‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 39 sur 48 · II. - Lk DUPE · texte numérisé non relu

II. - Lk DUPE

Les dons d'observation les plus rares, le sentiment du réel, une grande habileté scénique, de l'esprit à pleines mains — et des partis pris qui ont tout gâté : voilà ce qu'il y a dans la Dupe (i). En nous contant une histoire profondément vraie, prise sur le vif de la réalité, M. Ancey nous a donné sans cesse Timpression du faux. En étalant devant nous les détails les plus navrants de la misère humaine, il a fait rire. Comment se fait-il que le résultat obtenu ait été justement contraire à celui que l'auteur voulait produire? C'est ce que j'essaierai de montrer. M. Ancey n'est pas de ceux dont on peut condamner l'œuvre sans la discuter. Mais, d'autre part, on a le devoir de l'avertir du tort qu'il se fait volontairement. C'est une belle chose que l'esprit de système ; mais de lui sacrifier le meilleur de son talent et les plus sûres promesses d'avenir, ce serait trop. Les théories où s'entête M. Ancey — et où il est probable d'ailleurs qu'il s'entôtera d'autant plus qu'on les lui reprochera davantage — lui ont déjà coûté cher. Elles ont fait

(1) Théâtre-Libre, décembre 1801.

248 GEORGES ANGEY.

qu'ayant entre les mains tous les éléments cVune étude large et solide, il ne nous a donné qu'une œuvre irritante.

Voici l'histoire que nous conte M. Ancey. — — M"* Adèle Viot marche sur ses vingt-trois ans. L'heure a bien sonné qu'elle se marie. Et si elle n'y songe pas, aimant sa paisible existence et la chambrette où toutes choses sont arrangées à son goût, d'autres y songent pour elle. Sa mère commence à s'ennuyer de cette grande fille qu'il faut promener par les bals, et de ces chuchotements qu'elle devine autour d'elle : « Savez-vous pourquoi M"* Viot ne se marie pas ? » Au surplus, elle est à fin de bail : l'appartement où elle va entrer dans quelques semaines ne comporte pas de chambre pour Adèle. En vérité, il n'est que temps qu'Adèle se marie. Pour les jeunes filles aussi un moment vient où il faut faire une fin. — Justement, on a parlé à M"** Viot d'un jeune homme, ou, ce qui revient au môme, d'un homme jeune encore. M. Albert Bonnet est d'une famille honorable. Il a une jolie position. Il est administrateur d'une compagnie d'assurances, à quinze mille francs d'appointements. Sans doute, il a eu quelques aventures ; mais depuis quand exige-t-on pour un mari un passé de demoiselle ? Albert se tient bien ; il se présente tout à fait en homme du monde. Il vient faire une visite. Sa conversation est obligeante et banale. Il fait à la jeune fille les compliments de rigueur. Il s'extasie devant des assiettes de

LA DUPE. a49

porcelaine qu'elle a peintes. Il s'embrouille dans la description de la toilette qu'elle portait à la dernière sauterie où il l'a rencontrée. Et quand, après avoir enfilé encore quelques-unes des phrases consacrées, il se décide à prendre congé : « Eh bien, fillette, comment le trouvestu?... — Moi? Mais je le trouve laid, nul, et déplaisant... — Tu n'es qu'une sotte. M. Bonnet est très bien. Il a un oncle qui est magistrat et un cousin rentier. Il veut bien nous débarrasser de toi. Tu l'épouses dans trois semaines... » C'est ainsi que M"' Adèle Viot devient M"* Albert Bonnet.

Et voici que l'amour se met de la partie. Il n'avait pas été question de lui avant le mariage. On ne l'avait pas convié à la cérémonie. Il en a été quitte pour venir après. Ces choses-là se voient. Albert est bon garçon : il semble doux, affectueux. Adèle, qui n'avait pas été gâtée, et pas habituée à se montrer difficile, se trouve très heureuse. Elle aime son mari. Elle compte les moments où elle est séparée de lui. Elle voudrait l'avoir toujours auprès d'elle. Elle en veut à ce maudit bureau qui le tient éloigné pendant des journées entières et quelquefois même le soir. Car il arrive qu'Albert sorte le soir. Mais puisque c'est pour ses affaires et qu'il va à son bureau, pas ailleurs, on ne peut vraiment lui en vouloir, et ce serait folie de le quereller, de le soupçonner. Adèle est une épouse confiante... Or ce soir-là, assise auprès d'elle, et tout en poussant l'aiguille de

2'dO GEORGES AKGEY.

sa tapisserie, la sœur aînée d'Adèle jette dans la causerie des propos vagues. Elle croit de son devoir de faire allusion à certains cancans, des médisances sans doute et dont on ne doit pas s'alarmer. Mais enfin elle a entendu parler, à mots couverts et sans que cela tire à conséquence, d'une liaison qu'aurait conservée Albert : une certaine Caroline, une ancienne maîtresse, chez qui il serait retourné, qu'il aurait môme installée tout près de chez lui... Adèle se souvient, en effet, qu'elle a trouvé récemment une lettre signée de ce nom, et que les explications que son mari lui a données étaient très embarrassées. Avec la rapidité de son imagination de femme, elle comprend tout et devine le reste. Quant Albert revient :

« Ah! ne me mens pas, lui crie-t-elle, tu as une maîtresse!... » I

Et puis Adèle pardonne. Elle sait bien qu'elle a une rivale. Mais elle sait aussi que les hommes sont tons les mêmes, et qu'il faut passer sur bien des choses. La paix du ménage est à ce prix. Et vraiment la vie du ménage telle qu'elle est arrangée maintenant est très supportable. On jouit de ce bien, le plus précieux de tous : l'entente en famille. M™* Viot ! et la sœur mariée viennent régulièrement ; passer la soirée chez les Bonnet. Albert est d'humeur très accommodante. Il fait la partie de sa belle-mère : il laisse celle-ci gagner plus souvent qu'à son tour, ayant remarqué que pour la bonne dame il n'y a pas de petits pro-

fils... C'est dans uiie de ces paisibles réunions de famille que tombe, comme la foudre, une dépêche annonçant à Albert que le lendemain les membres du comité de surveillance viendront visiter sa caisse. Or il manque dans la caisse deux cent mille francs, que l'amant de Caroline y a... empruntés. C'est le déshonneur, c'est le scandale, à moins qu'on ne lui vienne en aide. Mais ces deux cent mille francs, M"** Viot les a, qui dorment dans son portefeuille en bonnes valeurs facilement négociables. Elle ne refusera pas de venir au secours de son gendre... Elle refuse, au contraire. Et ce n'est qu'après une scène des plus violentes, et vaincue par les supplications de sa fille, qu'elle consent à se défaire de ses chères obligations du chemin de fer de l'Est.

Albert a promis de rembourser très prochainement. Déjà des semaines et des semaines se sont passées, sans qu'il ait rendu encore le premier de ces deux cents billets de mille francs. Poussée par les réclamations de M"' Viot, Adèle se décide à en toucher quelques mots à son mari. Mais elle a mal choisi son moment. Albert est soucieux ; Caroline lui donne beaucoup d'inquiétudes. Aux premières paroles de sa femme il s'emporte, l'accable de reproches, se répand en injures contre elle, contre sa sœur, une sournoise, contre sa mère, une avare... Et comme Adèle fait mine de répondre et d'insinuer qu'on n'a pas le droit de le prendre de si haut quand on est un voleur...

aSs GEORGES ANGEY.

son mari, à bout d'arguments et à court d'injures, lui administre une volée de coups.

Il a fallu s'y résigner. Adèle n'a pas voulu du divorce, car elle a des principes religieux. Mais on a demandé pour elle et obtenu la séparation. A Pavenir elle vivra seule, dans un appartement de veuve, du produit d'une petite cente que sa mère lui servira d'une main parcimonieuse. Car M"* Viot n'a pas voulu la reprendre chez elle et lui rendre sa chambre de jeune fille. Non, en vérité ! Elle a trop souffert par cette enfant-là. C'est Adèle qui a introduit le déshonneur dans une famille jusque-là irréprochable. Elle a trop à se faire pardonner... Adèle se soumet, s'incline, honteuse. Elle est tout près d'avouer qu'en effet elle est bien coupable... Sur ces entrefaites Albert revient, en fort triste équipage. Ses affaires ont été de mal en pis. Il a commis un nouveau détournement. On s'en est aperçu. On l'a chassé. Caroline maintenant est pour lui sans pitié. Il est très malheureux. Il a absolument besoin de trois cents francs tout de suite. Alors il a pensé... Et Adèle lui donne ces trois cents francs, tout un mois de sa pension. Môme, quand il s'approche pour l'embrasser, elle ne le repousse pas. Elle l'aime encore.

Une femme douée de peu de caractère, il est vrai, et sans volonté, mais foncièrement bonne et aimante, a aimé ses parents, sans chicaner et sans chercher si leur affection aurait pu être plus tendre et surtout plus prévoyante, mais

parce qu'ils étaient ses parents. Elle aime son mari, sans que celui-ci se soit rendu digne de son amour, et sans autre raison sinon qu'il est son mari. Gela n'est pas faux, et cela même n'est pas exceptionnel. Adèle s'est mariée presque contre son gré avec un homme qu'on lui a choisi et qu'on lui a imposé. Le mariage ayant mal tourné, elle a donc été la victime de l'imprudence ou de l'égoïsme d'autrui. C'est elle maintenant qu'on accuse d'une erreur qui n'est pas la sienne : et, pour se dégager de toute responsabilité, on a trouvé cet ingénieux moyen qui est de la lui faire porter. Elle m'en parait, si vous voulez que je vous le dise, tout à fait intéressante. — Un mari qui trompe sa femme avec une ancienne maîtresse, et qui vole sa femme pour entretenir sa maîtresse, il y en a, dit-on, ailleurs même qu'au Théâtre- Libre. Il bat sa femme, ce mari ! Mais le cas n'est pas même imprévu. Le législateur y a songé. Il a, le sage législateur, tout exprès introduit un article dans le code concernant les « coups, sévices, et injures graves ». La Dupe^ ce n'est donc qu'un chapitre d'une histoire dont nous avons pour le moins tous entendu parler : c'est l'histoire de la femme mal mariée. Les détails en sont d'une observation cruelle, mais pour la plupart pris sur le vif. Comment se fait-il donc qu'en entendant cette- pièce nous ayons été gênés, choqués, pris d'une envie de crier à l'auteur : « Mais non ! Cela ne se passe pas ainsi... ; » à ses personnages : « Vous n'êtes

254 GEOflGES ANGEY.

que des caricatures, ou même des fantoches inventés pour nous faire peur ! »

C'est d'abord qu'à force de ne vouloir rien expliquer, M. Ancey réussit à tout rendre inintelligible. Voici, par exemple, le personnage du mari. On nous le présente au premier acte comme un monsieur quelconque, d'allures correctes, muni de belles références, et dont on peut dire tout au plus qu'il n'est ni bon ni mauvais. Nous voyons en lui un individu à la douzaine, pris au hasard, dans la moyenne de l'humanité courante. Dès le second acte, ce monsieur, que nous avons des raisons de croire semblable à beaucoup d'entre nous, se conduit comme un pleutre. Au troisième, il agit comme un bandit... Que voulez-vous que nous fassions, sinon de réclamer et de protester que nous ne sommes pas ainsi faits ? et puisqu'on allait nous mettre en présence d'un drôle, au moins eût-il été de bon goût de nous en avertir.

Ensuite, c'est une règle que, lorsqu'un sujet est dans son fond brutal et répugnant, au moins doit-on se contenter des violences qui sont inhérentes à la donnée même, sans en ajouter d'autres, gratuitement et par plaisir. De ces violences inutiles, la pièce de M. Ancey est tout émaillée. Avec un soin jaloux, avec des raffinements de dilettante, il pique l'épithète grossière, le mot brutal, le détail révoltant. M. Bonnet ne se contentera pas d'avoir une maîtresse, il en parlera à sa femme, avec complaisance. Il entretiendra sa femme des

exigences, et des infidélités, et des retours de tendresse de Caroline. Or, vous le savez mieux que moi, ce sont là de ces choses qu'on ne dit pas. M. Bonnet ne se contentera pas de laisser sa femme évanouie, il ajoutera : « Possible!

mais moi je suis éreinté, je vais me coucher. » Au même Bonnet il ne suffira pas d'une gifle sonore appliquée sur la joue. d'Adèle. Il s'acharnera sur la malheureuse et l'enverra rouler sur le parquet...

Je comprends bien que ces partis pris d'analyse sommaire et d'expression violente, c'est justement ce dont les amis de AI. Ancey le félicitent comme du signe môme de la force de son talent et de la vigueur de son art. « Surtout, ne faites pas de concessions!... » Et il faut lui rendre cette justice qu'il ne fait pas de concessions. — Mais nous lui dirons au contraire : « Laissez à d'autres ces puérilités qui ne sont pas dignes de vous. Le temps est passé pour vous des coups de pistolet et des succès de scandale. Vous avez trop de talent pour le sacrifier aux excentricités de quelques maniaques. Le Théâtre-Libre mène à tout, mais à condition qu'on en sorte. Travaillez pour le grand public, seul juge en matière de théâtre, et de qui les plus dédaigneux ont beaucoup à apprendre. Ayez le courage de dépouiller la défroque de l'école. Et donnez-nous enfin l'œuvre forte, robuste, saine^ que nous attendons de vous... »

La pièce que M. Jean Jullîen intitule Etude de pajsanSf en trois tableaux, est une des tentatives les plus intéressantes que nous ait présentées le Théâtre-Libre. Elle contient des qualités de premier ordre : la justesse de robservation, la sobriété et la mesure du trait, et tout ce qui dénote enfin un esprit sérieux et maître de lui.

C'est une « étude », en eflfet, que le Maître (i), une étude où l'on s'est efforcé de trouver et de traduire la vérité, en se tenant à égale distance des fadeurs de la paysannerie genre George Sand, et des grossièretés de l'idylle natui'aliste. — L'unique décor représente un intérieur de ferme, la salle commune, salle qui serait nue sans quelques meubles solides, des cuivres qui reluisent, des pièces de vaisselle

(1) Théàtre-Ubre, mars 1890.

DouMic. — Théâtre conteinp. 17

très nettes ; c'est la demeure de paysans qui se savent du bien au soleil, et n'en continuent pas moins de mener la même existence rude, à la fois patrons et valets de la ferme. Le père, le vieux Jean Fleutiaut^ a pincé une fluxion de poitrine. Il tousse, et crache ses poumons. Bien sûr c'est la fin, pensent auprès de lui sa femme et son fils Gervais. Inutile d'aller chercher le médecin; il n'y ferait rien avec ses drogues, et ce serait une pièce de trois francs en pure perte. Et déjà ils prennent leurs arrangements en vue du prochain décès ; courbés jusqu'ici comme des domestiques sous la volonté du maître, ils songent avec convoitise que le « bien » va être à eux, et qu'ils vont pouvoir en jouir; et ils avisent avec un agent d'affaires de bas étage, Gagneux, aux moyens de tourner la loi, de ne pas payer les frais de succession, et d'éviter la nécessité d'un partage. — On cogne à la porte. C'est un loqueteux qui vient demander l'hospitalité pour une nuit. Gervais s'empresse de chasser le chemineau, le besacier, le vagabond; mais le père a entendu la querelle ; se croyant près de mourir, il veut mériter son coin de paradis, et donc il ordonne que l'hôte, envoyé par Dieu, couchera dans la salle auprès du feu. Le nouveau venu, de son nom Pierre Roulas, est un brave garçon, tombé passagèrement dans la misère. En entendant tousser le père Fleutiaut, il se souvient qu'il a eu lui aussi la même maladie, et qu'il garde au fond de son sac un morceau d'un emplâtre qui

l'a guéri; il l'applique au vieux, qui accepte^ puisque ça ne coûte rien.

Au second tableau, Fleutiaut, complètement guéri, témoigne vis-à-vis de son sauveur, de la plus expansive reconnaissance. Il débouche, pour trinquer avec lui, des bouteilles du meilleur; il n'admet pas que Pierre quitte la ferme; il prend conseil de lui pour toutes choses; et comme il s'aperçoit que sa fille Françoise n'est pas éloignée d'avoir du goût pour le gaillard, eh bien! il fiance les deux jeunes gens. Oui, mais que voulez-vous que la mère Fleutiaut et Gervais pensent de l'intrusion d'un étranger dans la famille ? D'autant que depuis que le père est remis sur pied et qu'il recommence à aller à l'étable et aux champs, il s'aperçoit qu'on a profité de sa maladie pour vendre des vaches et couper du bois contre sa volonté.

Tout ça, c'est la faute de Pierre : il faudra bien qu'on se débarrasse de lui. Gervais serait partisan d'un bon coup de fusil ; mais la mère est pour la douceur. — Au troisième acte, on nous montre le succès des manœuvres combinées de la mère et de Gervais. Comme beaucoup d'autoritaires, le vieux Fleutiaut est un esprit faible. On l'a convaincu, sans trop de peine, que Pierre n'a été pour rien dans sa guérison. Quoi ! la maladie s'était lassée, elle touchait à sa fin quand Pierre est arrivé ^ voilà tout. Ça n'est pas un méchant bout d'emplâtre qui vous sauve un homme de la taille de Fleutiaut, c'est la solidité du coffre. Cependant

26o JEAN JULLTEN.

Pierre se goberge dans la ferme; il trouve à redire à tout, et, en fait, depuis son arrivée tout va de mal en pis. La meilleure vache de Pétable, la Rougeotte se meurt/ et c'est, bien sûr, encore le résultat d'une des belles inventions de Pierre... Fleutiaut, qui, peu à peu se sent gagné par le soupçon, et qui, à son tour, se méfie de l'étranger, entre en fureur à la pensée que Pierre peut être responsable de la mort de la Rougeotte. Il le chasse brutalement. Que Françoise le suive, si elle veut; on n'a besoin à la ferme ni d'un fainéant, ni d'une dévergondée.

Songez à ce qu'aurait pu faire sur ce sujet un dramaturge qui se serait contenté d'étudier les mœurs de la campagne dans le roman de M. Zola : la Terre. Au premier acte, la mère Fleutiaut aurait donné au vieux une drogue afin d'aider au travail de la maladie ; au second acte, Gervais aurait flambé sa propre mère ; au troisième, un valet de ferme, amant de Françoise, et de concert avec celle-ci, aurait saigné Gervais d'un coup de couteau, à moins qu'il ne lui eût ouvert le ventre d'un coup de fourche. — Mais on s'est ici tenu aussi près que possible de l'exacte réalité. Avec cette sorte de dureté que la vie de la campagne met au cœur des paysans, comme elle leur met des calus aux mains, la mère et le fils voyaient mourir l'ancien sans en éprouver de chagrin, et sans se soucier môme d'aller chercher des secours. L'ancien remis sur pied et redevenu le

maître, ils courbent à nouveau la tète, et reprennent tout naturellement leur attitude d'animaux soumis et peureux. S'ils essaient de l'influencer, c'est sournoisement et en dessous, par un système d'insinuations et de calomnies. Ni véritable respect, ni affection, ni rébellion, mais de l'habitude et de la crainte.

Très fouillé, le caractère du vieux Fleutiaut a presque la valeur d'un type. C'est le paysan âpre au gain, rusé, madré et processif, et qui, ajoutant un lopin de terre à un autre et une pièce de luzerne à un champ de blé, est arrivé à devenir le plus gros propriétaire de l'endroit. Jaloux de son autorité, il est chez lui « le maître » plus encore qu'il n'est le père. C'est une caboche solide, et c'est aussi un cerveau étroit, accessible à peu d'idées, mais où germe comme sur son terrain naturel ce sentiment habituel aux gens de la campagne : la méfiance. — Et peut-être n'est-ce pas la première fois qu'on représente le paysan sous ces traits, et toutes ces remarques ne sont-elles pas très neuves; qu'importe, si elles sont justes, et si le personnage qu'on nous montre à l'aide de ces procédés est bien vivant!

Un point encore est très digne d'être remarqué. Vous savez que, d'après la poétique moderne, on ne doit plus mettre d'action dans les pièces de théâtre. M. JuUien s'est conformé à cette règle nouvelle, aussi absolue que put être jadis la règle des trois unités. Il n'y a dans le Maître que des croquis de mœurs; ce

n'est qu'une étude de paysans. L'auteur peut affronter sans rougir le jugement des plus intransigeants parmi ses amis. — Mais si vous voulez y regarder d'un peu plus près, vous verrez qu'à défaut d'une intrigue savamment ménagée, nouée, embrouillée et dénouée enfin, il y a du moins dans le Maître ce qui est essentiel et ce que nous réclamons comme une condition nécessaire de l'art, c'est un lien moral, c'est l'unité provenant du développement d'un caractère qui se crée à lui-môme son milieu et engendre les faits. Le père Fleutiaut pense qu'il s'en va mourir; et alors voici que la pitié, pour la première fois sans doute, entre dans son cœur; il s'adoucit, et, lui qui a la haine du vagabond, il accueille un passant sous son toit. Convalescent, tout à la joie de revivre et d'être encore le maître de son domaine, mais encore remué par la secousse de la maladie récente, il s'attendrit, il est bonhomme, facile à vivre, reconnaissant, et il veut que tout le monde autour de lui soit heureux. Enfin quand il a entièrement recouvré la santé, et qu'il se sent hors des atteintes du mal, il revient tout à fait à sa vraie nature ; le voici de nouveau égoïste, avare, brutal, et il jette à la porte l'étranger, qui aussi bien, n'étant ni de la famille ni du pays, ne peut, à quelque titre qu'on l'ait accueilli, être- qu'un intrus. — Ne trouvez-vous pas qu'il y a dans tout cela bien de la suite, et une logique bien serrée ?

HENRY GÉARD

us RÉSIGNÉS (1).

Il y a dans la pièce de M. Henry Céard une élude de mœurs d'une justesse de ton et d'une finesse de nuances tout à fait rares. Il y a une analyse de sentiments à la fois très délicats et très simples. Il y a encore, se dégageant des faits, une philosophie douloureuse et qui s'interdit tout de même les déclamations et les éclats de voix. C'est ce qui fait de cette comédie une œuvre si attachante. Les gens de métier y pourront sans doute signaler des défauts de construction. J'en aime les allures monotones et lentes et la marche assourdie. Et je goûte fort cet art avec lequel l'écrivain a choisi des teintes de grisaille pour rendre la grisaille d'existences modestes, de sentiments discrets^ et de drames communs.

Un familier de Balzac pouvait seul nous în-

(1) Théâtre-Libre, janvier 1889,

a64 HENRY GÉARD«

troduire dans cette maison des environs de Paris où M"' Harquenier et sa nièce Henriette vivent dans une demi-retraite et dans un effacement qui n'est pas tout à fait volontaire. Henriette est restée orpheline et sans fortune. Sa tante qui Ta élevée a pour tout bien une rente viagère. Les années viennent. Henriette a vingtcinq ans. M"* Harquenier est déjà une vieille femme. Elle songe au temps où elle va laisser Torpheline bien seule cette fois et dénuée de toutes ressources. Et donc on devine quelle est sa constante préoccupation, et vers quel but vont tous ses rêves. Elle voudrait marier Henriette. Elle a trouvé un parti pour celle-ci. M. Piétrequin, libraire, homme sérieux et qui prend la vie par son côté pratique, a demandé la main de la jeune fille. Il est d'avis que dans les affaires il faut être marié et que la situation commerciale en devient plus solide. Il pense d'ailleurs que, pour une femme de commerçant, la dot de Marianne vaut mieux que quelques billets de mille francs avec des goûts de dépense et des habitudes de frivolité. Sans doute Henriette n'a pour Piétrequin qu'une médiocre inclination. Mais ce n'est pas d'amour qu'il s'agit, c'est de mariage. Ou plutôt une jeune fille pauvre se doit d'aimer le mari qui la prend sans dot. La scène où M"* Harquenier fait entendre à sa nièce ces dures vérités; celle où Henriette, ayant fait prendre à son cœur le deuil d'un amour impossible, promet à Piétrequin d'être pour lui une épouse loyale et sur qui il

pourra compter pour marcher bravement dans la vie; ces deux scènes sont vraiment belles par la gravité du ton et par la sincérité de Paccent.. Ici toutes les paroles portent et sont pleines de sens. Ce sont celles qui s'échangent entre honnêtes gens à la veille de conclure cette affaire si raisonnable et si folle : un mariage de convenance.

Or 'deux jeunes gens sont reçus familièrement dans la maison : Charmeretz, écrivain de talent qui a de la réputation et gagne même de l'argent, et Bernaud, employé de ministère, aux appointements annuels de deux mille cent francs. On devine sans trop de peine ce qui les attire chez les dames Harquenier. La vie de célibataire a ses heures mélancoliques : on est lassé par cette solitude de toujours; on se souvientde la vie de famille, de ses réunions et de ses causeries ; on retrouvé dans une maison étrangère un peu de cette intimité dont on a comme le regret et le besoin nostalgique. Chaque soir vous ramène dans la même maison. Vous entrez. Les mains se tendent; la conversation commence dans le demi-jour de la lampe ; vous êtes chez vous. — Mais, en outre, Henriette est intelligente et elle est sérieuse. La conversation avec elle ne se traîne pas dans les banalités et les frivolités mondaines. Les deux j.eunes gens rinitient à bien des idées. Ils ont plaisir à retrouver ensuite ces idées, mais un peu modifiées, avec ce qu'y ajoute ou qu'en atténue la délicatesse de la nature féminine. Dans ses

goûts, dans ses façons de Toîr el de jii^er^ ils retrouvent les traces de leur mfljence. Il leur semble que la séduction de la jeune âlle est un peu leur œuvre. Ce sont peu à pru des liens qui se forment, très subtils et trê> d:ux.

De quelle nature d'ailleurs sent ces liens?

Cette intimité n'est-elle pas un peu trop tendre? Et n'y a-t-il pas lieu de craindre que^ par une pente insensible, cette intimité ne mène à Tamonr? — M** Harquenier connaît trop la vie pour ne pas apercevoir ce danger. Pourquoi donc a-t-elle laissé ces jeunes gens prendre dans la maison une place qui maintenant est trop grande? C'est d'abord qu'elle n'avait pas beaucoup le cboix et que les deux femmes étaient reconnaissantes de cette sympathie qui venait à elles. Mais voici en outre ce qui rend la conduite de la vie si difficile et fait la vie du cœur si pleine de surprises. Les commencements des choses nous échappent. Nos sentiments ne nous apparaissent que lorsqu'ils sont formés* Mais alors il est trop tard. Nous ne sommes plus libres. Nous sommes déterminés par ce travail qui s'est fait en nous, sans nous et à notre insu. Nous sommes liés par des engagements que nous avons pris sans vouloir les prendre.

Le fait est que Bemaud aime Henriette et qu*îl en est aimé. C'est pourquoi celle-ci, loyale et franche, et qui, à la manière des femmes, ne comprend guère les compromis, demande à Bernaud comment il se fait qu'il laisse s'accom-

plîr un mariage qui devrait lui sembler odieux. La réponse n'est que trop aisée. Quand on a deux mille francs pour vivre, onpeutbienaimer, mais on n'a pas le droit d'épouser celle qu'on aime et qui vous réserve peut-être une nombreuse lignée d'enfants. Au cours de l'entretien, Bernaud est amené à avouer qu'il a une maitresse. C'est une toute petite maîtresse, pas encombrante et pas exigeante, et dont une fiancée ne doit guère prendre d'ombrage. Et Bernaud trouve pour expliquer cette faiblesse où son cœur a si peu de part un peu mieux qu'une excuse. C'est par mesure de prudence qu'il a pris cette maîtresse, et pour se mettre en garde contre lui-même. « Je ne voulais plus vous parler, de peur de vous parler autrement que je n'aurais dû. Mais nous avons tous au fond du cœur je ne sais quoi de tendre que, bon gré, mal gré, il nous faut exprimer, n'importe à qui... » Mais, excuse ou prétexte, ce sont raisonnements qu'une jeune fille ne peut et qu'elle ne doit pas comprendre. Elle ne sait pas combien de choses si différentes on désigne sous ce même nom d'amour. Et quand elle apprend que Bernaud aime ailleurs elle sent se faire en elle un écroulement.

Le mariage avec Piétrequin a manqué. Car il se trouve que le Piétrequin n'est pas l'honnête homme et le commerçant solide qu'on croyait.

Il a fait une faillite qui le déshonore... Congédié par Henriette, Bernaud a été très malade. Il revient, ou Henriette le rappelle. Elle l'épou-

268 HENRY GÉÀRD.

sera. Mais, tout de même, dans leur intérieur il ne fera ni très chaud ni très gai . Elle a failli avoir un autre homme pour mari. Lui, a été l'amant d'une autre femme. Tout ce passé restera entre eux et continuera de les séparer. Et voici que, avec autant de tristesse à peu près qu'elle acceptait un mari qu'elle n'aimait pas, elle se résigne à épouser l'homme qu'elle aime.

Tel est ici-bas l'incomplet et l'inachevé de toutes choses. « Puisque toutes les circonstances de la vie nous enlèvent toujours un peu de l'estime que nous avions pour nous, un peu de la confiance que nous avions dans les autres, résignez-vous! » Ailleurs M"' Harquenier, qui connaît la vie, en dégage ainsi la leçon : « Ce que tu dois subir aujourd'hui, je l'ai subi jadis; et d'autres avant nous, et qui nous valaient bien l'ont supporté sans se plaindre. Tiens, quand tu ouvres cet album de photographies, tu ne t'es donc jamais demandé pourquoi tous les portraits de famille avaient une telle expression de tristesse? C'est que ceux-là dont ils donnent l'image ont tout souffert et d'eux-mêmes et des autres sans jamais rien laisser paraître des blessures de leur vanité ni des angoisses de leur cœur, et, désespérant du mieux, se sont définitivement résignés à accepter l'existence telle qu'ils la rencontraient ». C'est ainsi. On a commencé par les espérances et par les illusions. On a continué par les révoltes et par les colères. On finit par tout prendre en patience. On aspirait au bonheur, car cela est d'instinct,

et la nature a déposé en nous ce désir du bonheur. On s'est élancé vers lui de toutes les forces de son être. On a souffert de ne pas y atteindre. Mais la souffrance naît d'une disproportion entre ce qu'on souhaite et ce qu'on a. Un jour vient où l'on cesse de souhaiter ce dont on désespère. Ce jour-là on ne souffre plus. Et c'est la seule forme sous laquelle il soit donné aux hommes de connaître le bonheur...

A. GUINON ET M. DENIER

LES JOBARDS (i).

MM. Guinon et Denier appartiennent, s'il en faut juger par le ton général de leur comédie, à récole qui procède de M. Becque et dont Georges Ancey est le représentant le plus distingué. Sans doute ils n'ont pas le mordant, Tâpreté de ce dernier; mais en revanche ils ont toute la sensibilité qui lui manque. Il y a dans leur comédie des coins de tendresse et des trouvailles de sentiment d'une délicatesse exquise. C'est par là vraiment qu'elle est originale.

M"* Aline Gallois, fille d'un riche courtier d'assurances, est à la veille de se marier et tout à la joie de ce prochain événement. Elle consiste surtout, cette joie, à essayer des toilettes nouvelles et à songer que bientôt on sera libre, maîtresse de ses dépenses et qu'on pourra eau-

(1) Vauderilte, janTier 180S.

^7^ A. GUINON ET M. DENIER.

ser un peu de dépit à ses amies intimes. Aline s'entretient de ces choses, naïvement, avec sa cousine Noémie. Celle-ci est une parente pauvre, recueillie dans la maison. Elle a dû se marier, elle aussi ; mais son père, au dernier moment, s'est avisé de faire faillite ; aussi n'a-t-on pas eu besoin de rendre au fiancé sa parole, Taimable jeune homme l'ayant de lui-même reprise, sans autres explications et sans retard. Orpheline maintenant et quasiment veuve, Noémie a trouvé chez M. Gallois une hospitalité qu'elle paye un peu cher. Elle surveille la maison, compte avec les domestiques, s'occupe des basses besognes : elle est la Cendrillon, une Cendrillon résignée, car elle sait que son oncle aurait pu la laisser dehors, et que sa cousine pourrait être beaucoup plus arrogante.

Le futur époux d'Aline est un grand garçon de vingt-huit ans, Henri Bonnardel, amoureux et naïf, élevé auprès de sa mère et par elle, dans une campagne tout près de Paris et très loin de la civilisation nouvelle. Il reste à arrêter définitivement les termes du contrat. C'est afin de régler cette formalité que M. Gallois a donné rendez-vous à Henri et à sa mère. On nous fait assister à cette entrevue qui va tout de suite nous renseigner sur le caractère des personnages mis en présence. Henri apporte huit cent mille francs en terres et en bonnes valeurs représentant tout l'avoir de la famille Bonnardel : la mère se dessaisit de tout ce qu'elle possède en faveur du jeune ménage : ni l'un ni Taiitre

d'ailleurs, ne songent à prendre nulle sûreté : ils sont tous deux également jobards* Gallois profite d'une si adorable candeur pour les rouler, gentiment d'ailleurs et avec bonhomie.

Il donne à sa fille une dot superbe : il est vrai que cette dot est représentée en partie par une maison de campagne d'un entretien coûteux et où le beau-père se réserve un appartement : pour le reste, il retient le capital, étant beaucoup plus à même que son gendre de le faire fructifier. Les Bonnardel trouvent ces arrangements très acceptables, et même tout à fait à leur avantage. « Voilà donc une affaire entendue, conclut Gallois ; seulement, mon cher Henri, laissez-moi vous donner un conseil. Vous n'aurez pas toujours affaire à de braves gens comme vous êtes et comme je suis. Soyez défiant, mon cher enfant, et croyez-en l'expérience d'un honnête homme. Le monde se divise en deux catégories : les canailles et leurs dupes. Hélas! oui, mes bons amis. Aussi, quand vous aurez une décision à prendre, venez me demander conseil... »

Or voici qu'un coup de tonnerre éclate dans ce ciel sans nuages. Henri, pour complaire à sa fiancée, a voulu faire partie d'un cercle à la mode. Son camarade Fourrichon s'est chargé de le présenter. Fourrichon revient avec des explications embarrassées. Enfin, pressé par les questions de Henri, il lui apprend que les membres du cercle ont refusé de l'admettre parce qu'une grave accusation pèse sur la mémoire

DouMic. — Théâtre contemp. 18

274 A. GUmON ET M; DENIER.

de Bonnardel le père. Celui-ci aurait joué à la Bourse, par rentremise d'un certain Fauchart, perdu, refusé de payer, et, bénéficiant de je ne sais quelle exception de la loi, gagné le procès que lui avait intenté Fauchart et à la suite duquel ce dernier s'est trouvé totalement ruiné.

Inutile de dire que Henri ignorait cette histoire et que l'excellente M"* Bonnardel n'avait jamais soupçonné même que son mari spéculât.

Leur parti est aussitôt pris : c'est de s'éclairer sur l'affaire, et de réparer, si cela est possible, et s'il y a lieu, le dommage causé. Ils font donc venir l'avoué qui avait été chargé jadis des intérêts de Fauchart. Cet homme de loi fournit, dossier en main, toutes les explications nécessaires. Les considérants du jugement ont été accablants pour Bonnardel. La bonne foi de Fauchart était indiscutable. Ce qui le prouverait, au surplus, c'est sa ruine. Il est mort en Suisse, où il s'était réfugié. Il laissait des enfants : une fille qui s'est mariée à un employé, un fils qui est entré au régiment, un autre qui est entré dans le commerce. Au reste, qu'Henri et sa mère soient sans inquiétude. Outre qu'ils n'ont rien à craindre des héritiers Fauchart tout à fait ignorants de l'aventure, ils sont à l'abri de toutes revendications. Les choses sont en règle, et absolument légales... Mais Henri :

« — Vous ne comprenez pas, monsieur. Ce que nous voulons, ma mère et moi, c'est restituer une fortune que nous ne saurions garder

sans devenir les complices d'une indélicatesse. A combien se monte la somme dont mon père serait aujourd'hui redevable? — A sept ou huit cent mille francs environ. — Nous vous prions donc, monsieur, de faire prévenir les héritiers Fauchart que cette somme leur sera restituée intégralement. Nous paierons jusqu'au dernier sou. — Gomme il vous plaira. » En sortant, l'homme de loi ne peut réprimer un : « Ma parole ! ils sont fous. » C'est sur ce mot que se termine une scèn-e excellente, menée avec une sûreté, dessinée avec un relief et une précision des plus remarquables.

Vainement M. Gallois, qui connaissait de longue date l'histoire du procès, s'efforce à ramener les Bonnardel à une plus juste appréciation des choses. Vainement il essaie de faire taire les scrupules de leur conscience, en leur donnant pour garantie Tautorité de sa propre conscience à lui, Gallois. Vainement il supplie et il s'emporte, représentant à Henri, que dans ces conditions, le mariage ne saurait plus tenir, et que, par ce bel élan de niaiserie chevaleresque, c'est donc son bonheur et celui d'Aline qu'il sacrifie. Henri ne veut rien entendre : il ne sait rien que son devoir, si nettement écrit... Mais voici Aline elle-même. Elle a été informée du sacrifice de Henri : elle l'en approuve, et elle l'en admire. — « Ah! mon Aline chérie, je savais bien! — Pouviez-vous douter de moi un seul instant? Nous ferons des économies, voilà tout. Ce sera même très amusant. Vous verrez.

276 A. GUIKOn BTM. DENIER.

Au lieu de deux dtners par semaine, nous n*en donnerons qu'un. Je connais une couturière qui, pour trois cents francs, tout au plus, fait des robes très convenables, une modiste qui donne à quatre-vingts francs des chapeaux très suffisants. Nous nous contenterons d'une voiture au mois... — Mais, mademoiselle, vous n'avez pas compris. Ce dont vous me parlez, c'est l'aisance. Ce que je vous apporte, c'est la misère. Je suis ruiné. Votre père refuse de vous donner aucune dot. Nous n'avons rien! »

L'effet est immédiat. C'est une douche d'eau froide sur les velléités de sacrifice d'Aline, (c Ah! dit-elle en partant, s'il vous était resté vingft mille livres de rente ! »

Et il se pourrait que cette dernière scène fût la plus mal venue de tout l'ouvrage. Les auteurs l'ont développée avec une insistance, traitée avec une lourdeur pour le moins inutile et qui surprend.

Que si les Jobards étaient terminés ici, vous voyez bien ce que serait cette comédie : une comédie non sans valeur, exécutée suivant la formule du moderne théâtre réaliste, une variation suffisamment ingénieuse sur le thème de l'égoïsme et de la lâche férocité du monde. Le procédé y est visible, et cela diminue d'autant la portée de Tœuvre. Les personnages y sont vrais, mais d'une vérité trop complète et trop continue, trop tranchée aussi et sans nuances. D'un côté les habiles, c'est-à-dire les coquins: Gallois, manière de forban cynique

et inconscient, type de corsaire onctueux; Fourrichon, type du garçon très fort, qui fait ses affaires en sous-main et s'en va, du naufrage de son ami, tirer pour lui un mariage riche.

De Tautre côté les honnêtes gens, c'est-à-dire les jobards : d'un coup, sans hésitations, sans défaillances, sans regrets, les Bonnardel touchent au sommet du sublime. Peut-être, et réserve faite d'une scène déplaisante, le caractère le mieux tracé, le plus justement tenu dans la moyenne de l'humanité courante, est-il celui d'Aline : point méchante cette Aline et point incapable même d'un petit mouvement d'exaltation romanesque, elle n'a qu'un défaut, c'est de n'avoir pas été bâtie en héroïne de Corneille. — Mais c'est grâce au dernier acte, d'une si jolie note émue, que la pièce de MM. Guinon et Denier a tout son prix.

Au lever du rideau, répétition de la scène du premier acte. Aline, en conversant avec Noémie, essaie sa couronne d'oranger. Elle s'appellera M"' Fourrichon, au lieu de s'appeler M"' Bonnardel. Ce n'est pas une affaire. Ou plutôt c'est une mieilleure affaire. Car il est très malin, Fourrichon. Il l'a prouvé lorsqu'il s'est agi de discuter les clauses du contrat (autre scène faisant parallèle avec une scène du premier acte). Il a complètement roulé Gallois. Et Gallois, toute réflexion faite, est enchanté. Il ne manquerait plus rien à son bonheur s'il parvenait à se débarrasser de Noémie en la mariant. Mais à qui ?... Sur ces entrefaites.

278 A. GUINON ET M. DENIER.

on annonce Henri Bonnardel et sa mère. Il faut, pour qu'ils se soient décidés à une si pénible démarche, que leur situation soit tout à fait désespérée. Les dernières ressources sont parties. Henri cherche un emploi sans en trouver. « J'en aurais bien un à vous proposer; mais voilà, on veut un homme marié. Vous devriez vous marier. Je sais bien que, dans votre position, ce n'est pas commode. Mais vous pourriez trouver une enfant sans fortune, sans famille, qui serait encore très heureuse... Tenez, par exemple, Noémie... Croyez-moi, réfléchissez-y. Mais je vous laisse. Allons! madame, faites entendre raison à ce grand maladroit. » — Et en effet M"* Bonnardel fait comprendre que le salut est là, qu'il faut se résigner : « Vois-tu, mon enfant, nous n'avons plus le droit d'être fiers. » — Maintenant les deux jeunes gens, Henri, Noémie, sont en présence. Ils ne se jettent pas dans les bras l'un de l'autre, on le devine, et ne parlent pas de l'amour coup de foudre. Mais ils se tendent loyalement la main. Ils iront bravement dans la vie. Et qui sait ce qui peut advenir de la rencontre et de l'union de ces deux infortunes ? Peut-être qu'un jour ils s'aimeront. Et peut-être que déjà... — J'abîmerais ces deux scènes en les contant tout au long. C'est aussi bien le cas de toutes les choses qui sont à la fois très délicates par le sentiment, tr6s justes par l'expression. Elles n'admettent pas de traduction.

• OFNS DE BIEN.

C'est par sa variété que le mouvement théâtral d'aujourd'hui est si intéressant, parce qu'on cherche dans tous les sens et qu'on essaye plusieurs voies. Dans ce mouvement, les auteurs des Jobards et celui de Gens de bien (i) se sont fait une place à part. Ils sont en train de nous rendre un genre de comédie dont on a beaucoup parlé chez nous, et qui est en effet d'allure bien française, mais dont nous ne possédons tout de même que peu de spécimens authentiques et qui a dévié presque chaque fois qu'on a voulu le réaliser. C'est cette comédie bourgeoise, qui inspirait à Diderot de si belles théories et de si méchantes pièces, et dont Sedaine a écrit Tunique chef-d'œuvre. Par la nature des personnages, par la qualité des sentimentSy par le ton du dialogue, cette comédie

(1) VauâoTiUe, janvier 1893.

a8o MAURICE DENIER.

mérite d'être appelée la comédie moyenne. Les aventures qu'on y expose ne sont pas extraordinaires et les cas qu'on y étudie ne sont pas exceptionnels. Des conditions les plus fréquentes de la vie on dégage certains problèmes, de ceux qui se posent à beaucoup d'hommes, que quelques-uns agitent douloureusement, et que la plupart résolvent sans angoisse et sans hésitation, attendu qu'ils se contentent de suivre les indications toujours claires de l'égoïsme et de l'intérêt. L'honnête, l'honnête ! réclamait et déclamait Diderot. Et il est en effet de l'essence de ce genre de comédie d'être honnête et vertueuse. Si on n'y prêche point la morale, du moins le souci de la morale n'en est jamais absent. Les solutions auxquelles on s'arrête ne sont d'ailleurs ni romanesques, ni hardies, ni violentes. On n'y éprouve pas le besoin d'inventer chaque fois une morale nouvelle ; car, au surplus, on n'invente pas la morale : elle est une, toujours la même et la même pour tous; on n'invente que les formes de l'immoralité, variables celles-là jusqu'à l'infini. Dans ce genre de comédie, il n'y a de place ni pour les héros du devoir ni pour ceux de la passion; il n'y a ni éclats de voix ni grands mouvements; il n'y a que sérieux, tristesse, attendrissement; or, c'est de quoi est faite la vie pour qui sait la prendre comme il faut.

Un cas de conscience débattu entre honnêtes gens; la question de savoir si un jeune homme de bonne famille qui a séduit une fille du peuple

GENS DE BIEN. a8l

et qui en a eu un enfant doit l'épouser, résolue de la façon la plus — convenable ; c'est toute la pièce de M. Denier.

M. et M"* Dubreuil sont vraiment des gens de bien : ils le sont entièrement et de la seule façon qui compte, avec simplicité. Mais voyez quelle est la force des courants établis et la tyrannie de la mode ! Au théâtre la mode est encore au pessimisme, les modes du théâtre retardant toujours de quelques années sur les autres. Les jeunes dramatistes ne nous montrent guère de l'humanité que les laideurs, et si parmi tant de vices ils mettent parfois à la scène une vertu, c'est pour nous faire apercevoir aussitôt que cette vertu n'est qu'hypocrisie. C'est pourquoi ceux qui connaissent un peu le théâtre d'aujourd'hui n'avaient pas douté que ce titre : Gens de bien^ n'enfermât une ironie. Pendant les premières scènes, où on nous fait pénétrer dans l'intérieur des Dubreuil, nous attendions le moment où il nous apparaîtrait quel état nous devons faire de la vertu de ces gens vertueux : vertu tout en surface, ou peutêtre vertu étroite, tracassière et chagrine, déso. bligeante et inhospitalière, une sorte de vertu méchante. Ce moment n'est pas venu. Dans la pièce de M. Denier, il n'y a pas de sous-entendus. Le procédé est très franc. Les personnages y sont ce qu'ils paraissent ; ils ne font pas mentir leur réputation. M. et M™* Dubreuil sont dans toute la force du terme un honnête homme et une honnête femme, de ceux dont la vie a été

iaSa MAURICE DENIER.

sans défaillance, qui n*onl rien à se reprocher et rien à oublier. Une intimité, produit de la confiance et de Festime, leur a apporté le bonheur. Et de ce bonheur ils ne jouissent pas en égoïstes. Mais ils ont voulu en i'aire part à d'autres et le faire rayonner au dehors. Ou, si vous voulez, ils ont compris que le bonheur est une de ces choses qu'il faut se faire pardonner. Cette rançon du bonheur, c'est la charité. Les Dubreuil ont pitié des déshérités de ce monde, à qui la vie n'est point clémente et pour qui Taccomplissement du devoir est difficile. Ils se sont mis à la tête d'une œuvre dont le nom fait sourire notre scepticisme. Trouver aux fillesmères des maris complaisants, disposés à prendre pour leur compte la faute d'autrui; c'est le but de l'œuvre des « Unions réparatrices ».

L'œuvre prospère. Elle fait de bons mariages, j'entends des mariages qui en valent d'autres. C'est par là que les Dubreuil payent leur dette, et de cette large façon qu'ils remplissent leur devoir d'humanité.

Ils ont donné à leur fils Adrien une éducation qui est un modèle d'éducation attentive et pieuse. Ils ne lui ont mis sous les yeux que les meilleurs et les plus encourageants des exemples. Us ont écarté de sa jeunesse tout ce qui leur semblait un danger. Ils l'ont gardé à la maison, près d'eux, tout près d'eux. Ils ont tâché de lui rendre la maison agréable. Ils ont confiance qu'ils y sont arrivés à force d'ingénieuse tendresse. Maintenant qu'Adrien a l'âge

GENS DE BIEN. a83

d*homme ils lui amènent une compagne qui sera digne de lui, Suzanne Herbelot. Il passera ainsi de la maison de famille au foyer où la tendresse de l'épouse, après celle de la mère, sera pour lui une protection. Il aura traversé la vie sans être souillé par elle. C'est le rêve que les Dubreuil ont fait pour leur enfant : c'est le rêve de beaucoup de parents: c'est un beau rêve...

Entre les choses douloureuses dont est faite la vie, il y a celle-ci : c'est que la plupart du temps les meilleures de nos actions se retournent contre nous ; nous souffrons par ce qu'il y a de noble et de généreux en nous. Les Dubreuil sont victimes de leur honnêteté. C'est le malheur des très honnêtes gens qu'ils ne soupçonnent pas le mal. Ces parents ont eu confiance dans leur enfant. D'où lui serait venue la pensée de mal faire? Et n'était-il pas tout à fait heureux? Et pourquoi cette existence si douce et si simple qu'on lui a faite ne lui aurait-elle pas suffi? Aussi lorsqu'ils apprennent qu'Adrien a une maîtresse, et de cette maîtresse un enfant, cette découverte leur cause moins encore d'indignation peut-être que de surprise. Eh quoi ! ce fils, leur fils, qu'ils croyaient si pur! Et la chose s'est passée à côté d'eux : la maîtresse d'Adrien est une ouvrière à la journée qu'ils employaient: Léontine Surot. Qu'un tel malheur pût les frapper, eux qui chaque jour s'occupent pour le compte d'autrui de réparer des malheurs analogues, ils ne l'avaient pas prévu et ils ont

peine à le comprendre. Pour un peu ils diraient comme ces honnêtes femmes devant qui on raconte des histoires d'amours coupables : « Estque ça arrive, ces choses-là? » Quand elles sont arrivées et après qu'on n'a pas su les empêcher, comment peut-on en atténuer du moins les conséquences ? Ils n'en savent rien. Mais laissezles agir. Ils auront tôt fait d'aggraver encore la situation et de tout mettre au pis. — Lui, de son côté, Adrien est en quelque manière victime de tant de tendresse qu'on a eue pour lui. C'est le défaut de certaines éducations trop parfaites qu'elles énervent. Elles enveloppent l'enfant et ne le laissent jamais sans secours. A chaque instant, une volonté se substitue à la sienne. Il ne prend pas l'habitude de la volonté; or la volonté est une habitude. Parmi tant de choses qu'on lui enseigne, il en est une qu'on oublie ou qu'on craint de lui apprendre : il ne saura jamais vouloir. Le jour venu, il ne saura pas résister. Et on sait aussi bien à quoi se réduit dans la plupart des cas le rôle d'un séducteur : c'est à n'avoir pas su se défendre. Adrien est un faible. Il est sans initiative et sans avis propre. Dans cette discussion qui va suivre et où c'est son avenir et c'est sa vie qui est en jeu, il sera indécis, hésitant, prêt à se soumettre alors même qu'il désapprouve. Il y assistera en témoin plus encore qu'en intéressé. Il s'y montrera une fois de plus ce qu'il est : une créature passive.

Pris au dépourvu par la nouvelle de la pater-

nîté d'Adrien, M. Dubreuil va, pour ainsi dire, résoudre la question dans l'abstrait, sous sa forme générale et absolue. Que doit faire l'homme qui a séduit une jeune fille et en a eu un enfant? Il doit épouser la mère et légitimer l'enfant. Gela est clair. Cela est simple. Gela est précis. G'est le devoir, et quand le devoir est aussi nettement écrit, il n'y a pas lieu d'hésiter. G'est pourquoi M. Dubreuil dit à la fin du premier acte : « Je vais chez les Surot demander à ces braves gens la main de leur fille pour notre fils. » Adrien épousera Léontine.

Que si en effet la situation était aussi simple qu'elle le jfaratt à M. Dubreuil, et s'il en allait toujours ainsi dans la vie nous n'aurions pas trop à nous plaindre, et de cruels embarras nous seraient épargnés. Nous saurions toujours nettement quel est notre devoir, et alors ce serait affaire à nous. Il y aurait d'un côté ceux qui font leur devoir, d'autre côté ceux qui ne le font pas. On saurait à quoi s'en tenir, et rien ne vaut les situations bien établies et tranchées catégoriquement. Mais ce qui arrive, c'est que de telles situations sont infiniment rares. Dans la vie presque rien n'est simple. Il y a conflit entre des devoirs opposés; pour lequel faut-il prendre parti et lequel faut-il sacrifier ? Nous ne sommes point seuls dans ce monde et l'existence de chacun de nous soutient des rapports avec beaucoup d'autres. Ge qui est le devoir vis-à-vis de l'un, peut être vis-à-vis d'un autre le contraire du devoir.

288 MAURICE DEIFIER.

ment à lui-même, mais doit aux autres d'apporter dans l'activité générale sa part d'activité, et de jouer son rôle dans l'ensemble.

Nous devons développer l'énergie que nous avons reçue de la nature et les talents que nous avons reçus de l'éducation, en vue de l'utilité de tous, et afin que nulle force ne soit perdue. Adrien est entré dans la carrière du barreau. On ne réussit, là comme ailleurs, que par les relations. Quelles seront les relations du mari de Léontine ? Un sot mariage est l'écueil où se sont brisées tant de carrières brillamment commencées. En vérité, si Adrien épouse Léontine, il n'a qu'un parti à prendre : c'est de se retirer dans quelque province ou dans quelque campagne, et d'y cacher la détresse de sa vie brisée. Ce sera une manière de suicide. Mais on n'a pas encore établi le droit au suicide.

La mère. M"' Dubreuil. — Après tant de rêves qu'elle a faits, peut-elle se résigner à une si cruelle déception? Elle ne trouvait qu'aucune jeune fille fût trop pieuse, trop chaste, trop intelligente, trop distinguée. Quoi qu'elle fasse elle ne verra jamais en Léontine la femme de son fils, mais seulement la maîtresse installée au foyer. Ira-t-elle chez Léontine et la recevra-t-elie ? Acceptera-t-elle de traiter comme une égale son ancienne domestique et que celle-ci ait une place avant la sienne dans le cœur de ses petits-enfants? Peut-être accomplira-t-elle ce miracle d'abnégation, étant

GENS DE BIEN. 28q

chrétienne et étant mère. Mais a-t-on le droit de lui imposer cette humiliation ?

La fiancée, Suzanne Herbelot. — Celle-là encore mérite qu'on s'occupe d'elle. Elle aime. Naïvement elle a donné toute son âme. En pensée elle appartient déjà à celui à qui elle s'est promise. Brusquement, sans que son cœur ait changé, sans qu'elle ait aucun reproche à se faire, elle devra renoncer au bonheur qu'elle espérait. On lui dira qu'une promesse se retire, qu'une parole se reprend, qu'après avoir arrangé en imagination son avenir on le dérange, qu'un mari en vaut un autre, que c'est une affaire de nom, et qu'on en est quitte pour faire démarquer le trousseau. — D'ailleurs, le mariage de Suzanne est annoncé, les bans sont publiés, les invitations sont faites. Un mariage manqué est toujours pour une jeune fille une afi'aire fâcheuse et qui compromet par avance le succès des autres.

C'est une diminution de valeur. A-t-on le droit d'imposer à Suzanne cette épreuve et de lui faire ce tort ?

Et enfin cette union que recommande une idée abstraite, si personne ne la réclamait, si personne ne la désirait? Léontine n'a jamais songé qu'Adrien l'épouserait. Elle se rend très bien compte qu'elle n'est pas la femme qu'il lui faut. En se donnant à lui, elle n'a guère pensé à l'avenir. Ou si elle y a pensé, vaguement, elle se disait que cette séparation qui, un jour ou l'autre devrait arriver, peut-être n'arriverait

DouMic. — Théâtre contemp. 19

pas trop tôt, ni de façon trop brutale, et qu'on s'arrangerait pour adoucir et pour amortir le coup qu'elle en recevrait. — Pour ce qui est des parents, toute leur ambition ne va qu'à trouver pour gendre un brave garçon, un ouvrier comme eux, qui acceptera la situation, d'autant qu'elle n'est pas rare dans le peuple, élèvera le marmot avec ceux qui viendront par la suite, et ne fera bientôt plus la distinction entre celui d'avant et ceux d'après.

A mesure que s'éclairent ces aspects nouveaux de la question, M. Dubreuil sent sa résolution fléchir. 11 se brise cet héroïque élan de tout à l'heure. Il se brise contre le sentiment de la réalité dont c'est le propre en effet, que contre elle l'élan se brise et l'héroïsme s'émiette... Adrien n'épousera pas Léontine. Il

épousera sa fiancée Suzanne Herbelot. On laisse à M"' Herbelot le soin d'arranger l'affaire. Celle-ci est, comme on dit, une femme de tête. Elle a très vite compris, par des confidences partielles et des aveux indirects, de quoi il s'agissait. Elle a d'ailleurs assez aisément jugé M. Dubreuil et son fils. Il y a besoin d'un homme ici. Bien sûr elle aurait préféré pour Suzanne une autre entrée en ménage/ Mais enfin quand le mal est fait, rien ne sert de récriminer, et il n'est que de s'arranger en sorte que le passé compromette le moins possible l'avenir. Adrien peut encore être pour Suzanne un bon mari, à condition qu'on le tienne un peu en tutelle, ou pourvu au con-

traire qu'on sache peu à peu l'émanciper. On donnera à Léontine une somme convenable qui l'aidera à se marier. Pour ce qui est de l'éducation de l'enfant, on avisera. D'ailleurs les Surot n'ont aucun moyen de faire du chantage. Et la vie continuera. Elle continue, cette vie, en dépit des épreuves et des fautes, en dépit des espérances trompées, des illusions mortes et des délicatesses abolies...

Maintenant M. et M™' Dubreuil se regardent. Ils ne sont pas très fiers. Eux, les gens de bien, ils ont donc fait comme les autres. Ils avaient cru que ces hontes, dont ils avaient eu tant de fois le spectacle chez dés étrangers, s'arrêteraient au seuil de leur maison. Et voilà que leur maison, pas plus que d'autres, n'a été indemne. Ils avaient espéré qu'entre la conception qu'ils se faisaient du bien et la conduite qu'ils tiendraient il n'y aurait jamais désaccord. Et voilà qu'il a fallu fléchir ! Ils viennent de donner un démenti à tout un passé de loyauté. Et ils se le demandent avec inquiétude : Hélas I sont-ils encore des gens de bien ?

On voit assez, par ce qui précède, que la pièce de M. Denier est le contraire d'une pièce à thèse, et par exemple que sa conception du drame est précisément le contraire de la conception que s'en fait M. Alexandre Dumas.

Celui-ci a soutenu maintes fois qu'on doit épouser la fille-mère. Pour le prouver il a dû, dans chacun de ses drames, arranger les choses en vue de sa démonstration, choisir un

cas et grouper des personnages d'exception.

Qu'elle s'appelle Clara Vignot, Jeannine ou Denise ou M"'* de Montaiglin, la fille-mère, telle qu'il nous la montre, est toujours une créature d'élite, dont la candeur a été surprise et dont la fierté s'est révoltée. Et il n'est pas tout à fait impossible en eff*et que le cas se présente. Pour le séducteur, M. Dumas en fait toujours et tout uniment un drôle. Et je ne songe pas à le lui reprocher. Mais s'il y a très peu d'honnêtes gens dont l'honnêteté soit sans mélange, il est vrai aussi que les canailles parfaites et qui remplissent entièrement leur définition, sont une minorité. Et enfin les pères qui, semblables à Brissot, sont prêts à étrangler leur fille quand ils apprennent qu'elle a eu un amant, ces pères-là se comptent, et ils ne se comptent pas par centaines, a J'aimerais mieux la voir morte que déshonorée », est une phrase qu'on prononce souvent, mais aussi qu'on a coutume de mettre au conditionnel. Le plus souvent, la fille séduite n'a pas le droit de faire sonner très haut ses réclamations. Le plus souvent, le séducteur est un faible plutôt qu'un méchant, non pas moins coupable, mais moins odieux. Le plus souvent, les pères pardonnent ou ils font semblant; ils se résignent, faute de pouvoir faire autrement. — Dans les pièces à thèse, on impose une solution différente de celle qui est le plus généralement acceptée. Dans les pièces d'observation, telle qu'est celleci, on se contente de constater en expliquant.

Faut-il dire, d'ailleurs, que l'auteur de Gens de bien prend parti pour la morale mondaine contre la morale universelle, et qu'il se range du côté des Pharisiens? Je ne le pense pas. Il ne conclut pas; c'est son droit. Que s41 fallait à toute force tirer une conclusion, voici à peu près celle qui se dégage des faits qu'on a mis sous nos yeux.

L'idée du devoir est absolue : elle ne souffre pas de diminution d'elle-même; elle ne se prête à aucun compromis. Mais la vie n'admet rien d'absolu. De deux choses l'une. Ou bien on s'attache à l'idée du devoir avec l'intransigeance du stoïcien de. jadis : et par là on se place en dehors des conditions de la vie. Ou bien on pense qu'avant tout il faut vivre : et on se résigne à faire des concessions. C'est bien pour cela que l'expérience de la vie est foncièrement immorale et pour cela que la vie est mauvaise.

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