‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 11 sur 48 · II. — FANTASIO · texte numérisé non relu

II. — FANTASIO

Entre les plus charmantes comédies de Musset, celle-ci est exquise (i). Ce qui en fait le prix, c'est d'abord qu'à toutes les pages et entre toutes les lignes nous y retrouvons Musset. Le pauvre poète n'a jamais su que son âme. Il ne nous a conté d'autre histoire que la sienne. Les idées générales, les beaux thèmes de philosophie, les éloquents lieux communs, toutes les guitares il les a toujours ignorées. Ou s'il lui est arrivé parfois de mettre en vers quelqu'une de ces admirables matières, il s'est tiré de l'aventure avec tant de maladresse qu'on ne lui en veut pas. 11 a souffert, il a gâché sa vie, il a gaspillé son talent; un beau matin en s'éveillant il s'est aperçu qu'à dépenser follement et sans compter on se ruine et que c'est pour toujours. Le seul bien qui lui fût resté au monde, « c'est d'avoir quelquefois pleuré ».

Il a été tour à tour triste et gai, spirituel et tendre, avec la même naïveté. Il a dit ses regrets avec la sincérité la plus poignante. C'est pourquoi il se peut qu'on admire les autres, celuilà on l'aime,

(1) 1883. — Reprise i rOdéon, fémer 189t.

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Je ne vois rien dans toute la littérature de ce siècle qui puisse être comparé à la conversation de Fantasio avec Spark au premier acte.

Fantasio, c'est fantaisie. Et il faut bien dire que la fantaisie est rarement parmi les dons que les fées de notre pays de France octroient à leurs filleuls. Rien d'ailleurs n'est plus haïssable que les contrefaçons de la fantaisie. Rien n'est plus ridicule et rien n'est plus sot que les grâces étudiées, la légèreté peinée et la gentillesse laborieuse. Je pense que cela n'a pas besoin d'être démontré et que s'il vous faut des preuves, vous ne serez pas embarrassés pour en trouver. C'est de la fantaisie qu'on peut dire qu'elle ne souffre pas la médiocrité... Elle prend tous les tons, elle se teinte de toutes les nuances, cette rêverie de Fantasio. Elle effleure tous les sujets, et passe de l'un à l'autre sans fatigue et sans effort, mais surtout sans raison. Elle va d'une calembredaine à un aphorisme, d'un souvenir des Mille et une Nuits à une épigramme contre les journalistes, d'un refrain de romance à la description d'un tableau flamand, a Beaucoup parler, dit Fantasio, voilà l'important. » Il y a de tout dans son joli caquetage, des impertinences et des vérités de bon sens, des concettis que Shakespeare eût trouvés quintessenciés et de belles images d'un solide éclat. « L'éternité est une grande aire, d'où tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et disparaître; le nôtre est arrivé à son tour

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au bord du nid ; mais on lui a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l'espace dans lequel il ne peut s'élancer... » Et parce qu'il n'est que les fous pour dire des choses sensées, il arrive que cet écervelé, en passant et sans s'en soucier, touche au plus profond de la souffrance humaine.

Car sans doute Fantasio est un enfant du siècle. Son désenchantement est pour une part affaire de mode, élégance d'attitude convenue. Il n'en est pas moins vrai qu'il aperçoit très nettement ce qui rend la condition de l'homme si insupportable, et que c'est l'impossibilité où il est de s'échapper à lui-même. « Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux ! Si je pouvais être ce monsieur qui passe!... Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier d'idées qui me sont absolument étrangères ; son essence lui est particulière. Hélas ! tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble ; les idées qu'ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations ; mais dans l'intérieur de toutes ces machines isolées, quels replis, quels compartiments secrets ! C'est tout un monde que chacun porte en lui ! un monde ignoré qui natt et qui meurt en silence ! Quelle solitude que tous ces corps humains I » Nous sommes tout à fait isolés dans la foule de ceux que nous appelons nos semblables. Il n'y a pas de communication de leur âme à la nôtre. Tout ce qui est en eux d'intéressant et qui vaudrait

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d'être connu est justement ce qui nous échappe. Nous ne connaissons que nous et nous nous connaissons trop. Nous nous sommes promenés dans toutes les rues et dans tous les trous de notre imagination ; et tous les recoins de notre cervelle délabrée n'ont plus rien à nous apprendre. D'ailleurs, de trop regarder en soi, c'est là ce qui rend triste. « Je ne comprends rien, dit Spark, à ce travail perpétuel sur toimême, n

Quel est donc le secret pour vivre heureux ou tout au moins pour vivre ? Il en est un d'abord, et c'est en vérité le remède le plus efficace qu'on ait trouvé aux tourments de la pensée : il consiste à anéantir en soi la pensée et à s'abêtir. « Il n'y a point de maître d'armes mélancolique. » Seulement on peut trouver que le remède est pire que le mal. Tout le monde ne se résigne pas à se faire maître d'armes.

Que reste-t-il alors ? Rien qu'à se déprendre de soi, à oublier sa personnalité, à se soumettre aux choses, à se transformer et à s'absorber en elles. C'est le parti auquel s'est arrêté le bon Spark, et c'est pour cela qu'il mérite d'être appelé un sage. « Quand je fume, ma pensée se fait fumée de tabac; quand je bois elle se fait vin d'Espagne ou bière de Flandre ; quand je baise la main de ma maîtresse, elle entre par le bout de ses doigts effilés pour se répandre dans tout mon être sur des courants électriques ; il me faut le parfum d'une fleur pour me distraire ; et de tout ce que renferme l'universelle

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nature, le plus chétif objet suffit pour me changer en abeille et me faire voltiger çà et là avec i|^ plaisir toujours nouveau. » Les philosophes qui de tout temps ont insisté sur la nécessité où est Thomme de se « divertir »

n'ont ni mieux pensé ni si bien dit que Fantasio et son ami Spark.

Je n'ignore pas que pour rendre du prix à l'existence il est des moyens plus relevés que de se faire maître d'armes ou de devenir fumée de tabac. Se consacrer à une idée, se dévouer à une grande œuvre, cela est souverainement hygiénique pour l'âme. Seulement nous n'allons pas conseiller à Fantasio de chercher la péréquation de l'impôt, ou de fonder une société de secours. On doit tâcher autant qu'on peut de ne pas parler tout à fait en imbécile.

Ce qu'il faut à un homme dans l'état d'esprit où nous voyons qu'est Fantasio, c'est commettre une grande folie, une de ces excentricités dont on rêve en ses heures de philosophie, et qu'on ne met pas à exécution parce qu'on est lâche. Fantasio n'y manque pas. C'est pourquoi il aura connu, pendant quelques minutes au moins, le bonheur de vivre, cette plénitude de contentement qui vient de ce qu'on se rend témoignage qu'on n'est pas inutile et inactif, mais- qu'on accomplit sa destinée et qu'on fait ici-bas l'œuvre juste qu'on y devait faire. .

Donc, au bout d'un hameçon pendu au bout d'un fil, Fantasio pèche la perruque d'un prince. Cela est en soi une bonne farce. De

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voir une perruque qui s'enlève et se balance à travers les airs, quelle que soit d'ailleurs la tête qu'elle décoiffe, cela est toujours plaisant. Mais dans le milieu où opère Fantasio, son action prend un caractère tout nouveau et qui va bien au delà des bornes d'une simple plaisanterie. Car de grands personnages étaient assemblés, et qui jouaient leur rôle et qui tenaient leur emploi avec la gravité convenable. Marinoni, revêtu des insignes de la dignité princière, songeait : En vérité, ce sont de belles choses qu'un titre, un costume et des chamarrures, puisqu'il n'en faut pas davantage pour en imposer aux hommes. Je ne suis qu'un aide de camp. Mais j'endosse un habit qui n'est pas le mien. Aussitôt ma personne inspire de la vénération, les moindres de mes propos tombent au milieu d'un silence attentif. Marinoni, cher courtisan, avais-tu jamais si bien compris le respect qu'on doit aux grandeurs?... Le prince de Mantoue s'abîmait dans la contemplation de son propre génie : En vérité, songeaitil, il y a une Providence. Et j'en suis maintenant tout à fait convaincu. Un homme, fiit-il un homme de génie, et c'est le titre que je me flatte de mériter, ne se serait jamais avisé du dessein qu'une inspiration venue d'en haut a fait naître dans ma cervelle inventive. C'est la Providence qui a voulu que je m'introduisisse auprès de ma fiancée sous un déguisement renouvelé du théâtre de Marivaux et que je lui tinsse des propos empruntés à VAntonj- de

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Dumas qu'on appellera un jour Dumas père, afin de le distinguer de son fils, s'il en a un. Prince de Mantoue, décerne-toi par avance les hommages que la postérité ne te marchandera pas; car désormais ton nom ne saurait plus périr... Et le roi de Bavière, un peu triste, ainsi qu'il convient à un père qui s'apprête à signer le contrat du malheur de sa fille : Ce prince de Mantoue a l'air d'un homme tout à fait ordinaire. Et pourtant je ne saurais nier que ce ne soit un puissant prince ; ce qui le prouve bien c'est que je me prépare à acheter son alliance au prix de ce que j'ai de plus cher... Et les courtisans s'inclinaient très bas. L'air était chargé de respect. L'atmosphère était saturée d'adoration... Un éclat de rire I Pour un instant toutes les convenances sont oubliées. Toutes les conventions ont craqué. Il n'y a plus de majesté royale. Il n'y a plus de grandeurs. Il n'y a plus de tête couronnée. Il n'y a plus de prince. 11 n'y a plus qu'un monsieur chauve.

Et par les conséquences qu'elle aura, cette espièglerie va devenir un événement considérable. Le prince est furieux. Il' va rentrer dans ses États pour se mettre à la tête de ses armées. La guerre va recommencer. En un instant tous les résultats sont compromis de négociations laborieuses et d'une diplomatie compliquée.

Il y aura des batailles et du sang, le conflit de deux peuples, la défaite pour l'un, beaucoup de ruines et de désastres pour l'un et l'autre. Mais rimportant n'était-ce pas d'épargner un chagrin,

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