Par Wolfgang Menrel. 2 parties. Stuttgart
vrage de M. Menzel, d’une part pour indiquer que cet article n’est rien moins qu’un compte rendu , ■ d’autre part pour consoler l’auteur de ce qu’au lieu de parler à fond du contenu de son livre, nous ne ferons que l’envisager dans ses rapports avec d’autres livres du même genre, et en relever les passages les plus apparents et les pensées les plus saillantes.
En cherchant tout d’abord à quels livres du même genre l’ouvrage que nous avons sous les yeux peut être comparé, il ne nous en vient presque pas d’autre à la mémoire que les Leçons sur la littérature, par Frédéric Schlegel. Ce livre, lui aussi, n’a pas trouvé son juge compétent, et, quelle que soit la véhémence avec laquelle certains écrivains, poussés par de mesquins motifs protestants, se sont élevés dans ces derniers temps contre Frédéric Schlegel, il ne s’en est pourtant pas rencontré un seul qui fût en état de se poser en juge de ce grand critique. Nous devons avouer, il est vrai, que son frère Auguste-Wilhelm et quelques nouveaux critiques, tels que Willibald Alexis, Zimmermann, Varnhagen d’Ense et Immermann, lui sont passablement supérieurs comme pénétration et sagacité; mais
ceux-ci n’ont produit jusqu’ici que des monographies, tandis que Frédéric Schlegel embrassant, dans un ensemble grandiose, toutes les branches de la production littéraire, a, pour ainsi dire, donné à chaque œuvre une nouvelle vie en la ramenant à sa source première, de sorte que son livre ressemble à un chant d’esprits créateurs.
Les marottes religieuses qui apparaissent çà et là dans les écrits postérieurs de Schlegel, et en faveur desquelles il s’imaginait écrire exclusivement, ne sont cependant que quelque chose d’accidentel, notamment dans ses Leçons sur la littérature, l’idée de l’art est encore, et beaucoup plus qu’il ne le pense lui-même, le point central et dominant qui enveloppe tout le livre de ses rayons d’or.
L’idée de l’art n’est-elle pas en même temps le centre de toute cette période littéraire qui commence à l’apparition de Gœthe, et qui vient de finir ? N’est-elle pas le vrai centre dans Gœthe luimême, le grand représentant de cette période ? Et, lorsque Frédéric Schlegel, dans sa critique de Gœthe, lui dénie toute espèce de centre, cette erreur a peut-être sa source dans un dépit pardonnable. Nous disons pardonnable, pour ne pas em-
ployer le mot humain. Les Schlegel, guidés par l’idée de l’art, regardaient l’objectivité comme la plus haute des conditions nécessaires à une œuvre d’art, et, la trouvant au suprême degré chez Gœtbe, ils l’élevèrent sur le pavois; la nouvelle école le reconnut pour son roi. Et, lorsqu’il le fut, il les remercia à la manière des rois, en repoussant Içs Schlegel d’une façon blessante et en foulant aux
pieds leur école.
La Littérature alleviande de Menzel est un digne pendant à l’œuvre susmentionnée de Frédéric Schlegel. ^lême grandeur de conception, de tendance, de vigueur et d’erreur. Ces deux ouvTagcs feront méditer les littérateurs futurs, car non-seulenrent on y trouve les plus beaux trésors d’intelligence, mais encore chacun d’eux caractérise parfaitement l’époque où il a été écrit. C’est surtout cette dernière circonstance qui en rend la comparaison intéressante. Dans l’œuvre de Schlegel, nous voyons tout à fait les tendances, les besoins, les intérêts, la direction générale dé l’esprit allemand il y a quinze ou vingt ans, et l’idée de l’art est le centre de tout. Mais, si les leçons de Schl^el forment en quelque sorte une épopée littéraire.
l’œuvre de Mentei nous apparaît au contraire comme un drame mouvementé; les intérêts du temps y entrent en ^ne et débitent leurs monologues; les passions, les désirs, lès espérances, la terreur et la pitié y parlent tour à tour; les amis conseillent, les ennemis serrent de près, les partis sont en présence; l’auteur leur rend justice à tous; comme un vrai dramaturge, il ne traite aucun des partis en lutte avec trop de prédilection, et la seule chose qui manque dans son livTe, c’est le chœur pour nous dire tranquillement le dernier mot du combat. Mais ce chœur, M. Menzel ne pouvait pas nous le donner par la raison toute simple qu’il n’a pas encore vu la lin de cæ siècle.
Par la même raison, dans un livre d’une période antérieure, celui de Schlegel, nous apercevons le vrai centre beaucoup plus facilement que dans un livre tout récent. Tout ce que nous voyons, c’est que le point central du livre de M. Menzel n’est plus l’idée de l’art, Menzel cherche plutôt à saisir dans les livres les conditions de la vie, il cherclie à découvrir un Organisme dans le monde des écrits, et plus d’une fois il nous a semblé qu’il traitait la littérature comme une végétation. Il en parcourt
avec nous le domaine à la façon d’un botaniste, il nomme les arbres par leur nom, fait des plaisanteries sur les plus grands chênes, flatre avec humour chaque carré de tulipes, donne un baiser à toutes les roses, se penche gracieusement vers quelques fleurettes des prés qu’tl aime; et tout cela d’un air si fin, qu’on serait tenté de croire qu’il entend l’herbe pousser.
Nous voyons d’autre part que M. Menzel vise à l’éruditioVi, ce qui est également une tendance de notre époque moderne, une de ces tendances par lesquelles elle se distingue de la période antérieure de l’art. Nous avons fait de grandes conquêtes intellectuelles, et c’est la science qui doit nous en assurer la possession. Les gouvernements de quelques États allemands ont même reconnu cette importance de la science, notamment en Prusse où les noms de Ilumboldt, Hegel, Bopp, A.-W. Schlegel, Schleiermacher, etc., brillent, sous ce rapport, du plus vif éclat. La même tendance, grâce surtout à l'influence de ce genre de savants allemands, s’est introduite en France; là aussi, l’on reconnaît que toute science a une valeur par elle-même ; qu’elle ne doit pas être cultivée en vue de l’utilité du mo-
ment, mais trouver sa place dans le domaine de la pensée que nous transmettrons, comme le plus précieux des héritages, aux générations futures.
M. Menzel est une tête plutôt encyclopédique que synthétiquement savante. Sa volonté *le pous- . sant vers l’érudition, nous trouvons dans son livre un bizarre assemblage de ses dispositions naturelles et de sa tendance préconçue. Les sujets n’y procèdent pas d’un principe essentiel et unique; ils sont plutôt traités séparément d'après un ingénieux schématisme; toutefois, ils se complètent les uns par les autres, de telle sorte que le livre forme un tout parfait.
A ce titre l’œuvre gagne peut-être pour la masse du public qui en saisit plus facilement l’ensemble,, et qui trouve à chaque page quelque pensée spirituelle, profonde ou attrayante, ayant par elle-même toute sa valeur, sans qu’il soit besoin de la ramener, à un dernier principe. L’esprit, qu’on a le droit d’attendre dans les productions intellectuelles de Menzel, n’y manque pas non plus, et il a d’autant plus de prix qu’il n’est pas cherché, mais qu’il sort du sujet lui-même; on ne peut nier cependant que
M. Menzel ne s’en serve souvent pour combler Jes
lacunes de sa science. M. Menzel est sans conteste un des écrivains les plus spirituels de l’Allemagne ; il lui est impossible de mentir à sa nature; lors même que, refoulant toutes ses saillies, toute sa verve, il“ cherche à enseigner d’un ton roide et pédantesque, il est encore surpris par l’esprit des idées, et ce genre d’esprit, cet amalgaiyie intellectuel qui n’a jamais existé dans aucune tète, cet accouplement étrange de la plaisanterie et de la sagesse, est ce qui domine dans l’œuvre de Menzel. Nous insistons sur l’esprit de l’auteur, et nous en faisons d’autant plus l’éloge qu’il y a de par le monde beaucoup de natures arides qui voudraient bien proscrire l’esprit ; on les entend chaque jour s’élevèr, comme Pantalon, contre cette plus basse des facultés de l’ême, et, en bons citoyens, en bons pères de famille, ils demandent à la police de le prohiber. Que l’esprit soit tant qu’on voudra une des plus basses facultés de l’âme, nous croyons pourtant qu’il a du bon. Quant à nous, nous n’aimerions pas à en être privé. Depuis qu’il n’est plus d’usage de porter une épée au côté, il est absolument indispensable d’avoir de l’esprit dans 1a iéte. Et, lors même qu’on aurait le caractère assez mal
fait pour s’en servir non-seulement comme d’un moyen de défense nécessaire, mais encore comme d'une arme offensive, ne vous indignez pas trop, ô nobles Pantalons de la patrie allemande f Cet esprit offensif que vous nommez satire a son utilité dans ce temps de drôles et de méchants. Il n’est plus de religion capable de tenir en bride les convoitises des petits despotes de la terre; ils vous outragent impunément, leurs chevaux foulent vos moissons; vos filles poussées par la faim vendent leur fleur à un sale pc\r\'enu; toutes les roses de ce monde sont la proie d’une impudente race de loups-cerviers et de laquais privilégiés, et contre les excès de la richesse, et de la violence, rien ne peut vous protéger, rien que la mort et la satire.
« L’universalité est le caractère de notre temps, » dit M. Menzel dans la deuxième partie de son ouvrage, page 63; or, cet ouvrage portant entière- ' ment, comme nous l’avons fait observer plus haut, le cachet de notre temps, nous y trouverons aussi cette tendance à l’universalité. L’ouvrage semble emhrassen. «en efiet, tout l’ensemble de la vig et de la science dans des chapitres intitulés ; la Masse de la littérature, Nationalité , Influence de l'éducation
classique. Influence des littératures étrangères, le Libre échange des littératures, Religion, Philosophie, Histoire, Étal, Nature, A rt et Critique. On peut douter qu’un savant aussi jeune soit sufiisamment initié à tant de disciplines différentes, pour nous donner un jugement approfondi sur leur état actuel. Aussi, a-t-il appelé à son aide la divination et la construction. Il devine souvent avec un rare bonheur, et il construit toujours avec esprit. Bien que parfois ses hypothèses soient arbitraires et erronées, il est incomparable dans sa manière de grouper les ressemblances et les contrastes. Il procède par combinaison et conciliation.
Nous allons donner, comme échantillon de la manière de M. Menzel, le passage suivant extrait du chapitre intitulé lÉtat.
« Avant d’examiner la littérature de la pratique politique, jetons un coup d’œil sur les théories. '
» Toute pratique découle des théories. Nous ne sommes plus au temps où les peuples, par une certaine fougue toute physique, ou paj; suite de circonstances fortuites et locales, avaient entre eux des querelles passagères. Ils se battent maintenant
pour une idée; aussi leurs luttes ont-elles un caractère général. Non-seulement cela est vrai des dissensions qui éclatent au sein de chaque peuple, mais un peuple ne se bat contre un autre qu’autant qu’une idée est prédominante chez l’un, tandis que, chez l’autre, c’est une idée différente qui l’emporte, La lutte est devenue complètement philosophique, de religieuse qu’elle était auparavant. Ce n’est plus pour une patrie ou pour un grand homme qu on se bat, c’est pour des convictions auxquelles doivent se subordonner les peuples comme les héros. Certains peuples ont vaincu avec des idées; mais, dès qu’ils ont osé mettre leur nom à la place de l’idée, ils ont succombé honteusement; des héros ont conquis par les idées une sorte de domination universelle; mais, dès qu’ils ont abandonné l’idée, ils ont été brisés, réduits en poudre. Les hommes ont changé, .
les idées seules sont restées.
» L’histoire n’est que l’école des principes. Le siècle dernier a été plus fécond en spéculations d’avenir; le notre l’est d’avantage en vues rétrospectives, en principes d’expérience. Dans 1 un et dans l’autre, on trouve le levier des événements par. lequel s’explique tout ce qui est arrivé.
» Il n’y a, dans le monde polique, que deux principes ou pôles opposés, et aux deux extrémités du grand axe se sont établis les partis dont la lutte devient chaque jour plus ardente. Sans doute tous les signes caractéristiques d’un parti ne se trouvent pas chez chacun de ses membres ; sans doute il en est un bon nombre qui savent à peine qu’ils appartiennent à tel parti déterminé; sans doute encore tes membres d’un même parti se combattent entre eux lorsqu’ils tirent du même principe des conséquences différentes, mais cela n’empêche pas qu’en thèse* générale le critique le plus subtil, aussi bien que le gros public des journaux, ne soit obligé de • tracer une ligne de démarcation entre le libéralisme ' et le servilisme^ le républicanisme et l’autocratie. ' Quelles que puissent être les nuances, le clair-obscur et ces teintes mêlées jusqu’à l’incolore absolu, par lesquelles les tleux couleurs principales se rejoignent, nulle part ces deux couleurs ne disparaissent complètement; elles forment la grande, l’unique opposition en politique, et, d’ordinaire, on les reconnaît au premier coup d’ceil sur les hommes et sur les li^Tes. De quelque côté que nous portions nos regards dans le domaine politique, nous ren-
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controns^ ces couleurs ; elles le remplissent tout entier, et, derrière elles, il n’y a que le vide.
» Le parti libéral est celui qui détermine le caractère de l’époque moderne, tandis que le parti servile porte encore essentiellement dans ses actes le cachet du moyen-âge. Le libéralisme avance donc du môme pas que le temps, ou bien il est plus ou moins gêné dans sa marche, selon que le passé persiste plus ou moins dans le présent. Le libéralisme correspond au protestantisme en tant qu’il .proteste contre le moyen âge; il n’est même qu’un nouveau développement du protestantisme dans le sens temporel, de même que le protestantisme a été un libéralisme spirituel. Le libéralisme se recrute dans les rangs de la classe moyenne éclairée, tandis que le servilisme a ses partisans parmi les hautes classes et les masses ignorantes. Cette classe moyenne, par un travail d’assimilation incess^mt, fait fondre peu à peu les cristallisations glacées des classes du moyen âge. Toute la civilisation moderne est sortie du lilîéralisme ou l’a servi; c'est elle qui a affranchi les esprits delà foi autoritaire de l’Église. Toute la littérature est le triomphe du libéralisme, car ses ennemis mêmes
sont obligés de combattre avec ses armes. Tous les savants, tous les poètes lui sont venus en aide, il a trouvé son plus grand philosophe dans Fichte, et dans Schiller son plus grand poète. »
Dans le chapitre intitulé Philosophie, M. Menzel se range sous le drapeau de Schelling, et dans celui qui a pour titre Nature, il a célébré comme il convient la doctrine de son maître. Nous approuvons complètement tout ce qu’il dit de ce grand penseur, qui appartient à tout le genre humain. Goèrres et Stelfens, comme penseurs en sous-ordre de l’école de Schelling, sont aussi très-bien traités. Le premier est apprécié avec amour ; mais nous trouvons un peu trop poétique l’éloge que M. Menzel fait de sa Mystique chrétienne. Cependant, nous aimons encore mieux voir ce grand esprit surfait que rapetissé par la passion de parti. M. Menzel pose Stelfens *eri représentant du mysticisme, et la manière dont l’auteur juge le mysticisme et le piétisme est, bien qu’erronée, toujours profonde, originale et grande. Nous n’attendons pas grand’chose de bon du piétisme, quoique M. Menzel s’efforce d’en prédire les meilleurs résultats. Nous partageons à cet égard l’avis d’un homme d’esprit qui dit tout
crûment, que * sur cent piétistes, il y a quatre-vingtdix-neuf fripons et une dupe. » Nous n’avons aucune confiance dans ces hypocrites de piété, et ce n’est pas avec du lait d’ânesse qu’on rendra la vigueur à notre époque affaiblie. Nous attendrions plutôt le salut du mysticisme. Bien que, dans sa forme actuelle, il soit déplaisant et dangereux, il peut produire des résultats salutaires. Par cela même que le mystique se retire dans le monde chimérique de sa contemplation intérieure, et prétend trouver en lui-même la source de toute connaissance, il se soustrait à la suprématie de toute autorité extérieure, et les mystiques les plus orthodoxes ont retrouvé de cette manière, dans les profondeurs de leur âme, ces vérités primordiales qui sont en contradiction avec les prescriptions dé la foi positive; ils ont nié l’autorité de l’Église, et ont sacrifié leur vie pour* la défense de leur opinion, ' C’était un mystique de la secte xles esséniens, ce rabbin qui reconnut en lui-même la révélation du Père, et qui délivra le monde de l’aveugle aùtorité de lois inflexibles et de prêtres astucieux; c’était un mystique, ce moine allemand qui, dans sa
pensée solitaire, entrevit la vérité depuis longtemps
disp»raè<ie l’Église; et ce seront des mystiques qui nous délivreront du culte moderne de la lettre, qui fondèrent de nouveau une religion naturelle, une religion où l’on 'reverra des dieux joyeux sortir des forôls et des pierres; et où les hommes s’amuseront comme des' dieux. L’Église catholique a toujours eu lo'sentiiheint ^profond de ce danger du mysticisme; aussi^, dans le moyen âge, a- 1* elle plus favorisé f4’étude ''d’Aristote que celle ' de Platon; aussi, au‘ siècle dernier, a-t-ellè combattu le jansénisme^ Etai;>de nos jours, elle se‘montre si bienveillante envers 'des «hommes tels que'Schlegel, Goërres, Haller; Mûller, etc!, c’*est sans doute parce qu’elle ne les' considère que comme des guérillas dontdn peut tirer4)on 'parti dans de mauvais temps de guerre où les armées permanentesde la foi sont quelque peu réduites;’ mais que, plus tard, en temps de paix, on saura' bien réprimer comme il convient. Cela nous mènerait trop loin si nous voulions montrer combien, en Orient, le mysticisme sape aussi la foi autoritaire; comment, par exemple, dans ces derniers temps, les sofis ont produit plusieurs sectes,dont les idéès religieuses sont de la nature la plus élevée.
Nous ne saurions assez louer la perspicacité dont
M. Meuzel a fait preuve en parlant du. protestantisme et* du catholicisme. Il voit dans celui-ci le principe de la stabilité, dans, celui-là le principe de révolution. 11 diti avec beaucoup de raison dans le chapitre intitulé üe/jÿ/on :
« 11 faut, qu'à l'immobilité s’oppose le mouvement, à la mort la < vie, à l’immuable un éternel devenir. C’est cela seul qui a donné , au protestant-; tisme 'sa grande{.«i(tniiicationi dans il histoire du monde,’ AvCC iUne force toute juvénile, qui aspire
à un développement plus haut encore, il a résisté
à la vieille limmobilité. 11 a pris pour sa loi uneloii de la nature, et( c’est par cette loi. seule qu’il peut vaincre. Ceux d’entre les protestants, comme les orthodoxes, par exemple, qui sont tombés dans un autre ^renre d'immobilité, ont abandonné le véritable intérêt de la lutte* Ils se sont arrêtés, et ils n’ont plus le droit de se plaindre des catholiques qui se> sont arrêtés aussi. On ne ' peut triompher qucparl’éternel* progrès;* toute autre voie est fatale. Peu importeUe point où l'on s’arrête; cela est aussi indifférenl'quê de savoir à quelle heure une horloge s’est arrêtée. Elle est là pour marcher. »
Le thème du protestantisme nous conduit à
son digne champion Johann-Heinrich Voss, à qui M. Menzel prodigue en toute occasion les termes les plus durs, les comparaisons les plus blessantes. Nous ne saurions blâmer trop sévèrement un pareil procédé. Quand J’auteur appelle notre brave Voss i un grossier paysan de la basse Saxe, » nous sommes presque tenté de croire qu’il incline luimême vers ce parti des nobles et des prêtres contre lequel Voss a si vaillamment lutté. Ce parti est trop puissant pour qu’on puisse le combattre avec une épée de parade, et nous avions besoin d’un grossier paysan bas saxon qui retrouvât la vieille épée de bataille du temps de la guerre des Paysans, et en frappât d’estoc et de taille. M. Menzel n’a peutêtre jamais senti combien le cœur d’un grossier paysan de la basse Saxe pouvait être profondément blessé par le dard amical d’une fine, déliée et trèsnoble vipère. Les dieux ont sans doute préservé M. Menzel de celte douleur-là, car autrement ilaurait vu que la grossièreté des écrits de Voss n'é>'I tait que dans les faits et non dans les mots. Il sel peut que Voss, dans son zèle protestant, -ait poussél un peu trop loin l’esprit iconoclaste; .niais qu'oni; songe que maintenant l’Église est partout l’allée
de l’aristocratie, et que même en certains endroits elle est à sa solde. L’Église, cette grande et souveraine dame d’autrefois devant laquelle les chevaliers ployaient le genou, et en l’honneur de qui ils allaient rompre des lances contre tout l’Orient, cette Église est devenue faible et vieille; elle voudrait bien .aujourd’hui se mettre au service de ces mêmes chevaliers en qualité de nourrice, et elle leur promet de bercer et d’endormir les peuples par ses chants, afin qu’on puisse mieux les enchaîner et les tondre pendant leur sommeil.
C’est dans le chapitre de CArt que se trouvent le plus grand nombre des sorties dirigées contre Voss. Ce chapitre forme presque toute la seconde partie de l’œuvre de M. Menzel. Nous ne dirons rien des jugements qu’il porte sur nos contemporains les plus proches. L’admiration qu’il éprouve pour Jean-Paul fait honneur à son cœur, ainsi que son enthousiasme pour Schiller. Nous partageons l’une et l’autre; toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui cherchent, en comparant Schiller à Goethe, à amoindrir la valeur de ce dernier. :
Cé sont deux poètes de premier ordre ; ils sont tous deux grands, excellents, extraordinaires, et, si nous
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avons quelque prétlileclion pour Goethe, cela tient à cette toute petite raison que, selon nous, Goethe eût été capable de créer un FrédérioiSchiHer complet avec tous ses Brigands, ses Piccolominis, ses Louises, ses Maries et ses Puoelles d’Orléans, s’il eût eu besoin, dans ses œuvres, de faire figurer, -un pareil poète avec, tous les poèmes (ju’il comporte.
Nous ne saurions e.xprirner trop énergiquement notre répulsion pour la façon dure et acrimonieuse dont M. Menzel parle de Goethe. Il dit beaucoup de choses qui, prises dans un sens général, sont vraies, mais qui ne peuvent pas s’appliquer à Goèthe. En lisant ces pages où il parle de, Goethe, ou plutôt condamne Goèthe, nous éprouvâmes tout à coup le même sentiment d’inquiétudeique l’été dernier, à Londres, lorsqu’un banquier nous montra par simple curiosité quelques fausses bank-notes; elles nous brûlaient les mains etinous.ne.pûmes assez vite nous en débarrasser, de peur qu’on ne vînt à nous accuser d’en être l’auteur, et qu’on ne nousifit j)endre sans plus de façons devant Old-Bailei/. Aussitôt après avoir satisfait dans les pages de Menzel sur Goèthe notre inquiète curiosité, nous sentimes naitre en nous l’indignation. Nous n'avons nulle
DE LA littérature ALLEMA^•DB
envie de prendre la défense de Goethe ; nous croyons que cette doctrine de Menzel ; « Goëtlie u est paa.un génie, ce n’est qu’un: talent, > trouvera peu.de gens disposés à l’admettre, et que même ce peu de gens accorderont encore» que çà et là. Goethe a te talent d’être un génie. Mais, lors meme.fifiueiMiiJtenzeliaurait raison, f était-il convenable de formuler si/darement un jugement si dur ? 11 s agit en définitive de Goethe, du roi Goëthe, et le critique qui ose. porter le scalpel sur un pareil roi des poètes devraitavoir.au moins la courtoisie de ce bourreau anglais qui- décapita Charles I", et qui, avant d’accomplir cette fonction critique, s’agenouilla devant le royal coupable et lui demanda pardon.
Mais d’où vient cette sévérité envers. Goëthe que nous remarquons çà et là, même chez les espritsles plus distingués? C’est peut-être parce que.Goëthe, qui ne devait être que le primus inter^pares^Q^l arrivé à la tyrannie dans la république des iiÈteUigences, que beaucoup de grands esprits nourrissent. .contre lui une rancune secrète. Ils le regardent sans doute comme un Louis XI qui opprime la haute noblesse intellectuelle, en même temps qu’il elève le tiers état, la chère médiocrité. Ils voient qu’il ûatte les
corporations des villes, qu’il envoie de gracieux
autographes et' des médailles à ses o amés et féaux, * et qu’il crée sur le papier une noblesse de < trèslouables » * qui se croient déjà au-dessus de ces vrais grands, lesquels, aussi bien que le roi luimême, tiennent leur noblesse de la grâce de Dieu, ou, pour parler comme les whigs, de l’opinion du peuple.
Mais qu’importe tout cela? N’avons-nous pas vu dernièrement dans les caveaux royaux de Westminster que ces grands qui, de leur vivant, se querellaient avec les rois, étaient cependant, après leur mort, couchés à côté d’eux ? De même Goethe n’empêchera pas que les grands esprits qu’il aimait, de son vivant, à tenir à distance, ne se rencontrent avec lui dans la mort, et ne trouvent à ses côtés leur place éternelle dans le Westminster' de la littérature allemande.
La mauvaise humeur des grands est contagieuse, et le temps tourne à l’orage. Le principe de l’époque de Goëthe, l’idée de l’art, s’en va ; un temps nouveau commence avec un principe nouveau, et, chose
i, Hochgeloblen.
étrange, comme le fait remarquer le livre deMenzel, il commence par une insurrection contre Goethe.
Peut-être Goethe lui-même sent-il que le monde objectif du beau, qu’il a créé par sa parole et son exemple, s’écroule .sous la loi de la nécessité, de même . que l’idée de l’art perd peu à peu sa puissance; que des esprits frais et nouveaux sont poussés en avant par l’idée nouvelle du temps nouveau, et, semblables aux barbares du Nord se ruant sur le Sud, renversent le goëthisme * civilisé, et établissent à sa place le règne de la subjectivité la plus sauvage. De là les effprts pour mettre sur pied une milice provinciale au service de Goethe. Partout des garnisons, et de l’avancement pour encourager ses soldats. Les vieux romantiques, les janissaires, sont organisés en troupes régulières; ils doivent vendre leurs marmites, endosser l’uniforme de Goëlhe et faire l’exercice tous les jours. Les recrues chantent, boivertt et crient vivat; les ^ trompettes sonnent...
L’art et Tantiquité seront-ils en état de refouler la nature et la jeunesse?
d. Gœlhenllmm. ,
226 OEÜVliES DU HENRI HEINE
Nous ne pouvons nous empêcher de faire la remarque expresse que, par le mot de goëthisme, nous n’entendons nullement dési^mer les œuvres de Goethe, ces créations chéries qui peut-être vivront encore lorsque depuis longtemps la langue allemande sera morte, lorsque l’Allemagne, soumise au régime du knout, gémira en dialecte slave.
Nous n’entendons pas non plus par ce mot la manière de penser de Goethe, cette (leur qui poussera toujours de plus en plus belle sur le fumier de notre temps, quand bien même le cœur brûlant d’un enthousiaste s’olVenseraifde sa froideur et de son air dédaigneux. Par le mot de gocthisme, nous avons voulu désigner les formes de Goethe, telles que nous les voyons sotteme'nt contrefaites par la troupe inepte de ses disciples, nous entendons parler de la manière lourde dont ils répètent les airs que le vieux a chantes. Et nous nous sommes plaint précisément de la joie que faisaient éprouver à l'illustre vieillard ces ridicules contrefaçons. Hélas! combien il s’est apprivoisé, le vieux lion! Comme il est devenu doux, comme il a changé à son avantage, dirait un nîcolaïte qui l’aurait connu dans ces années fougueuses de sa jeunesse où il
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écrivait le brûlant Werther, et G^ctz « la main de fer! Quelles jolies manières il a prises, comme il a en horreur toutes les crudités, quelle pénible émotion il éprouve lorsqu’on lui rappelle ce temps des Xénies où il escaladait le ciel, ou bien lorsqu’il en voit d'autres qui, marchant sur ses anciennes traces, se livrent avec le même orgueil à ces audaces de Titans !
Un spirituel étranger a comparé très-juStement à ce point de vue notre Goethe à un vieux capitaine de brigands qui, retiré du métier, mène une vie honnête et bourgeoise parmi les notables d’une 'petite ville de province, s’eflbrce de remplir minutieusement les moindres devoirs d’un vertueux philistin, et se trouve dans le plus pénible embarras lorsque, par hasard, il rencontre un de ses terribles compagnons des tbrêts'de la,Galabre, qui voudrait renouveler leur ancienne connaissance.
DON QCIXOTE'
« La vie et les actions de l’ing(':nieux hidalgo don <iuixote de la Manclie, écrites par Miguel de Cer- Tantes Saavedra. » C’est là le premier livre que j’ai lu, après avoir appris à prononcer assez couramment les lettres. Je me ressouviens encore pârfailenicnl de ce temps où je m’échappais de bon matin «le la maison paternelle et où j’allais me réfugier au jardin de la Cour, pour lire, sans être troublé,' liî Don Quixote. C’était par une belle matinée de mai ; le printemps, qui commençait, brillait déjà dans . , ....
l.Ce «laroeau fut éorit pn.‘ IK-iiie en 18:17, pour servir d’inbodiir.tiûn à une édition illustrée de Oo:i (Jiiicko'.le, publiée ù SUiUgarU
230 oeuvRFS de henri heixë
une paisible aurore, et il se faisait louer par le rossignol, son doux llatteur, et celui-ci chantait ses louanges d’une voix si molle et sicaressante, que les j’oses les plus pudiques ouvraient leurs boutons et que les gazons amoureux et les rayons du soleil se donnaient de' tendres et vifs baisers, et que les arbres et les fleurs frémissaient de ravissement. iMoi, je m’assis sur un vieux banc de pierre bordé de mousse, dans l’allée qu’on nommait l’allée des Soupirs, non loin du jet- d’eau, et mon jeune cœur se réjouit des grandes aventures du hardi chevalier. Dans ma probité enfantine, je prenais tout au plus sérieux. De quelque manière que le pauvre héros fût ballotté par le sort, je me disais qu’il devait en être ainsi, que c’était le lot des héros d’être bonnië aussi bien que d’être battus, et cela m’adligeait fort. J’étais un enfant, et je ne connaissais pas l’ironie que Dieu a créée dans son univers, et que le grand poète. a imitée dans le sien; et je pouvais répandre les larmes les plus amères quand le noble chevalier ne recueillait que de l’ingratitude et des horions pour sa grandeur d’àme; et, comme, peu exercé dans la lecture, je prononçais chaque mot à haute voix, les oiseaux et les arbres pouvaient m’entendre;
DON QÜISOTE
Comme moi, ces innocents êtres de la nature n’entendaient rien à l’ironie; eux aussi prenaient tout au sérieux, et ils pleuraient des douleurs du pauvre chevalier. Je crus du moins voir gémir un vieux chêne, et le grave jet d’eau secouer plus violemment sa barbe ondoyante pour gémir sur la dureté des hommes. Nous trouvâmes que l’héroïsme du chevalier ne méritait pas moins d’admiration quand le lion, peu en trâin de combattre, lui tourna le dos, et que ses actions étaient d’autant plus glorieuses et méritoires, que son corps était chétif et desséché, que l’armure qui le protégeait était vermoulue, et que la rosse qui le portait était décharnée. Nous méprisâmes la basse populace qui attaquait lâchement le héros à coups de bâton, mais plus encore la haute populace, qui, parée d’habits de soie, de belles phrases distinguées et d’un titre ducal, se moquait d’un homme qui la surpassait tant en noblesse et en esprit. Le chevalier de Dulcinée s’élevait de plus en plus dans mon estime, et il gagnait de plus en plus mon affection à mesure que je lisais dans ce livre merveilleux, ce qui arriva tous les jours dans ce jardin jusqu’à la tin de l’automne, où j’atteignis latin de l’histoire; mais jamais
je n’oublierai le jour où je lus le récit de ce malheureux combat où le chevalier fut si tristement vaincu. - .
C’était un triste jour : de laids nuages gris couvraient un ciel gris ; les feuilles jaunies se détachaient douloureusement des arbres; de lourdes larmes de pluie étaient suspendues aux dernières Heurs, qui inclinaient mélancoliquement leur tête mourante. Les rossignols avaient depuis longtemps cessé de chanter; l’image de la décadence de toutes ' choses m’environnait de toutes parts, et mon cœur faillit se briser lorsque je lus comment le noble . chevalier se trouva étendu tout poudreux et tout - meurtri sur le sol, et comme, sans lever sa visière, élevant vers son vainqueur une voix creuse et allaihlie gui semblait sortir du fond d’une tombe, il lui <lit ; « Dulcinée est la plus belle dame de l’univers, 1 et moi le plus malheureux des chevaliers du monde entier; mais il ne convient pas que ma faiblesse me J fasse nier cette vérité... Percez-moi de votre lance, • chevalier! » i
t Hélas! cet éclatant paladin du croissant d'argent, <|ui vainquit le plus vaillant et le plus noble des . chevaliers, c’était un barbier déguisé. , ;
DON QUIXOTE
‘Voilà huit ans déjà que j’écrivais ces lignes où je racontais l’impression que la lecture du Don Quixotc avait faite sur mon esprit bien plus longtemps auparavant. Juste ciel ! avec quelle rapidité passent les années. Il me semble que c’est hier que je finissais le livre dans l’allée des Soupirs du jardin de la Cour à Dusseldorf tt que mon cœur est encore ému d’admiration pour les hauts faits et les souffrances du grand chevalier. Mon cœur serait-il donc resté immobile pendant tout ce temps, ou bien, par un merveilleux retour, serait-il revenu , aux sentiments de l’enfance? Ceci pourrait bien
ôtre, car je me souviens qu’à chaque lustre de ma
vûî, j’ai relu le Don Quixote avec des impressions aUernativement différentes. Lorsque je m’épanouissais dans l’âge de la jeunesse, portant avidement des mains inexpérimentées sur les buissons de roses de la vie, et gravissant les plus hauts rochers pour Aire jdus près du soleif et que, la nuit, je ne songeais que d’aigles et de vierges pures, alors le Dm Qjiixote était pour moi un livre fort peu récréatif ei, quand je l’apercevais, je le mettais brusque-
I. Ce pnssngR .■'e trouve 'tans le livre de V Allemagne, lom. I, paÿe cl siiiv. (Paris, M. LiWy, 18ü3.)
ment de côté. Plus tard, devenu homme, je me réconciliai quelque peu avec l’infortuné cliampion de Dulcinée, et je commençai à en rire. « Legaillard est fou, » me disais- je. Pourtant, chose singulière, sur tous les chemins de ma vie me poursuivaient les fantômes du maigre chevalier et de son gros écuyer, surtout quand je me trouvais hésitant devant deux routes diliérenles. Ainsi je me rappelle, quand je vins en France, que, me réveillant un matin dans la voiture, d’un demi-sommeil fiévreux, j aperçus dans la brume deux figures bien connues chevauchant à mes côtés, et l’une, à ma droite, était don Quixote de la Manche sur son abstraite Rossinante, l’autre à ma gauche, Sancho Pansa sur son positif grison. Nous arrivions précisément à la frontière française. Le noble chevalier inclina respectueusement la tête devant la bannière tricolore flottant devant nous sur le haut poteau qui marquait la frontière, tandis que le bon Sancho saluait plus froidement d’un simple signe de tête les premiers gendarmes français qu’il aperçut; mais bientôt les deux amis m’eurent dépassé, je les perdis de vue, et n’entendis plus ([ue de loin les hennissements enthousiastes de Rossinante, et le jah! jafi! de l’âne.
DON QUIXOTE 235
Je pensais alors que le ridicule du don-quichottisme venait de ce que le noble chevalier voulait rappeler à la vie un passé depuis longtemps évanoui et de ce que ses pauvres membres, et son dos surtout, tombaient dans de douloureuses collisions avec les réalités piuîsentes. Hélas ! j’ai appris depuis que c’est une tout aussi ingrate folie de vouloir introduire trop tôt l’avenir dans le présent, lorsque, dans un semblable combat contre les rudes intérêts du jour, on ne possède qu’un maigre bidet,
une frêle armure et un corps non moins fragile.
A propos de ce don-quichottisme comme de l’autre, le sage hoche la tête.. J Mais Dulcinée du Toboso est
pourtant la plus belle dame de l-’univers; bien que je gise misérablement à terre, je ne retirerai jamais cette parole... Percez-moi de vos* lancés, chevaliers de la lune d’argent, et barbiers déguisés!
Quelle fut la pensée essentielle du grand Cervantes quand il écrivit son chef-d’œuvre ? ¥oulait-il seulement donner le coup de mort à ces romans de chevalerie dont la lecture, de son temps, était pour l’Espagne un fléau contre lequel les ordonnances ecclésiastiques et civiles étaient impuissantes? Ou bien prétendait-il tourner en ridicule toutes les
manifestations de l’enthousiasme, et tout d abord l’héroïsme des traîneurs d’épée? Évidemment il n’avait en vue qu’une satire contre les susdits romans, qu’il voulait livrer à la risée universelle, en mettant en pleine lumière leurs 'absurdités. Et i!^ y réussit de la façon la plus brillante^ car ce que n'avaient pu faire ni les exhortations de la chaire, ni les menaces du bras séculier, un pauvre écrivain le fit avej sa plume : il démolit si bien les romans de chevalerie, que, peu après la publication du Don Quixote, le goût de ces livres disparut en Espagne, ^ et l’on n’en imprima plus. Mais la plume du genie est toujours plus grande que le génie lui-même. Elle. atteint bien au delà de ses visées actuelles, et, sans qu’il s’én rendît clairement compte, Cervantes écrivit la plus grande des satires contre l’enthousiasme humain. Jamais il ne le pressentit, lui, le héros, qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans des combats chevaleresques, et, dans sa vieillesse, se félicitait encore d’avoir combattu à Lépante, bien qu’il eût payé sa gloire de la perte île la me in gauche. . .
Le biographe n’a que peu de chose à dire sur la personne et la vie du poète qui a écrit Don Quixote.
DON QUIXOTE
^^ous ne perdons guère à ce manque de détails biographiques, recueillis d’ordinaire chez les commères du voisinage. Celles-ci n’aperçoivent que l’envelope; mais nous voyons l’homme même, sa
véritable et fidèle figure.
Ce fut un homme be%p et vigoureux, don .Miguel Cervantes de Saavedra. Son front était haut, et son coeur était grand. Merveilleuse était la force magique de son regard. Comme il y a des gens qui voient à travers la terre, et y discernent les trésors ou les cadavres enfouis, l’œil du grand poète pénétrait jusqu’au cœur des hommes, et voyait distinctement ce qui s’y cachait. Pour les gens de bien, son regard était comme un rayon de soleil qui éclairait joyeusement leur âme; pour les méchants, c était un glaive qui dépeçait sans merci leurs séntiments secrets. Son œil investigateur entrait jusqu’à l’âme d’un homme et parlait avec elle, et, quand elle ne voulait pas répondre, il la mettait à la question, et l’âme était là saignante sur le banc de torture, au moment où peut-être son enveloppe corporelle affectait un air de condescendance digne. Quoi d’étonnant qu’il se soit aliéné ainsi beaucoup de ^cns, et que, dans sa carrière terrestre, il n’ait
trouvé que médiocrement d’appui ! II ne parvint jamais au rang et à l’aisance, et, de tous. ses laborieux pèlerinages, il ne rapporta au logis que des coquilles vides. On prétend qu’il ne. sut pas estimer l’argent à son prix; mais je puis vous assurer qu’il savait fort bien d’apprécier du moment qu’il n’en avait plus. Toutefois, jamais il ne l’estima, à l'égal de son honneur.il lavait des<dettes, et, dans -une charte dressée par iui et iqu’ Apollon" nctroie , aux. poètes, le premier paragraphe statue que, quand un poète afbrmequ’il n’a. point d’argent,. il faut le croire sur paroley et ne pas.lui intimer le serment. il aimait la musique, les fleurs et des femmes, «Mais parfois son amour pour ces dernières tourna cordialemeni mal pour lui, surtout lorsqu’il élait-encore jeune. Le. sentiment de sa future grandenr-était- il capable de le consoler dans sa jeunesse, quand des roses dédaigneuses le blessaient de leurs épines ? — Un jour, il se promenait, jeune adolescent, le long du Tage, par* une claire soirée d’i^té,! avec une belle de seize ans qotne cessait/deÆe railler de sa.- tendresse. Le soleil n’était paanouohévet brillait encore.dans. sa. splendeur^ mais- dans; :1e ciel-on voyait déjà la lune,^ mince et pâle comme un petit nuage blanc. « Vois-
DON QÜIXOTE
tu, dit le jeune poëte à sa bien-aimëe, vois-tu làhaut ce petit disque blanchâtre? Le tleuve, devant nous, où il se réfléchit semble ne porter que par pitié sa pauvre petite image sur ses flots orgueilleux, qui parfois la rejettent ironiquement au rivage. Mais laisse' le jour disparaître ! Avec l’obscurité croisante, ce disque pâle resplendira d’un éclat toujours plus beau, le fleuve tout entier rayonnera de sa lumière,'et les vagues, tout à l’heure si dédaigneuses et si fièrés,' frissonneront à l’aspect de l’astre éclatant, et se gonfleront volupteusement vers lui. »
C’est dans les œuvres des poètes qu’il faut chercher leur histoire; c’est là qu’on trouve leurs confessions les plus secrètes. Partout, plus encore dans ses drames que dans Don Quixote, nous voyons, comme je l’ai dit déjà, que Cervantes avait été longtemps soldat. Dans le fait, la parole romaine « Vivre c’est faire la guerre » s’applique doublement à lui. Simple soldat, il combattit dans la plupart de ces terribles jeux guerriers que le roi Philippe II fit représenter en tous pays, à^la gloire' de Dieu et de ses propres caprices. Cette circonstance que Cervantes a dévoué toute sa jeunesse au grand champion du catholi-
■^40 OeUVUKS DE HENRI IIEINET
cisme, et qu’il a combattu personnellement pour les intérêts catholiques, fait présumer que ccs intérêts lui tenaient chèrement au cœur, et sallil pour réfuter cette opinion fort répandue, que c’est la crainte de l’inquisition qui l’a seule empêclic d’aborder dans le Don Quixote les idées protestantes du temps. Non, Cervantes était un fils saurais de l’Église romaine, et ce n’est pas seulement son corjis qui saigna dans ces combats chevaleresques pour sa bannière bénie, mais il souffrit pour elle avec toute son âme le plus cruel martyre pendant sa longue captivité parmi les infidèles.
Nous devons au hasard plus de détails sur la vie de Cervantes à Alger, et nous reconnaissons ici que le héros en lui était aussi grand que le poète. L’histoire de sa captivité est la plus éclatante réfutation du mélodieux mensonge de ce beau parleuc mondain qui a fait accroire à l’empereur Auguste, et à tous les pédants allemands, qu’il était un poêle et que les poètes sont lâches. Non, le vrai poêtè est aussi un véritable héros, et dans son ca^ur habite la patience, qui, comme le disent les Espagnols, est un second courage. Il n’y a pas de plus grand spectacle que la vue de ce noble Castillan, esclave
DON QÜIXOTE
du dey d’Alger, constamment occupé de la délivrance, préparant infatigablement ses plans courageux, regardant en face tous les dangers, et, quand son entreprise échoue, se soumettant plutôt à la mort et à la torture que de trahir par une seule syllabe ses complices. Le maître sanguinaire de son corps est désarmé par tant de grandeur et de vertu; le tigre épargne le lion enchaîné, et tremble devant le terrible manchot, qu’il pourrait envoyer pourtant d’un mot à la mort. Sous ce nom de « manchot », Cervantes est connu dans tout Alger, et le dey avoue qu’il peut dormir tranquille, assuré du repos de sa ville, de son armée et de ses esclaves, pourvu que le manchot soit en lieu de sûreté.
J’ai rappelé que Cervantes avait toujours été sim pic soldat; mais, comme il sut, dans cette humble situation, se distinguer, et surtout se faire remarquer de son grand général, don Juan d’Autriche, quand il voulut retourner d’Italie en Espagne, il reçut pour le roi, auprès duquel son avancement fut vivement sollicité, les plus honorables recommandations. Aussi, quand les corsaires algériens le capturèrent sur la MJdilerranée, ils
le prirent pour un personnage de la plus haute importance, et exigèrent > pour lui une rançon si élevée, que sa famille, malgré tous les sacrifices, ne put le racheter, et que le pauvre poëte fut retenu ainsi d’autant plus longtemps et plus durement en captivité. Son mérite-ne fut donc pour lui tju’ une cause nouvelle d’infortune,’ et c’est ainsi que, jusqu’à la fin de ses -jours, se railla de lui la Fortune, la cruelle ‘déesse, qui ne pardonne jamais au génie de n’avoir pas eu besoin de son patronage pour parv’enirà la gloire et à l’honneur.
Mais le malheur du génie est-41 toujours l’œuvre d’un hasard aveugle, ou bien résulte-t-il nécessairement de sa nature intime, et de celle de son entourage? est-ce son âme qui se met aux prises avec la réalité, ou -bien la dure uéalité commence-t-elle avec sa grande âme un combat inégal ?
La société est une république. Quand l’individu veut s’élever, la communauté le refoule par le ridicule et la‘ difi’amation; Nul* ne saurait être plus vertueux et plus spirituel que les autres. Mais celui qui, par l’inflexible puissance du génie, dépasse de la tête la foule banale, celui-là est frappé d’octracisme par la société; elle le poursuit
DON Qt'IXOTE
de railleries et de calomnies si cruelles, qu’à la fin force, lui est bien de se retirer dans la solitude de ses pensées.
• Oui, la société dans son essence est républicaine. Toute . souveraineté lui est odieuse^ qu’elle soit d’ordre spirituel ou matériel. Cette dernière repose plus souvent sur l’autre, qu’on ne le croit d’ordinaire. Nous l’avons bien ,vu après la révolution de Juillet, lorsque l’esprit du, républicanisme se manifesta .dans tous les rapports sociaux. Le laurier d’un grand poète était tout,, aussi haïssable à nos républicains que la pourpre d’un grand roi. Ils voulaient supprimer aussi les différences intellectuelles entre les hommes, et, comme ils considéraient toutes les pensées écloses sur le terrain de ^Ét^t cpmme un bien commun, il ne leur restait autre chose à faire i que de décréter aussi l’égalité du style. Et, en effet, un bon style fut décrié comme quelque chose d’aristocratique, et nous avons entendu souvent affirmer .que « le! vrai démocrate écrit comme le peuple, cordialement, simplement et mal. » Il était facile à la plupart des hommes du mouvement d’obéir à ce décret; mais il n’est pas donné à chacun de mal écrire, surtout quand on a déjà pris l’habitude d’un
bon style, et alors on ne manquait pas de dire :
« C’est un aristocrate, un amant de la forme, un ami de l’art, un ennemi du peuple. » Ils y allaient certainement de bonne foi, comme saint Jérôme,
qui tenait à péché son bon style, et s’en punissait en se flagellant d’importance.
Pas plus que l’anticatholicisme, il n’y a dans le • Don Quix'ote rien qui sente l’antiabsolutisme. Les critiques qui y ont flairé quelque chose de semblable sont évidemment dans l’erreur. Cervantes était le fils d’une école qui avait même idéalisé poétiquement l’obéissance absolue au souverain.
Et ce souverain était roi d’Espagne dans un temps où sa majesté rayonnait sur le monde entier. Le dernier soldat se sentait dans le rayonnement de cette majesté, et sacrifiait volontiers sa liberté individuelle à une semblable satisfaction de l’orgueil castillan.
La grandeur politique de l’Espagne ne devait. pas alors relever et agrandir médiocrement l’âme de ses écrivains. Comme dans l’empire de Charles-Quint, le soleil ne se couchait pas non plus dans l’esprit d’un poëte espagnol. Les luttes féroces contre les Moresques étaient terminées, et, de même qu’après
DON QUIXOTE
un orage les fleurs exhalent un parfum plus intense, c’est toujours après une guerre civile que la poésie ,à sa plus magnifique floraison. Nous voyons la même chose en Angleterre au temps d’Élisabeth; une école de poètes, contemporains des poètes espagnols, apparaît et provoque des rapprochements remarquables : ici Shakspeare, là Cervantes sont la fleur de cette école.
De même que les poètes espagnols sous les trois Philippe, les poètes anglais sous Élisabeth ont un certain air de famille, et ni Shakspeare ni Cervantes ne peuvent, à notre sens, prétendre à l’originalité. Ils ne se distinguent nullement de leurs contemporains par une façon particulière de sentir, de penser ou de décrire, mais seulement par une profondeur, une intimité, une tendresse, une force, plus considérables; leurs compositions sont pénétrées et enveloppées à un plus haut degré de l’éther de la poésie.
Mais ils ne sont pas seulement l’un et l’autre la fleur de leur temps, ils étaient aussi les racines de l’avenir. De même qu’il faut envisager Shakspeare, ' à cause de l’influence de ses œuvres, particulièrement sur l’Allemagne et la France d’aujourd’hui,
246 OEÜVUES DE IlENni HEINE
comme le fondateur de l’art dramatique qui suivit, il faut honorer aussi dans Cervantes le fondateur du roman moderne. Qu’on me permette ici quelques remarques en passant.
L’ancien roman, .le roman de chevalerie, sortit de la poésie du moyen âge; ce fut d’abord une élaboration en prose de ces poèmes épiques, dont les héros appartenaient au cycle légendaire de Charlemagne et du Saint-Graal; le sujet était toujj^urs emprunté aux aventures chevaleresques. Ce fut le roman de la noblesse, et les personnages qui y jouaient un rôle étaient ou bien des eréations fabuleuses de la fantaisie, ou des chevaliers éperonnés d’or; nulle part traee <lu peuple. Ce sont ces romans chevaleresques, qui avaient dégénéré jusqu’à l’absurde, que Cervantes détrôna par 'son Don Quixote. Mais, en même temps qu’il écrivit une satire qui coula à fond le.vieux roman, il donna le modèle d’une invention nouvelle que nous appelons le roman moderne.
Ainsi procèdent toujours les grands poètes; en.même temps qu’ils détruisent ce qui est ancien, ils fondent quelque chose de nouveau ; ils ne nient jamais, sans affirmer quelque chose. Cervantes fonda le roman moderne en introduisant dans le. roman chevale-
DON QUIXOTE
resque la description fidèle des classes inférieures, en y mêlant la vie populaire. Le goût de décrire le genre de vie du plus bas peuple, de la. canaille la plus abjecte, n’est point particulier à Cervantes, mais à toute la littérature du temps; et, comme chez les poètes, il se retrouve chez les peintres espagnols; Murillo, qui déroba au ciel les couleurs les plus saintes dont il peignit ses belles madones, reproduisit avec le même amour les objets les plus repoussants d’ici-bas. C’était peut-être l’enthousiasme pour l’art lui-même qui faisait trouver parfois à ces nobles Espagnols dans la reproduction fidèle d’up jeune mendiant, faisant la chasse aux poux, le même plaisir que dans celle de la Vierge bénie entre toutes les femmes. Ou bien c’était l’attrait du contraste qui poussait les gentilshommes les plus huppés, par exemple, un courtisan comme Quevedo, toujours tiré à quatre- épingles, ou un puissant ministre comme Mendoza, à écrire des romans d’escrocs ou de mendiants dépenaillés; ils voulaient peut-être se transporter par la fantaisie, du milieu de leur monotone entourage, dans une sphère tout à fait différente,, à peu près comme beaucoup d’écrivains allemands, qui ne remplissent
leurs roiTîans que de peintures du monde fashionable, et font de tous leurs héros des comtes ou des barons. Nous ne trouvons pas encore chez Cervantes cette tendance exclusive à né peindre que l’ignoble; il mêle seulement l’idéal avec le vulgaire, Tun sert à l’autre de repoussoir ou de lumière, et le monde de qualité y tient àutant de place que le populaire. Mais cet élément gentilhommier, chevaleresque, aristocratique, disparaît complètement dans le roman des Anglais, qui, les premiers ont imité Cervantes, et sont demeurés jusqu’aujourd’hui nos modèles. Ce sont des natures prosaïques que ces romanciers anglais, depuis l’avénement de Richardson ; le prude esprit de leur temps répugne à toute peinture énergique de la vie populaire, et c’est de l’autre côté du détroit que sont nés ces romans anglais où se réfléchit la petite existence d’une bourgeoisie honnête et modérée. Cette pitoyable littérature a submergé le publie anglais, jusqu’au moment où parut le grand Écossais qui a accompli dans le roman une révolution, ou pour mieux dire une restauration. De même, en effet, que Cervantes a introduit dans le roman l’élément démocratique, alors que l’élément chevaleresque y régnait seul, Walter
DON QUIXOTE
Scott y a ramené l’élément aristocratique qui en avait disparu, laissant l’espace libre au prosaïsme bourgeois. Par un procédé tout différent, Walter Scott a rendu au roman ce bel équilibre que nous admirons dans le Don Quixnte de Cervantes.
A ce point de vue, je crois que le mérite du second grand poète anglais n’a pas encore été justement apprécié. Ses inclinations tories, sa préférence pour le passé ont été bienfaisantes pour la littérature, pour ces chefs-d’œuvre de son génie, qui ont trouvé partout un écho et des imitateurs, et ont relégué dans les recoins les plus obscurs des cabinets de lecture les types incolores du roman bourgeois. C’est une erreur de ne pas vouloir reconnaître Walter Scott comme l’inventeur du roman historique, et de faire dériver celui-ci d’inspirations allemandes. On oublie que ce qui caractérise les romans historiques, c’est précisément
l’harmonie de l’élément aristocratique et démocrâ-
tique; que Walter Scott, en rendant sa place au premier, a rétabli admirablement l’harmonie troublée pendant le règne exclusif -du second, tandis que nos romantiques allemands ont complètement renié celui-ci dans leurs ouvrages, pour rentrer
dans la fausse ornière du roman chevaleresque, qui fleurissait avant. Cervantes. Notre La Motte-Fouqué nest qu’un traînard de res. poètes, qui ont donné au monde YAmadis.de Gah/c et, autres -semblables aventures, .et je n’admire , pas seulement le, talent, mais encore le courage qu'il a fallu au nolile baron pour écrire ses récits chevaleresques deux siècles après Don Qitixofe. Ce fut une étrajQge période en Allemagne que celle où ces livres parurent, et où le public y prit goût. Que signifiait dans la littérature cette prédilection pour la, chevalerie et les images des vieux temps féodaux? Je crois que le peuple allemand voulait prendre congé pour toujours du moyen âge; mais, facilement émus comme nous le sommes, nous primes congé par un baiser. Pour la dernière fois, nous pressâmes nos lèvres sur les vieilles, pierres sépulcrales. PJua d’un parmi nous, il est vrai, se comporta alors de la façon, la plus folle. Louis ïieck ,, l’enfant . terrible de l’école, exhuma de la, tombe Iqs aïeux défunts, balança leur cercueil comme un .berceau, et, avec un balbutiement niais et enfantin, il chantait : 'Do?'s, petit grand père, dors!
J'ai nommé Walter Scott le second grand poète
DON QUIXOTE
d’Angleterre, et ses ronaans des chefs-d’œuvre. Mais c’est seulement à son génie que Je voulais rendre ce grand hommage. Je ne puis aucuneinent)égaler ses ouvrages -au roman de Cervantes.) Celui-ci le dépasse en esprit épique. Cervantes, je l’ai dit, était un poète catholique, et c’est à cette 'circonstance qu’il doit peut-être la grande sérénité épique qui, comme un ciel de cristal, couvre le monde bariolé de ses créations. Nulle part le doute ne l’avait entamé. A cela s’ajoute le calme du caractère national espagnol. Mais Walter- Scott* appartient à une Église qui soumet à une discussion rigoureuse les choses divines mômes; écossais et avocat, il est accoutumé à l’action et. à la discussion, et, comme dans sa vie et ^oni esprit, .c’est aussi le drame qui prédomine dans ses romans. C’est pourquoi ses oeuvres ne pourront jamais être considérées comme un modèle pur de cette espèce de composition que nous appelons roman. Aux Espagnols appartient la gloire d’avoir produit le meilleur roman, comme colle de 's’être élevés le plus haut dans le drame appartient aux Anglais.
Et les Allemands, quelle palme leur reste-t-il? N’est-ce pas celle des meilleurs lyriques de cette
ilyi OEUVRES DE HENRI HEINE
terre ? Aucun peuple ne possède d’aussi beaux chants que celui-là. Les peuples ont maintenant par trop d’affaires politiques sur les bras; mais, quand ces affaires seront enfin réglées, tous, Allemands, Bretons, Espagnols, Français, Italiens, nous nous donnerons rendez-vous dans la verte forêt, nous chanterons, et le rossignol sera le souverain juge. Je suis convaincu que, dans ce tournoi lyrique, le Lied de Wolfgang Goethe remportera le prix.
Cervantes, Shakspeare et Goethe, forment le triumvirat poétique qui, dans les trois formes de la poésie épique, dramatique. et lyrique, s’est élevé le plus haut. Peut-être celui qui écrit ces pages estil particulièrement compétent pour louer notre grand concitoyen comme le plus accompli des poètes lyriques. Goethe se tient à égale distance, entre les deux écoles qui caractérisent la double dégénérescence de la poésie, cette école que l’on désigne malheureusement sous mon nom, et celle qui porte le nom d’école souabe. Toutes deux, il est vrai, ont leur mérite ; elles ont contribué indirectement à la fortune de la poésie allemande. La première opéra une réaction salnlaire cünlro l'iJéa-
DON QUIXOTE
lisme exclusif de notre poésie, elle ramena l’esprit à la vigoureuse réalité, et déracina ce pétrarchisme sentimental qui nous est toujours apparu comme une donquichotterie lyrique. Quant à l’école souabe, elle a contribué indirectement aussi au, salut de l’a poésie allemande. Si, dans le nord de l’Allemagne, des œuvres saines et vigoureuses purent se produire, on le doit peut-être à l’école souabe, qui attira à elle toutes les humeurs maladives, chlorotiques et pieusement sentimentales de la Muse allemande. Stuttgart a été comme le dérivatif de la Muse allemande.
Tout en attribuant au triumvirat susnommé la plus haute place dans le drame, le roman et la poésie iyri<iue, je suis bien éloigné de diminuer la valeur d’autre; grands poètes. Rien n’est plus extravagant que cette question : « Quel poète est plus grand que l’autre? » La flamme est la flamme, et son poids ne se calcule point à l’once et à la livre. La platitude de l’esprit épicier pourrait seule vouloir peser le génie dans sa sordide balance à fromage. Nonseulement les anciens, mais aussi bien des modernes, ont écrit des poën^es où la flamme de la poésie
flamboie avec autant de magnificence que dans les
chefs-d-’œuvre de Shakspeare, de Cervantes et de
Goethe. Toutefois, ces noms demeurent unis comme - «»
par un lien mystérieux. De leurs créations rayonne un esprit qui est de même race; on y respire une douceur éternelle, comme le souffle de Dieu; comme dans la nature, une réser\e discrète y fleurit. De même qu’il ^rappelle Shakspeare, Goethe rappelle constamment Cervantes, et il lui ressemble jusque dans les particularités du style, dans cette prose aisée, colqfée de l’ironie la plus douce et la plus innocente. Cervantes et Goethe se ressemblent même dans leurs défauts, dans la prolixité des discours, dans ces longues périodes que nous rencontrons parfois chez eux, comparables à un cortège d’équipages royaux. Il ne se trouve souvent qu’une seule pensée assise dans une semblable période démesurément étendue, qui chemine gravement comme un grand carrosse de cour doré, et traîné par six chevaux panachés. Mais cette unique pensée est toujours quelque chose de considérable, si ce n’est même le souverain.
Je n’ai pu parler que par quelques indications de
l’esprit de Cervantes, et de l’influence de son livre.
Je puis moins encore m’étendre sur la valeur de
DON QülXOTE
son roman au point de vue de l’art, car il en faudrait venir à des discussions qui nous conduiraient ‘trop loin dans le domaine de l’esthélique. Je ne puis ici qu’appeler l’attention en général sur la forme de son roman, et sur les deux figures qui en sont le centre. Cette forme est celle d’une description de voyage, forme qui a toujours été le cadre le plus, naturel de cette sorte de composition : je ne rappelle ici quei’Ane tf or d’Apnlée, le premier roman de l’antiquité. Plus tard, les poètes ont voulu remédier à l’uniformité de ce genre, par ce que nous appelons aujourd’hui la fable du roman. Mais, par suite de leur pauvreté d’invention, la plupart des romanciers se sont emprunté leurs fables les uns aux autres; tout au moins ils ont toujours utilisé avec peu de modifications les fables les uns des autres, si bien que le retour des mêmes caractères, des mêmes situations et des mêmes complications, a fini par gâter quelque peu pour le public la lecture des romans. Pour échapper à l’ennui de fahles romanesques ressassées, on revint pour quelque temps à la forme antique et originelle de la description de voyage. Mais celle-ci est de nouveau abandonnéé, du moment qu’apparaît un poète original avec des
fables nouvelles et vivantes. C’est ainsi que dans la littérature, comme dans la politique, tout se meut selon la loi de l’action et de la réaction.
Quant aux deux figures qui s’appellent don Quixote et Sancho Pansa, qui se parodient sans cesse et pourtant se complètent si merveilleusement ^iju’elles forment à vrai dire le héros du roman, elles témoignent autant de l’art que de la profondeur d’esprit du poète. Tandis que, dans d’autres romans où le héros court seul à travers le monde, les écrivains ont dû recourir à des monologues, à des lettres, à uij journal, pour donner à connaître les pensées et les impressions du héros, Cervantes peut introduire partout un dialogue naturel ; et, comme l’une des figures parodie toujours les discours de l’autre , l’intention du poète apparaît d’autant mieux. Depuis lors, on a imité de bien des manières cette double figure qui donne au livre de Cervantes un naturel si ingénieux, et d’où sort, comme d’un germe unique, le roman tout entier avec son feuillage luxuriant, ses fleurs odorantes, ses fruits éclatants, les singes et les oiseaux merveilleux qui se balancent sur ses branches, semblable à quelque arbre gigantesque de l’Inde.
DON QÜIXOTE
Mais serait inju.ste de mettre ici tout sur le compte d’une imitation servile; elle était si naturelle, l’introduction de deux figures comme celles de don Quixote et de Sancho, dont l’une, la figure poétique, court après les aventures, et l’autre, moe tié par attachement, moitié par égoïsme, trottine derrière, sous la pluie et le soleil, — telles que nous les avons nous-mêmes si souvent rencontrées, dans la vie! Pour les reconnaître partout, dans, l’art comme dans le monde, sous les déguisements les plus divers, il faut, il est vrai, avoir l’œil sur l’essentiel, sur leur signalement interne, et non pas sur les accidents de leur apparence extérieure. Je pourrais citer d’innombrables exemples. Ne retrouvons-nous pas don Quixote et Sancho aussi bieii dans les figures de don Juan et de Leporello, que dans la personne de lord Byron et de son domestique Fletcher? Ne reconnaissons -nous pas ces mêmes types et leurs relations réciproques aussi bien dans la figure du chevalier de Waldsee et de son Gaspard Larifari, que dans celle de tel écrivain et de son libraire, ce dernier s’apercevant bien des folies de son auteur, et l’accompagnant toutefois fidèlenjent dans toutes ses campagnes vagabon-
des et idéales, pour en tirer un avantage solide. Et M, l’éditeur Sancho, bien que parfois il ne lui l'evienne que des horions, reste pourtant toujours gras, tandis que le noble chevalier maigrit de plus en plus chaque jour.
Et ce n’est pas seulement cher les hommes, c’est aussi parmi les femmes, que j’ai souvent retrouvé les typies de don Quixôte et de son écuyer. Je me souviens surtout d’une belle Anglaise, une blondine enthousiaste, qui s’était échappée avec son amie d’une pension de jeunes filles, à Londres, et voulait parcourir le monde entier pour chercher un aussi noble cœur d’homme qu’elle l’avait rêvé dans les douces nuits de clair de lune. Son amie, une petite brune un peu forte, espérait, à cette occasion, sinon conquérir quelque chose de particulière- , ment idéal, tout au' moins un mari de bonne mine. Je la vois encore sur la grève de Brighton, cette figure élancée, avec ses yeux bleus en quête d’amour, jetant des regards languissants sur la mer agitée, du coté des rives de France... Son amie, cependant, cassait des avelines, en trouvait l’amande excellente, et jetait les coques à la mer.
Toutefois, ni dans les chefs-d’œuvre d’autres ar-
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listes, ni dans la nature môme, nous ne trouvons ces deux types aussi exactement présentés dans leurs relations réciproques que chez Cervantes. Chaque trait du caractère et de la personne de l’un correspond chez l’autre à un trait opposé et cependant similaire. Ici, chaque particularité a sa valeur, parce que c’est en même temps une parodie. Il y a même, entre Rossinante et le grison de Sancho, le même parallélisme ironique qu’entre l’écuyer et son chevalier, et les deux animaux sont en quelque sorte les porteurs symboliques des mômes idées. Gomme dans leur façon de penser, maître et serviteur offrent dans leur Jiangage les plus remarquables contrastes, et je ne puis m’empêcher ici de signaler les difficultés que le traducteur a dû vaiffcre pour transporter en allemand la diction familière, raboteuse, paysanesque du bon Sancho. Avec sa manière hachée et souvent grossière de parler en proverbes, Sancho Mt songer au fou du roi Salomon, Markulf, qui exprime comme lui, dans de courtes sentences, la sagesse expérimentale du commun peuple, en face d’un idéalisme pathétique. Don Quixote, au contraire, parle la langue des classes supérieures et cultivées, et, jusque dans
la grandezza de ses périodes bien arrondies il représente le noble hidalgo. Parfois, cette construction des périodes est démesurément étendue, et la langue du chevalier ressemble à une altière dame de cour, en robe de soie bouffante, avec une longue queue traînant bruyamment. Mais les grâces, déguisées en pages, portent en souriant un bout de celte queue; les longues périodes se terminent par les tournures les plus gracieuses.
Nous résumons ainsi le caractère de la langue de don Quixote et de Sancho Pansa : le premier, quand il parle, semble être toujours sur son grand cheval, l’autre parle cong^ne s’il était assis sur son humble grison.
Il me reste à dire un mot des illustrations qui ornent la traduction nouvelle du Don Quixote dont j’écris la préface. Cette édition est le premier ouvrage littéraire qui paraisse en Allemagne, ainsi illustré. En Angleterte, et surtout en France, des illustrations de ce genre sont à l’ordre du jour, et obtiennent un succès presque enthousiaste. En Allemagne, où l’on va toujours consciencieusement au fond des choses, on se demandera sans doute si ces publications sont vraiment favorables à l’art?
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Je ne le crois pas. Elles montrent^ il est vrai, com-
ment 1a main spirituelle et facile d’un peintre peut saisir et rendre les créations du poëte; elles reposent aussi 'agréablement de la fatigue de la lecture ; mais elles sont surtout un signe de la dégénération de l’art, qui, arraché au piédestal deson inéépendance, est descendu à être le serviteur du luxe. Et puis il y a ici pour l’artiste non pas seulement une occasion et une tentation, mais une obligation même de ne toucher son sujet que d’une main rapide, et pour tout au monde de ne pas l’épuiser. Les gravures sur bois dans les anciens
livres avaient un autre but, et ne peuvent être
comparées à ces illustrations.
Celles de la présente édition ont été faites, d’après des dessins de Tony Johannot, par les premiers graveurs sur bois d’Angleterre et de France»
Elles sont conçues et dessinées avec autant d’élégance et de caractère qu’on est en droit de l’attendre de Tony Johannot; malgré la rapidité da travail, on s’aperçoit que l’artiste a pénétré dans l’esprit du poëte. Les initiales et culs-de-lampe sont imaginés avec beaucoup d’ésprit et de fantaisie,
et l’artiste, dans une intention vraiment poétique,.
a choisi presque exclusivement, pour ces enjolivures, des dessins moresques. Ne voyons-nous pas, en effet, resplendir partout dans le Don Quixote le souvenir de l’heureux temps des Mores, comme un bel arrière-plan dans le lointain? Tony Johannot, un des plus excellents artistes de Paris, est Allemand de naissance. *
Il est étonnant qu’un livre âussi riche en matière pittoresque que le Don Quixote n’ait pas encore rencontré un peintre qui en ait tiré les sujets d’une série d’œuvres indépendantes. Peut-être l’esprit du livre est-il trop facile et trop fantastique pour que. sous la main de l’artiste, la poussière diaprée de ses couleurs ne s’évanouisse pas? Je ne puis le penser. Car le Don Quixote, quelque léger et fantastique qu’il soit,' pose pourtant sur le terrain solide de la’réalité, comme il le fallait en effet pour qu’il devînt un livre populaire. Peut-être est-ce que, derrière les figures que le poète fait passer devant nous, il y a des idées plus profondes que l’artiste plastique ne peut rendre, de telle sorte qu’il ne saurait saisir et reproduire que l’apparence extérieure, quelque saillante qu’elle puisse être, mais non pas son sens le plus profond? Ceci est vrai-
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sèmblable. — D’ailleurs^ bien des artistes se sont engagés à des dessins siîr Don Quixote. Ce que j’ai vu, en fait de dessins anglais, espagnols, et français, antérieurs, était affreux. Quant aux ar-
tistes allemands, il faut que je rappelle ici notre grand Daniel Ghodowieeki. Il a dessiné pour le Don Quixote une série de planches qui, gravées à l’eau' forte par Berger dans l’esprit de Ghodowieeki; accompagnaient la^ traduction de Bertueh. La fausse idée conventionnelle et théâtrale que se faisait l’artiste, ainsi que ses contemporains, du costume espagnol, lui a beaucoup nui. Mais partout on voit
que Ghodowieeki' a parfaitement compris le Dou
Quixote. J’en ai été réjoui, autant pour l'artiste que pour Cervantes lubmême; car il m’est toujours agréable de voir deux de mes amis s’aimer, comme je suis toujours charmé quand deux de mes ennemis tombent l’un sur l’autre. Le temps de Chodowiecki, période d’une littérature qui ne faisait que se former, qui avait encore besoin d’enthousiasme et devait repousser la satire, n’était pas précisément favorable à l’intelligence du Don Quixote, et cela témoigne en faveur de Cervantes, que ses pe;*sonnages ont pourtant alors été compris
et appréciés, comme cela témoigne en faveur de Chodowiecki, qu’il ait compris des figures comme don Quixote et Sancho Pansa, lui qui, plus peutêtre que tout autre artiste, était l’enfant de son temps, et fut compris et apprécié par lui.
Parmi les plus récentes œuvres empruntées au Don Quixote, je mentionne ici avec plaisir quelques
esquisses de Decamps, le plus original des peintres
français vivants. — Mais un Allemand seul peut comprendre complètement le Don Quixote, et je l’ai senti ces derniers jours, avec la satisfaction la plus vive, en apercevant aux vitres d’une boutique d’estampes du boulevard Montmartre, une planche qui représente le noble Manchais dans sa chambre d’étude, et qui est dessinée d’après Adolphe Schrôter, — - un grand maître.
Écrit à Paris, pendant le carnaval de 1837.
LE GRAND OPÉRA