POÉSIES DE J. -B. ROUSSEAU
sur sqg sentiments, ses opinions et ses vues, l’auteur nous a donné ces sentiments eux-mêmes, ces vues et ces opinions dans les manifestations qui en sont la conséquence nécessaire, soit en paroles, soit en actions, ou autrement. II a laissé tranquillement agir sur lui tout le monde extérieur et il a exprimé dans un langage libre et simple, souvent avec une généreuse franchise et une naïveté enfantine, la façon dont ce monde se reflète sur son âme agitée. Il a suivi en cela le principe suprême de l’école romantique, et, au lieu de viser à cette fausse idéalité que l’on connaît, il a peint dans ses poésies les particularités les plus particulières d’une vie de jeune homme toute simple et toute bourgeoise. Mais ce qui révèle en lui le poète, c’est que, sous le particulier, on retrouve le général, et que, jusque dans les tableaux flamands comme l’auteur nous en donne plusieurs parmi ses sonnets, l’idéal lui-même apparaît. Ce choix et cet enchaînement des particularités sont précisément ce qui donne la mesure d’un talent; car, de même que l’art du peintre consiste en ce que son œil voit d’une façon particulière, qu’il saisit de suite, par exemple, la plus
sale auherge de village par le côté où elle offre un
aspect capable de flatter le goût du beau, et la représente de manière à ce qu’elle parle au sentiment : de même le vrai poète a le talent de voir et combiner les particularités les plus insignifiantes et les plus vulgaires de la vie réelle, de manière à en former un ensemble vraiment beau et poétique. C’est ce qui fait que toute poésie véritable a une couleur locale déterminée, et que, dans la poésie subjective nous devons reconnaître la localité où vit le poète Dans les poésies qui nous occupent on sent le souffle des bords du Rhin, l’on y trouve partout des traces du genre de vie propre à ce pays, du caractère de ce peuple si vivant, avec toute sa grâce, son amour de la liberté, sa mobilité et son insouciante profondeur. Le second livre de ces poésies est d’un art plus élevé et nous le préférons au premier, bien que celui-ci ait plus de charme et de vigueur. Dans le premier livre l’effervescence de la passion prédomine encore, précisément parce qu’il exprime la recherche inquiète d’une histoire ; dans le second l’on voit déjà poindre un calme épique, parce qu’il s’y trouve déjà une certaine matière historique qui permet des contours plus arrêtés. Mais tout le monde sait — et ceux qui l’ignorent peuvent