XXVI, KVE DE CONDÉ, XXVI
Dédicace
Dédicace
A Stéphane Mallarmé ,
La suprême intelligence avec la suprême bonté , Le plus noble enseignement.
Nul regard ne fut levé plus haut ;
Nulle maiîi ne fut plus bienvei llamment tendue.
Maître, vous avez été, certes , le maître de nos jeunes esprits, mais vous avez été le maître de nos âmes.
Votre œuvre fut votre vie, votre parole et votre exemple, et ces douces et enjouées causeries où vous vous complaisiez .
fai voulu dire une fois ceci : que nul ne traversa votre maison, sans en sortir autremetit que meilleur, avec un peu plus de désintéressement au cœur, un peu plus d'idéal aux yeux.
Comme vous découvriez en nos jeunesses le moindre grain de bon grain ! et comme vous saviez le faire fructifier !
fai voulu dire encore ceci : plusieurs d'entre nous ont cru parfois, au fond d'eux-mêmes, que s'ils ont conservé, à travers les affres de la vie, quelqite amour des choses héroïques, ils vous le doivent.
Comme nous vous écoutions !
Comme nous vous vénérions !
Comme nous nous comprenons, quand entre nous, à demi-voix, nous parlons de vous !
Pourquoi ètes-vous parti si tôt, grand saint, divin ami ? quelle vieillesse nous vous aurions faite !
0 maître, permettez à celui qui vous aima plus qu'un père, d'offrir à votre bienheureuse mémoire une dédicace que, j'en suis sur, votre souriante indulgence eût agréée.
au prophète Ezéchiel
et essai d'une théorie du réalisme symbolique
au prophète Ezéchiel
et essai d'une théorie du réalisme symbolique'0
Quelques personnes se sont demandé si, au milieu des catastrophes que le monde vient de vivre, les questions d'art n'étaient pas inopportunes. C'est méconnaître la fonction de l'art. La fonction de l'art, j'aurais aimé à vous en entretenir, du point de vue sociologique, le seul où vingt ans de travaux d'érudition me permettent (Je me placer. Mais il n'est aucunement possible de réduire une étude de cette importance aux dimensions d'un avant-propos.
Je dirai donc simplement ceci :
L'art n'est évidemment pas une entreprise d'amusement pour après-dîners.
L'art n'est pas davantage une jonglerie de virtuose ou une amulette de dilettantes.
Je ne crois pas, par contre, que l'objet de l'art soit de défendre
(i) Conférence prononcée (sauf un petit nombre de coupures) au Théâtre du Vieux-Colombier, le 26 mai 1918; certaines parties en ayant déjà été exposées dans des conférences antérieures.
Publié dans les numéros de mars, avril-mai et août-septembre 1919 Cahiers Idéalistes Français.
L'auteur a, dans la présente publication, maintenu la forme « conférence», qui justifiera ou du moins excusera tout ce que la rédaction en t ïe cursif, sinon d'improvisé.
des idées, même justes, de prêcher une morale, d'enseigner des vérités; à chacun son métier; l'enseignement de la morale, la propagation des vérités relèvent d'autres disciplines.
La fonction essentielle de fart semble être bien plutôt, d'abord, de libérer les hommes du servage des intérêts égoïstes ; ensuite, de les élever à une conception sociale, c'est-à-dire à une conception supérieure du monde.
Si jamais, en tous cas, quelque chose peut dans ce monde de bassesse et de tristesse purifier les intelligences, ennoblir les cœurs, élever l§s âmes, c'est l'art, tel que nous le comprenons ici, tel que. chacun selon nos humbles forces, nous essayons de <le réaliser, tel que nous Ta enseigné le grand homme dont je voudrais vous parler tout d'abord, Stéphane Mallarmé.
Mallarmé
Je «e prétends aucunement à vous présenter, même succinctement, «ne étude sur la vie et sur Vœuvre de Stéphane Mallarmé (i). Il a plu à Mallarmé de vivre «ne vie cachée, et jamais la popularité n'est venue à quelqu'un qui l'ait moins cherchée.
Mallarmé est né à Paris, en 1842; tout le monde sait qu'il fut professeur d'anglais, en province d'abord, à Tournon, à Besançon, à Avignon, puis à Paris. Il demanda le pain quotidien à ce métier, à ce pénible métier, plutôt qu'à son art. Quel exemple et quelle leçon ! Ceux qui le connurent savent pourtant quelle délivrance ce fut pour lui de prendre sa retraite et avec quelle joie il se retira dans sa petite maison de Valvins, au bord de la Seine, à l'orée de cette belle forêt de Fontainebleau qu'il aima d'un profond et durable amour, et où j'eus l'insigne bonheur d'être son voisin.
Mais je ne veux ici que préciser en quoi il a été et demeure le maître de ceux qui l'ont écouté et de celui qui se glorifie d'avoir été parmi les plus pieux de ses disciples.
L'influence de Mallarmé s'est exercée en premier lieu par l'œuvre qu'il n'a pas écrite; je veux dire l'œuvre de sa vie, l'exemple qu'il a donné aux poètes qui l'ont entouré et aux poètes de tous les temps,
(1) Voir notamment le. beau livre d'Albert Thibaudet : La Poésie de
Stéphane Malformé.
l'amour filial qu'il a inspiré, le souvenir impérissable qu'il a laissé à ceux qui l'ont connu, et qui se transmettra par eux, d'âge en âge, je l'atteste.
Le nom de Mallarmé évoque, en effet, les noms de certains grands penseurs comme Socrate ou, mieux encore, de ces fondateurs de religions qui vivent par le souvenir indéfiniment perpétué dans le cœur de leurs disciples, plus encore que par les œuvres écrites.
Ceux que l'on a appelés les « Poètes des Mardis de Mallarmé », ce sont ceux qui, pendant de longues années, — à l'époque où ils étaient des jeunes gens, — fréquentèrent les mardis de la rue de Rome, où habitait le maître.
On les a souvent racontés, ces mardis où nous nous retrouvions assidûment autour du maître aimé. Je ne saurais mieux faire que d'en cueillir des échos chez quelques-uns d'entre nous.
Le souvenir des soirées de la rue de Rome, a écrit Bernard Lazare, restera toujours dans la mémoire de ceux que Stéphane Mallarmé admit auprès de lui, dans ce salon discrètement éclairé, auquel des coins de 1 pénombre donnaient un aspect de temple ou plutôt d'oratoire... A ces auditeurs fidèles, Mallarmé se révélait d'une séduction infinie, soit qu'il se plût à dire une anecdote, soit qu'il s'oubliât à rappeler des amis chers et disparus, soit qu'il exposât de séduisantes et hautaines doctrines sur la poésie et sur l'art (i).
Car ce fut un des secrets de Mallarmé, que de toujours entremêler dans sa conversation l'anecdote familière et les plus hautes théories métaphysiques.
La causerie naissait vite, écrivait à son tour Albert Mockel. Sans pose, avec des silences, elle allait d'elle-même aux régions élevées que visite la méditation. Un geste léger commentait ou venait souligner ; on suivait le beau regard, doux comme celui d'un frère aîné, finement sourieur, mais profond, et où il y avait parfois une mystérieuse solennité. Nous passions là des heures inoubliables, les meilleures sans doute que nous connaîtrons jamais; nous y assistions, parmi toutes les grâces et toutes les séductions
(i) Bernard Lazare : Figures contemporaines.
(le la parole, à ce culte désintéressé des idées qui est 'la joie religieuse de l'esprit (i).
Sous une forme romanesque, qui m'empêche de les citer, Camille Mauclair, dans le Soleil des Morts, a donné de ces soirées des tableaux d'une admirable pénétration; lisez-les,- ou plutôt relisez-les, car je pense qu'il n'est ici personne qui ne les connaisse (2).
Voici enfin l'une des nombreuses et très belles pages qu'Henri de Régnier a consacrées au maître aimé :
C'est entre ces humbles murs, à certains soirs de fête spirituelle, que furent dites les choses les plus fines et les plus fortes sur la vie, l'art et la poésie qui est leur rencontre réciproque. Nous y entendîmes se formuler des paroles précieuses, en ses thèmes fondamentaux et ses arabesques accessoires, pour quelques auditeurs qui en entrevirent la merveille, une des plus hautes, des plus belles et des plus extraordinaires rêveries humaines. Instants, hélas ! sans retour, que n'oublieront pas ceux qui ont assisté à ce mémorable spectacle nocturne, à cette auguste consultation | d'un homme par lui-même, aux débats de son anxiété ou à l'extase de sa certitude.
Un silence; puis le geste hiératique devenait familier; l'esquisse » merveilleuse s'éparpillait en croquis légers; la haute théorie s'enguirlandait d'anecdotes charmantes qui, exquises dans leur grâce ou plaisantes en leur malice, valaient un rire juste et sobre (3).
Je parlais tout à l'heure des fondateurs de religions; vous en connaissez l'histoire, presque toujours la même; le maître disparu, on se disperse; les uns édifient des petites chapelles; les autres s'isolent; les autres se mêlent à la foule. Mais la religion nouvelle reste pourtant vivante. Pourquoi cela? Parce qu'entre tous les disciples il subsiste ce lien, le souvenir du maître. Les jeunes religions n'ont pas d'autre unité.
Un poète français, dont je parlerai tout à l'heure, mais dont je
(11 Albert Mockel : Mallarmé, un héros.
(2) Tout récemment encore, Laurent Tailhade, dans l'un des pittoresques et brillants articles de la série Quelques fantômes de jadis, décrivait les mardis de la rue de Rome. (Oui, 5 octobre 1918.) |
(3) Henri de Régnier : Figures et Caractères, 120.
— io —
préfère ne pas rappeler le nom à cette occasion, écrivait en 1917, dans nn journal suisse, que Maillarmé avait été un poète de l'art pour l'art... Quelle -erreur ! Quelle méconnaissance! Quelle affreuse ingratitude ! L'homme qui a dit cela n'a qu'une excuse : il n'a pas connu Mallarmé.
L'influence de Mallarmé a été. avant tout, une influence morale, l parce qu'il a enseigné aux jeunes poètes le respect de leur art et parce que sa vie même a été le plus saint exemple d'une vie consacrée à l'art: mais l'influence de Mallarmé a été littéraire aussi, — - littéraire clans la plus haute acception du mot, — parce qu'il nous a appris à penser en même temps qu'à exprimer notre pensée. Mallarmé a appris aux poètes de ma génération ceci : que les choses ne comptaient que par leur signification symbolique, et c'est en cela qu'il est vraiment le père du symbolisme.
Idéalisme. - — Les écrivains naturalistes, Zola en tête, les parnassiens, avec Leconte de Lisle, quel qu'ait pu être leur talent, leur génie même, avaient établi, en littérature, le règne du matérialisme. Pour Jes romanciers naturalistes, pour les poètes parnassiens, les choses n'ont que leur intérêt propre; la vie d'un Rougon-Maquart, par exemple, telle ou telle évocation des Poèmes Antiques ou des Poèmes Barbares n'ont d'autre but que de raconter ou de décrire ces réalités.
Je ne dis pas que ce but n'a pas sa beauté, ni même sa grandeur; mais il ne saurait satisfaire les besoins de l'âme humaine. Et la gloire de Stéphane Mallarmé aura été d'enseigner que les réalités matérielles sont encore les signes, les symboles d'autres réalités d'un ordre supérieur, de l'ordre idéal.
Le mot idéalisme a plusieurs sens, dont deux principaux :
L'un, le sens courant, bourgeois; quand, par exemple, on parle de l'idéalisme de M. Wilspn.
L'autre, le sens philosophique; et pour ne pas tomber dans la métaphysique, je citerai cette définition de l'un des plus clairs des esprits français, Remy de Gourmont. Voici ce qu'il écrit, touchant précisément le mouvement symboliste :
Une vérité nouvelle est entrée récemment dans la littérature et dans
l'art: c'est une vérité toute métaphysique et toute d'à priori (en apparence), toute jeune, puisqu'elle n'a qu'un siècle, et vraiment neuve, puisqu'elle n'avait pas encore servi dans l'ordre esthétique. Cette vérité, évangélique et merveilleuse, libératrice et rénovatrice, c'est le principe de l'idéalité du monde. Par rapport à l'homme, sujet pensant, le monde. ( tout ce qui est extérieur au moi, n'existe que selon l'idée qu'il s'en fait, i Nous ne connaissons que des phénomènes, nous ne raisonnons que sur ■ des apparences ; toute vérité en soi nous échappe ; l'essence est inattaquable. C'est ce que Schopenhauer a vulgarisé sous cette formule si simple et si claire : Le monde est ma représentation. Je ne vois pas ce » qui est; ce qui est, c'est ce que je vois. Autant d'hommes pensants, autant de mondes divers et peut-être différents.
Et plus loin :
La seule excuse qu'un homme ait d'écrire, c'est de s'écrire lui-même. dé dévoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir indi- ' viduel (i).
Cet idéalisme, dit à son tour Henri de Régnier, est la clé métaphysique de la plupart des esprits de la génération qui composèrent l'école symboliste (2).
Me sera-t-il permis de rappeler que mon premier livre, paru en 1886, les Hantises, portait cette épigraphe :
(( Seule vit notre âme. »
Pouvait-on être plus idéaliste?
Je vais vous citer une page du poète Nicolas Beauduin, publiée en 1913; vous y verrez, fort bien exprimées, les idées des poètes symbolistes sur l'idéalisme. Le piquant de l'affaire, c'est que ces idées, qui sont le symbolisme même, M. Beauduin les présente comme une réaction contre le symbolisme... Vous vous direz (pie l'excellent poète qu'est M. Beauduin connaît bien mal ses aînés...
Voici le texte de M. Beauduin; je vous assure qu'il ne s'y trouve pour ainsi dire pas un mot que n'auraient pu contresigner '.es jeunes gens de 1885.
(1) Premier livre des Masques, 11 et 13
(2) Figures et Caractères, 329.
Le poète nouveau, dit M. Beauduin, n'est plus l'humble esclave de ses sensations, mais en quelque' sorte le maître du monde. Ce poète déi couvre l'univers par une intuitive illumination. Nous pensons le monde, affirment les Paroxystes; c'est pourquoi, forcément, nous le recréons en nous, au fond de notre vision intérieure, participant ainsi à notre activité propre...
...Pour nous, il n'existe rien d'extérieur à l'âme; il y a le Cosmos dont elle fait éternellement partie, — monde homogène, lié à la conscience. La pensée et l'action sont identiques. Ainsi il n'existe qu'un monde, intérieur, pensé, voulu, que nous possédons, activons, intensifions, exaltons incessamment au gré de notre sensibilité toujours en éveil, que nous extériorisons et dont nous vêtons les apparences — qui ne sont toujours ainsi que le reflet de nos états physiologiques, devenus par notre ferveur des états éminemment lyriques...
Nous voilà loin, n'est-il pas vrai? de la conception du poète romantique tel que Théophile Gautier le comprenait : un homme pour qui '.c monde extérieur existe (i). »
Seule vit notre âme, écrivais-je en 1886.
D'où nous est venu, à cette époque, le principe de l'idéalité du
monde? Il n'y a guère de doute qu'il n'ait été un apport germanique.
Dans la page que je vous lisais tout à l'heure, Remy de Gourmont
• nommait Schopenhauer ; il suffit, après avoir comparé les idées, de
comparer les dates pour être convaincu.
, Schopenhauer, né en 1788, est mort en 1860. Il avait publié la. première édition du Monde comme Représentation et comme Volonté en 1818; mais la première étude importante parue en France
» sur Schopenhauer, l'étude de Th. Ribot, ne date que de 1874 : la traduction du Monde comme Volonté et comme Représentation de
-Burdeau est de 1888; Burdeau avait d'ailleurs été le professeur de philosophie de plusieurs d'entre nous; enfin, c'est en 1885 que la
- Revue Wagnéricnne, dont je parlerai tout à l'heure, commença à propager dans la jeune génération le nom du grand philosophe.
(i> Emile Henriot : A quoi rêvent les jeunes gens, 2j ; ce volume contient une ?érie d'interviews extrêmement réussies sur le mouvement poétique du commencement du siècle; j'aurai l'ocasion de le citer plusieurs fois.
Une des manières, entre plusieurs autres, qui caractérise cet idéalisme, c'est celle dont les symbolistes se sont comportés avec les légendes et les mythes.
Les poètes, de tous les temps, ont aimé les légendes et les mythes. Mais qu'en faisaient îles romantiques et les parnassiens? ils les racontaient, le plus objectivement qu'ils pouvaient. Et les classiques (je parle des classiques français), qu'en faisaient-ils? quelque chose comme le vêtement de leurs analyses psychologiques.
Qu'ont fait les symbolistes? ils en ont exprimé, ils en ont tout du moins cherché le sens profond; toujours la recherche de l'idée derrière la chose.
Soit, par exemple, le mythe d'Iphigénie en Aulide. Racine le prend "comme un fait historique: il le met en scène, avec la seule préoccupation d'en dégager le côté humain.
Ce mythe n'a pas été traité par les parnassiens, du moins à ma connaissance ; mais on conçoit fort bien ce qu'en aurait fait un Ltconte de Lisle, un essai de reconstitution de mœurs primitives, avec cuirasses peintes, noms propres non traduits et entassement de curiosités archéologiques, quelque chose d'assez « ballet russe ».
Un symboliste chercherait quelle signification profonde peut ► avoir ce sacrifice humain; il tâcherait d'en dégager le sens ésotérique; * mais jamais il ne songerait à recommencer Euripide... Avant de devenir un « classique », Moréas a été successivement beaucoup de choses; mais un symboliste, jamais... Parmi les symbolistes, deux nous sont venus de l'autre côté de l'Océan, dont l'un a été un excellent poète et dont l'autre est un grand poète ; mais il suffisait d'ouïr à la brasserie comment Moréas prononçait le français, pour comprendre à quel point cet imitateur de tous nos styles est resté parmi nous, avec son indéniable talent, un étranger.
Pour ma part, je me souviens qu'autrefois des amis plus âgés, des amis naturalistes et parnassiens, ne comprenaient pas ma préoccupation de dégager le sens du mythe.
— Contentez-vous de raconter, me disait un Anglais de mes amis. Vous faites de la philosophie, si vous expliquez.
Te tâchais de faire de la poésie, mais c'était de la poésie idéa-
. de la poésie symbolique.
Je lisais récemment cette magnifique citation de Carlyle :
Une idée divine pénètre l'univers visible... A la foule cette idée est cachée... Les écrivains sont les interprètes choisis de cette idée divine.
Mallarmé ne nous a pas enseigné autre chose, et son œuvre en est f admirable exemple. Mallarmé répétait volontiers que le bul * la poésie est d'exprimer l'homme, non plus dans son individualité » égoïste, mais dans ses réciprocités avec tout, et que la gloire co tait, non dans l'hommage extérieur qu'elle comporte., mais dans l'assentiment qu'elle e-t.
Le symbolisme mallarméen, en tant que doctrine littéraire, e = : donc, en premier lieu, idéaliste; et, en cela, il rejoint un second caractère qui lui a été spécial : le symbolisme mallarméen a été, si je puis m'exprimer ainsi, musicien.
Musique. — La musique n'existait guère plus pour les romantiques et les parnassiens que pour les naturalistes : clic est pour eux un des « beaux-arts » que l'Etat a le devoir de protéger, mais dont, quant à eux presque tous, ils se fichent.
La musique s'est révélée à Mallarmé et aux symboliste-, non point comme un art de virtuosité, concerto piano et violon, gammes et acrobatie, mais comme la voix profonde fies choses. Cette conception est celle de Schopenhauer; vous savez que Schopenhauer distingue la musique des autres a'rts en ce que celle-ci donne, dit-ii. l'idée de 'l'univers sans l'intermédiaire d'aucun concept; elle exprime le monde en tant que Volonté, c'est-à-dire dans sa réalité profonde, tandis que les autres arts expriment le monde en tant que Représentation, c'est-à-dire dans son apparence. Les hommes de ma génération trouvèrent et vous retrouverez un magnifique développement de ces idées dans l'étude géniale que Wagner a consacrée à Beethoven et dont je publiai la première traduction française dan Revue WagnéHenne.
Allez-vous m'accuser de manquer de modestie? Je ne crois pas qu'il soit possible de faire l'histoire du symbolisme sans pari. 3a Revue Wagnérienne.
•C'est précisément en 1885 que j'ai fondé la Revue Wagnér\
(qui vécut jusqu'en 1888), cela au moment même où le symbolisme prenait son essor, et si je crois que son nom subsistera, c'est que. loin d'avoir été une publication de musicographie, elle a été éminemment une publication littéraire, cela grâce à l'effort persévérai il quelques jeunes écrivain?, mes collaborateurs, et de mon grand ami le très pur, le très noble et très vénéré Houston Stewart Chamberlain.
La Revue Wagnériênne, en somme, a accompli une œuvre triple :
i° Elle a propagé les doctrines de Schopenhaùer, notamment sur la musique ;
20 Elle a expliqué que Wagner était un poète autant qu'un musicien; musicien, il suffisait vraiment d'aller au concert pour s'en apercevoir; mais il y eut quelque mérite à faire comprendre qu'il s'agissait d'un poète, et de l'un des plus grands;
3° C'est, la Revue Wagnériênne, enfin, qui, en la personne de son directeur — et je m'en glorifie - - a conduit Mallarmé aux Concerts Lamoureux.
Ce jour-là, j'avais emmené avec lui Huvsmans. Voyez les deux esprits : le symboliste et le naturaliste ! Huvsmans a écrit, sur l'ouverture de Tannhauser, une page qui n'est qu'un brillant déraarcage du programme que l'ouvreuse lui avait distribué; il n'avait pas même écouté; et il n'est jamais retourné au concert. Mallarmé y est retourné tous les dimanches ; et il a écrit le Sonnet sur Wagner et la Rêverie d'un poète français.
C'est au mois de janvier 1886 que la Revue Wagnériênne publiait en hommage à Wagner, avec le sonnet de Mallarmé (Le silenec déjà funèbre...) la série des sonnets de Verlaine (un de ses chefsd'œuvre : Parsifal a vaincu les filles...), René Ghil. Stuart Merrill, Charles Morice, Charles Vignier, Teodor de Wyzewa et moi-même.
Le retentissement en fut énorme; à un dîner de journalistes qui eut lieu à cette époque et que présidait Auguste Vitu, on ne parla que du sonnet de Mallarmé, — pour savoir, bien entendu, s'il fallait en rire ou s'en fâcher; mais le plus curieux c'est que la moitié des journalistes présents, Yitu en tête, avaient cru bon de s'en charger la mémoire et le récitèrent par cœur et en chœur.
J'ai nommé Wagner.
L'influence de Wagner aura été prodigieuse. Son art est entière-
ment idéaliste; nul plus que lui n"a extrait des mythes leur signification ; et voici la glorieuse découverte qui a enthousiasmé notre génération; ce soi-disant livret d'opéra, l'Anneau du Nibclung, était l'un des plus heaux poèmes a littéraires » qui soient sortis d'un cerveau humain. La merveille en était justement ce jeu perpétuel entre la légende populaire et le drame humain, avec, par-dessous. larrièrefond d'une profonde philosophie. Quant à son « écriture » poétique, avec quel enthousiasme nous reconnûmes peu à peu, dans le vers du Nibclung, le vers vers lequel je puis dire que devaient aller toutes nos aspirations (i).
En parlant de Wagner, je ne m'écarte aucunement de mon sujet, qui est Mallarmé et le Symbolisme.
Je me rappelle une anecdote de 1885.
Avant de commencer la Revue IVagnériennc, j'avais, comme de juste, établi un spécimen. J'y avais inscrit les noms des collaborateurs et parmi eux mais en grosses lettres, en « grande vedette », le nom de Mallarmé.
— Pourquoi ? me demanda Mendès.
Merïdès ne comprenait pas, ou plutôt ne voulait pas comprendre, ce dont j'avais le pressentiment (encore un peu obscur), qu'une vraie revue wagnérienne devait être une revue mallarmiste.
Hélas ! ce jour-là, je n'ai pas été brave. J'ai tremblé devant l'indignation dé Mendès et j'ai remis Mallarmé au rang. J'en suis encore honteux.
Mais j'ai publié 'le sonnet à Wagner et la Rêverie d'un poète français.
Vous ne savez probablement pas que M. Haraucourt. dans un discours prononcé en 1916, a jeté comme une insulte aux symbolistes l'influence allemande.
Voici sa formule, son exquise formule :
(1) C'est encore une question qui nécessiterait une étude entière; je ne puis cependant omettre de concéder qu'il y a d^ns l'œuvre poétique de Wagner de grandes inégalités; mais ce qui étonne surtout, c'est que le grand écrivain poétique qu'il a été n'emploie guère la prose que de la façon la plus cursive.
Peut-être plus encore que les arts plastiques, la poésie avait souffert ou tout au moins elle avait été la première à connaître l'intoxication du souffle germanique. Un gaz asphyxiant nous venait d'outre-Rhin...
Je passe, n'est-ce pas...
L'humanité avait le symbole: les Allemands ont édifié le symbolisme. Tant pis pour eux ! Des poètes de France l'ont adopté ? Tant pis pour un moment de nous et tant pis pour le monde! Mais c'est fini, et pour toujours, j'espère...
Hélas! monsieur Haraucourt. ne vous réjouissez pas... Ce n'est pas fini... Ce n'est aucunement fini...
Charles Morice a répondu en niant que les symbolistes aient subi l'influence allemande... Sans entrer dans une controverse avec M. Haraucourt, je me suis contenté de -élever l'inconvenance de son langage. Nous voyons tous les jours des hommes faire servir le patriotisme à l'assouvissement de leurs rancunes; l'écrivain qui emploie de tels moyens n'est pas d'entre nous ; poètes ou prosateurs, nous sommes entre artistes : nous ne faisons pas appel au bras séculier.
Pour moi, — et je n'engage ici que moi, bien entendu, — je n'imagine pas que la guerre de 1914, pas plus que la guerre de 1870, puisse empêcher un poète d'avoir été, jeune homme, et de demeurer, vieil homme, à l'école de Schopenhauer, de Wagner et, ensuite, de Nietzsche.
Dans un article paru en 1900 et recueilli dans le volume le Problème du Style, Remy de Gourmont note ce qu'il appelle « l'ascendant des idées germaniques » sur la « récente littérature française » ; il cite notamment Hegel, Schopenhauer et Nietzsche; il oublie Wagner et il ajoute que « l'influence allemande » ne s'est guère exercée sur nous ( 1890-1900) que par la seule philosophie ». Cette erreur s'explique par l'insensibilité de Remy de Gourmont pour la musique et, il faut bien le dire, parce que Remy de Gourmont est toujours resté, vis-à-vis du symbolisme, un spectateur très intéressé, mais un peu étranger.
Dans le symbolisme mallarméen, il y a un coté peinture, ma: s il y a surtout un côté musique. Et. de même que l'idéalisme, la
musique y est à la fois dans le fond et dans la forme, dans l'idée et dans l'expression. Mallarmé nous a appris que le vers a une construction musicale, une valeur musicale, rythme et harmonie, et les Symbolistes ont apporté dans le ver- tout un jeu de procèdes musicaux, assonnances. allitération-, leit-motifs... Mais le temps me manquerait, si je voulais aborder cet ordre de questions...
Impressionnisme. — Le temps me manquerait aussi, et an compétence (car il faudrait parler peinture), pour analyser ce que je considère comme un autre caractère du mailarmisme : l'impressionnisme (M. Mallarmé a été mieux que l'ami de Manet. de Renoir, de Monet : comme eux, il aurait FOUgi de décrire un objet en commissairé-priseur : il ne décrit pas l'objet, il décrit l'imp sion qu'il en éprouve. Ce' qu'il voit dans le soleil, c'est ceci :
Tonnerre et rubis aux moyeux...
Dans l'idée, comme dan.- l'expression, semblablement, la di tion impressionniste remplace la description réaliste et se combine avec la description idéaliste et musicale.
Un exemple de cet impressionni-me ? Vous vous rappelez le premier quatrain de ce sonnet :
Surgi de la croupe et du bond D'une verrerie éphémi Sans fleurir la veillée amère Le col ignoré s'interrompt.
j'emprunte l'explication à Remy de Gourmont (2); c'est le va.-e. à la panse tourmentée, au col aigu, qu'on a oublié de fleurir et semble, faute d'une rose, brusquement rompu.
La tentative désespérée. — Tels sont, à mon sens, les trois principaux caractères de la pensée et de l'expression mallarméennes.
A côté de sa bienfaisante influence morale, son influencé litté-
( 1 > Je m'expliquerai tout à l'heure sur le -eus que je donne à ce mot; [ji) Promenades littéraires. IV, 7.
— ig —
raire a consisté à enseigner à nos jeunesses la valeur symbolique des choses, leur valeur musicale, leur valeur impressionniste.
Mais là va commencer la difficulté.
L'extrême finesse, la délicatesse quasi maladive de Mallarmé l'a conduit à ce que j'appellerai une tentative désespérée : celle d'exprimer uniquement les valeurs symboliques, musicales et impressionnistes des choses, en sous-entendant leur valeur objective; je veux dire d'exprimer, non pas les choses elles-mêmes, mais seulement leur valeur symbolique, leur valeur musicale et leur valeur d'impression.
Un exemple est nécessaire.
L'œuvre de Mallarmé présente, en effet, une évolution régulière qui va de la forme la plus limpide à la forme la plus abstruse. Et la cause en est précisément dans cette recherche constante et de plus en plus serrée, pour se réduire à l'expression symboliste, musicale et impressonniste.
Lisons deux de ses poèmes, un du commencement, l'autre de la fin de sa carrière, de façon à nous rendre compte de la route qu'il a parcourue.
Commençons par l'un des plus anciens, les Fleurs, par exemple... Ce poème est la lumière même ; et s'il y a une seule personne qu; ne connaisse pas l'œuvre de Mallarmé, j'entends cette personne se récrier : .
— Est-ce là ce poète que l'on représente comme si obscur?
Eh bien, passons au second, à un poème obscur, cette fois, que nous essaierons et réussirons à comprendre ; et cela nous conduira à nous rendre compte des raisons de cette obscurité.
Prenons le sonnet : Quelle soie aux baumes de temps...
Voici le premier quatrain :
Quelle soie aux baumes de temps Où la chimère s'exténue Vaut la torse et native nue Que hors de ton miroir tu tends !
Les deux derniers vers sont caractéristiques de la manière de
Mallarmé; « la torse nue que hors de ton miroir tu tends », le qua-
n suivant achèvera de préciser que c'est la chevelure de la
femme aimée, telle qu'elle apparaît, semblable à une nue, dans son miroir.
Nous entrevoyons dès à présent ce que j'appellerai le système de Mallarmé. Mallarmé ne dit pas : « Quelle soie vaut ta chevelure semblable à une nue»... Il dit immédiatement : «Quelle soie vaut la nue... » Des deux termes de la comparaison, il supprime le premier.
Lisons le second quatrain :
Les trous de drapeaux méditants
S'exaltent dans notre avenue :
Moi, j'ai ta chevelure nue
Pour enfouir mes yeux contents.
Voilà cette fois, il me semble, la clarté même. Que les autres réjouissent leurs yeux à contempler les drapeaux qui flottent... moi, c'est dans ta chevelure que je veux enfouir mes yeux...
Non ! la bouche ne sera sûre De rien goûter à sa morsure,
La «morsure» signifie, n'est-ce pas, le baiser; toujours l'expression impressionniste... Il ne sera possible de goûter le baiser de ta bouche que...
S'il ne fait, ton princier amant,
Dans la considérable touffe Expirer comme un diamant Le cri des gloires qu'il étouffe.
Si ton princier amant ne sacrifie dans ta chevelure le cri des gloires qu'il étouffe, c'est-à-dire le plus précieux de lui-même.
Résumons : Aucune soie ne vaut ta chevelure; le poète y enfouit ses yeux ; mais, pour goûter au baiser de ta bouche, il faut qu'il y sacrifie le plus précieux de lui-même.
Remy de Gourmont a analysé la formule de Mallarmé, dans le quatrième volume de ses Promenades Littéraires. Toute comparaison, explique-t-il, est formée de deux termes : la chose elle-même et celle à laquelle on la compare... Ces deux termes, les classiques les expriment tous les deux... Mallarmé ne laisse voir que la seconde imaee.
Je me souviens que Mallarmé m'a dit un juin : « Je rave le mut comme du dictionnaire ».
Voilà le secret de Mallarmé. Il ne dit plus : « Telle chose ressemble à telle autre... » Pour lui, cette chose est devenue cette autre.
C'est là, vous le voyez, une sorte d'acte de magie, dans le sens que donne au mot « magie » l'histoire des religions. Dans l'envoûtement, la poupée dont on perce le cœur pour obtenir la mort de l'ennemi qu'elle représente, cette poupée n'est plus l'image de l'ennemi qu'elle représente : elle est devenue cet ennemi même.
Dans un ordre d'idées infiniment vénérable, mais analogue, ie pain de l'Eucharistie, pour les catholiques, n'est pas l'image du corps de Jésus, mais ce corps lui-même. Ce mystère est celui de la transsubstantiation. Pour Mallarmé, comme pour saint Thomas d'Aquin. l'Eucharistie n'existe qu'en tant qu'elle est le corps de Jésus.
Quand il s'agit de religion, il n'y a aucune limite à ce qu'on peut demander à la foi. En matière d'art, les droits sont moindres.
On peut se rendre compte à quelles difficultés, à quelles obscurités, la suppression du mot comme a conduit Mallarmé, en considérant ses dernières œuvres. Vous savez tous que le sonnet que nous venons de lire est un jeu d'enfant à côté de celles-là.
Gourmont disait : « Des deux termes de la comparaison. Mallarmé ne voit que le second. » Ce n'est pas tout à fait exact ; il me semble qu'il faudrait dire : « Des deux termes de la comparaison, Mallarmé ne décrit dans le premier que le second. »
Le poète est semblable au soleil, dirait un classique. Mallarmé, pour exprimer ce qu'est le poète, décrit le soleil. Il a rayé le mot comme du dictionnaire.
...N'était-il pas possible de conserver de l'enseignement du maître l'essentiel, c'est-à-dire le symbolisme, en suivant un chemin, me permettez-vous de dire, plus humain?
ÀPKES LE SYMBOLISME
Mon dessein n'est pas d'entreprendre ici une histoire du symbolisme, encore moins une histoire du mouvement poétique de ces quarante dernières années, mais de vous exposer les grandes lignes de l'évolution que l'un d'entre les symbolistes a parcourue. Celui qui entreprendrait cette histoire de la poésie contemporaine aurait à étudier, à côté de Mallarmé ou après lui, plusieurs autres grandes influences, outre celles que j'ai signalées déjà. Je ne veux que rappeler quelques noms.
Baudelaire d'abord, qui a été aussi bien notre maître que celui de Mallarmé lui-même.
Toute, la littérature actuelle, et surtout celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, a écrit Remy de Gourmont, non sans doute par la technique extérieure, mais par la technique interne et spirituelle, par le sens du mystère, par le souci d'écouter ce que disent les choses, par le désir de correspondre, d'âme à âme, avec l'obscure pensée répandue dans la nuit du monde (i).
Rimbaud avait étonné plus encore qu'attiré les symbolistes; Rimbaud n'est pas un symboliste, dans le sens où l'entendaient les disciples de Mallarmé ; Claudel lui doit beaucoup, et il a su le reconnaître ; les Unanimistes allaient être, tout autant, ses obligés. — pré- Ci) Livre des Masques, ?j.
cisément, me disait l'un d'eux, pour le caractère immédiat, révélé. essentiel de sa poésie.
Avec Verlaine et Laforgue, la poésie populaire et le lyrisme sentimental, comme l'a montré Robert de Souza (i), sont entrés dans la littérature. Toute une part du symbolisme dérive d'eux à ce titre.
Parmi les poètes étrangers, ce furent, je crois, les symbolistes qui découvrirent Walt Whitman; dès 1887, Vielé-Griffin m'en donnait des traductions dans la Revue Indépendante ; mais son influence, comme celle de Rimbaud, s'exerça plutôt sur la génération qui suivit, et elle fut grande.
L'analyse de l'œuvre de Whitman tient, à mon sens, dans les deux termes d'un vers du Chaut de l'Exposition :
Exalter le présent et le réel...
Son influence, en conséquence, me semble s'être exercée de deux manières; d'abord, le choix des sujets. Devançant Marinetti, Whitman a déclaré la guerre aux sujets anciens.
Assez d'antiques fables !
Assez de romans, de sujets et de drames empruntés aux cours étrangères '
Assez de vers d'amour affinés en rimes, consacrés aux intrigues et aux galanteries, des oisifs!...
Je déclare t'apporter, ô Muse, tout l'aujourd'hui de cette terre, Tous les métiers, toutes 'les fonctions, grandes ou menues (2)...
Malgré mon respect, je souris un peu, pardonnez-moi... Le veston n'est pas une garantie d'humanité ; Mithridate, Hamlet et Wotan, bien qu'en « costumes », me semblent beaucoup plus humains que les messieurs, nos contemporains, qu'exhibent la plupart de nos théâtres du boulevard... Les métiers? la vie contemporaine? oui, mais Virgile en faisait autant...
Whitman me semble humain bien plutôt par ce qu'il y a de « réel » dans son âme; et c'est en cela qu'il est l'un de nos maîtres.
(1) La Poésie populaire et le Lyrisme sentimental.
(2) Chant de l'Exposition, VII.
Je dois également nommer Nietzsche. Les premiers articles parus en France sur Nietzsche sont, je crois, de 1892; celui d'Henri Albert, qui fait date, est de janvier-février 1893, Mercure de France; la première traduction française de Zarathoustra est de 1898.
Quelle révélation! quelle réalité des images! et quelle puissance de la pensée ! Mais quelle réponse à ceux qui décident et prononcent que la poésie n'a que faire d'exprimer des idées !
Je vous ai dit que je n'avais aucunement l'intention d'entreprendre l'histoire de la poésie contemporaine ; je ne vous parlerai donc pas, quelque regret que j'aie à ne pas leur rendre ici l'hommage fraternel qui leur est dû, des compagnons d'armes de 1885 qui ont été l'honneur du symbolisme. Presque tous ont été mes collaborateurs à la Revue Indépendante. Puisque je vous ai parlé de la Revue Wagnérienne, vous me permettrez de nommer aussi la Revue Indépendante que j'ai fondée, en collaboration avec Félix Fénéon, en novembre 1886, un peu moins de deux ans après la Revue Wagnérienne, et qui a été, on peut dire, le centre de ralliement où s'est rassemblée la jeune littérature d'alors, aux côtés de ses glorieux aines. C'est pour moi une petite fierté que les collections de ces deux revues conservent aujourd'hui leur valeur, plus de trente ans passés!
Après les symbolistes de 1885, il faudrait étudier ceux qui appartiennent à ce qu'on a appelé la seconde génération symboliste, notre grand Paul Fort en tête. Mais c'est plutôt des tendances de ceux qui sont venus après le symbolisme que je voudrais vous parler.
Le plus intéressant des groupements qui datent des premières années du vingtième siècle a été l'Unanimisme, représenté, pour ne donner que quelques noms, par Jules Romains, Charles Vildrac, Georges Duhamel, René Arcos, Pierre Jean Jouve.
Outre la préoccupation d'exprimer les choses collectives, — préoccupation qui leur vint, consciemment ou inconsciemment, des travaux de l'Ecole Sociologique, — ces messieurs ont apporté à la poésie quelque chose non pas de nouveau (rien n'est nouveau) mais dont on s'était depuis longtemps écarté, « l'expression immédiate ».
Jules Romains, qui a été justement reconnu comme le chef du groupe, a plusieurs fois exposé théoriquement ses idées, en même temps qu'il en donnait dans ses poèmes les plus nobles exemples.
Voici comment, en 1913, il s'en expliquait dans une interview recueillie par Emile Henriot.
Nous opposons « l'expression immédiate » à « l'expression discursive », dont toutes les écoles du passé se sont servies. Est discursive toute forme littéraire qui discourt sur la réalité, c'est-à-dire qui nous îffre un enchaînement d'idées rationnel et logique à propos de la réalité, qui présente une vue de l'esprit sur la réalité. Est immédiate toute forme littéraire qui s'efforce d'exprimer la réalité sans intermédiaire logique, que cette réalité soit psychologique ou extérieure. Je crains d'effrayer par trop d'abstractions, et je prends des exemples. Racine est discursif. Phèdre nous expose, en somme, la conception qu'elle se fait de sa passion, le point de vue sous lequel elle l'envisage. Ce n'est pas sa passion, ce n'est pas son âme qui se révèle à nous par un cri direct, par une prise de conscience immédiate. Certes, comme Racine est un grand poète, cet exposé discursif ne nous arrive pas tout sèchement. Il est en quelque sorte mouillé de sensibilité, oint d'harmonie. Mais entre ce qu'éprouve Phèdre et ce qu'elle énonce, il y a la différence qui sépare le réel d'une interprétation abstraite du réel. Hugo est discursif, soit qu'il développe sa vision de l'histoire, soit qu'il orchestre les idées philosophiques et sociales de son temps. Les Symbolistes sont discursifs, mais d'une façon qui leur est propre. Ils sont, pour mieux dire, indirects. Ils traduisent-
éalité non par un discours plus ou moins orné, mais par des fictions •Imaginatives, par des emblèmes. L'allégorie, quoi qu'ils en aient, est leur tour original.
La poésie, la littérature unanimiste, au contraire, veut être un jaillissement spontané du réel et de l'âme. Entre la vie et nous, nous refusons d'interposer l'écran de la raison abstraite. Et nous n'essayons pas davantage de nous dérober par le symbole (1).
« L'art sera direct », dit dans la même série M. Georges Duhamel.
Et M. Pierre-Jean Jouve :
Tout art procède d'une intuition plus ou moins profonde et dont l'émotion s'inscrit de certaine manière; les œuvres que voici veulent réaliser une pénétration directe; c'est-à-dire qu'un souci d'économie — bien accordé aux nécessités de l'existence moderne — les détermine à
I i)Emile Henriot : A quoi rêvent les jeunes gens, 33.
rechercher l'expression la plus nue, la plus dépouillée d'artifice et de rhétorique, la plus exactement collée à l'entrevision initiale de l'esprit (i).
Je note encore ces mots de Pierre-Jean Jouve : Un art dénudé et sobre.
Je pourrais chercher à Jules Romains une petite querelle quant à son parti pris (excusable chez un novate»*) de ne pas vouloir qu'il y ait eu d'erpussion « immédiate » avant l'Unanrmisme. Racine, de toute évidence, est souvent discursif : mais il est quelquefois « immédiat », et l'intérêt est de montrer où et quand.
Mais cette définition de la poésie, et tm jaillissement spontané du réel », voilà qui était assez impressionnant: Impressionnant aussi, ce programme de « dénudement » et de sobriété.
Dans une conférence qui date de 1909 (2), Jules Romains avait exposé que l'artiste doit opérer par « approfondissement de l'ordre interne des choses » ; que son œuvre doit être comme « une physionomie, c'est-à-dire ce qui du fond intime parvient à la forme, ce qui d'une âme aboutit à un visage ».
Le poète, le musicien, le dieu, dit-il, saisit les choses du dedans, par une connaissance immédiate qui est conscience et qui a la valeur d'un absolu. Le poète, le musicien, le dieu, au lieu de mesurer la surface et le poids des choses comme le savant, d'en associer les couleurs et lelignes comme le décorateur et la bouquetière, les possède, sans convention ni caprice, comme un homme possède sa haine ou son espoir.
Schopenhauer chantait-il quelque chose de très différent à l'idéalisme de nos jeunesses?... Je me rappelle avec quelle joie j'ai salué ces déclarations, en 1909 ou plutôt en 1910... La poésie est la connaissance immédiate d'une âme... C'était, exactement, quant à moi, ce à quoi tendait mon inconscient; c'était la formule de ce que mon inconscient avait cherché dans la légende d' Antonio (3).
(1) Ibid., 41.
(2) Publiée dans Vers- et Prose, tome XIX.
(3) Je suis reconnaissant à Paul Morisse de l'avoir dit, et très éloquemment, dans l'étude, beaucoup trop flatteuse, qu'il m'a consacrée tout récemment, dans les Pionniers de Normandie, janv.-févr. 1919.
Un moment, on a pu se demander si l'unanimisme n'allait pas exprimer pleinement le besoin de réaction que quelques-uns d'entre nous ressentaient contre ce que j'ai appelé la tentative désespérée de Stéphane Mallarmé.
En eût-il été ainsi, je me hâte de dire que l'unanimisme ne m'aurait pas pourtant donné satisfaction: et cela, parce que je ne renonce aucunement à mes fins symbolistes, parce que, si j'avais pu être attiré vers l'expression immédiate, vers l'expression directe, • c'eût été avec la volonté arrêtée de la faire servir à ces fins symbolistes dont ne voulaient pas les Unanimistes.
Mais, à y regarder de près, on s'aperçut que Jules Romains, pour le prendre comme exemple, ne renonçait aucunement à la « tentative désespérée » de n'exprimer, dans la comparaison, que le second terme.
Vous vous souvenez que la tentative désespérée de Mallarmé, c'était de n'exprimer des choses que leur valeur symbolique, musicale et impressionniste. Jules Romains n'a cure du sens symbolique des choses: ce qui le préoccupe, c'est leur valeur, dirai-je impressionniste?...
J'ai eu avec Jules Romains une discussion amicale au sujet de l'impressionnisme. Jules Romains se défend très vivement de faire de l'impressionnisme. Peut-être le différend ne porte-t-il que sur le mot.
Dans la conférence publiée par Vers et Prose, Jules Romains donne de l'impressionnisme une définition péjorative: il dit que l'impressionnisme, c'est la sensation capricieuse, sans profondeur, le carnet de notes, le petit croquis... S'il en est ainsi, je suis de l'avis de Jules Romains. Mais, si je dis, moi, que l'impressionnisme c'est la sensation profonde, intense, la vision « du dieu » (pour employer sa formule), le tableau d'éternité d'un Manet?... Jules Romains sera alors de mon avis.
Disons donc qu'il y a impressionnisme et impressionnisme... TmpressuSj impritnere, cela pourtant ne s'entend pas de quelque chose de superficiel...
Faut-il maintenir le mot d'impressionnisme?...
Je veux bien toutefois concéder que ce que je dénomme impres-
sionnisme pourrait aussi bien se dénommer de l'émotionnisme, ou de l'intuitionnisme.
Qu'il s'agisse donc d'impressionnisme, ou d'émotionnisme, ou d'intuitionnisme, examinons, à titre d'exemple, le poème, D'un autre Toups, publié dans les Cahiers Idéalistes de septembre 1917 et qui fait partie du recueil Europe. •
En voici le commencement :
Lueur, lueur, un peu tournante, un peu grisée!
Essai d'un mouvement de mouillure et de brume " Qui reprend au trottoir la matière d'un ciel.
Le jour encor futur aspire la nuée.
Voici tout le meilleur de ce monde apparent
Qui s'émeut, se tourmente et se métamorphose.
Toute vie est en proie à des transes natales.
Une sorte d'essor bleuâtre et rose emmêle
Des touffes de sommeil à des traînes de pluie.
Mais rien ne bouge dans les branches dépouillées. C'est à peine si l'eau tremble sous la poterne. Si l'herbe du talus ondoie, et si, là-bas, Un reflet bksse un mur par-dessus le rempart.
Je demande, oui ou non. si Jules Romains n'a pas, lui aussi, rayé le mot comme du dictionnaire. Le poème, à s'en pénétrer, est beau; il est même très beau; mais les braves gens auront bien du mal à savoir de quoi il est question, et si vous m'aviez interrogé, moi, symboliste, ex abrupto, après la première lecture, la vérité est que j'aurais eu une petite hésitation.
Jules Romains va-t-il sourire ou froncer le sourcil ? A l'apparition de ce poème dans les Cahiers Idéalistes, une dame de mes amies a prononcé :
— ■ Ça, c'est du Mallarmé !
Ce que Jouve entendait par « l'expression exactement collée à l'entrevision initiale de l'esprit », cela voisine, à mon humble avis.
avec l'impressionnisme, disons, pour être conciliant, avec l'émotionnisme, avec l'intuitionnisme mallarméen. Jules Romains dit qu'il faut décrire « du dedans »; Mallarmé a-t-il jamais fait autrement?
Vous le voyez, messieurs, le vieux symboliste que je suis reproche à l'expression directe des Unanimistes d'être encore trop mallarméenne, mallarméenne sans symbole.
Je ne voudrais pas quitter Jules Romains et les Unanimistes avec une façon de blâme. Ces messieurs ont pu pécher par quelque endroit; et qui fut sans péché dans l'histoire de la littérature? Mais ils ont formulé deux principes infiniment féconds :
« La poésie est un jaillissement spontané du réel et de l'âme. »
« L'art doit être dénudé et sobre. »
Ils ont ainsi marqué le premier pas du retour de la poésie vers le réel. Et à la théorie ils ont ajouté des exemples de la plus pure beauté; car quelques-uns d'entre eux sont de grands poètes.
Cette évolution était évidemment la nécessité profonde de l'époque; je la trouverais chez d'autres poètes qui ne faisaient pas partie du groupement unanimiste, par exemple chez Claudel. J'aurai l'occasion, tout à l'heure, de vous citer quelques vers magnifiquement réalistes et magnifiquement évocateurs de Claudel, et je n'aurai eu que l'embarras du choix.
Claudel est trop connu aujourd'hui pour que j'aie besoin d'insister. Vous me permettrez de m'arrêter de préférence sur un homme qui me semble en train de devenir l'un des plus grands poètes français; j'ai nommé André Spire.
Par son âge, André Spire appartiendrait plutôt à la génération qui a précédé l'unanimisme ; mais, par son art, il est avec les plus nouveaux parmi les poètes.
Si jamais le rêve exprimé par Jouve s'est réalisé, d'un « art dénudé et sobre », d'un art où tout est précision, profondeur et concision, c'est André Spire qui le réalise, et cela davantage chaque jour. Lisez, par exemple, dans son dernier volume, le Secret, le poème intitulé II y a. v