LE THE
C’qst encore aux bains de Lacques que se passe l’histoire que je veux raconter .-
Ne crains rien, lecteur allemand : il ne s’agit point ici de politique, mais de philosophie, ou plutôt de morale philosophique,' c’est-à-dire de ce que tu aimes. C’est réellement très-politique de ta part, de ne vouloir pas entendre parler de politique, — car tu n’apprendrais que des choses désagréables ou humiliantes. Mes amis avaient bien raison d’être dépités contre moi de ce que, ces dernières années, je ne me suis presque occupé que de politique, et j’ai même publié dès écrits politiques. « Il est vrai que nous ne les lisons pas, — disent- iis; — mais que de
semblables choses soient imprimées en Allemagne, dans le pays de la philosophie et de la poésie, cela suffit déjà pour nous rendre inquiets. Puisque tu ne veux plus rêver avec nous, au moins ne nous éveille pas dè notre doux sommeil. Laisse là la politique, pour laquelle tu gaspilles le plus beau teifips de ta vie; ne néglige pas ton talent naturel pour les chants d’amour, la tragédie, les nouvelles, et donne-nous à cette occasion tes vues sur l’art, ou tout au moins une bonne morale philosophique. »
Eh bien, je veux comme d’autres m’étendre tranquillement sur les coussins de la rêverie, et raconter mon histoire. La morale philosophique qui doit s’y trouver se résume en ceci, c’est que nous pouvons être parfois ridicules, sans qu’il y ait la moindre faute de notre part. A vrai dire, je devrais, en exprimant cette proposition*, parler à la première
personne du singulier; eh bien, oui, j’y consens,
cher lecteur, pourvu que, toi aussi, tu ne te joignes pas à un éclat de rire dont je suis innocent. Car, est-ce ma faute, à moi, si j’ai le goût bon, et que le bon thé me fasse plaisir? Or, je suis un homme reconnaissant, et, quand je me trouvais aux bains de Lucques, je rendais volontiers à mon hôte ce témoL
gnage qu’il me donnait le meilleur thé que j’eusse bu de ma vie.
J’avais très-souvent répété ce refrain louangeur chez lady Woolen, qui demeurait dans la même maison, et cette dame s’en étonnait d’autant plus que, disait-elle, malgré toutes ses prières, elle ne pouvait obtenir de bon thé du maître de la maison, et avait été obligée d’en faire venir de Livourne par estafette.
« Mais il est céleste! » ajoutait-elle.
Et elle riait divinement.
« Milady, répliquais-je, je parie que le mien est encore bien meilleur. »
Les dames qui se trouvaient là par hasard furent invitées p{ir moi à ce thé judiciaire, et l’on convint de sé réunir le lendemain vers six heures sur cette gaie colline où il fait si bon être assis ensemble, et reposer ses regards sur la vallée.
L’heure venue, les petites tables étaient dressées, les beurrées prêtes, et ces dames tout occupées à babiller, — mais point de thé.
Il était six heures, bientôt six heures et demie; les ombres du soir s’enroulaient comme de noires couleuvres autour des montagnes, les forêts exhalaient
des parfums plus languissants, les oiseaux gazouillaient avec toujours plus d’ardeur, — mais le thé n’arrivait pas. Les rayons du soleil n’éclairaient plus-q'ue les sommets des montagnes, et je fis remarquer à ces dames qu’il s’éloignait à regret, et ne se séparait évidemment qu’avec peine de la société d’autres soleils. . .
C’était bien dit, — mais le thé ne venait pas.
Enfin, enfin, arriva mon hôte, avec un visage soupirant, et il demanda si nous ne prendrions pas des sorbets au lieu de thé.
« Du thé! du thé! criâmes-nous tous en chœur.
— Du même. Excellences ?‘Impossible !:
— Et pourquoi impossible? » m’écriai-je avec mauvaise humeur.
Mon hôte paraissait de plus en plus embarrassé, il hésitait, il bégayait; enfin, après de longues hésitations, il en vint à la confession, et la redoutable énigme s’expliqua.
Monsieur mon maître: de maison s’entendait à l’art connu qui consiste à remplir de nouveau d’une excellente eau chaude la théière qui a déjà été vidée à table, et le thé que je trouvais si bon et dont j’avais dit tant de merveilles, n'était autre chose, cha-