LE MAITRE D’ÉCOLE
Flyns, voilà la première fois que je te surprends à parler raisonnablement. Avec la liberté viendraient aussi les lumières, ce poison moderne... votre mort. »
Non-seulement l’auteur fait très-bien ressortir que la liberté de la presse a d’aussi grands ennemis dans les classes inférieures que dans les hautes classes, et que personne, plus que les serfs euxinémes, n’a horreur de l’abolition du servage ; nonseulement il se rencontre encore dans cette scène beaucoup d’autres traits d’une vérité non moins saisissante, mais nous y voyons clairement que Struensée, avec ses grandes idées, était complètement isolé, et que, dans cette lutte d’un seul contre la masse, il devait infailliblement succomber. Cependant, le sentiment délicat de notre poète a compris que, dans une chute pareille, il fallait adoucir en quelque sorte la trop grande douleur de son
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héros. Aussi lui fait-il prévoir en esprit le temps où les bienfaiteurs du peuple seront d’accord avec le peuple lui-même; Struensée entrevoit, en mourant, l’aurore de cet heureux temps, et il prononce ces belles paroles :
« Le jour se lève! Je dépose humblement ma vie devant le trône éternel. La volonté cachée se découvre et brille du plus vif éclat ; les faits pâlissent comme les chagrins d’ici-bas. Mais une récompense bien douce et bien belle m’apparaît; là où j’ai fait mon œuvre, je vois mûrir de riches et nobles moissons. Je n’ai donc pas vécu en vain; je n’ai donc pas aveuglé le royaume par de fausses doctrines! Le jour vient; de ce que j’ai voulu, les temps font une vérité; la tyrannie reconnaît qüe lâ fin de son affreux règne approche. Je vois de sanglants échafauds s’élever les uns après les autres, un peuple en fureur brise ses chaînes; dans sa rage insensée, il frappe son roi, puis il se frappe lui-même de coups toujours nouveaux. La hache infatigable coupe les têtes comme le faucheur coupe les moissons ; tout à coup une main puissante arrête cette fureur et ce carnage. Le bour-
reau se repose; mais la main puissante ne vient pas pour bénir; elle ne porte pas le rameau de la paix. Armée du glaive, elle prodigue le sang de.s peuples jusqu’à ce que la lutte cesse par épuisement; une mer mugissante vient frapper de ses vagues un tombeau solitaire, et tout rentre dans le repos. Et alors luisent 'des jours plus sereins; peuples et rois font une éternelle alliance. Ce temps est nécessaire, il doit venir; il est aussi certain que la toute-puissante sagesse. Ce n’est que par les rois que les peuples sont puissants, ce n’est que par les peuples que les rois sont grands. »
Après avoir dit ce que nous pensons de l’idée fondamentale, du style et de l’action de la nouvelle tragédie de Béer, il nous reste encore à examiner de plus près les figures que nous y voyons agir.
Nous employons à dessein ce mot figures au lieu de caractères, désignant par la première de ces expressions l’extérieur, et par l’autre l’être intérieur du personnage. — Que l’auteur nous pardonne cette critique un peu rude, mais Struensée n’est pas une figure. Ce que nous voyons en lui de noyé, de larmoyant, d’ultra-attendri, est peut-être
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ce qui doit constituer son caractère ; nous voulons même l’admettre comme tel, mais cela lui enlève toute physionomie extérieure. Il en est de même du comte de Rantzau, qui, plus noble de cœur que de caste, s’évanouit comme Struensée à force de sentimentalité, ce vice héréditaire des héros de Beer. Ce n’est qu’en examinant le fond de son âme que nous lui reconnaissons un caractère faiblement tracé, il est vrai, mais enfin un caractère. Sa haine contre la reine Juliane avec laquelle il se ligue pourtant contre Struensée, et plusieurs autres traits encore, lui donnent une physionomie, une individualité, un caractère, en un mot. On peut en dire autant, dans une certaine mesure, du pasteur Struensée qu’un de nos amis regardait, à tort sans doute, comme une copie du Père dans le Paria de Delavigne. Ce personnage, s’il a une figure extérieure, le doit moins au poëte lui-même qu’à l’acteur qui le représente. La haute taille d’Esslair, dans ce rôle de pasteur réformé, nous a produit l’effet d’une de ces vieilles et colossales cathédrales gothiques qui ont été disposées pour le culte protestant. Les jolies images qui ornaient les murs sont en partie détruites, en partie recouvertes d’un badigeon frais
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encore; les piliers sont nus et froids, et la parole qui, elle aussi, tombe si nue et si froide de la chaire nouvellement construite, est cependant la parole de Dieu. Ainsi nous est apparu Esslair, notamment dans la scène où le pasteur Struensée bénit son fils d’un ton presque liturgique.
Le caractère de la reine Caroline-Mathilde est tout naturellement celui d’une femme charmante, et nous croyons fort que l’auteur, en le traçant, s’est souvenu de l’infortunée Marie-Antoinette, car la scène poignante où les troupes rebelles marchent contre le château royal nous a rappelé l’attaque des Tuileries. Le personnage de cette reine a gagné en physionomie, grâce à l’actrice qui le représentait. Au commencement du deuxième acte, mademoiselle Ha'gen, assise sur son fauteuil rouge bordé ' d’or, était aussi gracieuse que la Mathilde du tableau de Stieler que nous avons récemment admiré ici à l’exposition du Kunslverein.
Nous n’avons pas le talent de dire des choses dures aux belles dames, à moins que nous ne les aimions; aussi nous abstiendrons-nous de juger la manière dont mademoiselle Hagen a joué le rûle de la reine Caroline-Mathilde, d’autant plus que
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l’on trouve qu’elle s’y e^ surpassée, et que notre critique porterait sur toute cette école fausse et maniérée d’où sont sorties tant de nos actrices principales. A l’exception de la Wolf, de la Stich, de la Schroeder, de la Peche, de la Müller, et de quelques autres encore, nos actrices se sont toujours efforcées de prendre ce ton emphatique, chantant, hypocrite et faux, qui ne se retrouve que chez les pasteurs luthériens en chaire, et qui parodie tout sentiment vrai. Les jeunes filles les plus naturelles, les moins gâtées sous ce rapport, croient devoir prehdre ce ton dès qu’elles mettent le pied sur les planches, et ce n’est que du moment où elles se sont approprié cette tradition absurde qu’elles se nomment artistes. Nous dirons .donc qu’à cet égard notre reine Garoline-Mathilde n’est pas encore une artiste parfaite ; c’est le plus grand éloge qu’elle puisse attendre de nous. Gomme elle est encore jeune et que probablement elle voudra tenir compte d’un conseil donné à bonne intention, elle s’efforcera quelque jour de se défaire de ce genre détestable, et alors nous lui promettons d’applaudir sans réserve. Mais, aujourd’hui, nous devons décerner la couronne à une reine d’ordre
supérieur, et, malgré nos sentiments anti-aristocratiques, nous rendons hommage à la reine Juliane- Marie. Voilà une figure, voilà un caractère; le dessin et la couleur en sont irréprochables; c’est quelque chose de nouveau, de vraiment original, et le poète a manifesté là sa plus divine puissance, celle de créer des hommes. M. Beer nous semble révéler dans cette création quelque chose de plus que ce qu’on nomme ordinairement du talent; nous dirions presque que c’est du génie si nous étions moins avare de ce grand^mot.
Cette vieille reine qui se traîne et qui est pourtant si énergique, cette femme si admirablement effrayante, est une vraie création du poète; elle ne ressemble à rien de ce que l’on connaît. Madame Friess a joué ce rôle comme il doit être joué; elle a recueilli à juste titre les bruyants applaudissements du public, et, depuis cette soirée, nous la comptons au petit nombre des actrices supérieures que nous avons ci-dessus désignées'. Le mouvement étrange de ses mains inquiètes nous a rappelé mademoiselle 'Georges dans le rôle de Sémiramis. Son costume, sa voix, sa démarche, tout son être nous a rempli d’un secret effroi; notamment dans la scène où
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elle donne aux conjurés ses ordres pour la nuit, elle nous a fait éprouver une de ces terreurs comme nous n’en avions plus connu depuis notre enfance. Nous avons cru entendre encore la vieille servante aveugle qui, le soir, au coin du feu, nous racontait l’épouvantable histoire du château nocturne où la méchante reine des chats, dans ses atours extravagants, se tient assise au milieu du cercle formé par les chats et chattes de sa cour, et, moitié parlant, moitié miaulant, combine ses maléfices.
Nous terminerons celte appréciation en exprimant le regret que l’espace dont nous disposons ne nous ait pas permis de parler plus longuement de la nouvelle tragédie de Beer. Nous sentons nous-même que nous n’en avons mis en lumière qu’un seul coté, le coté politique. Nous pensons que d’autres critiques n’en examineront, selon leur coutume, que l’autre coté, celui du romantisme et de l’amour. En attendant ce complément, nous remercions le poète de la noble jouissance' qu’il nous a procurée. La franchise avec laquelle nous avons jugé son œuvre lui prouvera, nous l’espérons, que nous n’avons pour lui que de l’amitié et nulle envie, et nous serions heureux que nos paroles pussent
contribuer à le maintenir longtemps encore dans la bonne voie où il a déjà rencontré de si glorieux succès. Les poètes sont une race inconstante, il n'y a pas à compter sur eux, et les meilleurs ont souvent abandonné leurs opinions les plus généreuses par un vain amour du changement. Sous ce rapport, les philosophes sont des gens beaucoup plus sûrs; bien plus que les poètes, ils aiment les vérités qu’ils ont une fois exprimées, on les voit combattre pour elles avec beaucoup plus de persévérance, car ces vérités, ils les ont tirées péniblement eux-mêmes des profondeurs de leur pensée, tandis que le plus souvent ces paresseux de poètes n’ont eu que la peine de les recev oir en pur don.
Puissent les futures tragédies de Beer être pénétrées, comme le Paria et le Strueusée, du souMle de ce dieu qui est plus grand encore que le grand Apollon et tous les autres dieux médiatisés de l’Olympe; nous voulons parler du dieu] de la liberté 1