SOEUR MARIE SYLVIE
Henriette pleurait le long du chemin. Avant
d'entrer chez madame Clémence, elle sécha ses yeux, et serra la lettre dans son corsage. Aux camarades qui l'interrogèrent, elle dit seulement : « Je suis souffrante. »
Tout le jour, elle réfléchit, penchée sur l'ouvrage.
Un peu avant l'heure où les employées allaient se lever et se séparer, elle sortit, pour parler à la patronne. Quant elle revint, toutes les jeunes filles remarquèrent la pâleur de la première, et son air d'intense émotion. Elles étaient encore assises, la plupart ne travaillant plus; quelques-unes aehevaient de coudre ou de chiffonner un rubau. Les têtes brunes, blondes, châtain, qu'éclairait la splendeur du soir de juin dont un reflet arrivait jusque là, se tournèrent vers Henriette, Tune après l'autre, comme si elle les eût nommées. Et, en effet, son regard faisait le tour de ces deux tables vertes près desquelles tant de journées s'étaient écoulées. Elle tâchait de fixer dans ses yeux, à jamais, l'image de ces jeunesses qu'elle ne verrait plus ; elle caressait de sa pensée muette leurs fronts, leurs lèvres rieuses ou tendres ; elle les enveloppait de ses souvenirs tout à coup ravivés, comme une grande sœur qui s'en ira le lendemain au bras de son époux, et qui compte les sœurs auxquelles elle va manquer. L'avaient-elles toutes aimée? Qu'importait à cette
heure dernière ? Elles avaient partagé la vie d'humble travail qui finissait. En peu d'instants, elle eut revécu sa vie avec elles, et fait à chacune l'adieu sans réponse qu'elle voulait faire. Puis, surmontant l'émotion qui l'étreignait :
— Mesdemoiselles, dit-elle, j'ai reçu d'autres nouvelles de Marie. Elle est plus souffrante.
Alors., toutes les jeunes têtes, les tristes, les douces, les folles, les amoureuses, se tendirent dans la même expression de pitié.
— Oh ! dit Irma, comme elle a été vite !
— Elle a mon âge, dit Jeanne qui venait d'avoir vingt ans.
Et plusieurs demandèrent à la fois :
— Où est-elle ? A Villepinte toujours ? Souffret-elle beaucoup ? Elle en reviendra, n'est-ce pas ? Est-ce elle qui écrit ?
Henriette répondait, debout près de la porte, pâle dans la belle lumière, et ne sachant pas où allaient ses larmes : à celles-ci qu'elle allait quitter, ou à celle qui mourait là-bas. Lorsqu'elles eurent jeté ce premier cri de détresse, le même sous la variété des mots, il y eut un silence, comme il arrive après que le coup a porté, et tandis que la douleur chemine jusqu'au fond de nous mêmes. La voix qui le rompit s'éleva tout près d'Henriette. Et c'était une voix chantante, émue et claire, celle de Reine, qui disait :
— Si vous vouliez, mesdemoiselles, j'ai une idée. Je suis sûre que cela lui ferait plaisir...
jjrentie seule interrogea :
— Quoi donc ?
L s autres regardaient Reine, qui reprit :
— Faisons-lui. à nous toutes, un chapeau, un joli, que nous lui enverrons ?
— Puisqu'elle ne pourra pas le mettre ? fit la petite.
La voix chantante répondit :
— Peut-être, mais elle se dira : « Je guérirai donc ? Elles croient donc que je guérirai ? j> Ça lui fera un moment de plaisir. Les malades, il faut si peu de chose ! . . .
— Accepté, dit Irma. J'en suis : c'est très bien, mademoiselle Reine.
— Moi aussi, moi aussi !
— Reprenez vos dés.
— Moi, mes aiguilles ne sont pas serrées, voici mon fil.
— Ce sera un chapeau rond, en paille, n'est-ce pas ?
— Un gentil petit feutre ? Vous ne croyez pas ? Les mots se croisaient. Mademoiselle Jeanne tira
son porte-monnaie, et jeta une pièce d'un franc sur la table.
— Je donne ma cotisation. Qui en fait autant ?
3îj6 de toute son âme
Les pièces d'un franc, ou de cinquante centimes, formèrent bientôt une petite tache blanche sur la lustrine. L'apprentie, plus décoiffée encore que d'habitude, avança la main, tendit deux sous, et dit en rougissant :
— Je n'ai que ça.
— Peut-être que madame Clémence nous aiderait ? fit une jeune fille.
— Je vais demander la permission de veiller, dit Henriette.
La permission accordée, elles rangèrent tous les tabourets autour de la même table, et, coude à coude, se disputant pour avoir chacune son rôle, elles commencèrent le chapeau de Marie. Avec le dé qui luisait au bout de leur doigt, elles avaient repris déjà un peu de l'insouciance et de la gaieté ordinaires. Deux ou trois fouillaient dans des boîtes de rubans, de plumes, de coupons démodés, de passementerie. Plusieurs mains ensemble se levaient :
— Voulez-vous un ruban à reflets, mademoiselle Henriette ? En voici un bleu et jaune. Non ? Alors une aile grise ? Oh ! la jolie ! Ça doit être une mouette. Voyez donc, mesdemoiselles. Et ce satin, quel amour I Peut-être que vous avez raison ; le rouge ira mieux : elle est brune. Pauvre fille î Pauvre Marie 1 N'est-ce pas, on lui dira tous nos noms ? Car il y a eu des changements à l'atelier. Je
DE TOUTE SOS AME 3o '
voudrais la voir, quaod elle recevra le carton, bien envelopppé, avec la marque de la maison. Ça sera tnste tout de même !
Henriette avait laissé Jeanne et Irma garnir le chapeau de Marie, une paille blanche, ornée de coques rouges et d'un piquet en arrière, de roses très pâles, dont on ne voyait guère que l'enveloppe mousseuse, d'un vert éteint et mordoré. C'éta.t artistement composé, avec l'image présente de la beauté sombre et forte de celle qui ne porterait jamais le chapeau à roses mousseuses et à coques rouges. Trois paires de ciseaux se tendaient, quand il y avait un fil à couper. Toute la jeunesse de ces enfants, et leur esprit, étaient en éveil autour du chef-d'œuvre de deux d'entre elles. Elles oubliaient le dîner, la maison, la fatigue, pour faire plaisir à Marie, une passante parmi elles, et qui ne reviendrait pas. Et quand Irma montra, au bout de son poing, le chapeau achevé, l'une dit :
— C'est dommage : on ne parlera plus d'elle à présenti Comment va-t-on lui envoyer 1...
Henriette, qui se levait avec les autres, répondit :
Je me charge de le faire parvenir.
Mais, au ton dont elle dit cela, deux ou trois des employées de madame Clémence se détournèrent
vers elle.
Reine qui était fine, Reine qui l'aimait, s'appro-
cha; pendant qu'Henriette prenait son chapeau et son boa gris dans le placard.
— Henriette, dit-elle tout bas, vous ne partez pas, au moins ? Ce n'est pas vous qui portez le chapeau, dites ? J'ai toujours si peur de vous voir partir !
— Pour où donc ?
Les yeux de Reine, les yeux charmants se levèrent, et elle dit :
— Je sais bien, allez !
Henriette ne voulut pas répondre. Les camarades d'atelier, pressées de rentrer, avaient déjà quitté l'appartement. Elle attira la petite Bretonne ; elle posa tendrement sa tête blonde sur la joue de son amie :
— Je vous aime, ma chérie, dit-elle ; je vous aimerai toute ma vie. Courez bien vite chez vous : je suis sûre que le fiancé vous attend.
Puis, la dernière, elle traversa la maison déserte, si lentement qu'elle n'avait jamais mis tant de temps à sortir de chez madame Clémence.
Dehors, un orage menaçait. Des nuées venaient de l'ouest, monstrueuses, dans l'air d'une extrême pureté. — ■ — •
Us ont veillé bien tard, le vieil Éloi Madiot et Henriette, dans le logis de la rue de l'Ermitage.
Chacun d'eux avait une peine si vive, qu'ils se sentaient un peu réconfortés de s'aimer tant. Ils finirent par former des projets. Madiot dit :
— Je ferai le voyage. Je reverrai ma petite.
L'orage rôdait sur les côtes, et barrait de noir une moitié du ciel.
A l'asile de Villepinte, une après-midi chaude et voilée, apaisante.
— Ma sœur, mademoiselle Marie Schwarz ?
— Oui, mademoiselle.
— Vivante?
— Bien mal.
— Oh ! menez-moi vite !
Henriette suivait déjà la religieuse, dans la vaste maison bien blanche, bien propre, avec ses couloirs clairs, ses boiseries, ses escaliers et ses parquets cirés. Presque un palais, bâti par une Pitié plus tendre, pour des souffrances plus grandes : des femmes, et des femmes jeunes, atteintes d'un mal qui pardonne si peu ! Elle s'était ingéniée pour adoucir les vies finissantes qu'elle recevrait, pour
donner mieux que l'hôpital, si monotone et si froid, aux épuisées qu'elle guérirait. Elle les enveloppait d'air, de lumière, de verdure, d'un peu de luxe même qui caresse les yeux, et qui tient compagnie pendant les heures longues.
Henriette passait devant de grandes chambres à quatre ou cinq lits, portant des noms de saints : Saint-Denis, Saint-Martin, Saint- Stanislas, Saint- Louis de Gonzague. Des figurent charmantes et ravagées apparaissaient, des regards curieux et humides, des résilles blanches avec des nœuds bleus. Une toute petite essaya de monter l'escalier derrière Henriette, et s'arrêta après trois marches, essoufflée, tenant sa poitrine.
— Nous n'allons pas trop vite, mademoiselle ? demanda la religieuse.
Elle avait l'habitude d'être suivie plus lentement.
Henriette portait à la main le carton, que recouvrait un papier avec le nom de la maison de modes de Nantes.
Mère Marie-Sylvie, qui la guidait, arriva devant une porte du deuxième étage, salle Saint-Agnès. Un grand frisson saisit Henriette.
La mère, une main sur la porte, se pencha en arrière, et dit tout bas : a C'est ici... », et, sans Qv^np-ugiiU rj'^r) rpnnvpmpnf. glissant, elle entra.
comme un souffle. ^^^~
La salle était semblable aux autres, plus lumineuse encore- Huit lits faisaient des raies blanches, perpendiculaires aux fenêtres. Au fond, sur une table, entourée de fleurs et de petits ornements une statue de la Vierge de Lourdes était posée. La ceinture bleue semblait voler; les pieds, étoiles d'une rose d'or, quittaient la terre. Et en face, Henriette aperçut la chère créature qu'elle cherchait.
Marie ne dormait pas; elle ne souffrait pas ; elle attendait, comme elle avait promis. Ses mains étaient cachées. La tête, entre le double flot de cheveux ondes qu'aucune résille n'aurait pu tenir, touchait l'oreiller et l'enfonçait à peine. Elle avait encore ses lèvres rouges d'autrefois.
Henriette s'avançait, dans l'épouvante secrète, regardant l'immobile visage et le fuseau si mince et si droit que faisait le corps sous la blancheur des draps. Jours passés, jours d'éclatante jeunesse, jours si voisins où on courait dans la prairie de Mauves ! Mais quand elle fut dans le rayon des yeux de la malade, elle vit s'éclairer le visage, et Marie sourire à son amie.
Le sourire revenait des profondeurs où s'étaient retirées la pensée et la vie; il était d'une douceur tranquille et rayonnante que la vie ne connaît pas. La voix murmura, sans plus aucun timbre, toute semblable au sourire, immatérielle comme lui :
— Que tu es gentille !
D'un effort lent, la tête s'inclina un peu vers Henriette penchée, qui l'embrassait :
— Et que tu es belle ! Moi, tu vois, je suis en paix. Dieu a oublié. Dieu ne sait plus. Mon Henriette, dismoi encore que tu m'as pardonné?
— Oui, ma bien-aimée, depuis longtemps, depuis presque toujours, dès que je t'ai sue délaissée...
Les yeux noyés d'ombre parcoururent un tout petit cercle de la chambre, la sœur, la Vierge, Henriette, le lit:
— Je ne le suis plus.
Et ils prirent une expression enfantine. Elle demanda
— Qu'est-ce que c'est? Un modèle?
C'était le carton dont elle reconnaissait l'enveloppe.
— Chérie, toutes nos amies se souviennent de toi. Quand elles ont su que je venais te voir, elles ont voulu t'envoyer quelque chose, et elles ont fait pour toi un chapeau que tu mettras un jour, quand tu seras mieux... Veux-tu que je te montre?...
Pour la première fois, une larme roula sur les joues creuses de Marie Schwarz .
— Non, ne défais pas! c'est inutile... Mais comme elles sont bonnes l Tu leur diras merci. Tu retournes ?
— Non.
— Où vas-tu ?
— Religieuse.
Henriette s'était un peu redressée. Elle vit ia joie monter encore jusqu'à ce visage de douleur ; elle se sentit enveloppée dans la dernière flamme d'amour, d'admiration, de désir infini qui rayonnait de cette âme ardente.
— Ah ! bienheureuse ! dit Marie.
Elle ferma les paupières. Quelles visions passèrent dans son esprit? Sans doute une dernière fois ce furent les jours écoulés, les occasions perdues, les fautes rachetées par la soulfrance.
Elle demeura longtemps immobile, recueillie en son rêve.
Quand elle revint à elle, Henriette était à genoux près du lit.
Elle la regarda de ses yeux éteints qui n'avaient plus la force d'être tendres, et qui disaient seulement :
« Pourquoi restes-tu ? Qu'attends- tu? Je suis lasse. Nous nous sommes tout dit. \>
Elle ne comprenait pas.
Mais Henriette demeurait agenouillée, les yeux dans les yeux de sa sœur misérable et mourante.
Alors Marie comprit ce qu'elle demandait. Une mystérieuse grandeur en parut sur ses traits. Lente-
ment, elle tira du lit son bras droit; elle se pencha : et celle qui était la Pardonnée bénit celle qui était pure, et traça sur le front de la vierge le signe de la Croix rédemptrice.
EMILE COLIN ET Cie — IMPRIMERIE DE LAGXY
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Université d'Ottawa
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