Préparations for the Wilderness
Nous arrivâmes à Détroit^ à trois heures. Détroit est une petite ville de 2 à 3000 âmes, que les jésuites ont fondée au milieu des bois en 17 10, et qui contient encore 15 un très grand nombre de familles françaises.
Nous avions traversé tout l'État de New-York et fait cent lieues sur le lac Érié ; nous touchions, cette fois, aux bornes de la civilisation ; mais nous ignorions complètement vers quel lieu il fallait nous diriger. S'en in- 20 former n'était pas chose aussi aisée qu'on peut le croire. Traverser des forêts presque impénétrables, passer des rivières profondes, braver les marais pestilentiels, dormir exposé à l'humidité des bois : voilà des efforts que l'Américain conçoit sans peine s'il s'agit de gagner un dollar, "^ 25 car c'est là le point. Mais qu'on fasse de pareilles courses par curiosité, c'est ce qui n'arrive pas jusqu'à son intelligence. Ajoutez qu'habitant d'un désert, il ne prise que l'œuvre de l'homme. Il vous enverra volontiers
visiter une route, un pont, un beau village ; mais qu'on attache du prix à de grands arbres et à une belle solitude, cela est pour lui absolument incompréhensible. Rien donc de plus difficile que de trouver quelqu'un 5 en état de vous comprendre. — Vous voulez voir des bois, nous disaient en souriant nos hôtes, allez tout droit devant vous, vous trouverez de quoi vous satisfaire. Il y a précisément dans les environs des routes nouvelles et des sentiers bien percés. Quant aux Indiens, vous n'en
10 verrez que trop sur nos places publiques et dans nos rues; il n'est pas besoin pour cela d'aller bien loin. Ceux-là au moins commencent à se civiliser et sont d'un aspect moins sauvage. Nous ne tardâmes pas à reconnaître qu'il était impossible d'obtenir d'eux la vérité en les atta-
15 quant de front, et qu'il fallait manœuvrer. ^
Nous nous rendîmes donc chez le fonctionnaire chargé par les États-Unis de la vente des terres encore désertes dont se compose en partie le district de Michigan. ^ Nous nous présentâmes à lui comme des gens qui, sans avoir
20 une volonté bien arrêtée de fonder un établissement dans le pays, pourraient cependant avoir un intérêt éloigné à connaître le prix des terres et leur situation. M. le major Biddle,^ c'était le nom du fonctionnaire, comprit cette fois à merveille ce que nous voulions faire, et entra im-
25 médiatement dans une foule de détails que nous écoutâmes avec avidité. — Cette partie-ci, nous dit-il, en nous montrant sur la carte la rivière Saint-Joseph, qui, après de longues sinuosités, va se décharger dans le lac Michigan, me paraît la plus propre à répondre à votre
30 dessein: la terre y est bonne, on y a déjà établi de beaux villages, et la route qui y conduit est si bien entretenue que tous les jours des voitures publiques la parcourent. —
Bon ! disons-nous en nous-mêmes, nous savons déjà par où il ne faut pas aller, à moins que nous ne voulions visiter le de'sert en poste. — Nous remercions M. Biddle de ses avis, et nous lui demandons, avec un air d'indifférence et une sorte de mépris, quelle était la portion du 5 district où, jusqu'à présent, le courant des émigrations s'était fait le moins sentir. — Par ici, nous dit-il, sans attacher à ses paroles plus de prix que nous ne paraissions en mettre à notre question, vers le nord-ouest. Jusqu'à Pontiac, ^ et dans les environs de ce village, il a 10 été fondé depuis peu d'assez beaux établissements. ^ Mais il ne faut pas penser à se fixer plus loin : le pays est couvert d'une forêt presque impénétrable qui s'étend sans bornes vers le nord-ouest, où l'on ne rencontre que des bêtes fauves et des Indiens. Les Etats-Unis pro- 15 jettent d'y ouvrir incessamment une route, mais elle n'est encore que commencée et s'arrête à Pontiac; je vous le répète, c'est un parti auquel il ne faut pas songer. Nous remerciâmes de nouveau M. Biddle de ses bons conseils, et nous sentîmes déterminés à en prendre tout juste le 20 contre-pied. Nous ne nous possédions pas de joie de connaître enfin un lieu que n'avait pas encore atteint le torrent de la civilisation européenne.