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plus insouciante, plus imprévoyante, et de la faire ainsi tomber un jour dans un piège. Mais après la révolution de Février je reconnus mon erreur, je vis que les républicains étaient réellement de très-honnètes gens qui ne savaient pas dissimuler, et qu’ils étaient en vérité ce dont ils avaient 1 air.
Si les républicains offraient déjà au correspondant de la Gazette d’Augsbourg un sujet très-épineux, il en était ainsi à un bien plus haut degré pour les socialistes, ou, pour nommer le monstre par son vrai nom, les communistes. Et cependant je réussis à aborder ce thème dans la Gazette d Augsbourg. Bien des lettres furent supprimées par la rédaction de la Gazette qui se souvenait du vieux dicton : « Il ne faut pas peindre le diable sur le mur. » Mais elle ne pouvait pas étouffer toutes mes communications, et, comme je 1 ai dit, je trouvai moyen de traiter, dans ses prudentes colonnes , un sujet dont l’effroyable importance était tout à fait inconnue à cette époque. Je peignis le diable sur le mur de mon journal, ou bien, comme s’exprimait une personne trèsspirituelle , je lui fis une bonne réclame. Les communistes, répandus isolément dans tous les pays et privés d une conscience précise de leurs communes tendances, apprirent par la Gazette d’Augsbourg qu’ils existaient réellement, ils surent aussi à cette occasion leur nom véritable, qui était tout à fait inconnu à plus d’un de ces pauvres enfants-trouvés de la vieille société. Parla Gazette d’Augsbourg, des communes dispersées des communistes reçurent des nouvelles authentiques sur les progrès incessants de leur cause; ils appriient à leur grand étonnement qu’ils n’étaient pas le moins du monde une faible petite communauté, mais le plus fort de tous les partis ; que leur jour, il est vrai, n’était pas encore arrivé, mais qu une attente tranquille n’est pas une perte de temps pour des
hommgs à qui appartient l’avenir. Cet aveu , que l’avenir appartient aux communistes, je le fis d’un ton d’appréhension et d’angoisse extrêmes, et hélas! ce n’était nullement un masque ! En effet, ce n’est qu’avec horreur et effroi que je pense à 1 époque où ces sombres iconoclastes parviendront à la domination : de leurs mains calleuses ils briseront sans meici toutes les statues de marbre de la beauté, si chères à mon cœur ; ils fracasseront toutes ces babioles et fanfreluches fantastiques de l’art, qu’aimait tant lepoëte; ils détruiront mes bois de lauriers et y planteront des pommes de terre ; les lis qui ne filaient ni ne travaillaient, et qui pourtant étaient vêtus aussi magnifiquement que le roi Salomon dans toute sa splendeur, ils seront arrachés alors du sol de la société , à moins qu’ils ne veuillent prendre en main le fuseau ; les roses, ces oisives fiancées des rossignols, auront le même sort; les rossignols, ces chanteurs inutiles, seront chassés, et hélas ! mon Livre des Chants servira à l’épicier pour en faire des cornets où il versera du café ou du tabac à priser pour les vieilles femmes de l’avenir. Hélas ! je prévois tout cela, et je suis saisi d’une indicible tristesse en pensant à la ruine dont le prolétariat vainqueur menace mes vers , qui périront avec tout l’ancien monde romantique. Et pourtant, je l’avoue avec franchise, ce même communisme, si hostile à tous mes intérêts et mes penchants, exerce sur mon âme un charme dont je ne puis me défendre ; deux voix s elevent en sa faveur dans ma poitrine, deux voix qui ne veulent pas se laisser imposer silence, qui ne sont peut-être au fond que des instigations diaboliques— mais quoi qu’il en soit, j’en suis possédé, et aucun pouvoir d’exorcisme ne saurait les dompter.
Car la première de ces voix est celle de la logique. Le diable est un logicien ! dit le Dante. Un terrible syllogisme me tient
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ensorcelé, et si je ne puis réfuter cette prémisse : « que les hommes ont tous le droit, de manger, » je suis forcé de me soumettre aussi à toutes ses conséquences. En y songeant, je cours risque de perdre la raison, je vois tous les démons de la vérité danser en triomphe autour de moi , et à la fin un désespoir généreux s’empare de mon cœur et je m’écrie: Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, cette vieille société. Que justice se fasse! Qu’il soit brisé, ce vieux monde, où l'innocence a péri, où l’égoïsme a prospéré, où 1 homme a été exploité par l’homme ! Qu’ils soient détruits de fond en comble, ces sépulcres blanchis, où résidaient le mensonge et l’iniquité ! Et béni soit l’épicier qui un jour confectionnera avec mes poésies des cornets où il versera du café et du tabac pour les pauvres bonnes vieilles qui , dans notre monde actuel de l’injustice, ont peut-être dû se passer d’un pareil agrément — fiat justifia, , pereat mundus !
La seconde des deux voix impérieuses qui m’ensorcèlent est plus puissante et plus infernale encore que la première, car c’est celle de la haine, de la haine que je voue à un parti dont le communisme est le plus terrible antagoniste, et qui est pour cette raison notre ennemi commun. Je parle du parti des soi-disant représentants de la nationalité en Allemagne , de oes faux patriotes dont l’amour pour la patrie ne consiste qu’en une aversion idiote contre l’étranger et les peuples voisins, et qui déversent chaque jour leur fiel, notamment contre la France. Oui , ces débris ou descendants des teutomanes de \ 81 5, qui ont seulement modernisé leur ancien costume de fous ultra-tudesques, et se sont un peu fait raccourcir les oreilles, — je les ai détestés et combattus pendant toute ma vie, et maintenant que l’épée tombe de la main du moribond, je me sens consolé par la conviction que le communisme, qui les
trouvera les premiers sur son chemin, leur donnera le coup de grâce ; et certainement ce ne sera pas par un coup de massue, non, c’est par un simple coup de pied que le géant les écrasera ainsi qu’on écrase un crapaud. Ce sera son début. Par haine contre les partisans du nationalisme, je pourrais presque me prendre d’amour pour les communistes. Au moins, ce ne sont pas des hypocrites ayant toujours sur les lèvres la religion et le christianisme ; les communistes , il est vrai , n’ont pas de religion (aucun homme n’est parfait), les communistes sont même athées ( ce qui est assurément un grand péché ), mais comme dogme principal ils professent le cosmopolitisme le plus absolu , un amour universel pour tous les peuples , une confraternité égalitaire entre tous les hommes, citoyens libres de ce globe. Ce dogme fondamental est le même qu’a prêché adis l’Évangile, de sorte qu’en esprit et en vérité les communistes sont bien plus chrétiens que nos soi-disant patriotes germaniques , ces champions bornés d’une nationalité exclusive.
Je parie trop , en tout cas plus que ne me permettent la prudence et le mal de gorge dont je suis affecté dans ce moment. Aussi n’ajouterai-je plus que deux mots pour terminer. Je pense avoir donné des indications suffisantes sur les circonstances défavorables dans lesquelles j’écrivis les lettres de la Lutèce. Outre les difficultés locales, j’avais aussi, comme je l’ai dit , à combattre des obstacles temporaires. Quant à ces obstacles que me suscitait le temps où j’écrivis ces lettres, un lecteur intelligent pourra s’en faire facilement une idée ; il n’a qu’à regarder la date de mes correspondances, et à se rappeler qu’à cette époque c’était justement le parti national ou soi-disant patriotique qui prédominait en Allemagne. La révolution de Juillet l’avait poussé un peu vers le fond de la scène
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politique, mais les fanfares belliqueuses de la presse française de 4840 fournirent à ces gallophobes la meilleure occasion de se mettre de nouveau en avant ; ils chantèrent alors la chanson du Rhin libre. A l’époque de la révolution de Février, ces braillements furent étouffés sous des cris plus raisonnables, mais ceux-ci durent bientôt après se taire à leur tour lorsque arriva la grande réaction européenne. Aujourd’hui les nationalistes et toute la mauvaise queue de 4 815 prédominent encore une fois en Allemagne, et ils hurlent avec la permission de monsieur le maire et des autres hautes autorités du pays. Hurlez toujours! le jour viendra où le fatal coup de pied vous écrasera. Dans celte conviction, je puis sans inquiétude quitter ce monde.
Et maintenant, cher lecteur, je t’ai autant que possible mis en état de juger l’unité de pensée et le véritable esprit de ce livre, que je présente avec confiance à tous les hommes de bonne foi.
Henri HEINE.
Paris, le 30 mars 4823.
ÉPITRE DÉDICATOIRE