, ils entendent par ces mots divers composés, comme le sel, lenitre, l'alumine, qui se broient et se pulvérisent à la manière des pierres, et se fondent comme les métaux ; quelques-uns aiment mieux diviser les mixtes en quatre classes : les terres , les sucs concrets, les pierres et les métaux*.

La cause formelle des minéraux n'est pas, comme on l'a dit quelquefois , une àmo végétative qui les ferait se nourrir et croître comme les plantes ou les animaux -, c'est une augmentation tout extérieure par la juxtaposition de la matière qui leur est propre'^

Le lieu de leur formation est surtout le sein de la terre j mais ce n'est pas le seul, puisque nous savons très-certainement que ces mixtes se produisent aussi soit dans l'eau, soit dans l'air : la pierre de foudre, par exemple, prend naissance au-dessus de nos tètes-, et s'il est vrai, comme on l'atteste, qu'il ait quelquefois plu du fer et des pierres, on ne peut douter que ces corps ne se soient formés dans l'atmosphère, comme les animaux dont nous avons parlé précédemment D'un autre côté , les perles se forment non-seulement dans la mer, mais dans quelques fleuves et quelques lacs ; le corail pousse comme une plante dans l'Océan -, il y

* Pfcl/nca,p.328.

* Physica, p. 329.

* />Ay»ca,p.330.

lit L*llâTBL DE GONDÉ.

a des eaux qui forment trèa-j^omplemenl des pélriftcatioiis^ d'autres du sein desquelles s'élève du bitume ; d'autres oà l'on trouve des paillettes d'or*. Ne sont-ce pas là des preuves oonvaincantes que oes minéraux ne se produisent pas seu-* lement dans le sein de la terre?

Telles sont à peu près les vérités générales et susceptibles d'être exposées ici ; quant aux recherches spéciales sur chaque corps pris en lui-même \ quant aux questions qu'on peut faire sur la matière originaire des métaux, et les trois opinions principales que l'on soutient à oe sujet ; quant à l'influence des astries sur les métaux et les pierres préeieo-* ses, je le répète, il &ut en fiûre une étude particulière à propos de chaque corps, et c'est une raison suffisante pour que je borne ici l'exposé que je voulais ftdre de nos doctrines sur les éléments et leurs composés , ce qui forme ordinairement la seconde partie d'un cours de physique. »

Le Père Magloire s'arrêta après avirfr dit ces mots-, M. le Prince le remercia vivement au nom de toute l'assemblée, et M. Régis, à son tour, prit la parole-^ il commença par louer l'exposition de son prédécesseur, surtout parce qu'il avait fort bien fait voir qu'elle devait se borner aux vérités générales , sans descendre , ce qui deviendrait infini , aui qualités particulières des corps. « C'est d'ailleurs, ajouta-t-il, la partie la moins avancée de la physique , celle pour la* quelle l'avenir réserve à nos descendants le plus de progrès et de découvertes. Aussi verra4-on entre nos doctrines et celles d'Âristote des difiérences moins profondes que tout à l'heure.

Cest une raison pour que je ne passe pas sous silence un des points philosophiques par où nous nous éloignons le plus de l'école de saint Thomas : c'est l'usage ou Tabus des textes sacrés. Nos adversaires les invoquent volontiers à l'ap-

' Physicûf p. 331.

l'hAtEL de CONDÉ. 199

pùi de leurs assertions; nous ne nous en servons pas : d'abord parce que nous ne croyons pas que le Saint-Esprit^ qui a ins|Hré les Écritures , se soit jamais proposé d'enseigner aux honunes les sciences physiques. Il s'est donc presque toujours exprimé selon le langage et les préjugés du moment, sans quoi il n'eût pas été compris-, ensuite et surtout parce que d'une même donnée théologique on tire souvent, pour la philosophie naturelle , des conséquences toutes contraires. Vous l'avez vu en ce qui tient au repos de la terre, que sûnt Thomas et M. Descartes entendent tout difiéremment; il en serait de même du gouffre que le Père Magloire se croit autorisé à placer au centre de ce globe. Cyrano de Bergerac (j'ai presque honte de citer dans une discussion sérieuse l'opinion de ce badin , mais je le &is pour montrer seulement quelles conséquences l'on peut tirer d'une donnée théologique), Cyrano de Bergerac, dia-je, admettait cette idée, que l'enfer était physiquement au centre de la terre, les damnés y étant tous réunis et en proie aux tourments éternels ; et il concluait de là , c'est ce qu'il y a de plus bizarre , le tournoiement de la terre. Gomment cela? me dira-t-on. Selon lui, les damnés , pour fuir les atteintes du feu , se jetaient sur les parois de l'enceinte sphérique où ils étaient renfermés. Us s'élevaient le plus haut possible; mais ils ne pouvaient le faire que leur poids, porté tout entier d'un cdté, n'agit sur la masse de la terre, qu'elle fiûsait marcher à peu près comme un écureuU meut sa cage tournante ^ Cette conclusion ridicule, mais que ce fou admettait de très-bonne foi, prouve chez lui, sans aucun doute , l'ignorance absolue des lois du mouvement*, et je ne la rappelle pas ici comme ayant la moindre valeur, mais pour montrer seulement combien il faut hésiter à s'appuyer sur des croyances religieuses pour arriver à la connaissance des faits physiques.

* Histoire comique des États de la lune et du soleil.

SOO L^hAtEL de COUDÉ.

Par cette raison , j'éviterai de chercher si la manne que nous recueillons quelquefois aujourd'hui est de la même nature que celle que les Hébreux mangèrent dans le désert * , et je n'examinerai pas, non plus y si les plaies d'Egypte furent le résultat de quelques météores', si les sauterelles, les vers et les grenouilles s'étaient formés dans l'air par la réunion fortuite des éléments '*, si la mer Rouge mise à sec , le fut par une marée beaucoup plus forte que toutes les autres \ Je laisse dans les livres sacrés les questions qui touchent à la foi : simple physicien , c'est par des considérations toutes physiques que je veux arriver à la connaissance des phénomènes naturels.

Je reviens maintenant à mon sujet , aux météores et aux êtres terrestres. Quant aux éléments , nous en admettons trois , comme vous le savez : la matière subtile ou le feu, l'air pur ou le second élément, et la matière grossière , qui forme la terre et toutes les substances solides ou liquides. Nous différons donc d' Aristote en ce que nous ne fiiisoas pas de l'eau un élément particulier; nous nous éloignons encore plus de son école par la manière même dont nous considérons les éléments et la matière. Pour Aristote et ses sectateurs , un corps se change en un autre par le simple transport de la forme; le feu devient air, l'air devient eau , Teau devient terre, et réciproquement Nous n'admettons pas ces changements que l'expérience ne nous a jamais prouvés; loin de là, M. Rohaut a tenu, pendant bien des années , de l'eau dans une bouteille pour voir si elle se changerait soit en air, soit en terre : jamais le plus petit changement ne s'est fait apercevoir *.

' BûDode.dk. 46, y 4 et 5.

* Exode, ch. 8 et 9.

» Ihid.

* ifa;ode,ch. U,f 2ià25.

* Rohaut, />Ays., 111,3.

l'hAtel de gondé. soi

Les éléments sont donc, pour nous, fixes et immuables-, les qualités des corps leur viennent de la figure et de la disposition de leurs particules -, ils sont durs et solides si ces parties sont fermement attachées les unes aux autres-, liquides, si elles sont rondes et assez lisses pour glisser les unes sur les autres, ou s'il y a entre elles assez de matière subtile pour les soulever et adoucir leurs frottements *. Les diverses figures des parties élémentaires sont encore la cause des saveurs et des odeurs : Tacide doit être produit par de petites pointes très-aiguës -, le doux , au contraire, par des pointes mousses ou arrondies *.

C'est par des raisons de même ordre que nous expliquons certaines propriétés des corps , inconcevables dans tout autre système ; telle est l'élasticité : dans une lame d'acier que l'on ploie , les pores se rapetissent évidemment du côté de la concavité -, la matière subtile peut néanmoins y passer. L'effort qu'elle fait alors est la cause du ressort , c'est-àdire de la force avec laquelle la lame reprend sa forme primitive'.

On explique de même le ressort de l'air -, on sait qu'on en a fiiit une application bien curieuse dans la canne à vent, cette arquebuse qu'on charge en la remplissant d'air comprimé au moyen d'une seringue -, ensuite , en ouvrant une soupape, l'air sort rapidement et pousse avec lui une balle de plomb qui peut tuer à une grande distance. M. Rohaut pense même que cette poudre blanche dont on raconte tant de merveilles, et qui lance, dit-on, une balle sans explosion, n'est autre chose que l'arquebuse à vent. Eh bien, d'où vient, je vous prie, ce ressort de l'air comprimé, sinon de la matière subtile, qui, resserrée entre ses particules, réagit

' Rohaut, P^yx., 1,22.

< Rohaut, />h{^<., 1,24.

* Rohaut, />%<., 1,22.

sot l'hôtbl de condé.

contre elles, les pousse, les chasse en avant, et leur foit entraîner dans leur petit tourbillon les corps qu'elles rencontrent • ?

Ces principes posés , on comprend que ce n'est rien expliquer que d'attribuer la formation de tel météore à ce qu'un élément se change en un autre -, il faut nous dire d'où vient cet autre; quelle est la cause mécanique qui ramène; où il repousse le premier. C'est ce que les thomiste n'expliquent pas ; leurs transmutations d'éléments sont commodes sans doute, mais n'éclairent pas beaucoup l'esprit: voyons si je serai plus heureux.

Je remarque d'abord qu'il y a dans la terre des feux trèsconsidérables ; ce qui se voit dans les volcans et dans quelques tremblements de terre ne permet pas d'en douter. Quelle est la nature de ce feu? sans doute il est composé de particules terrestres assez massives nageant dans la matière du premier élément , et l'on conçoit qu'alors il peut agir avec assez de force sur la croûte terrestre pour la briser, et produire soit les tremblements , soit les éruptions volcaniques".

On dispute sur l'origine des fleuves et des fontaines -, la chose, en effet, n'est pas bien claire. Il parait pourtant qu'ils viennent de la mer *, mais comment en viennent-ils ? comment montent-ils plus haut que le niveau de celle-ci t comment surtout les eaux se dessalent-elles? Ces questions ne peuvent pas être résolues par des hypothèses : ce qu'il y a de certain, c'est que l'eau peut se glisser de la mer dans les fentes et interstices de la terre ; mais elle y reste constamment salée, et ne monte pas par elle-même où nous la voyons, au haut des montagnes ou aux sources des fleuves. Heureusement, les feux souterrains sont là -, ils mettent cette eau

> Rohaat, Phys.,l\\,% * Rohaat , Phys. , lU , 9»

L^HÔTBL DB GONDÉ. MZ

en vapeur^ et ainsi s'opère dans le sein de la terre , ou plutôt dans les cavités des montagnes, une immense distillation au moyen de laquelle , comme dans toutes les opérations de oe genre , l'eau se dessale d'abord , et se porte surtout au haut du chapiteau ou des filons qui en tiennent lieu , pour s'écouler en flots purs et limpides dans ces serpentins naturels que nous nommons rumeauœ ou ritrièrei \

Les eaux des puits ont la même origine ; les eaux minéralesy les eaux pétrifiantes s'expliquent facUement ; les sources d'huiles que l'on a quelquefois observées sont aussi sans doute un résultat do Faction des feux souterrains '.

Les vents ne peuvent-ils pas être attribués à la même cause, au moins médiatement? Je ne crois pas du tout que l'exhalaison sèche dont parle Aristote soit la cause des vents ; je ne suis pas même bien convaincu que cette exhalaison sèche existe \ ce qu'il y a de certain , c'est que l'instrument appelé iolipyk nous donne le moyen de produire un vent très-réel , et ce vent est produit par la vapeur de l'eau -, il me parait donc très-vraisemblable que l'eau , mise en vapeur par les feux souterrains , et s'échappant par des orifices encore inconnus , est la véritable cause des vents '. On objecte à cela que le vent dessèche, et que des vapeurs devraient madéfier les corps -, ces deux propositions , heureusement, ne sont ni l'une ni l'autre absolument vraies. Les vapeurs madéfient sans doute -, mais, mêlées à beaucoup d'air, elles peuvent dessécher, comme cela se voit, par certains vents qui sont assurément humides, et qui pourtant sèchent le linge -, en second lieu, la dessiccation qu'on attribue au vent n'est jamais complète, comme on peut s'en convaincre en exposant au feu un linge agité pendant longtemps par le vent le plus violent et le plus sec -, on le verra tou^

< Rohant, Phys.,\\l, 10.

• Ibid.

> HohAui,Phy8.,\\\, li.

S04 l'hôtel de condé.

jours fumer. Sa siccité n'est donc pas parfisâte, et c'est à tort qu'on se fondrait là-dessus pour en écarter toute humidité \

Les brouillards , les nuages, les pluies , la bruine, le serein, la rosée, sont, à ce que nous croyons, des résultais des différents vents. Il y a dans l'air des particules aqueuses et des particules glacées. Les vents, dans de certaines circonstances, peuvent accumuler les premières si bien qu'elles ne puissent plus se soutenir et tombent sous forme de brouillard , de serein, de rosée. Un vent chaud doit surtout produire cet effet, car il fond les particules glacées qui nagent dans l'air, et l'eau qui se produit, s'ajoutant aux: vapeurs déjà rassemblées , augmente d'autant la quantité de pluie. La grosseur ou la finesse des gouttes parait dépendre de ce que le vent chaud prend le nuage par-dessus ou par-dessous : par-dessous, en effet, les gouttes tombent dès qu'elles sont formées, et encore toutes petites *, mais si la fusion des particules glacées commence par en haut, les gouttelettes se grossissent dans leur chute de tout ce qu'elles ramassent de vapeurs, et ainsi nous arrivent des averses effroyables *.

Les neiges, les grêles, les frhnas dépendent évidemment des particules glacées , rencontrées et amoncelées ensemble par des vents froids *. Le miellat, la manne, les pluies extraordinaires , encore peu étudiés , seront sans doute complètement expliqués plus tard*; quant aux éclairs, aux foudres, au tonnerre, les plus beaux météores, assurément, que l'on puisse voir, il est incontestable qu'ils sont dus à un feu particulier. Les effets en sont bizarres ; cependant , on s'en rend facilement compte. On remarque, entre autres choses, que la foudre frappe particulièrement les corps éle-

1 Robaut, Phys,, 111, 11.

* Rohaut, Phys., 111, 12 et 13.

* Rohaut.P^t/f., m, 14.

« Rohaat,PAy«.,lll, 16.

l'hôtel de CONOÉ. t05

vés; cela vient de ce que se mouvant de travers, elle les ramasse dans sa course , et parce que l'air se fend naturellement sous les corps qui s'élèvent. On a reconnu que le son des cloches écartait le tonnerre -, cela se comprend. Le mouvement de l'air exerce nécessairement un effet sur les corps qui sont dans son sein-, il les transporte et les écarte , et peut devenir ainsi un préservatif contre les météores qui nous menacent

Quant au carreau dont on fait l'instrument matériel à l'aide duquel la foudre opère ses actes, et tue, brise ou détruit ce qu'elle touche, comme on ne l'a jamais trouvé jusqu'ici, nous ne croyons pas à son existence. Nous pensons qu'elle n'a pas besoin, pour fracasser quelques corps, de cet amas solide qu'on imagine. Une très-grande vitesse produit une force très-suffisante dans le choc, et explique très-naturellement les effets de la foudre sans qu'on soit obligé de recourir à une supposition que rien ne confirme '.

Voilà ce que nous savons sur les météores -, je ne répète pas ce que j'ai dit précédemment de l'arc-en-ciel , ni de la belle expérience imaginée à ce sujet par M. Rohaut *, expérience qu'il faudra prendre dorénavant pour point de départ quand on voudra traiter de ce phénomène.

Je n'ajoute plus qu'un mot sur les mixtes parfaits : le sel, les huiles minérales , les métaux , les minéraux sont pour nous des composés de nos trois éléments. La manière dont les particules de ces éléments s'agrègent entre elles suffit pour donner à ces mixtes le poids, la couleur, la ductilité, la malléabilité des métaux, la dureté, l'éclat, les formes géométriques du cristal, le brillant des gemmes, l'apparence terne de quelques pierres , la friabilité et la blancheur des terres, etc. '.

* Rohaut, Phyi,y\\l, 16.

' Ci-dessus, p. i50.

* Rohaut,PA$(<.,HI,6,7.

t06 L*SàTEL DE CONOÉ.

Entre tous les minéraux» lo plus reoiarquable est sans doute l'ainiant y dont les qualités merveilleuses exigeraieiil un long discours. Je rappellerai ici les principales : l'aimafit attire le fer» le fer attire l'aimant -, librement suspendu, l'aimant se tourne vers le nord et le sud; le fer reçoit, par eonununication , la même vertu-, ainsi se font ces aiguilles aimantées employées dans les boussoles, et de là vient le nom de pâles donné aux deux extrémités des aiguilles cl aimants naturels. Hais ce qui est remarquable, c'est que l'aiguille, frottée sur un aimant, prend le pôle opposé à celui de la pierre qu'elle a touché. Je dirai tout à l'heure à quoi est dû ce phénomène. Je remarque ici que l'on s'est imaginé à tort que l'aiguille aimantée devait ses mouvements à une influence célesto, et se dirigeait, en conséquence, vers rétoile polaire'. Si cela était, une aiguille suspendue sur un axe horizontal , de manière à pouvoir osciller dans un cercle vertical , devrait s'éleva d'autant plus que nous approcherions du pôle-, pour la latitude de Paris, le côté nord devrait faire au-dessus de l'horizon un angle de 48 degrés environ. C'est tout le contraire qui a lieu : cette pointe s'indine au-dessous du diamètre horizontal de 70 degrés à peu près^ et cette inclinaison, comme l'ont prouvé les belles expériences imaginées il y a près d'un siècle ^ diminue à mesure qu'on recule vers l'équateur. La cause qui attire l'aimant réside donc essentiellement dans la terre-, et quelles tentatives n'a-t-on pas fiGdtes pour l'expliquer? Les uns ont placé des montagnes d'aimant sous les pôles*, les autres ont dit qu'il y avait dans les pierres deux points merveilleux et opposés se dirigeant proprio molu, l'un vers le nord, l'au- ^tre vers le sud \ ceux-là soutiennent que l'aimant se tourne seulement vers le midi, que le nord n'y est pour rien,

* Johnston, Thautnat.^ cl. IV, c. 15; Rohaut, Pkys,, III, 8.

' En 1576 , par Robert Norman, ingénieur mécanicien de Londres.

l'bAtel de GONDÉ. 907

parce que c'est du côté du midi que vient l'influence et l'opération des planètes; ceux-là pensent qu'il y a union et connexion entre les choses célestes et celles qui sont à la surface de la terre -, et , sans se prononcer sur le mode d'action, ils reconnaissent l'influence réciproque des êtres les plus éloignés les uns des autres. Quelques-uns» imaginant un partage tout à fait symétrique de la force magnétique , croient qu'il y en a une part égale dans les quatre parties du monde -, ils se fondent sans doute sur ce que la direction de l'aiguille aimantée n'est pas exactement du nord au sud, mais qu'il y a une déclinaison, tantôt plus grande, tantôt plus petite, à l'est ou à l'ouest, observée au commencement de ce siècle par un habile professeur anglais'.

Ne nous arrêtons pas à rappeler ici toutes les hypothèses vraiment risibles imaginées à l'occasion de cetto pierre -, disons tout de suite que ce qu'on admire tant dans l'aimant n'est qu'vn mouvement local. Les philosophes reconnaissent deux causes générales du mouvement : l'une est l'attraction, cause obscure, mystérieuse et inconcevable-, l'autre est l'impulsion, aussi claire, aussi évidente que la première est ténébreuse', puisque, dans presque tous les cas, nous voyons distinctement l'agent et le patient , le moyen d'action et l'effet produit. De ces deux causes , on a tout naturellement choisi la plus inintelligible; il le bUait bien, puisqu'on ne comprenait pas du tout comment le phénomène pouvait se produire. M. Descartes, le premier, a ramené sen explication à celle qu'il donne du mouvement du monde. Une matière très-subtile produit, selon lui, les propriétés de l'aimant ; elle se meut du sud au nord ou du nord au sud, et forme ainsi autour de la terre un petit tourbillon capable d'entraîner les corps disposés à recevoir son action»

* Johnston, Thaumat., cl. IV, c. 15.

* Rohaat,PAvf.,lII, 8.

t08 L HÔTEL DB CONDÉ.

Mais, dira-t-K)n, d'où vient ce tourbillon? Quelle route suit-il dans son cours? De quelle nature est son mouvement? Ces questions sont épineuses sans doute. M. Descartes y répond pourtant d'une manière satisfoisante et par des considérations fort élevées. La matière subtile lancée par les étoiles entre dans la terre par les pôles , comme je l'ai dit tout à l'heure. Obligée de passer à travers la matière du second élément , dont les molécules sont sphérK* ques, et qui laissent » par conséquent , entre elles un espace triangulaire sphérique, la matière subtile prend la forme d'une vis à trois cannelures \ elle devient alors matUre canneUe\ De plus, cette matière est tordue dans un sens par l'un des pôles, et par l'autre pôle dans l'autre sens-, de telle sorte que ces deux vis étant en sens contraires y ne peuvent entrer l'une dans les passages de l'autre. Or, les pores de l'aimant sont tout préparés pour que la matière cannelée entre d'un côté et sorte de l'autre; elle doit donc attirer celui qui se présente bien dans son sens et repousser celui qui ne peut la recevoir*. La même explication nous montre pourquoi les pôles de même nom se repoussent, tandis que les pôles de nom contraire s'attirent. Supposez une matière cannelée qui , dans une suite d'aiguilles , entre par les pôles boréaux; elle sortira nécessairement par les pôles austraux. Ici, chaque pôle d'une aiguille correspond, comme cela doit être , à un pôle de nom contraire. Changez la disposition de l'une d'elles , tournez son pôle austral vers le pôle homonyme de l'aiguille qui la précède , la matière cannelée qui sort de celle-ci se présente à elle et ne peut entrer dans des pores mal disposés *, elle la repousse donc jusqu'à ce que s'oflBre à elle le chemin convenable à sa forme *. Étudiez successivement tous les phénomènes que

^ Rohaut,/>^y«.JlI, 1 et 8.

* Rohaut,/>^ys., 1U,8.

* Ibid,

l'hôtel de coudé. 109

raimant nous présente ^ tous s'expliquent aussi facilement, aussi naturellanent que ceux-ci » et la communication du magnétisme 9 et la destruction des pôles dans le fer doux , ^ le redressemenl d'une petite aiguille sur une carte quand on promène au-dessous un fort aimant, et la disposition de la limure de fer autour des pôles d'une pierre, et l'acquisition, en qiparenoe spontanée, des vertus magnétiques par les tiges de fer placées perpendiculaiiemeni , comme cda s'est vu dans la croix de l'élise d'Aix , en Provence , rompue par une tempête; et la jolie expérience de la pirouette soutenue par un aimant, et la destruction des propriétés magnétiques par les causes qui changent la eonstitution des corps, comme le feu, la rouille, la pulvérisation.

Ce sont là des vérités prouvées par l'ohservation , et non pas des contes de vieilles , comme les prétendus obstacles mis par l'ail, l'oignon, le diamant, aux propriétés magnétiques, ni des chimères comme ces emplâtres de poudre d'aimant à l'aide desquels on espère dissipa toutes sortes de maladies. Il serait ridicule de s'occuper aujourd'hui de ces absurdités *, il est, au contraire, très-philosophique d'étudier, il sera très-gl(»rieux de trouver, et fort utile plus tard de bien connaître ces phénomènes que nous présentent avec Taimant , l'ambre, le jayet, le soufre, le verre frottés, qui tous attirent et repoussent des corps légers , par une force analogue sans doute à celle dont j'ai tout à l'heure donné l'explication. Heureuse l'époque où tous ces phénomènes, après avoir été suffisamment étudiés et comparés, seront définitivement classés, et augmenteront peut-être la puissance de l'homme sur la nature. Nous entrons à peine dans cette immense et belle carrière; réjouissons-nous du moins d'y avoir mis les pieds sur les pas d'un de nos compatriotes, et suivons avec ardeur et persévérance la ligne qu'il nous a tracée. »

M. Régis termina par ces mots sa brillante exposition ; de vifs applaudissem^ts, partis de tous les coins de la salle, lui

s 10 L*HdTBL DE CONDÉ.

prouvèrent avec quel ÎDtérèt on Tavait suivi. Le Père Hagloire applaudit lui-même; cependant, il ne renonça pas au tour de parole que lui avait réservé le prince de Gondé : « M. Régis, dit-il, lorsque le sUence fut un peu rétabli, nous a exposé avec beaucoup de chaleur et de netteté les principales idées de ses maîtres -, il appuie beaucoup et avec raison , je le pense , sur la nécessité des observations , sur le danger des hypothèses et des systèmes. Que nous a-t-il offert, cependant, que des systèmes et des hypothèses, bitis quelquefois sur une simple opinion , sans qu'aucune expérience soit venue les confirmer? Il admet trois éléments : pourquoi ce nombre plutdt que tout autre ? et qui lui dit qu'ils ne se réduisent pas à deux? qu'ils ne s'étendent pas à douze ? n veut que l'eau de la mer soit distillée dans des alambics naturels que forment les montagnes, par le feu interne de la terre : qui lui dit que ce feu existe, et qu'il est placé tout juste sous la cucurbite où l'eau de la mer va se réunir? n retranche à la foudre son carreau, sous prétexte qu'on ne l'a jamais trouvé; mais un feu qui firappe et tue par son choc n'est-il pas plus inconcevable encore qu'une pierre qui échappée nos yeux? Les métaux sont pour lui des agrégations de ces trois matières ; pour nous, ce sont des combinaisons des quatre éléments. Au point de vue philosophique, ce n'est qu'un mot changé, et il n'y a pas assez de difiérence entre nous pour que je le chicane à ce propos.

Je connaissais déjà , j'ai écouté attentivement et je crois avoir bien compris son explication de l'aimant : j^accorde volontiers que son tourbillon autour de la pierre est une idée ingénieuse et séduisante, quoiqu'elle ne repose sur aucune observation ; mais je ne saurais lui passer sa matière cannelée. Sur quoi fonde-t-il son existence, je vous le demande, sinon sur la fantaisie de M. Descartes? Cette matière subtile se moule, à ce qu'il prétend , dans les interstices des molécules sphériques du second élément ; mais ce second élément est

l'hôtel de CONDÉ. 21 1

donc immobile? C'est une qualité qu'on ne supposerait pas a priori dans une matière dont les atomes sont parfaitement lisses et parfaitement ronds. Ce n'est pas tout ; cette matière <pii s'est figée, il faut le croire , et a perdu sa fluidité première, puisqu'elle sort de ce moule sous la forme d'une vis à trois cannelures, cette matière subtile, entrée par les pdles de la terre, a été tordue par le tournoiement de notre globe. le le veux bien -, mais notre globe , pour ceux qui le supposent mobile, ne fait qu'un tour en vingt^atre heures. 11 n'y a donc, dans tout ce temps, qu'un seul pas de vis d'achevé; c'est une pauvre vitesse pour une matière subtile dont on conte tant de merveilles. D'un autre cdté, et c'est là, je le crois bien, le point le plus embarrassant pour les partisans des nouvelles doctrines, la matière subtile entre dans les régions polaires par des miiliasses de pores à la fois; or, lorsque le tournoiement du globe la convertit en vis à trois cannelures, ces vis ne peuvent être égales qu'à la condition d'entrer par des pores également distants du centre de rotation ; toutes les autres doivent être inégales. Placez maintenant un aimant, quel qu'il soit, dans le tourbillon magnétique , il devra toujours être repoussé -, car pour une vis qui pourra coïncider avec une autre , il y en aura des millions qui ne coïncideront pas avec leurs écrous , et ainsi votre explication , tout agréable qu'elle est , tombe devant l'examen.

Je pourrais critiquer ainsi plusieurs des assertions de M Régis; je pourrais dire, en particulier, que ce passage qu'il suppose à la matière subtile , entre des sphères contigués , est contradictoire et impossible ; il exigerait non-seulement que les sphères fussent disposées l'une devant l'autre, afin que le canal triangulaire fût à peu près droit , mais surtout qu'il n'y eût en lui ni renflements, ni hauteurs, ni cavités -, car ce seraient autant de coudes et de pattes où sa matière irait d'abord se loger, et serait invinciblement re-

Sfi l'bôtel de condé.

tenue; et comme des sphères en contact laisseront toujours entre elles des entonnoirs de ce genre , il est radicalement impossible d'y faire mouvoir une matière capable de se figer.

Bien plus, ces cavités s'opposeront invinciblement an mouvement de cette matière subtile ^ quand même elle conserverait sa fluidité 9 si M. Régis ^ conmie il Ta MX jusqu'i présent , et comme nous le fiiisons nous-mème , soutient le plein absolu. Il est impossible de concevoir une figure d'atomes qui se prête à quelque mouvement que ce soit» s'il n'y a pas de vide -, c'est même pour cela , si je ne m'abuse, qu'Aristote a cherché et trouvé^ dans la théorie des formes élémentaires qui se remplacent, un moyen d'expliquer le mouvement apparent, sans aucun mouvement local, par une transformation plus ou moins rapide des matières. Vous n'éviterez pas cette nécessité *, vous arriverez peut-être un jour à dire qu'un corps parait se mouvoir quand Dieu l'anéantit dans un lieu et le recrée dans celui qui le suit immédiatement-, qu'ainsi le mouvement consiste en une suite infiniment rapide d'anéantissements et de recréations d'un corps. Vous aurez, en effet, supprimé la transsubstantiation aristotélique ; mais vous y aurez substitué le miracle perpétuel et inconcevable d'une divinité occupée sans cesse et partout à détruire et à refaire , au gré des volontés de tous les êtres, tout ce qu'elle a créé dans l'univers.

Je ne m'arrête pas plus longtemps à ces difficultés-, M. Régis a exposé ses idées avec entrainement et succès. J'ai applaudi moi-même à sa leçon *, mais je n'ai pas été convaincu. Pour le moment , je me contente de faire observer que nous partons l'un et l'autre de principes opposés; je respecte avant tout l'autorité. Je ne puis croire qu'Aristote, saint Thomas et tant de grands philosophes se soient trompés ; j'accepte donc leurs sentiments et je les défends de toutes mes forces. M. Régis appelle et proclame le libre examen -, il foule aux pieds les anciennes idées : il ne reconnaît,

l'hôtel DB CONDÉ. tl8

dit-il y que ce que l'expérience lui démunire. Sans partager ces principes, qui seraient peu compatibles avec ma pro^ fession, je reconnais pourtant que, par rapport à la science, mondaine et pratique , entendons-nous bien , la position est bonne) mais il fout s'y tenir. D ne fout rien supposer, rien absolument. Tout doit être rigoureusement établi et appuyé sur des foits incontestables -, sinon, le premier de vos disd"' pies qui n'aura pas foi en vous pourra vous dire ce que je vous dis en ce moment même, et qui terminera toute cette discussion. Vous nous promettiez l'histoire de la nature; vous ne nous en foites que le roman. »

C'est ici, mon cher élève, que s'arrête notre manuscrit-, il est permis de croire que ces dernières paroles produisirent quelque effet sur l'illustre compagnie qu'avait réunie le prince de Condé , et ramenèrent au défenseur d'Aristote quelquesuns des applaudissements dont on avait fovorisé son rival.

Quoi qu'il en soit , vous voyez qu'alors les défauts de la philosophie cartésienne n'échappaient pas à ses ennemis -, et pourtant , il me parait que , dans son ensemble , elle introduisait assez de principes rationnels, elle mettait sur la voie de vérités nouvelles assez nombreuses-, elle montrait surtout, dans un avenir peu éloigné un état de science assez florissant pour avoir ému profondément les esprits et entraîné les philosophes.

Je ne veux pas dissimuler que, dès le temps de Descartes, et même avant lui , des hommes du plus grand génie , les Galilée , les Gassendi , les Bacon avaient tracé la véritable voie de la science, faisant des expériences et non des hypothèses, et que leurs découvertes ou leurs règles étant restées vraies comme elles l'étaient alors , ils ont , aux yeux des philosophes austères, une gloire plus pure, si vous voulez, moins éclatante toutefois , parce que ces vérités ne formaient pas un de ces ensembles qui peuvent séduire et remuer le monde.

tu L*HÔTEL DE CONDÉ.

Si donc, comme je le crois , l'homme en tout genre n'arrive à la vérité qu'en passant par de nombreuses erreurs et les corrigeant petit à petit; si c'est la condition de notre nature qu'il se passionne successivement pour les fiiussetés qui le rapprochent du hut , cet engouement pour le carlésia-nisme qui vous étonne aujourd'hui aurait été à son heure et en son lieu le résultat et l'expression de cette loi générale, et marquerait, aujourd'hui encore, une de nos étapes les {dus mémorables dans ce voyage sans fin de l'humanité v«s la connaissance de ce qui est.

LÀ

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