‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 8 sur 48 · SCRIBE · texte numérisé non relu

SCRIBE

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Il est de règle aujourd'hui de traiter Scribe avec le dédain le plus transcendant. On lui fait payer cher sa popularité de jadis. On ne se contente pas de nier qu'il ait eu aucune espèce de talent et de déprécier ses qualités pourtant incontestables : une certaine sorte d'invention dramatique, Tart de développer une situation, le goût, le tact et la politesse. On rejette encore sur lui toutes les défaillances du théâtre mo-

DocMic. — Théâtre conteiup. 1

2 SCRIBE ET LE THEATRE GOI^TEMPORAIN.

derne. C'est lui qui aurait stérilisé Part du théâtre, apparemment en pleine prospérité avant qu'il parût. C'est lui qui aurait frappé d'impuissance des générations d'auteurs dramatiques.

Si chaque théâtre de Paris ne nous donne pas annuellement un chef-d'œuvre, la faute en est à Scribe. C'est sa faute si la formule des maîtres d'hier semble aujourd'hui quelque peu insuffisante. Et si parfois ceux qu'on appelle les jeunes ont un peu moins de talent que de présomption, ce n'est pas leur faute, bien entendu, mais celle de Scribe...

Je crains que dans ce procès qu'on fait à Scribe on ne confonde deux choses assez différentes. Parce que Scribe pensait peu et écrivait mal, on refuse de reconnaître qu'il a vu nettement quelques-unes des conditions essentielles du théâtre de nos jours. C'est un joli exemple de sophisme.

Veut-on parler, en effet, des qualités proprement littéraires ? Il est hors de doute que Scribe en fut tout à fait dépourvu. Il n'est en aucune manière un lettré. Son ignorance l'expose à de plaisantes mésaventures. Dans son discours de réception à l'Académie française, — car Scribe fut l'un des quarante, et cela serait pour nous surprendre si nous ne savions d'ailleurs et par de fréquents exemples qu'entre les choses de la littérature et les choses de l'Académie il n'y a que des rapports intermittents, — c'est lui qui reproche à Molière de n'avoir pas parlé de la révocation de Fédit de Nantes. Molière avait

une excuse. Il était mort depuis douze ans.

C'est peu de dire que Scribe soit un mauvais écrivain : il a le don de l'incorrection et le génie de rimpropriété. De tout son théâtre d'où il n'a survécu ni un type, ni une pièce, ni une scène, tout n'est pourtant pas oublié : on en cite encore quelques phrases saugrenues que leur bizarrerie a fixées dans la mémoire des hommes. Telle la phrase du colonel qui doit être content du haut du ciel, sa demeure dernière. Et telle la phrase du vieux soldat qui sait se taire sans murmurer. Scribe a composé pour le théâtre pendant plus de trente années ; il a eu des collaborateurs à n'en pas savoir le nombre; il a été lui-même un travailleur infatigable ; il a donné l'exemple d'une fécondité qui ne se lassait pas ; il a accumulé les vaudevilles, les comédies-vaudevilles, les drames historiques; il s'est essayé dans la haute comédie ; il a écrit quatre cents pièces; et de ces centaines de pièces et de ces milliers d'actes et de scènes, que reste-t-il? Quelques spécimens choisis de coq-à-l'âne.

Scribe a ignoré le cœur de l'homme. Il n'a vu de la société de son temps que les travers les plus apparents. Encore faudrait-il dire pourquoi il a si mal débrouillé le spectacle de l'humanité. C'est qu'il n'a pas pris son point de vue assez haut. C'est qu'il a été incapable de toute conception élevée. On sait la pauvre conception qu'il s'est faite de l'histoire. C'est la théorie des petites causes produisant les grands effets. Il

charge un des personnages du Ferre d'eau de l'exposer : « Il ne faut pas mépriser les petites choses; c'est par elles qu'on arrive aux grandes!... Vous croyez peut-être, comme tout le monde, que les catastrophes politiques, les révolutions, les chute^ d'empires viennent de causes graves, profondes, importantes...

Erreur!... Vous ne savez pas qu'une fenêtre du château de Trianon, critiquée par Louis XIV et défendue par Louvois, a fait naître la guerre qui embrase l'Europe; en ce moment... Moi qui vous parle, moi, Henri de Saint-Jean, qui, jusqu'à vingt-six ans, fus regardé comme un élégant, un étourdi, un homme incapable d'occupations sérieuses, savez-vous comment, tout d'un coup, je devins un homme d'Etat? Je devins ministre parce que je savais danser la sarabande, et je perdis le pouvoir parce que j'étais enrhumé... Les grands effets produits par de petites causes, c'est mon système (i). » Scribe, quand il écrit ces choses, ne soupçonne pas combien elles sont ridicules et puériles, et que riiistoire ainsi interprétée ce n'est plus l'histoire, c'est le roman chez la portière. Bien loin de ressembler à cet ironique imbroglio, l'histoire n'est que la manifestation sous une forme sensible de ces lois appelées parles uns Providence, par'les autres nécessité ou progrès, et qui, par leur action profonde et sûre, produisent, en dépit de nos démarches particulières et de l'ef-

(1) Le Verre d'eau, I, iv. Rôle do Bolingbroko.

fort des volontés individuelles, les événements dont nous croyons être les auteurs.

Cette mesquine théorie, c'est celle encore au nom de laquelle Scribe juge la vie. On lui a reproché souvent d'abuser dans son théâtre des petits moyens : au lieu de faire sortir le dénouement du seul jeu des caractères et du choc des passions, ilTamèneàTaide de quelque artifice : quiproquo, lettre égarée, retrouvée. C'est qu'il attribue à ces piètres hasards une influence décisive dans la vie. Il ne sait pas que la trame de notre existence n'est faite que de nos qualités et de nos défauts, et que les événements accidentels ne prennent d'importance qu'autant qu'ils en empruntent à notre caractère, en sorte que l'excuse est mauvaise qui consiste à incriminer le hasard, et qu'en vérité chacun de nous est l'auteur responsable de sa destinée.

De là le manque de sérieux et de profondeur du théâtre de Scribe. De là le manque de solidité des figures. Et de là encore la faiblesse du style. Car le style est toujours en rapport avec la pensée, flasque et incolore lorsque la pensée est médiocre.

Mais quand on a dénoncé toutes ces insuffisances, et quand on a prouvé que toutes les qualités du penseur ont fait .défaut à Scribe, encore n'a-t-on rien prouvé contre l'auteur dramatique qui était en lui. On adresserait les mômes reproches à maints romanciers. Or ce qui est particulier à l'auteur dramatique, c'est la conception qu'il s'est faite du théâtre, c'est

une théorie de Part dramatique. Je voudrais justement mettre en son jour la théorie qui se dégage du théâtre de Scribe.

En voîcî le premier point : c'est que le dramatiste doit se préoccuper du public et chercher le succès. Aussi bien est-ce ce qu'on a le plus amèrement reproché à Scribe. Et il va sans dire que le succès ne doit être ni l'unique ni le principal ])ut de l'écrivain. Mais hâtons-nous d'ajouter que Fccrivain qui travaille pour le théâtre est dans une situation spéciale, et qu'il n'a pas seulement le droit, il a le devoir de tendre au succès. Un livre en effet, s'il n'a pas dix lecteurs, et s'il n'en a pas un seul, existe encore par lui-même. Bien plus, on peut dire que ce livre sans lecteurs a pourtant sa raison d'être, qui est d'avoir éclairci et précisé pour l'auteur lui-même sa propre pensée en la fixant sur le papier. Mais pour une pièce de théâtre, il n'en va pas ainsi. Sera-t-elle imprimée etdeviendrat-elle livre par la suite? Nous n'avons rien à en savoir. Cela n'est pas de son essence et de sa définition. Une pièce de théâtre n'existe qu'en tant et que pendant qu'elle se tient sur le théâtre, devant des hommes assembles. Elle n'a de vie qu'autant que lui en prêtent l'attention et la complicité du public. Son âme, c'est celle que lui soufflent les spectateurs émus ou charmés. Une pièce qui ne réussit pas, tout au moins à se

faire entendre, c'est un rien, et moins qu'un rien : le plus pur symbole du néant.

On ne peut, aujourd'hui surtout, espérer de succès au théâtre, si on ne s'arrange pas pour tenir le spectateur en haleine, éveiller, exciter

- sa curiosité. C'est dire qu'il faut une action, une intrigue qui se noue et dont le spectateur attende le dénouement; ou qu'il faut du moins que quelque chose se passe, que la pièce marche au lieu dé piétiner sur place, qu'il y ait progrès de scène en scène, et qu'à la fin on ne se retrouve pas justement au point de départ. — C'est ici que les dédaigneux se récrient. Eh quoi! l'inté-

- rêi de curiosité ! cet intérêt vulgaire entre tous, celui de l'enfant à qui sa nourrice conte une histoire ou du badaud qui lit un fait divers ! Or c'est la supériorité du théâtre, de ce genre où l'on ne veut voir qu'un genre inférieur, et qui est en réalité le seul genre complet : il s'adresse à toutes les facultés ensemble de Thomme, aux plus élevées en même temps qu'aux plus humbles, il prend l'homme tout entier, par ses yeux comme par son esprit, par sa curiosité et son désir de savoir, comme par son besoin d'émotions et par sa sympathie pour ses semblables. — On nous demande encore comment il se fait que cet intérêt de curiosité soit devenu nécessaire, puisqu'il ne l'était pas pour nos pères, et que ceux-ci ont accepté les pièces si peu intriguées de Molière. Mais quelle comparaison étaiDlir entre la société du xvii* siècle et la nôtre ? Au XVII* siècle les pièces n'atteignent qu'à un

chiffre peu élevé de représentations ; les théâtres, moins nombreux, sont plus étroits que les nôtres, la société qui s'y réunit est une société peu étendue, calme, recueillie, qui a le goût et surtout le loisir des études morales et des fines analyses. Dès le temps de Beaumarchais, les choses ont déjà bien changé, et c'est le mé-rite de l'auteur du Barbier d'avoir compris que la même sorte de comédies ne convient pas aux sujets de Louis XIV et à ceux de Louis XVI. De nos jours, c'est tout le monde qui va au théâtre. Et Ton sait, de reste, que le mouvement, Tagitation est devenue une nécessité pour une société fiévreuse, toute en nerfs, occupée à se créer sans cesse des affaires nouvelles, et à se divertir, parce qu'elle craint par-dessus tout de se trouver en face d'elle-même, et parce qu'elle est hantée de ce mal des sociétés vieillies et des sociétés sceptiques : l'ennui.

On nous a conté maintes fois le soin minutieux que prenait Scribe de surveiller les moindres détails, de régler les entrées et les sorties de ses personnages, d'agencer les scènes, de mesurer exactement jusqu'à la longueur de chaque acte. Mais peu s'en faut aujourd'hui qu'on n'ait adressé une grave critique à la pièce dont on dit qu'elle est « bien faite ». La science de « faire» une pièce est une science qui se perd, et que nous laissons se perdre.

Si j'ai peine à en prendre mon parti, c'est que je n'ai pu me convaincre encore que le désordre fût un mérite ; et je crains que nous ne com-

mettions une maladresse en renonçant à ces qualités d'ordre, de clarté, de composition, qui sont parmi les qualités maîtresses de Tesprit français, et qui font partie de notre patrimoine.

Cela nous mène à examiner ce qui est fondamental dans la théorie de Scribe, et par où il a mérité d'être regardé comme l'adversaire contre lequel tend l'effort des actuels réformateurs de notre théâtre. Scribe, en effet, ne s'est pas contenté de dire, — en termes d'ailleurs des plus fâcheux, — que le théâtre peut se passer de la réalité, mais il considère que le théâtre est un art de fiction, en contradiction formelle avec la vérité et avec la vie. Or on a beau nous répéter que le théâtre ne doit être que la fidèle et la complète imitation de la vie, il faut savoir dire que c'est Scribe qui a raison quand il soutient qu'entre le théâtre et la vie il y a des différences essentielles, et qu'à vouloir modeler exactement celui-là sur celle-ci, on risque, d'une part de ne pas attraper la vérité, et, dé l'autre, de manquer le résultat artistique.

Faut-il, en effet, suivant l'expressioti qui a fait fortune, qu'une pièce de théâtre ne soit qu'une « tranche de la vie » ? Asmodée, dans le Diable boiteux^ enlève le toit des maisons, en sorte que son compagnon puisse apercevoir tout d'un coup ce qui s'y passe. Faut-il que de môme la scène soit comme une chambre

dont on vient d'enlever la muraille, en sorte que nous nous trouvions tout d'un coup mêlés à la conversation de personnes que nous ne connaissions pas tout à l'heure, qui ne se soucient pas de nous, et que nous ne reverrons plus ? Je mets en fait que cette conversation serait pour nous purement inintelligible. L'art du théâtre a précisément pour objet de modifier la vie afin de la rendre intelligible, et de lui donner un sens.

Dans la vie, il n'y a pas d'action complète, il n'y a que des ébauches ; il n'y a pas d'action qui commence entièrement à un moment précis de la durée, pour finir entièrement à un moment déterminé. Il n'y a ni commencement ni dénouement, mais des séries de faits qui s'enchaînent et se prolongent à l'infini. Mais nous en avons vu de ces pièces de théâtre qui ne commencent ni ne finissent, dont le sujet n'est pas nettement délimité, et qui restent sans conclusion. Rien n'égale le sentiment de malaise du public qui s'en va, déçu, avec cette impression, toujours désagréable, qu'on a voulu se moquer de lui. — De même, on refuse d'admettre qu'il doive y avoir différence entre l'homme tel qu'il est dans l'habitude de la vie, et le personnage de théâtre. Or ce qui est le signe de la vie c'est l'infinie complexité. Dans la conduite de chacun de nous, il reste toujours une part d'imprévu. Cette liberté dont nous sommes si fiers, c'est la faculté que nous sentons en nous d'agir, subitement et si bon nous

semble, contre toutes les indications de la raison, de faire une sottise, et de donner un démenti à toute notre existence. Tâchez, au théâtre, de reproduire ce décousu de la vie. Cela paraîtra faux et devra le paraître. Le théâtre, c'est Part d'introduire de la simplicité, de la clarté, de la logique et de la cohésion dans la vie qui est complexe, obscure, inconséquente et incohérente. La convention règne en maîtresse au théâtre.

Je me demaïKle s'il n'y a pas plus de franchise et de loyauté à le reconnaître qu'à affecter de l'ignorer. Notez au surplus qu'on ne supprime pas les conventions parce qu'on les ignore, et que c'est même le plus sûr moyen pour s'aller heurter contre un obstacle que d'avoir commencé par ne pas le voir. Ceux qui se font la douce et la naïve illusion qu'ils nous donneront un théâtre tout de vérité, sont ceux-là mêmes qu'on voit employer dans leurs pièces les plus grossières ficelles. Qu'importe d'ailleurs de quels procédés on se sert, si à Taide de ces procédés, tout conventionnels et artificiels qu'ils soient, on arrive à mettre en son jour un coin de la vérité humaine, à faire parvenir jusqu'au public des idées neuves pour lui, et à tenir des centaines d'hommes unis dans une même émotion?

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