‹ De Sofia à TchataldjaChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

lES CORRESPONDANTS DE GUERRE

Sofia, SI octobre.

Enfin^ c'est décidé : d'un moment à l'autre, nous partons. Aujourd'hui, nous rejoindrons le quar* lier général à Stara-Zagora. En aUendant, c'est toujours par des tiers que nous sommes renseignés. Il a fallu plus de sang-froid, me raconte quelqu'un, plus de peine pour retenir les troupes que pour les lancer en avant. Voici un fait : les chefs de corps des deux armées bulgare et serbe avaient dû décréter la peine de mort contre tout homme qui répondrait aux provocations turques avant rheure solennelle. Et c'était aussi la peine de mort pour quiconque toucherait aux vivres de campagne. Il y eut un pauvre diable de Serbe qui ^ avait faim et qui se laissa tenter. Il ouvrit une ^ botte de conserves. Le conseil de guerre fut impi-

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toyable : la mort. On creusa sa fosse, et, debout sur le petit remblai de terre fraîche, le condamné attendit courageusement la salve du peloton d'exécution. Au dernier moment, la grâce fut accordée. Alors le soldat se jeta aux pieds de son commandant en pleurant. Il voulait être le premier à se présenter aux balles turques dans le plus proche

engagement.

Ce que cette lutte sera, on frémit d'y songer quand on connaît la haine séculaire du Bulgare et du Serbe contre le Turc, et celle du Turc contre le chrétien. « Ce sera, me disait un vieux Balkanique,

lune boucherie formidable. »

Je ne sais quelle est l'organisation du « Croissant- Rouge » et si, du côté turc, on est en mesure de soigner beaucoup de blessés. Du côté bulgare, on a fait son possible ; la reine, avec un inlassable dévouement, a groupé toutes les bonnes volontés avec l'aide de M" Stanciof, la femme du distingué diplomate, rentré à la déclaration de guerre pour reprendre son uniforme d'officier.

11 est malheureusement sûr que, malgré toute la prévoyance, on se trouvera débordé, car les hôpitaux de campagne sont insuffisants et l'éva- ' cuation des blessés sur PhilippopoU et Sofia sera

difficile^ la voie unique du chemin de fer devant être encombrée par les trains de ravitaillement d'une armée forte, au moins dans cette direction» de 300.000 à 400.000 hommes. Ce n'est pas sans une certaine mélancolie qu'au travers des vitres on distingue dans les salles d'attente de la gare de Sofia des rangées serrées de lits et de matelas avec de jolies et claires couvertures du pays. Aujourd'hui, c'est le silence dans ces chambres improvisées. Mais demain?... Alors^ il passe dans mon souvenir les récits que me fit mon përe, aumô^ nier de l'armée de Sedan, sur tant d'agonies dont il fut le témoin dans la filature de Vouziers, transformée en hôpital de la Croix-Rouge. Les terribles choses qu'on vit alors, on les reverra demain.

Les magasins de Sofia ont été dévalisés par un véritable régiment de correspondants (nous sommes déjà quatre-vingts), et comme les services de l'armée ont fait un vide préalable, les approvisionnements en vivres et matériel ont le caractère de découvertes sensationnelles. L'homme qui a trouvé une Loutique où il restait encore des jambières, ou un caoutchouc, ou des boites de conserves, ou du saucisson est admiré et envié par ses confrères. Par contre, nul n'a pu découvrir une selle, et l'on

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a fait la chasse aux courroies avec une ardeur toute sportive. Nous devons bien^ en principe, être les hôtes de Fétat-major général. On dit même que nous serons logés et nourris dans un train qui avancera peu à peu derrière Tarmée, mais ce sont là peut-être des utopies. Une fois l'action engagée, les correspondants seront sans doute de simples gêneurâ' qui devront se débrouiller tout seuls. Et c'est pourquoi les prévoyants, ceux qui ont déjà vu des guerres dures et difficiles, n'ont rien négligé.

Mon ami Naudeau, dont Tautorité mandchourienne fait impression, est religieusement écouté quand il conseille d'acheter un grilly une hache pour casser du bois, des bouillottes, du sucre, du café, du thé, etc. Il y a des correspondants allemands que ces conseils affolent complètement; ils se chargent d'invraisemblables inpedimenta; on les voit revenir à l'hôtel avec des chargements d'objets inutiles, de vêtements innombrables, de collections de jambons immenses. Gomment ferontils pour transporter tout cela?

Pour ma part, j emporte dans un panier en osier un petit approvisionnement de première nécessité ou la bouillotte voisine avec du gros sel, du café turc, du thé, deux litres de cognac, un flacon de

rhum, des sardines, du thon, douze « déjeuners du cycliste », un kilo de sucre, des chandelles, des bougies, plusieurs douzaines de boîtes d^allumettes, mille cigarettes, une gamelle, de la poudre insecticide, du chocolat et un magnifique saucisson de trois kilos ; une valise à main contenant le linge de rechange et la papeterie complète mon bagage S

11 y a de quoi, en cas d'aventure, subvenir à nos besoins immédiats et à ceux de mon compagnon, un jeune Bulgare, Jordan Metchkarof, de son état comédien, ancien élève de Paul Mounet, dont Tâge n'avait point permis l'enrôlement et qui est entré à mon service comme secrétaire, interprète, cuisinier, n'importe quoi, pourvu qu'il pût, lui aussi, participer à la guerre, à la « croisade », d'une façon ou d'une autre ^

Tout le peuple bulgare est pénétré d'une même flamme. Rien n'existe plus pour lui que la guerre. Les trains ont emporté derrière les hommes leurs charrettes, réquisitionnées comme tout le reste,

1. Quant à la literie, tente-abri, table et chaise, cantinepopote, je devais faire ménage avec le marquis de Segonzac dont l'expérience marocaine me devait être en ces matières d*un providentiel secours.

2. Jordan Metchkarof me quitta quelques jours après notre arrivée & Stara-Zagora, appelé sous les drapeaux avec la classe

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les jolies charrettes aux parois peintes en rose et en bleu qui les ramenaient joyeux, les soirs de moisson^ vers les villages de la plaine.

Un peuple entier est parti; nous partons avec lui, et c'est avec émotion que nous le suivons.

Stara-Zagora» 22 octobre (Quartier général).

On nous a gardés longtemps, trop longtemps à Sofia. Depuis le jour où nous avons su que tout était fini, la capitale bulgare n'offrait plus d'intérêt. D'ailleurs^ le roi Ferdinand^ Tétat-major, tous les personnages du grand deuxième acte étaient à Stara-Zagora ou à la frontière. Nous avions hâte de les rejoindre, d'être les témoins de cette lutte dont les répercussions peuvent être considérables dans rhistoire du monde. L'état-major ne paraissait pas être animé d une égale hâte de satisfaire notre curiosité. Quand on y réfléchit, on comprend fort bien ses raisons. La presse est une puissance avec laquelle il faut compter, mais quand on joue une partie où l'existence d'un pays est en cause, tout ce qui risque d'en compromettre le résultat est dangereux au premier chef.

On ne cache pas des armées de 150,000 à 200,000 hommes à un correspondant qui circule à cheval

dans le rayon des opérations. Son devoir professionnel remporte sur toutes autres considérations. Il voit. Il veut décrire. Il souffre des contraintes qu'on lui impose. Il trouve les moyens les plus difficiles pour faire parvenir ses nouvelles. Il traverserait au besoin la Bulgarie pour aller à Roustouk, franchir le Danube et confier au télégraphe roumain le message révélateur. Pour lui, l'information est un besoin vital.

Tous ces éléments psychologiques sont connus ici. On en redoute les effets; et c'est pourquoi, après nous avoir gardés à Sofia, on nous a réunis à Stara-Zagora qui est bien le quartier général^ mais est à plus de 100 kilomètres de la frontière. Cette distance n'a pas empêché un certain nombre de novices d'apparaître sur le perron de la gare de Sofia en costumes effarants. Tar tarin correspondant de guerre n'aurait pas fait mieux. Certains, avertis que Thiver des Balkans est rigoureux, ont des costumes d'alpinistes; or, il fait un soleil de juillet et l'on se mettrait beaucoup plus volontiers en bras de chemise. D'autres sont bottés, éperonnés, ceints de sacoches, cartouchières, étuis à revolver, appareils photographiques. Ils ont au bras les brassards rouges distribués par le bureau de cea-

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sure, et Ton croirait vraiment que Ton se rend à un meeting d'aviation (enceinte réservée). Tout cela fournit un élément comique qui finit par faire oublier qu'à 100 kilomètres de là on se bat avec frénésie.

Stara-Zagora, 25 octobre.

La question des correspondants de guerre est Tune des plus intéressantes soulevées par les événements actuels. Il est certain, comme je Tai dit plus haut, qu'il y a contradiction entre la nécessité vitale du secret militaire et la nécessité d'indiscrétion du journalisme. L'état-major bulgare a cherché à y remédier en adoptant les règlements japonais au moment de la guerre de Mandcbourie. Je crois intéressant de reproduire ici le document qui me fut remis en même temps que mon brassard rouge B. K. H"^ 4, et ma carte d'identité avec photographie dont le double restait à mon dossier à Sofia.

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